viendra..., comment le fêterai-je? Quel don lui ferai-je? car la
jeunesse aime plus souvent à se faire acheter qu'elle ne se donne ou
ne se prête... Je parle trop haut.--Où est Malvolio?--Il est grave et
civil; et c'est un serviteur qui cadre bien avec ma position.--Où est
Malvolio?
MARIE.--Il vient, madame: mais dans un étrange accoutrement: il est
sûrement possédé, madame.
OLIVIA.--Quoi, que veux-tu dire? Est-ce qu'il extravague?
MARIE.--Non, madame; il ne fait que sourire continuellement.--Il serait
bon, madame, que vous fussiez entourée, s'il vient: car il est certain
que cet homme a la tête timbrée.
OLIVIA.--Va le chercher. (_Marie sort._)--Je suis aussi insensée qu'il
peut l'être, si la folie gaie et la folie triste sont égales. (_Rentrent
Marie et Malvolio._) Eh bien! Malvolio?
MALVOLIO.--Belle dame.... ho! ho! ho!
OLIVIA.--Tu ris? Je t'ai envoyé chercher pour une triste circonstance.
MALVOLIO.--Triste, madame? Je pourrais être triste; ces jarretières
croisées causent toujours quelque obstruction dans le sang: mais
qu'est-ce que cela fait? Si elles plaisent à l'oeil d'une seule
personne, je suis dans le cas du sonnet qui dit bien vrai: _Plaire à une
seule, c'est plaire à tout le monde_.
OLIVIA.--Qu'est-ce que tu as donc? Que t'arrive-t-il?
MALVOLIO.--Il n'y a point de noir dans mon âme, quoiqu'il y ait du jaune
à mes jambes.--Elle est tombée dans ses mains, et les ordres seront
exécutés. Je m'imagine que nous savons reconnaître sa belle main
romaine.
OLIVIA.--Veux-tu aller te mettre au lit, Malvolio?
MALVOLIO.--Au lit? Oui, ma chère âme, et je viendrai te trouver!
OLIVIA.--Dieu te bénisse! Pourquoi ris-tu ainsi et baises-tu ta main si
souvent?
MARIE.--Que faites-vous, Malvolio?
MALVOLIO.--Répondre à vos questions? Oui, comme les rossignols répondent
aux corneilles.
MARIE.--Pourquoi paraissez-vous avec cette ridicule hardiesse devant
madame?
MALVOLIO.--_Ne t'effraye point de la grandeur?_--Cela est bien écrit.
OLIVIA.--Que veux-tu dire par là, Malvolio?
MALVOLIO.--_Quelques-uns naissent grands._
OLIVIA.--Quoi?
MALVOLIO.--_D'autres parviennent à la grandeur._
OLIVIA.--Que dis-tu?
MALVOLIO.--_Et il en est que la grandeur vient chercher d'elle-même._
OLIVIA.--Que le ciel te rétablisse!
MALVOLIO.--_Rappelle-toi qui t'a fait l'éloge de tes bas jaunes._
OLIVIA.--Tes bas jaunes?
MALVOLIO.--_Et qui a souhaité te voir en jarretières croisées._
OLIVIA.--En jarretières croisées?
MALVOLIO.--_Poursuis, ta fortune est faite, pour peu que tu le
veuilles._
OLIVIA.--Ma fortune est faite?
MALVOLIO.--_Si tu ne le veux pas, je ne verrai donc en toi qu'un
serviteur._
OLIVIA.--Mais c'est une vraie folie de canicule.
(Entre un domestique.)
LE DOMESTIQUE.--Madame, le jeune gentilhomme du comte Orsino est revenu:
il me serait bien difficile de le prier de se retirer, il attend le bon
plaisir de Votre Seigneurie.
OLIVIA.--Je vais aller le trouver. (_Le domestique sort._)--Bonne
Marie, aie soin qu'on veille sur ce garçon. Où est mon oncle Tobie? Que
quelques-uns de mes gens le gardent à vue: je ne voudrais pas pour la
moitié de ma fortune qu'il lui arrivât quelque malheur.
(Olivia sort avec Marie.)
