MON ONCLE TOBIE.

J'avois un oncle ministre de l'évangile, mais entiérement entiché de

politique. Il avoit la louable ambition de se pousser dans le monde. La

prêtrise est bonne pour s'avancer dans l'autre, mais elle aide bien peu

ici bas.

Il s'appliquoit néanmoins à apprendre par cœur les trente neuf articles

de foi, pour subir savamment son jugement dernier, sans penser à cette

vieille maxime: _Vivez, apprenez, vous mourrez et oublierez_.

En attendant, il s'amusoit à écrire des pamphlets pendant le ministère

de Walpole, en faveur de son administration. Mais la fortune qu'il

poursuivoit fuyoit toujours devant lui, sans se tourner, et ses

apologies ne lui produisirent rien, car elles étoient pauvrement

écrites.

Il eût mieux fait d'employer son temps à faire ses prières: en ce

genre-là, tout ce qui est dit avec de bonnes intentions est fort bien

reçu, quoique mal dit; au lieu qu'ailleurs, ce qui est bien exécuté est

seul bien reçu, quoique faussement pensé. Cela mortifia mon théologien.

Je venois du collége avec quelque petite littérature; il m'employa à

écrire ses feuilles pour la défense du ministère et non de l'évangile.

Je lui obéis, et il donna mes ouvrages sous le nom de sir Robert.

Un sir Robert se présenta, et eut un bénéfice destiné à mon oncle. La

méprise fut réparée quelque temps après.

Voici la coupe d'un de mes pamphlets.

Je ramassois d'abord toutes les objections faites contre le ministre

depuis son entrée au ministère, et il y répondoit lui-même directement,

_suivant les connoissances certaines que j'en avois_ (en sortant du

collége), _et d'après des autorités respectables_.

J'assurois que je n'étois ni un _courtisan_, ni l'ami d'aucun courtisan,

mais _un simple gentilhomme de campagne_, dont la fortune étoit

indépendante de qui que ce soit, (je n'avois pas le sou); que je ne

m'étois jamais troublé la tête de débats politiques, mais qu'ayant été

choqué de la licence des temps, j'étois volontaire au service de mon

roi, de ma patrie, et champion de la vertu, de l'intégrité du ministre.

Je soutenois que le haut prix des denrées dont on se plaignoit si

hautement, venoit des richesses et des trésors qui se versoient chaque

année dans le royaume, sous les auspices de mon héros; que

l'accumulation des taxes, ainsi que le haussement des papiers publics

étoient la plus sûre marque de la prospérité de l'état; que les nouveaux

impôts doubloient l'industrie, et que l'amélioration de cette espèce

nouvelle de manufacture ajoutoit au capital de la nation.

Je me lamentois des fâcheux effets qu'on devoit craindre de la part de

ces têtes chaudes, animées et haineuses; j'avois _la meilleure raison du

monde_ d'appeler leur insurrection, une méthode sûre et cachée de

trahison; je disois que toutes les fois qu'un ministre est _censuré_, le

roi étoit _attaqué_.

Des prêtres sans mœurs, quand ils tombent dans le mépris, invectivent

contre l'impiété du siécle, et rapportent à l'athéisme des laïcs le

scandale et les reproches qu'ils ont accumulés sur leurs fonctions.

Mon livre devint un code de politique pour tous les sycophantes

_ministériels_ du temps. Je n'avois pas laissé un seul paragraphe dans

les écrits des auteurs _politico-mercenaires_ passés, sans en faire

usage, et les politico-mercenaires présens n'ont pas fait un seul livre

sans faire usage du mien.

Le revenu du bénéfice de mon oncle étoit considérable, et j'y avois

quelque droit. Il m'amusa d'espérances pendant quelques années, et

arracha toujours, en attendant, quelques bribes de ma plume. Comme il

étoit courtisan, il promit et tint, tout aussi bien qu'un autre.

Son ingratitude provoqua mon ressentiment au plus haut degré. Je me

calmai cependant, et je fis servir mon accident à mes intérêts. Si mon

esprit a donné à vivre aux autres, me dis-je à moi-même, un jour qu'il

m'arriva de réfléchir, quelle folie de ne pas faire travailler cette

manufacture pour mon propre compte!

Je venois d'être fait prêtre: je fis un sermon; je le prêchai et le

publiai.

Bon. Je résolus ensuite d'écrire mes _Mémoires_. Pourquoi non? il n'y a

pas un enseigne français qui ne le fasse. Si nous ne sommes pas de

grande conséquence pour l'univers, nous le sommes certainement pour

nous-mêmes. Nous sentons toute notre importance, et il est bien naturel

d'exprimer ce que l'on sent.

Pour embellir mon ouvrage, je croquai le portrait de mon oncle; il étoit

assez piquant et assez vrai pour plaire; mais, comme je le montrai à

quelques-uns de mes amis, ils me réprimandèrent. Les prêtres, me

disoient-ils, ont, Dieu le sait, assez d'ennemis, sans se meurtrir ainsi

entre eux.

Personne ne souffre plus patiemment une mercuriale, et accueille moins

le ressentiment que moi. Mon naturel n'est pas haineux, mon sang est

paisible, et se fige à l'aspect du mal. J'avois oublié depuis long-temps

mon oncle, et je ne fus plus tenté de le produire sur la scène.

Je changeai au contraire de projet, et je suppléai le vide de mon

personnage dramatique par un oncle Tobie, enfant de mon imagination,

bien différent de mon bénéficier, et tel que vous le connoissez.

Je m'étois marié long-temps avant cette époque;... mais le papier est

discret; et le lecteur modeste (je n'en veux point d'autres), me

permettra de tirer le rideau et de finir mon chapitre.

Oeuvres complètes, tome 1 · 第 17 / 116 题