SÉBASTIEN.--Je t'en conjure, Grec sans cervelle[61], laisse-moi; voilà

de l'argent pour toi: si tu restes plus longtemps, je te payerai d'une

plus mauvaise monnaie.

[Note 61: Grec est ici pour entremetteur, comme Corinthe se disait pour

un lieu de débauche.]

LE BOUFFON.--Sur ma foi, tu as la main ouverte.--Les hommes sages qui

donnent de l'argent aux fous savent se procurer des décisions favorables

après un marché de quatorze ans.

(Entrent sir André, sir Tobie et Fabian.)

SIR ANDRÉ, _prenant Sébastien pour Viola_.--Quoi! je vous rencontre

encore ici, monsieur? Voilà pour vous!

(Il frappe Sébastien.)

SÉBASTIEN.--Et voilà pour toi (_il le lui rend_), et encore, et encore!

Tout le monde est-il fou ici?

SIR TOBIE.--Arrêtez, monsieur, ou je jetterai votre épée par-dessus la

maison.

LE BOUFFON.--Je veux aller annoncer cela tout de suite à ma maîtresse.

Je ne voudrais pas être dans l'un de vos habits pour deux sous.

(Il sort.)

SIR TOBIE, _contenant Sébastien_.--Allons, monsieur, arrêtez.

SIR ANDRÉ.--Oh! laissez-le faire; je vais m'y prendre d'une autre façon

pour l'arranger; j'aurai contre lui une action en batterie pour peu

qu'il y ait des lois en Illyrie; quoique je l'aie frappé le premier,

cela ne fait rien à la chose.

SÉBASTIEN.--Ôtez votre main.

SIR TOBIE.--Allons, monsieur, je ne vous lâcherai point. Allons, mon

jeune soldat, rengaînez votre fer. Vous êtes bien échauffé. Allons.

SÉBASTIEN.--Je veux me débarrasser de toi. (_Il se dégage._) Que veux-tu

à présent? Si tu oses me provoquer encore, tire ton épée.

SIR TOBIE.--Quoi donc? quoi donc? Allons, il faut que je te tire une ou

deux onces de ce sang insolent.

(Ils tirent l'épée et se battent.)

(Entre Olivia.)

OLIVIA.--Arrêtez, Tobie. Sur votre vie, je vous l'ordonne, arrêtez.

SIR TOBIE.--Madame?

OLIVIA.--Sera-ce toujours la même chose? Homme grossier, fait pour

habiter les montagnes et les cavernes sauvages, où jamais l'on

n'enseigna la politesse, sortez de ma vue.--Ne vous fâchez pas, cher

Césario.--Brutal, sortez. (_Sir Tobie et sir André sortent._)--(_A

Césario._) Je vous prie, mon cher ami, que votre sage prudence, et non

la passion, vous gouverne dans cette incivile et injuste attaque contre

votre tranquillité. Venez avec moi dans ma maison, et après que je vous

aurai conté combien de folies extravagantes ce rustre a faites, vous ne

ferez que rire de celle-ci; vous ne pouvez vous dispenser de venir. Ne

me refusez pas; maudite soit son âme! il a effrayé mon pauvre coeur en

votre personne.

SÉBASTIEN.--A quoi ceci ressemble-t-il? De quel côté s'en va l'eau? Ou

je suis fou, ou tout ceci est un songe!--Que mon imagination plonge

ainsi mes sens dans le Léthé! et si c'est un songe, que je dorme

toujours!

OLIVIA.--Allons, venez, je vous en prie; je voudrais que vous vous

laissassiez conduire par mes conseils.

SÉBASTIEN.--Madame, je le veux bien.

OLIVIA.--O redites-le, et faites-le!

SCÈNE II

Appartement dans la maison d'Olivia.

MARIE et LE BOUFFON.

MARIE.--Voyons, je t'en prie, mets cette robe, et cette barbe; fais-lui

croire que tu es messire Topas, le curé: fais-le croire promptement; je

vais pendant ce temps-là chercher sir Tobie.

(Marie sort.)

LE BOUFFON.--Eh bien! je vais la mettre, et me déguiser; et je voudrais

être le premier qui se fût jamais travesti sous une pareille robe. Je ne

suis pas assez grand pour bien remplir cet office, ni assez maigre pour

être réputé bon étudiant; mais si l'on dit d'un homme qu'il est honnête

homme, et qu'il sait bien tenir une maison, cela vaut bien autant que

si l'on disait qu'il est un homme sage et un grand savant. Voici les

confédérés qui viennent.

(Entrent sir Tobie Belch et Marie.)

