Mais le silence, comme le poignard de Lucrèce,
Déchire mon coeur sans l'ensanglanter.
M.O.A.I, règne sur ma vie.
FABIAN.--Une énigme dans le grand genre!
SIR TOBIE.--C'est une fille admirable, par ma foi!
MALVOLIO.--_M.O.A.I. règne sur ma vie_. Mais d'abord, voyons, voyons.
FABIAN.--Quel plat de poisson elle lui a servi là!
SIR TOBIE.--Et avec quelle avidité ce faucon sauvage vole à cet appât!
MALVOLIO.--_Je puis commander où j'adore_. En effet elle peut me
commander. Je la sers: elle est ma maîtresse. Oh! voilà qui est évident
pour toute intelligence ordinaire; il n'y a pas de difficulté là.... Et
la fin?... que signifie cet arrangement alphabétique? Si je pouvais le
faire un peu ressembler à mon nom..... doucement. _M.O.A.I._
SIR TOBIE.--Oh! oui, viens-en à bout: le voilà maintenant dérouté et en
défaut.
FABIAN.--Sowter[47] va donner de la voix là-dessus, quoique cela sente
aussi fort qu'un renard.
[Note 47: Nom de chien de chasse.]
MALVOLIO.--_M_--Malvolio.--Eh bien! c'est la lettre initiale de mon nom.
FABIAN.--Ne vous ai-je pas bien dit qu'il ferait quelque chose de ces
lettres? Oh! c'est un excellent chien quand on est en défaut!
MALVOLIO.--_M_--Oui.... mais nulle consonnance avec la suite: cela
demande preuve. Ce serait un _A_ qui devrait suivre, et c'est un _O_.
FABIAN.--Et _O_[48] suivra, j'espère.
[Note 48: Allusion à la forme d'un collier de chasse.]
SIR TOBIE.--Ou je le bâtonnerai et lui ferai crier _O_.
MALVOLIO.--C'est l'_I_ qui vient par derrière.
FABIAN.--Oui, si vous aviez un oeil[49] par derrière, vous pourriez voir
plus de châtiments à vos talons que de bonnes fortunes devant vous.
[Note 49: Jeu de mots sur _I_ et _eye_, oeil, qui se prononcent de la
même manière.]
MALVOLIO.--_M.O.A.I_, cela ne s'ajuste pas si bien qu'auparavant; et
pourtant en forçant un peu, l'apparence pourrait pencher vers moi: car
chacune de ces lettres se trouve dans mon nom. Doucement: voyons; voici
de la prose qui suit: _«Si cette lettre tombe dans tes mains, médite-la.
Mon étoile m'a placée au-dessus de toi; mais ne t'effraye point de
la grandeur. Quelques-uns naissent grands; d'autres parviennent à la
grandeur, et il en est que la grandeur vient chercher elle-même. Ta
destinée t'ouvre les bras, que ton audace et ton courage l'embrassent.
Et pour l'accoutumer à ce que tu dois vraisemblablement devenir, sors de
ton humble obscurité, et parais fier et brillant. Sois contredisant
avec un parent, hautain avec les serviteurs: que ta bouche raisonne
politique, prends les manières d'un homme original. Voilà les conseils
que donne celle qui soupire pour toi. Souviens-toi de celle qui fit
l'éloge de tes bas jaunes et qui souhaita de te voir toujours les
jarretières croisées. Souviens-t'en, je te le répète. Va, poursuis: ta
fortune est faite, si tu le veux; si tu ne le veux pas, reste donc
un simple intendant, le compagnon des valets, et un homme indigne de
toucher la main de la fortune. Adieu: celle qui voudrait changer d'état
avec toi_.--L'HEUREUSE INFORTUNÉE.» La lumière du jour et la plaine
ouverte n'en montrent pas davantage: cela est évident. Je veux devenir
fier; lire les auteurs politiques; je contrecarrerai sir Tobie; je me
décrasserai de mes grossières connaissances; je serai tiré à quatre
épingles; je deviendrai l'homme par excellence.--Je ne fais pas
maintenant l'imbécile; je ne laisse pas mon imagination se jouer de moi:
car toutes sortes de raisons concourent à me prouver que ma maîtresse
est amoureuse de moi: elle louait dernièrement mes bas jaunes; elle a
vanté ma jambe et sa jarretière; et dans cette lettre elle se découvre
elle-même à mon amour; c'est avec une espèce d'injonction, qu'elle
m'invite à porter les parures qu'elle préfère. Je rends grâces à mon
étoile; je suis heureux. Je me singulariserai, je me pavanerai, en bas
jaunes, et en riches jarretières, et tout cela le temps de les
mettre. Louange à Jupiter et à mon étoile!--Ah! voici encore un
post-scriptum.--_«Il est impossible que tu ne devines pas qui je suis.