MALVOLIO _seul_.--Oh! oh! qu'on m'approche maintenant? Pas moins que sir
Tobie, pour m'accompagner! Cela s'accorde parfaitement avec la lettre;
elle me l'envoie exprès pour que je le traite cavalièrement: car dans la
lettre elle m'excite à cela. _Secoue ton humble poussière_, dit-elle:
_tiens tête au parent, sois hautain avec les serviteurs, que ta langue
raisonne sur les affaires d'État, prends les airs d'un homme original_;
et ensuite elle me dicte la manière dont je dois m'y prendre: un visage
sérieux, un maintien digne, une prononciation lente, à la manière de
quelqu'un de grande considération, et le reste à l'avenant. Je l'ai
prise dans mes filets: mais c'est l'oeuvre de Jupiter: et que Jupiter me
rende reconnaissant!--Oui, et quand elle m'a quitté: _Qu'on veille
sur ce garçon! garçon_, non pas Malvolio, ni suivant mon rang: mais
_garçon_. Allons, tout se tient, en sorte que pas une drachme de
scrupule, pas un scrupule de scrupule, pas le moindre obstacle, pas
la moindre circonstance qui offre le moindre doute, la moindre
incertitude.... Que peut-on dire à cela? Rien qui soit possible ne peut
s'interposer entre moi et la perspective de mes espérances. Allons,
c'est Jupiter, et non pas moi, qui est l'auteur de tout ceci, et je dois
lui en rendre grâces.
(Marie revient avec sir Tobie et Fabian.)
SIR TOBIE.--Au nom du ciel, quel chemin a-t-il pris? Quand tous les
diables de l'enfer seraient entrés dans ce petit corps, et que Légion
même le posséderait, je lui parlerai.
FABIAN.--Le voici, le voici.--(_A Malvolio._) Comment vous va, monsieur?
Comment vous trouvez-vous, ami?
MALVOLIO.--Éloignez-vous, je vous congédie.--Laissez-moi jouir de mon
particulier, retirez-vous.
MARIE.--Voyez, comme l'esprit malin parle dans ses entrailles d'une voix
sépulcrale! Ne vous l'avais-je pas dit? Sir Tobie, ma maîtresse vous
prie de bien veiller sur lui.
MALVOLIO.--Ha! ha! l'a-t-elle recommandé?
SIR TOBIE.--Allez, allez; paix, paix! il faut que nous nous y prenions
doucement avec lui. Laissez-moi faire.--Comment vous va, Malvolio?
Comment vous trouvez-vous? Allons, du courage, mon garçon; défie le
diable, souviens-toi qu'il est l'ennemi du genre humain.
MALVOLIO.--Savez-vous bien ce que vous dites?
MARIE.--Eh bien! voyez-vous, lorsque vous parlez mal du diable, comme il
le prend à coeur? Prions Dieu qu'il ne soit pas ensorcelé.
FABIAN.--Il faut porter de son urine à la sage-femme.
MARIE.--Vraiment, c'est ce que je ne manquerai pas de faire dès demain
matin, si je vis. Ma maîtresse ne voudrait pas le perdre pour plus de
choses que je ne puis dire.
MALVOLIO, _à Marie_.--Comment donc, mademoiselle?
MARIE.--O mon Dieu!
SIR TOBIE.--Je t'en prie, tais-toi; ce n'est pas là le moyen. Ne vois-tu
pas que tu l'émeus? Laisse-moi seul avec lui.
FABIAN.--Il n'y a pas d'autre voie que la douceur: doucement, doucement;
l'esprit est brutal, et il ne veut pas être traité brutalement.
SIR TOBIE.--Eh bien! mon dindonneau, comment cela va-t-il? Comment
es-tu, mon poulet?
MALVOLIO.--Monsieur?
SIR TOBIE.--Oui! je t'en prie; viens avec moi. Allons, mon garçon, il
ne sied pas à un homme sage comme toi, de jouer ainsi avec Satan; aux
enfers, l'infâme charbonnier[56]!
[Note 56: Le mot de charbonnier était, dans ce temps-là, une insulte
grave.]
MARIE.--Tâchez de lui faire dire ses prières; mon bon sir Tobie,
engagez-le à prier.
MALVOLIO.--Mes prières, effrontée!
MARIE.--Non, je vous proteste qu'il ne voudra pas entendre parler de
rien de sacré.