SIR TOBIE.--Que Jupiter vous bénisse, monsieur le curé.

LE BOUFFON.--_Bonos dies_[62], sir Tobie; car de même que le vieil

ermite de Prague, qui de sa vie n'avait vu plume ni encre, dit fort

ingénieusement à la nièce du roi Gorboduc[63] _ce qui est, est_[64]; de

même, moi, étant monsieur le curé, je suis monsieur le curé: qu'est-ce

cela, si ce n'est cela? et qu'est-ce qui est, que ce qui est?

[Note 62: D'heureux jours.]

[Note 63: Tragédie de _Gorboduc_, par le comte Dorset.]

[Note 64: Argument de l'école, tourné en ridicule.]

SIR TOBIE, _indiquant Malvolio_.--A lui, messire Topas.

LE BOUFFON.--Holà, dis-je! La paix soit dans cette prison!

SIR TOBIE.--Le coquin contrefait à merveille; c'est un adroit coquin.

MALVOLIO, _dans une chambre_.--Qui appelle là?

LE BOUFFON.--Messire Topas le curé, qui vient visiter Malvolio le

lunatique.

MALVOLIO.--Messire Topas, messire Topas, bon messire Topas, allez

trouver madame.

LE BOUFFON.--Hors d'ici, démon hyperbolique! comme tu tourmentes ce

malheureux! Ne parles-tu donc jamais que de dames?

SIR TOBIE.--Bien dit, monsieur le curé.

MALVOLIO.--Messire Topas, jamais on n'a fait tant de tort à un homme:

bon messire Topas, ne croyez point que je sois fou; ils m'ont mis ici

dans une horrible obscurité.

LE BOUFFON.--Fi donc, malhonnête Satan! Je t'appelle des noms les plus

modérés, car je suis un de ces hommes doux qui savent traiter poliment

le diable lui-même: tu dis que la maison est ténébreuse?

MALVOLIO.--Comme l'enfer, messire Topas.

LE BOUFFON.--Elle a des fenêtres cintrées qui sont transparentes

comme des treillages, et les pierres qui sont vers le sud-nord sont

reluisantes comme l'ébène, et tu te plains que le passage de la lumière

soit obstrué?

MALVOLIO.--Je ne suis pas fou, messire Topas; je vous dis qu'il fait

noir dans cette maison.

LE BOUFFON.--Insensé, tu te trompes. Je te dis, moi, qu'il n'y a point

d'autres ténèbres que l'ignorance; et tu y es enfoncé plus avant que les

Égyptiens dans leur brouillard..

MALVOLIO.--Je vous dis que cette maison est sombre comme l'ignorance,

l'ignorance fût-elle noire comme l'enfer; et je dis que jamais homme

ne fut aussi indignement traité. Je ne suis pas plus fou que vous;

mettez-moi à l'épreuve par quelque question régulière.

LE BOUFFON.--Quelle est l'opinion de Pythagore sur les oiseaux sauvages?

MALVOLIO.--Que l'âme de notre grand'mère pourrait bien loger dans le

corps d'un oiseau.

LE BOUFFON.--Et que penses-tu de son opinion?

MALVOLIO.--J'ai de l'âme une idée noble, et je n'approuve nullement son

opinion.

BOUFFON.--Adieu, reste dans les ténèbres; tu soutiendras l'opinion de

Pythagore avant que je te croie dans ton bon sens; et tu craindras de

tuer une bécasse, de peur de déposséder l'âme de ta grand'mère: allons,

porte-toi bien.

MALVOLIO.--Messire Topas! messire Topas!

SIR TOBIE.--Mon cher et coquin messire Topas!

LE BOUFFON.--Je suis bon pour toutes les eaux[65].

[Note 65: Bon pour toutes les friponneries. «_Tu hai mantillo da ogni

acqua._» Et aussi le mot _water_, eau, peut être pris dans le sens qu'y

attachent les joailliers, ce qui fait une équivoque.]

MARIE.--Tu pouvais jouer ce rôle sans robe ni barbe il ne te voit pas.

SIR TOBIE.--Va le trouver et parle-lui de ta voix naturelle, et tu

viendras me rendre compte de l'état où tu l'auras trouvé. Je voudrais

que nous fussions tous heureusement quittes de ce méchant tour. Si on

peut lui rendre sa liberté sans inconvénient, je voudrais que cela fût

déjà fait, car me voilà si mal avec ma nièce que je ne peux conduire

cette farce jusqu'au bout. Viens me trouver ensuite dans ma chambre.

(Il sort avec Marie.)

LE BOUFFON, _chantant_.