Si tu agrées mon amour, fais-le voir dans ton sourire: ton sourire te
sied à merveille: souris donc toujours en ma présence, mon doux ami, je
t'en conjure.»_ O Jupiter, je te remercie.--Je sourirai: je ferai tout
ce que tu voudras que je fasse.
(Il sort.)
FABIAN.--Je ne donnerais pas ma part de cette scène divertissante pour
une pension de mille roupies que me payerait le sophi[50].
[Note 50: Allusion à sir Robert Shirley, ambassadeur près du sophi.]
SIR TOBIE.--J'épouserais cette fille pour cette seule invention.
SIR ANDRÉ.--Et moi aussi.
SIR TOBIE.--Et sans lui demander d'autre dot qu'une seconde plaisanterie
pareille.
SIR ANDRÉ.--J'en dis autant.
(Entre Marie.)
FABIAN.--Voilà venir celle qui attrape si bien les dupes.
SIR TOBIE _à Marie_.--Veux-tu mettre ton pied sur ma tête?
SIR ANDRÉ.--Ou sur la mienne?
SIR TOBIE.--Jouerai-je avec toi ma liberté, aux dames? Et deviendrai-je
ton esclave?
SIR ANDRÉ.--Oui, d'honneur; ou veux-tu que ce soit moi?
SIR TOBIE.--Tu l'as plongé dans un tel rêve, que quand il en perdra
l'image, il en deviendra fou.
MARIE.--Allons, dites la vérité: cela fait-il effet sur lui?
SIR TOBIE.--Comme l'eau-de-vie sur une sage-femme.
MARIE.--Alors, si vous voulez voir les fruits de cette farce, remarquez
bien son premier abord devant ma maîtresse. Il va aller la trouver en
bas jaunes, et c'est une couleur qu'elle abhorre; les jarretières
en croix, mode qu'elle déteste; et il va lui faire des sourires qui
cadreront si mal avec la tristesse et la mélancolie où elle est plongée,
qu'il est impossible qu'il n'en résulte pas pour lui le plus insigne
mépris; si vous voulez le voir, suivez-moi.
SIR TOBIE.--Je te suivrais aux portes du Tartare merveilleux démon
d'esprit.
SIR ANDRÉ.--Je veux en être aussi.
(Ils sortent.)
FIN DU DEUXIÈME ACTE.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
Le jardin d'Olivia.
VIOLA, LE BOUFFON _avec un tambourin_.
VIOLA.--Avec ta permission, l'ami, et celle de ta musique, vis-tu avec
ton tambourin[51].
[Note 51: Équivoque sur le mot _by_, qui peut exprimer également _par_
et _près de_.]
LE BOUFFON.--Non, monsieur; je vis avec l'église.
VIOLA.--Es-tu un homme d'église?
LE BOUFFON.--Rien de pareil, monsieur; je vis à côté de l'église, car je
vis dans ma maison, et ma maison est près de l'église.
VIOLA.--Tu pourrais donc dire de même que le roi vit près d'un mendiant,
si un mendiant habite près de lui; ou que l'église est à côté de ton
tambourin, si ton tambourin est _près_ de l'église.