MALVOLIO.--Allez tous vous faire pendre! Vous êtes des têtes vides et
légères; je ne suis pas formé des mêmes éléments que vous: vous en
saurez davantage par la suite.
(Il sort.)
SIR TOBIE.--Est-il possible?
FABIAN.--Si on jouait ceci sur un théâtre, je pourrais bien le condamner
comme une fiction invraisemblable.
SIR TOBIE.--Oh! son esprit tout entier s'est laissé prendre au piége.
MARIE.--Allons, suivez-le à présent, de peur que notre projet ne
s'évente et ne se gâte.
FABIAN.--En vérité, vous le rendrez fou.
MARIE.--La maison n'en sera que plus tranquille.
SIR TOBIE.--Allons, nous l'enfermerons dans une chambre obscure,
enchaîné. Ma nièce est déjà dans la persuasion qu'il est fou! Nous
pouvons continuer cette farce, pour notre amusement et sa pénitence,
jusqu'à ce que, las de nous amuser, nous nous sentions disposés à avoir
pitié de lui. Alors, nous porterons ton plan au tribunal, et nous te
couronnerons en qualité de femme habile à trouver des fous. Mais voyez,
voyez.
(Entre sir André Ague-cheek.)
FABIAN.--Nouvelle matière à divertissement pour le matin du premier
mai[57].
[Note 57: Jour consacré aux fêtes.]
SIR ANDRÉ.--Voici le cartel. Lisez-le. Je garantis, qu'il y a du poivre
et du vinaigre.
FABIAN.--Est-il bien insultant?
SIR ANDRÉ.--S'il l'est? Oh! je vous en réponds; lisez-le seulement.
SIR TOBIE.--Donnez-moi. (_Sir Tobie lit._) _«Jeune homme, qui que tu
sois, tu n'es qu'un vil drôle._
FABIAN.--Bien, courageux!
SIR TOBIE, _lisant_.--_«Ne t'étonne pas, et ne te demande pas dans tes
pensées pourquoi je te traite ainsi; car je ne t'en donnerai aucune
raison._
FABIAN.--Bonne note! qui vous met hors de la prise de la loi.
SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu viens chez la dame Olivia, et sous mes yeux
elle te traite avec bonté! Mais tu mens par la gorge: ce n'est pas là la
raison pourquoi je te provoque en duel._
FABIAN.--Fort laconique, et d'une bêtise exquise.
SIR TOBIE, _lisant_.--_«Je te surprendrai en chemin, retournant chez
toi, et là, s'il t'arrive de me tuer...._
FABIAN.--Fort bien!
SIR TOBIE, _lisant_.--_«Tu me tueras comme un lâche et un vaurien._
FABIAN.--Bon! Vous vous mettez toujours au-dessus du vent de la loi.
SIR TOBIE, _lisant_.--_«Porte-toi bien; et que Dieu fasse merci à l'une
de nos deux âmes; il pourrait faire merci à la mienne; mais j'espère
mieux que cela, et ainsi songe à toi. Ton ami, selon que tu le
traiteras, et ton ennemi juré._ «ANDRÉ AGUE-CHEEK.»
--Si cette lettre n'est pas capable de le mouvoir, ses jambes ne le
pourront pas davantage. Je veux la lui remettre.
MARIE.--Vous avez une belle occasion pour cela: il a maintenant un
entretien avec madame et il va partir prochainement.
SIR TOBIE.--Allons, sir André; attends-le au coin du verger, en vrai
prévôt: du plus loin que tu l'apercevras, dégaine; et en tirant ton
épée, jure à faire peur, car il arrive souvent qu'un effroyable serment,
prononcé d'un accent insultant et d'une voix foudroyante, vaut plus
d'applaudissements au courage que ne lui en auraient gagné les preuves
mêmes. Allons, pars.
SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-moi le soin de jurer comme il faut.
(Il sort.)