Allons, Robin, joyeux Robin,

Dis-moi comment va ta maîtresse.

MALVOLIO.--Fou!

LE BOUFFON, _chantant_.

Ma maîtresse est par ma foi une cruelle.

MALVOLIO.--Fou!

LE BOUFFON.

Hélas! pourquoi l'est-elle?

MALVOLIO.--Fou, réponds-moi donc.

LE BOUFFON.

C'est qu'elle en aime un autre.

Qui m'appelle ici?

MALVOLIO.--Bon fou, si jamais tu veux bien mériter de moi, procure-moi

de la lumière, une plume, de l'encre et du papier: comme je suis

gentihomme, je t'en serai reconnaissant toute ma vie.

LE BOUFFON.--Quoi, monsieur Malvolio?

MALVOLIO.--Oui, mon bon fou.

LE BOUFFON.--Hélas! monsieur, comment avez-vous perdu l'usage de vos

cinq sens?

MALVOLIO.--Fou, il n'y eut jamais d'homme insulté d'une manière aussi

indigne: je jouis de tout mon bon sens aussi bien que toi, fou.

LE BOUFFON.--Aussi bien que moi? En ce cas vous êtes donc fou, si vous

n'êtes pas plus dans votre bon sens qu'un fou.

MALVOLIO.--Ils ont pris possession de moi ici; ils me tiennent dans

l'obscurité, ils m'envoient des ministres, des ânes, et font tout ce

qu'ils peuvent pour me faire perdre la raison.

LE BOUFFON.--Faites bien attention à ce que vous dites: le ministre est

ici présent. (_Le Bouffon aussitôt varie sa voix et contrefait dans

l'obscurité celle du ministre._)--Malvolio, Malvolio, que le ciel

veuille te rendre la raison! Tâche de dormir, et laisse là ton vain

babil.

MALVOLIO.--Messire Topas!

LE BOUFFON, _même jeu_.--Ne perdez point de paroles avec lui, mon

garçon.--Qui, moi, monsieur? Non pas moi, monsieur. Dieu soit avec

vous, bon messire Topas!--Ainsi soit-il! Ainsi soit-il!--Je le ferai,

monsieur, je le ferai.

MALVOLIO.--Fou! fou! fou! réponds-moi donc.

LE BOUFFON, _reprenant son ton naturel_.--Hélas, monsieur, un peu de

patience. Que dites-vous, monsieur? On me gronde, parce que je vous

parle.

MALVOLIO.--Mon bon fou, oblige-moi de m'apporter de la lumière et un peu

de papier. Je te dis que je suis dans mon sens, autant qu'homme qui soit

dans toute l'Illyrie.

LE BOUFFON.--Plût au ciel qu'il en fût ainsi, monsieur!

MALVOLIO.--Par cette main, cela est. Cher fou, un peu d'encre, de papier

et de lumière, et ensuite porte à madame ce que j'aurai écrit. Ce

message te sera plus avantageux qu'aucune lettre que tu aies jamais

portée.

LE BOUFFON.--Je veux bien vous obliger en cela. Mais dites-moi la

vérité: n'êtes-vous pas fou réellement, ou si vous ne faites que le

contrefaire?

MALVOLIO.--Crois-moi, je ne suis point fou: je te dis la vérité.

LE BOUFFON.--Allons, je ne croirai plus jamais qu'un homme soit fou que

je n'aie vu sa cervelle. Je vais vous chercher de la lumière, du papier

et de l'encre.

MALVOLIO.--Fou, je ne mettrai point de bornes à ta récompense. Je t'en

prie, va.

LE BOUFFON _sort en chantant_.

Je suis parti, monsieur;

Et dans un moment, monsieur,

Je vous rejoins

Dans un clin d'oeil,

Pour pourvoir à vos besoins;

Comme l'antique fou,

Qui, avec une dague de bois:

Dans sa colère et sa rage,

Crie: _Ah! ah!_ au diable,

Comme un enfant insensé:

_Rogne tes ongles, papa!_

Adieu, écume d'un honnête homme.

SCÈNE III

Le jardin d'Olivia.

_Entre_ SÉBASTIEN.