LE BOUFFON.--Vous l'avez dit, monsieur.--Ce que c'est que ce
siècle!--une phrase n'est qu'un gant de peau de daim dans les mains d'un
homme d'esprit: avec quelle rapidité il sait la retourner à l'envers!
VIOLA.--Oui, cela est certain: ceux qui savent jouer adroitement avec
les mots peuvent aisément les rendre libertins.
LE BOUFFON.--En ce cas, je voudrais bien que ma soeur n'eût pas eu de
nom, monsieur.
VIOLA.--Pourquoi, l'ami?
LE BOUFFON.--Pourquoi, monsieur? C'est que son nom est un mot; et en
jouant sur ce mot, on pourrait rendre ma soeur libertine; mais à vrai
dire, les mots sont devenus de vrais coquins, depuis que les billets les
ont déshonorés.
VIOLA.--La raison?
LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, je ne puis vous en donner aucune sans
paroles, et les paroles sont devenues si fausses que je suis dégoûté de
m'en servir pour prouver la raison.
VIOLA.--Je garantis que tu es un joyeux drôle, et qui n'as souci de
rien.
LE BOUFFON.--Non pas, s'il vous plaît, monsieur, je me soucie de quelque
chose; mais en conscience, monsieur, je ne me soucie pas de vous: si
cela s'appelle n'avoir souci de rien, monsieur, je voudrais que cela pût
vous rendre invisible.
VIOLA.--N'es-tu pas le fou de madame Olivia?
LE BOUFFON.--Non, en vérité, monsieur. Madame Olivia n'a point de folie,
et elle n'entretiendra de fou, monsieur, jusqu'à ce qu'elle soit mariée;
car les fous ressemblent aux maris, comme les harenguets aux harengs. Le
mari est le plus gros. Je ne suis vraiment point son fou; je ne suis que
son corrupteur de mots.
VIOLA.--Je t'ai vu dernièrement chez le comte Orsino.
LE BOUFFON.--La folie, monsieur, fait le tour du globe comme le soleil;
elle brille partout. Je serais bien fâché, monsieur, que le fou fût
aussi souvent avec votre maître qu'il l'est avec ma maîtresse.--Je crois
avoir aperçu _votre sagesse_ dans la même maison.
VIOLA.--Allons, si tu veux l'exercer sur moi, nous n'aurons pas un mot
de plus ensemble. Tiens, voilà de quoi dépenser.
LE BOUFFON.--Ah! que Jupiter, à sa première occasion de cheveux, vous
envoie une barbe!
VIOLA.--Ma foi, je te dirai..... que je suis presque malade d'amour
pour une barbe: quoique je ne voulusse pas la voir croître sur mon
menton.--Ta maîtresse est-elle chez elle?
LE BOUFFON, _regardant l'argent_.--Un couple de cette espèce ne
pourrait-il pas multiplier, monsieur?
VIOLA.--Oui, si on les tenait ensemble et qu'on les mît en oeuvre.
LE BOUFFON.--Je jouerais alors le rôle du seigneur Pandare de Phrygie,
monsieur, en amenant une Cressida à ce Troïlus.
VIOLA.--Je te comprends, l'ami; c'est mendier adroitement.
LE BOUFFON.--Ce n'est pas une grande affaire, monsieur; j'espère,
puisque je ne demande qu'une mendiante: Cressida était une mendiante.
Ma maîtresse est chez elle, monsieur, je veux lui _déduire_ d'où vous
venez: quant à ce que vous désirez, cela est hors de mon _firmament_;
j'aurais pu dire _élément_; mais ce mot est suranné.
(Il sort.)
VIOLA.--Cet original est assez sensé pour jouer le fou; et pour bien
faire le fou, cela demande une sorte d'esprit. Il faut qu'il observe
l'humeur de ceux qu'il plaisante, la qualité des personnes et les
circonstances; et qu'il n'aille pas, comme le faucon non dressé, fondre
sur toutes les plumes qui passent devant ses yeux. C'est là un travail,
aussi difficile que l'art de l'homme sensé; car la folie qu'on montre à
propos est de saison: mais la folie des sages qui extravaguent ternit
leur sagesse.