SIR TOBIE.--Maintenant.... je ne lui donnerai pas la lettre; car les
manières du jeune gentilhomme me prouvent qu'il est intelligent et bien
élevé: la négociation où il est employé entre son maître et ma nièce
le confirme; en conséquence cette lettre, chef-d'oeuvre d'ignorance,
n'inspirerait aucune terreur au jeune homme, et il s'apercevrait
aisément qu'elle vient d'un butor. Mais, voyez-vous, je lui rendrai le
défi de bouche; je vanterai sir André pour avoir la réputation d'un
brave; et j'inspirerai au jeune homme (que son âge rendra crédule, je le
sais) la plus formidable idée de sa fureur, de sa science, de sa rage,
et de son impétuosité. Et cela les épouvantera si fort tous deux, qu'ils
se tueront mutuellement de leur regard, comme des basilics.
FABIAN.--Le voici qui vient avec votre nièce; laissez-les ensemble,
jusqu'à ce qu'il prenne congé d'elle, et alors suivez-le.
SIR TOBIE.--Je vais en attendant méditer quelque terrible message pour
rendre un défi.
(Ils sortent.)
(Entrent Olivia et Viola.)
OLIVIA.--J'en ai trop dit à un coeur de pierre, et j'ai exposé mon
honneur à trop bon marché. Il y a quelque chose en moi qui me reproche
ma faute; mais ma faute est si entêtée et si opiniâtre qu'elle se rit
des reproches.
VIOLA.--Les chagrins de mon maître tiennent la même conduite que votre
passion.
OLIVIA.--Tenez, portez ce bijou pour l'amour de moi; c'est mon portrait:
ne refusez pas; il n'a point de langue qui puisse vous être importune,
et je vous en conjure, revenez demain. Que pourrez-vous me demander que
je vous refuse, de ce que l'honneur peut, sans se compromettre, accorder
à une demande?
VIOLA.--Rien autre chose que cette grâce: votre amour sincère pour mon
maître.
OLIVIA.--Comment puis-je, avec honneur, lui donner ce que je vous ai
donné?
VIOLA.--Je vous tiendrai quitte.
OLIVIA.--Allons, revenez demain; adieu: un démon qui te ressemblerait
pourrait conduire mon âme en enfer!
(Elle sort.)
(Rentrent Sir Tobie Belch et Fabian.)
SIR TOBIE.--Mon gentilhomme, Dieu te garde!
VIOLA.--Et vous aussi, monsieur!
SIR TOBIE.--Recours à tous les moyens que tu as de te défendre. De
quelle nature sont les insultes que tu lui as faites, c'est ce que
j'ignore: mais ton ennemi en embuscade, plein de courroux, avide de sang
comme un chasseur, t'attend au bout du verger. Dégaine ta courte épée,
sois leste à te mettre en garde; car ton assaillant est vif, habile, et
poussé par une haine mortelle.
VIOLA.--Vous vous méprenez, monsieur. Je suis certain que nul homme au
monde n'est en querelle avec moi: ma mémoire est bien nette et ne me
retrace pas la moindre idée d'une offense quelconque faite à qui que ce
soit.
SIR TOBIE.--Vous verrez le contraire, je vous assure: ainsi, si vous
attachez quelque prix à votre vie, songez à vous bien mettre en garde;
car votre adversaire a pour lui tous les avantages que peuvent donner la
jeunesse, la vigueur, l'art et la fureur.
VIOLA.--Je vous prie, monsieur, qui est-ce?
SIR TOBIE.--Il est chevalier; il a reçu l'accolade avec une rapière
sans brèche et sur un tapis[58]: mais c'est un démon dans une querelle
privée: il a déjà fait divorcer trois âmes et trois corps; et sa furie
est dans ce moment si implacable, qu'il n'y a point d'autre satisfaction
qu'il accepte que l'agonie de la mort et le tombeau: _à toute
outrance_[59] est son mot; il faut la donner ou la recevoir.
[Note 58: C'est un chevalier de salon: _Carpet-knight_.]
[Note 59: «_Hob nob_, corruption de ces mots: _let it happen or not_.»
(STEEVENS.)]
VIOLA.--Je vais rentrer dans la maison, et demander à madame Olivia
quelques avis sur la conduite que je dois tenir. Je ne suis point un
duelliste. J'ai ouï parler de certaines gens qui suscitent exprès des
querelles aux autres, pour éprouver leur valeur: probablement que c'est
un homme de cette espèce.