SÉBASTIEN.--C'est bien l'air: c'est bien le glorieux soleil. Voilà bien

la perle qu'elle m'a donnée; je le sens, je la vois; et quoique je sois

plongé dans l'étonnement, je ne suis pas dans le délire. Où est donc

Antonio? Je n'ai pu le découvrir à _l'Éléphant_: et cependant il y avait

été et on y croyait qu'il parcourait la ville pour me chercher. Ses

conseils pourraient maintenant me rendre des services d'or; car quoique

ma raison remontre bien à mes sens que tout ceci peut bien être une

méprise, et non pas de la folie, cependant les hasards singuliers de

cette aventure surpassent si fort tout exemple, tout raisonnement

ordinaire, que je suis prêt à me défier de mes yeux, et à chercher

querelle à ma raison, qui me persuade que tout est possible, sauf que

je sois fou ou que la dame soit folle. Cependant si elle l'était, elle

serait incapable de gouverner sa maison, de commander à ses gens, de

prendre en mains les affaires, et de les expédier avec cette suite,

cette prudence, ce calme que je remarque dans toute sa conduite: il y a

là-dessous quelque illusion.--Mais voici venir la dame.

(Entre Olivia avec un prêtre.)

OLIVIA.--Ne blâmez point cette précipitation de ma part. Si vos

intentions sont bonnes, venez avec moi et ce saint homme dans la

chapelle voisine: là, devant lui et sous ces lambris sacrés, engagez-moi

la pleine assurance de votre foi, afin que mon âme jalouse et trop

défiante puisse vivre en paix. Ce prêtre cachera notre union jusqu'au

moment où vous trouverez bon de la rendre publique; et alors nous

célébrerons nos noces comme il convient à ma naissance.--Que dites-vous?

SÉBASTIEN.--Je suis prêt à suivre ce saint homme, et à vous accompagner;

et quand une fois je vous aurai juré fidélité, je vous serai toujours

fidèle.

OLIVIA.--En ce cas, montrez-nous le chemin, mon bon père. Et que le ciel

éclaire d'une lumière propice l'acte que je veux accomplir!

(Ils sortent tous trois.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME

SCÈNE I

La rue devant la maison d'Olivia.

LE BOUFFON et FABIAN.

FABIAN.--Maintenant, si tu m'aimes, laisse-moi voir sa lettre.

LE BOUFFON.--Et vous, mon cher monsieur Fabian, accordez-moi une autre

requête.

FABIAN.--Tout ce que tu voudras.

LE BOUFFON.--Ne demandez pas à voir cette lettre.

FABIAN.--Eh! mais, c'est me donner un chien, et puis, pour récompense,

me redemander mon chien.

(Entrent le duc, Viola, et suite.)

LE DUC.--Mes amis, appartenez-vous à madame Olivia?

LE BOUFFON.--Oui, monsieur, nous faisons partie des meubles de sa

maison.

LE DUC.--Je te connais bien: eh bien! comment t'en va, mon garçon?

LE BOUFFON.--Vraiment, monsieur, bien pour mes ennemis, et mal pour mes

amis.

LE DUC.--C'est précisément le contraire; bien pour tes amis.

LE BOUFFON.--Non, monsieur, mal.

LE DUC.--Comment l'entends-tu?

LE BOUFFON.--Eh! monsieur, mes amis me flattent et font de moi un âne;

au lieu que mes ennemis me disent tout uniment que je suis un âne: en

sorte que, grâce à mes ennemis, je profite dans la connaissance de

moi-même, tandis que mes amis me trompent; bref, si les conséquences

sont comme les baisers, quatre négations équivalent à deux

affirmations[66]. Voilà pourquoi je suis mal pour mes amis et bien pour

mes ennemis.

[Note 66: Apparemment allusion aux _non_ d'une jeune fille, qui veulent

souvent dire oui.]

LE DUC.--Ton explication est excellente.

LE BOUFFON.--Par ma foi! non, monsieur, quoiqu'il vous plaise d'être un

de mes amis.

LE DUC.--Tu ne diras pas que tu sois mal par ma faute: voilà de l'or.

LE BOUFFON.--Si ce n'est que cela aurait l'air de _duplicité_, monsieur,

je voudrais que vous pussiez redoubler.

LE DUC.--Ah! tu me donnes là un mauvais conseil.

LE BOUFFON.--Mettez votre grandeur dans votre poche, seigneur, pour

cette seule fois, et laissez obéir la chair et le sang.

LE DUC.--Allons, je veux bien être assez grand pécheur pour me rendre

coupable de _duplicité_: voilà une seconde pièce.

LE BOUFFON.--_Primo, secundo, tertio_, c'est un beau jeu, et le vieux

proverbe dit que la troisième fois paye pour toutes les autres: les

_triples_, monsieur, sont une vive et joyeuse mesure; et les cloches de

Saint-Bennet, monsieur, peuvent vous rappeler, _une, deux, trois_.

LE DUC.--Tu ne m'attraperas plus d'argent ce coup-ci. Si tu veux faire

savoir à ta maîtresse que je suis ici pour lui parler, et l'amener avec

toi, cela pourrait encore réveiller ma générosité.