(Entrent sir Tobie et sir André.)
SIR ANDRÉ.--Salut à vous, mon gentilhomme.
VIOLA.--Et à vous, monsieur.
SIR TOBIE.--Dieu vous garde, monsieur[52].
[Note 52: Les mots sont en français dans l'original.]
VIOLA.--Et vous aussi; votre serviteur.
SIR ANDRÉ.--J'espère, monsieur, que vous l'êtes comme je suis le vôtre.
SIR TOBIE.--Voulez-vous approcher de la maison? Ma nièce est fort
désireuse de vous y voir entrer, si c'est à elle que vous avez affaire.
VIOLA.--Je me rends chez votre nièce, monsieur; je veux dire qu'elle est
le but de mon voyage.
SIR TOBIE.--Tâtez vos jambes, monsieur; mettez-les en mouvement.
VIOLA.--Mes jambes m'entendent mieux, monsieur, que je n'entends ce que
vous voulez dire en me disant de tâter mes jambes.
SIR TOBIE.--Je veux dire que vous marchiez, monsieur, que vous entriez.
VIOLA.--Je vous répondrai en marchant et en entrant; mais nous sommes
prévenus. (_Entrent Olivia et Marie._) Excellente et parfaite dame, que
le ciel fasse pleuvoir ses parfums sur vous!
SIR ANDRÉ.--Ce jeune homme est un fameux courtisan. _Pleuvoir des
parfums!_ A merveille!
VIOLA.--Mon message n'a de voix, belle dame, que pour votre oreille
indulgente et libérale.
SIR ANDRÉ.--_Des parfums! libérale! indulgente!_ Je veux avoir ces trois
mots tout prêts.
OLIVIA.--Qu'on ferme la porte du jardin, et qu'on me laisse l'entendre
seule. (_Sir Tobie, sir André et Marie sortent._) Donnez-moi votre main,
monsieur.
VIOLA.--Mon humble respect, madame, et mon dévouement à votre service.
OLIVIA.--Quel est votre nom?
VIOLA.--Césario est le nom de votre serviteur, belle princesse.
OLIVIA.--Mon serviteur, monsieur! Jamais il n'y a eu de joie dans le
monde, depuis qu'on a appelé compliments d'humbles mensonges. Vous êtes
le serviteur du comte Orsino, jeune homme.
VIOLA.--Et lui est le vôtre, et les siens sont nécessairement les
vôtres. Le serviteur de votre serviteur est votre serviteur, madame.
OLIVIA.--Pour le comte, je ne songe pas à lui: quant à ses pensées, je
voudrais qu'elles fussent vides plutôt que pleines de moi!
VIOLA.--Madame, je viens pour éveiller vos bonnes pensées en sa faveur.
OLIVIA.--Oh! avec votre permission, je vous prie, je vous ai ordonné de
ne me jamais reparler de lui; mais si vous vouliez entamer une autre
négociation j'aurais plus de plaisir à vous l'entendre traiter, qu'à
écouter l'harmonie des sphères.
VIOLA.--Chère dame.....
OLIVIA.--Permettez, je vous prie, j'ai envoyé après votre dernière
apparition pleine de charme, une bague sur vos traces: c'est ainsi que
je me suis trompée moi-même, et mon valet; et, j'en ai peur, vous aussi.
Il faut que je me soumette à vos dures interprétations pour vous forcer,
par une ruse honteuse, à prendre ce que vous saviez n'être pas à vous.
Que pouvez-vous penser? N'avez-vous pas mis mon honneur au pilori
pour l'exposer aux attaques de toutes les pensées déchaînées que peut
concevoir un coeur tyrannique? Pour un homme de votre pénétration, c'est
vous en montrer assez: au lieu du sein qui le cachait, ce n'est plus
qu'une gaze qui voile mon pauvre coeur. A présent, que je vous entende
me répondre.