SIR TOBIE.--Non; son indignation vient d'une injure très-positive: ainsi
avancez, et donnez-lui satisfaction. Vous ne retournerez point à la
maison, à moins que vous ne veuilliez tenter avec moi ce que vous pouvez
avec autant de sûreté vider avec lui. Ainsi, en avant ou tirez votre
épée de son fourreau: car il faut vous battre, cela est certain; ou bien
renoncer à porter cette arme à votre côté.
VIOLA.--Mais cela est aussi incivil qu'étrange. Je vous en conjure,
rendez-moi le bon service de savoir du chevalier en quoi je l'ai
offensé, cela vient peut-être d'une négligence de ma part, mais non
certainement de mes intentions.
SIR TOBIE.--Je le veux bien; seigneur Fabian, restez auprès de ce
gentilhomme jusqu'à mon retour.
(Sir Tobie sort.)
VIOLA.--De grâce, monsieur: êtes-vous instruit de cette affaire?
FABIAN.--Ce que je sais, c'est que le chevalier est irrité contre
vous, au point de vouloir un duel à mort; mais je ne sais rien des
circonstances.
VIOLA.--Dites-moi, je vous prie, quelle espèce d'homme est-ce?
FABIAN.--Son air ne promet rien d'extraordinaire, et l'on ne lit point
sur sa figure ce que vous le trouverez être en éprouvant sa valeur.
C'est l'adversaire le plus habile, le plus sanguinaire, et le plus
dangereux, que vous puissiez trouver dans toute l'Illyrie. Voulez-vous
que nous marchions à sa rencontre? Je ferai votre paix avec lui, si je
puis.
VIOLA.--Je vous en aurai grande obligation. Je suis un de ces hommes qui
aimeraient beaucoup mieux faire société avec messire le curé qu'avec
messire le chevalier; peu m'importe qu'on sache jusqu'où va mon courage.
(Ils sortent, et sir Tobie revient avec sir André.)
SIR TOBIE.--Oh! ma foi, c'est un vrai démon; je n'ai jamais vu un tel
champion. J'ai fait un assaut avec lui, lame, fourreau, tout; il m'a
porté la botte, et d'une rapidité de mouvement si dangereuse qu'il est
impossible de l'éviter; et à la riposte, il vous répond aussi sûrement
que votre pied frappe la terre sur laquelle il marche. On dit qu'il a
été le maître d'armes du sophi.
SIR ANDRÉ.--La peste l'étouffe; je ne veux point avoir affaire à lui.
SIR TOBIE.--Oui, mais maintenant il ne se laissera pas apaiser. Fabian a
bien de la peine à le retenir là-bas.
SIR ANDRÉ.--Malepeste! Si j'avais pu croire qu'il fût si vaillant, et si
consommé dans l'escrime, je l'aurais vu damné avant de le défier. S'il
veut laisser passer l'affaire, je lui donnerai mon cheval gris, Capilet.
SIR TOBIE.--Je veux bien lui en faire la proposition; restez ici, faites
bonne contenance; cela finira, j'espère, sans perte d'âmes. (_A part._)
Mordienne, je ferai aller votre cheval tout aussi bien que vous.
(_Rentrent Fabian et Viola._)--(_A Fabian._) J'ai son cheval pour
apaiser la querelle. Je lui ai persuadé que le jeune homme était un
diable.
FABIAN, à _sir Tobie_.--Il a de lui une idée tout aussi formidable, et
il est haletant et pâle, comme s'il avait un ours sur les talons.
SIR TOBIE, _à Viola_.--Il n'y a point de remède. Il faut qu'il se batte
avec vous, à cause de son serment. Il a réfléchi depuis sur sa querelle,
et il trouve à présent qu'à peine vaut-elle la peine d'en parler: ainsi,
dégainez seulement pour l'honneur de sa parole: il proteste qu'il ne
vous blessera pas.
VIOLA.--Dieu me protége; il ne s'en faut guère que je ne leur dise tout
ce qu'il me manque pour être un homme.
FABIAN.--Cédez le terrain, si vous le voyez trop furieux.
SIR TOBIE, _à sir André_.--Allons, sir André, il n'y a pas de remède,
il n'y a pas moyen de l'éviter, le gentilhomme ne poussera qu'une botte
contre vous, pour sauver son honneur: il ne peut, par les lois du duel,
s'en dispenser: mais il m'a promis, foi de gentilhomme et de soldat,
qu'il ne vous blessera pas. Allons, en garde.