VIOLA.--Je vous plains.
OLIVIA.--C'est déjà un pas vers l'amour.
VIOLA.--Non, ce n'est pas un pas; car il est d'expérience journalière
que très-souvent nous plaignons nos ennemis.
OLIVIA.--Allons, il me semble qu'il est encore temps d'en rire. O monde!
que le pauvre est prompt à s'enorgueillir! S'il faut être la proie de
quelqu'un, combien il vaut mieux succomber devant le lion que devant le
loup! (_L'heure sonne._) Cette horloge me reproche la perte que je fais
du temps. Rassurez-vous, bon jeune homme, je ne veux pas de vous; et
pourtant quand une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez
vous, votre femme recueillera probablement un beau mari.--Voilà votre
chemin à l'occident.
VIOLA.--Eh bien! en route pour l'occident[53]. Que la grâce et la belle
humeur vous accompagnent! Vous ne voulez donc, madame, me charger de
rien pour mon maître?
[Note 53: «_Westward ho!_» c'était le cri des mariniers de la Tamise à
cette époque, où elle servait de grande voie de communication pour les
habitants de Londres.]
OLIVIA.--Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensez-vous de moi?
VIOLA.--Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.
OLIVIA.--Si je pense cela, je le pense aussi de vous.
VIOLA.--Eh bien! vous pensez juste: je ne suis pas ce que je suis.
OLIVIA.--Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être.
VIOLA.--Si c'était pour être mieux que je ne suis, madame, je
souhaiterais que votre voeu s'accomplît; car maintenant je suis votre
jouet.
OLIVIA.--Oh! comme le dédain semble beau dans le mépris et le courroux
qui se peignent sur ses lèvres! Un meurtrier criminel ne se trahit pas
plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'amour est
aussi claire que le plein midi. Césario, par les roses du printemps, par
la virginité, par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus
sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit,
ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet
aveu des raisons; car, quoique je te recherche, ce n'est pas pour toi un
motif. Impose plutôt silence à tes raisonnements par cette réflexion:
l'amour qu'on a cherché est bon, mais l'amour qui se donne sans qu'on le
cherche vaut mieux.
VIOLA.--Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse, que j'ai aussi
un coeur, une âme, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède, et que
jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame;
je ne viendrai plus déplorer devant vous les larmes de mon maître.
OLIVIA.--Revenez encore, peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à
goûter son amour ce coeur qui le hait maintenant.
(Elles sortent.)
SCÈNE II
Un appartement dans la maison d'Olivia.
SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.
SIR ANDRÉ.--Non, par ma foi; je ne resterai pas une minute de plus.
SIR TOBIE.--Ta raison, mon cher furieux; donne-moi ta raison.
FABIAN.--Il faut absolument que vous donniez votre raison, sir André.
SIR ANDRÉ.--Comment? J'ai vu votre nièce prodiguer plus de faveurs au
serviteur du comte qu'elle ne m'en a jamais accordé; j'ai vu tout ce qui
s'est passé dans le verger.
SIR TOBIE.--T'a-t-elle vu pendant ce temps-là, mon vieux garçon, dis-moi
cela?
SIR ANDRÉ.--Aussi clairement que je vous vois à présent.
FABIAN.--C'est là une grande preuve de l'amour qu'elle a pour vous.
SIR ANDRÉ.--Morbleu! voulez-vous faire de moi un âne?
FABIAN.--Je vous prouverai la légitimité de ma conséquence, sir André,
sur les témoignages du jugement et de la raison.
SIR TOBIE.--Et tous les deux ont été de grands juristes, bien avant que
Noé fût devenu marin.
FABIAN.--Elle n'a fait un favorable accueil à ce page, en votre
présence, que pour vous exaspérer, pour réveiller votre valeur endormie;
que pour vous mettre du feu dans le coeur, et du soufre dans le foie.
Vous auriez dû l'aborder alors; et par quelques fines railleries, tout
fraîchement frappées à la monnaie, vous auriez pétrifié et rendu muet le
jeune page: voilà ce qu'on attendait de vous, et cela a été manqué; vous
avez laissé le temps effacer la double dorure de cette occasion; et vous
voilà voguant au pôle nord de la bonne opinion de ma maîtresse. Vous y
resterez suspendu comme un glaçon à la barbe d'un Hollandais, à moins
que vous ne rachetiez cette faute par quelque louable tentative de
valeur ou de politique.
SIR ANDRÉ.--S'il faut tenter quelque chose, il faut que ce soit par
la valeur, car je déteste la politique; j'aimerais autant être un
Browniste[54] qu'un politique.
[Note 54: Secte dissidente dont le chef, nommé Robert Browne, était
l'objet des quolibets du temps.]
SIR TOBIE.--Eh bien! en ce cas, bâtis-moi donc ta fortune sur la base
de la valeur. Envoie-moi un cartel au page du comte: bats-toi avec lui:
blesse-le en onze endroits: ma nièce en tiendra note, et sois bien sûr
qu'il n'y a point dans le monde d'entremetteur d'amour qui puisse rendre
un homme recommandable aux yeux d'une femme comme la réputation de
valeur.
FABIAN.--Il n'y a pas d'autre parti que celui-là, sir André.
SIR ANDRÉ.--Voulez-vous, l'un de vous deux, lui porter mon défi?
SIR TOBIE.--Allons, écris-le d'une écriture martiale: sois tranchant et
court. Peu importe qu'il soit spirituel, pourvu qu'il soit éloquent, et
plein d'invention. Insulte-le avec toute la licence de l'encre. Si tu le
tutoies deux ou trois fois, cela ne fera pas mal; et accumule autant de
démentis qu'il en pourra tenir dans ta feuille de papier, fût-elle assez
grande pour servir de lit à la Ware, en Angleterre. Allons, à l'ouvrage!
qu'il y ait assez de fiel dans ton encre; peu importe que tu écrives
avec une plume d'oie: allons, à l'oeuvre.
SIR ANDRÉ.--Où vous retrouverai-je?
SIR TOBIE.--Nous irons te demander au _cubiculo_[55]: va.
(Sir André sort.)
[Note 55: _Cubiculo_, dans la chambre à coucher.]
FABIAN.--Voilà un bout d'homme qui vous est bien cher, sir Tobie.
SIR TOBIE.--Je lui ai été très-cher, mon garçon, jusqu'à concurrence de
deux mille écus ou quelque chose comme cela.
FABIAN.--Nous aurons une bonne lettre de lui: mais vous ne la remettrez
pas à son adresse?
SIR TOBIE.--Si fait, ou ne te fie jamais à ma parole; je veux user de
tous les moyens pour exciter le jeune homme à y répondre. Je crois que
ni boeufs, ni câbles ne pourront jamais venir à bout de les joindre;
car, pour sir André, si on l'ouvrait et qu'on trouvât seulement autant
de sang dans son foie qu'il en faut pour embarrasser le pied d'une
mouche, je consens à manger le reste de la dissection.
FABIAN.--Et son adversaire, le jeune page, ne porte pas sur sa figure de
grands symptômes de férocité.
(Entre Marie.)
SIR TOBIE.--Vois, voici le plus jeune roitelet de la couvée qui vient à
nous.
MARIE.--Si vous voulez vous dilater la rate, et que vous soyez curieux
de rire à vous tenir les côtés, suivez-moi. Ce stupide Malvolio est
changé en païen, en vrai renégat: car il n'est point de chrétien, pour
peu qu'il veuille être sauvé en croyant la vérité, qui puisse jamais
croire à des extravagances pareilles et aussi grossières: il est en bas
jaunes.
SIR TOBIE.--Et les jarretières en croix?