SIR ANDRÉ.--Dieu veuille qu'il tienne sa parole!
(Il tire l'épée.)
VIOLA.--Je vous assure que c'est contre ma volonté.
(Elle tire l'épée.)
(Entre Antonio.)
ANTONIO, _à sir André_.--Remettez votre épée: si ce jeune gentilhomme
vous a fait quelque insulte, j'en prends la faute sur moi. Si vous
l'offensez, je vous défie en son nom, j'embrasse sa défense et vous
attaque.
(Dégaînant.)
SIR TOBIE, _à Antonio_.--Vous, monsieur? Quoi! qui êtes-vous?
ANTONIO.--Un homme, monsieur, qui, pour l'amour de ce jeune cavalier,
fera plus encore que vous ne l'avez entendu se vanter à vous de faire.
SIR TOBIE.--Si vous êtes un _entrepreneur_[60], je suis à vous.
(Il tire l'épée.)
(Entrent les officiers de justice.)
[Note 60: _Undertaker_ devint un terme satirique à l'occasion que voici.
A la session du parlement, en 1614, ce fut l'opinion générale que le roi
avait été engagé à convoquer le parlement par certaines personnes qui
avaient entrepris (_undertaken_) de favoriser les vues du roi par leur
influence dans la Chambre des communes. On les appela _undertakers_; la
chose devint si sérieuse que le roi jugea nécessaire de dissuader le
peuple par deux discours. Bacon fit aussi une harangue à cette occasion.
Peut-être aussi _undertaker_ n'est-il ici que pour désigner ces
bretteurs de profession qui se chargent des affaires des autres.]
FABIAN.--Ah! bon sir Tobie, arrêtez; voici les officiers de justice.
SIR TOBIE, _à Antonio_.--Je serai à vous tout à l'heure.
VIOLA, _à sir André_.--Je vous prie, monsieur, remettez votre épée, si
c'est votre bon plaisir.
SIR ANDRÉ.--Oh! bien volontiers, monsieur; et quant à ce que je vous
ai promis, je vous réponds de tenir ma parole. Il vous portera bien
doucement, et il a la bouche fine.
PREMIER OFFICIER.--Voilà l'homme; faites votre devoir.
SECOND OFFICIER.--Antonio, je vous arrête à la requête du comte Orsino.
ANTONIO.--Vous vous méprenez, monsieur.
PREMIER OFFICIER.--Non, monsieur, pas du tout.--Je connais bien vos
traits, quoique vous n'ayez pas maintenant le bonnet de marin sur la
tête.--Emmenez-le: il sait que je le connais bien.
ANTONIO, _à Viola_.--Je suis forcé d'obéir.--Voilà ce qui m'arrive
en vous cherchant, mais il n'y a pas de remède. Je saurai me tirer
d'affaire: vous, que ferez-vous? Maintenant la nécessité me force de
vous demander ma bourse; je ressens bien plus de peine de ne pouvoir
rien faire pour vous, que du malheur qui m'arrive. Vous restez confondu;
allons, consolez-vous.
SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, partons.
ANTONIO.--Il faut que je vous demande une partie de cet argent.
VIOLA.--Quel argent, monsieur? Je veux bien, en considération de
l'intérêt généreux que vous venez de montrer ici pour moi, et touché
aussi de l'accident qui vous arrive, vous prêter quelque chose de mes
minces et modiques ressources: ce que je possède n'est pas grand'chose;
je le partagerai volontiers avec vous: tenez, voilà la moitié de ma
bourse.
ANTONIO.--Voulez-vous me refuser à présent? Est-il possible que
mes services envers vous ne soient pas capables de vous persuader?
N'insultez pas à mon infortune, de crainte que le ressentiment ne me
pousse à l'inconséquence de vous reprocher les services que je vous ai
rendus.
VIOLA.--Je n'en connais aucun; et je ne vous reconnais ni au son de
voix, ni à vos traits; je hais plus dans un homme l'ingratitude que le
mensonge, la vanité, le bavardage, l'ivrognerie, ou tout autre trace de
vice, dont le germe impur corrompt notre sang.