MARIE.--De la plus ridicule manière; comme un pédant qui tient école
dans l'église.--Je l'ai suivi pas à pas, comme si j'eusse été son
assassin; il obéit de point en point à la lettre que j'ai laissé tomber
pour lui faire niche. Pour sourire, il contourne son visage en plus
de lignes qu'il n'y en a dans la nouvelle carte, augmentée encore des
Indes: vous n'avez jamais rien vu de semblable. J'ai bien de la peine
à m'empêcher de lui lancer quelque chose à la tête. Je sais que ma
maîtresse lui donnera quelque soufflet; si elle le fait, il sourira
encore, et le prendra pour une faveur signalée.
SIR TOBIE.--Allons, mène-nous, mène-nous où il est.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Une rue.
ANTONIO, SÉBASTIEN.
SÉBASTIEN.--Je ne voulais pas volontairement vous déranger: mais puisque
vous faites votre plaisir de vos peines, je ne gronde plus.
ANTONIO.--Je n'ai pu rester derrière vous: un désir, plus pénétrant que
l'acier affilé, m'a aiguillonné et forcé à marcher en avant. Et ce n'est
pas purement par besoin de vous voir, ce n'est pas seulement par amitié,
quoiqu'elle soit assez forte pour m'avoir fait entreprendre une plus
longue route; mais c'est aussi par inquiétude de ce qui pourrait vous
arriver dans votre voyage, à vous qui n'avez aucune connaissance de ce
pays, qui souvent se montre sauvage, inhospitalier pour un étranger sans
guide et sans ami. Mon affection, poussée par ces motifs de crainte, m'a
engagé à vous suivre.
SÉBASTIEN.--Mon cher Antonio, je ne peux vous répondre que par des
remerciements, et des remerciements, et toujours des remerciements.
Souvent les services de l'amitié se payent avec cette monnaie qui n'a
pas cours. Mais si ma puissance égalait mon désir, vous seriez mieux
récompensé.--Que ferons-nous? Irons-nous voir ensemble les ruines de
cette ville?
ANTONIO.--Demain, seigneur. Il vaut mieux d'abord aller voir votre
logement.
SÉBASTIEN.--Je ne suis point fatigué, et il y a loin encore d'ici à la
nuit: je vous en prie, allons récréer nos yeux par la vue des monuments,
des choses célèbres, qui donnent du renom à cette ville.
ANTONIO.--Je vous demanderai de m'excuser. Je ne me promène point sans
danger dans ces rues. Une fois, dans un combat de mer, j'ai rendu
quelque service contre les galères du comte; et un service vraiment si
important, que si j'étais pris ici, j'aurais peine à me tirer d'affaire.
SÉBASTIEN.--Probablement vous avez tué beaucoup de ses sujets.
ANTONIO.--Mon offense n'est pas d'une nature si sanguinaire; quoique les
circonstances et la querelle nous missent bien en droit d'en venir à cet
argument sanglant. On aurait pu l'apaiser depuis en restituant ce que
nous avions pris: et c'est ce que firent la plupart des citoyens de
notre ville, pour l'intérêt du commerce: il n'y a eu que moi seul qui ai
refusé; et à cause de cela, si j'étais surpris ici, je le payerais cher.
SÉBASTIEN.--Ne vous montrez donc pas trop ouvertement.
ANTONIO.--Cela ne serait pas prudent à moi. Tenez, monsieur, voilà
ma bourse: la meilleure auberge où vous puissiez loger, c'est à
_l'Éléphant_, dans les faubourgs du midi. Je vais y commander notre
repas, tandis que vous passerez le temps et que vous satisferez votre
curiosité en voyant la ville, vous me retrouverez là.
SÉBASTIEN.--Pourquoi aurais-je votre bourse?
ANTONIO.--Peut-être vos yeux tomberont-ils sur quelque bagatelle qu'il
vous prendra envie d'acheter; et vos fonds, à ce que j'imagine, ne sont
pas destinés à de frivoles emplettes.
SÉBASTIEN.--Je serai votre porte-bourse, et je vous quitte pour une
heure.
ANTONIO.--A _l'Éléphant_....
SÉBASTIEN.--Je m'en souviens bien.
SCÈNE IV.
Le jardin d'Olivia.
OLIVIA, MARIE.