ANTONIO.--O ciel!
SECOND OFFICIER.--Allons, monsieur, je vous prie, suivez-nous.
ANTONIO.--Laissez-moi dire encore un mot. Ce jeune homme, que vous voyez
là, je l'ai arraché à la mort qui l'avait déjà à moitié englouti; je
l'ai secouru avec l'affection la plus sainte,.... et je m'étais dévoué à
lui, séduit par son visage, qui promettait, à ce que je m'imaginais, le
plus respectable mérite.
SECOND OFFICIER.--Qu'est-ce que cela nous fait? Le temps se
passe.--Allons.
ANTONIO.--Mais quelle vile idole se trouve être ce dieu!--Sébastien,
tu fais tort à ton beau visage.--Il n'est dans la nature de véritables
difformités que celles de l'âme; nul ne peut être taxé de laideur que
l'ingrat. La vraie beauté, c'est la vertu; mais le mal caché dans
une belle apparence n'est qu'un coffre vide que le démon a décoré à
l'extérieur.
PREMIER OFFICIER.--Cet homme devient fou; emmenez-le sans
délai.--Allons, allons, monsieur.
ANTONIO.--Conduisez-moi.
(Les officiers emmènent Antonio.)
VIOLA.--Il me semble que ses paroles partent d'une passion si vive qu'il
croit ce qu'il dit, je n'en fais pas autant. Oh! réalise-toi, illusion;
réalise-toi! que je sois en effet prise ici pour mon cher frère!
SIR TOBIE.--Approche, chevalier; approche, Fabian; nous nous dirons tout
bas un ou deux couplets de sages sentences.
VIOLA.--Il a nommé Sébastien! Je sais que mon frère vit encore dans
mon image. Oui, c'étaient bien là les traits de mon frère; et il était
toujours vêtu de cette façon: même couleur, mêmes ornements; car
je l'imite en tout. Oh! si cela est vrai, la tempête est donc
compatissante, et les flots savent s'attendrir!
(Elle sort.)
SIR TOBIE.--Voilà un jeune homme sans honneur et bien méprisable: il est
plus poltron qu'un lièvre; sa malhonnêteté se manifeste en laissant ici
son ami dans le besoin, et il pousse la lâcheté jusqu'à le renier; quant
à sa poltronnerie, interrogez Fabian.
FABIAN.--Un poltron, un poltron des plus parfaits, poltron jusqu'au
scrupule.
SIR ANDRÉ.--Ma foi, je veux courir après lui et le battre.
SIR TOBIE.--C'est cela, étrillez-le d'importance; mais ne tirez pas
l'épée.
SIR ANDRÉ.--Et je ne la tire pas non plus.
(Sir André sort.)
FABIAN.--Allons, voyons le dénoûment.
SIR TOBIE.--Je gagerais bien tout l'argent qu'on voudrait qu'il
n'arrivera rien encore.
(Ils sortent.)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
La rue, devant la maison d'Olivia.
_Entrent_ SÉBASTIEN et LE BOUFFON.
LE BOUFFON.--Voudriez-vous me faire croire que ce n'est pas vous qu'on
m'a envoyé chercher?
SÉBASTIEN.--Va-t'en, va-t'en; tu n'es qu'un fou. Débarrasse-moi de ta
personne.
LE BOUFFON.--Fort bien soutenu, ma foi! Non, sans doute, je ne vous
connais pas; et je ne vous suis pas envoyé par ma maîtresse pour vous
dire de venir lui parler, et votre nom n'est pas monsieur Césario, et ce
nez n'est pas à moi non plus?--Non, tout ce qui est n'est pas.
SÉBASTIEN.--Je t'en prie, va exhaler ta folie ailleurs. Tu ne me connais
point.
LE BOUFFON.--_Exhaler ma folie!_ Il a entendu dire ce mot par quelque
grand homme, et maintenant il l'applique à un fou. _Exhaler ma folie!_
J'ai bien peur que ce grand lourdaud, qu'on appelle le monde,
ne devienne tout à fait badaud. Je vous en prie instamment,
débarrassez-vous de cet air de surprise, et dites-moi ce que je dois
exhaler à ma maîtresse; irai-je lui exhaler que vous allez venir?