LE BOUFFON.--Ah! monsieur, bercez-la, votre générosité, jusqu'à ce

que je revienne; j'y vais, monsieur. Mais je ne voudrais pas que vous

crussiez que mon désir d'avoir est le péché de convoitise. Mais comme

vous le dites, monsieur, je vous en prie, que votre générosité fasse un

somme, et je viendrai la réveiller tout à l'heure.

(Le bouffon sort.)

(Entrent Antonio et officiers de justice.)

VIOLA.--Seigneur, voici l'homme qui m'a sauvé.

LE DUC.--Je me rappelle bien son visage, et cependant la dernière fois

que je l'ai vu, il était noirci comme celui de Vulcain par la fumée du

combat. Il était le capitaine d'un malheureux vaisseau qu'on méprisait

pour sa petitesse et le peu d'eau qu'il tirait; et pourtant il aborda

avec tant de fureur le plus noble navire de notre flotte, que l'envie

même, et le parti vaincu, poussèrent des cris d'admiration à sa

gloire.--De quoi s'agit-il?

PREMIER OFFICIER.--Orsino, voici cet Antonio qui prit _le Phénix_ et

sa cargaison, à son retour de Candie; et c'est encore lui qui monta à

l'abordage du _Tigre_, dans le combat où votre jeune neveu Titus perdit

une jambe: nous l'avons arrêté au milieu d'une querelle particulière,

dans les rues de cette ville, où il méprisait la honte et la convenance

comme un désespéré.

VIOLA.--Il m'a rendu service, seigneur: il a tiré l'épée pour ma

défense; mais il a fini par m'adresser un discours si étrange que je ne

puis y comprendre autre chose, sinon que ce doit être du délire.

LE DUC, _à Antonio_.--Insigne pirate, voleur d'eau salée, quelle audace

insensée t'a conduit ici à la merci de ceux que tu as rendus tes ennemis

à des conditions si sanglantes et si cruelles?

ANTONIO.--Orsino, noble seigneur, souffrez que je repousse les noms que

vous me donnez. Jamais Antonio ne fut un pirate ni un brigand, quoiqu'il

soit, je l'avoue, et cela par des motifs bien fondés, l'ennemi d'Orsino.

C'est un véritable enchantement qui m'a attiré ici: ce jeune homme,

qui est à côté de vous, le plus grand des ingrats, c'est moi qui

l'ai arraché aux gouffres écumants d'une mer furieuse: il avait fait

naufrage, et n'avait plus d'espoir; je lui ai donné la vie, et j'ai

encore ajouté à ce don celui de mon amitié, sans restriction ni réserve,

en me dévouant entièrement à lui. C'est pour ses intérêts, par pur amour

pour lui, que je me suis exposé au danger d'entrer dans cette ville

ennemie. J'ai tiré l'épée pour le défendre quand il était attaqué;

et c'est là que j'ai été arrêté; et qu'inspiré par une perfide

dissimulation, il a refusé de prendre aucune part à mon danger, et m'a

renié pour être de sa connaissance; il est devenu en un clin d'oeil

comme un étranger qui ne m'aurait pas vu depuis vingt ans; il a refusé

de me rendre ma propre bourse, dont je lui avais recommandé de se servir

il n'y avait pas une demi-heure.

VIOLA.--Comment cela peut-il être?

LE DUC.--Depuis quand ce jeune homme est-il venu dans cette ville?

ANTONIO.--D'aujourd'hui, seigneur. Et nous étions ensemble depuis trois

mois, sans nous être quittés d'un instant, d'une seule minute, ni le

jour ni la nuit.

(Entre Olivia avec sa suite.)

LE DUC.--Voici la comtesse qui s'avance: voilà le ciel qui se promène

sur la terre. (_A Antonio_.) Quant à toi, mon ami, ce que tu dis est

de la démence. Il y a trois mois que ce jeune homme est attaché à mon

service.--Mais nous reparlerons tout à l'heure.--Qu'on l'emmène à

l'écart.

OLIVIA.--Que désire mon seigneur, excepté ce qu'Olivia ne peut lui

accorder, en quoi puis-je lui rendre service?--Césario, vous ne me tenez

pas votre parole.

VIOLA.--Madame?

LE DUC.--Aimable Olivia.

OLIVIA.--Que dites-vous, Césario?--Mon cher seigneur....

VIOLA.--Son Altesse veut parler; et mon respect m'impose silence.

OLIVIA.--Si c'est toujours sur l'ancien air, seigneur, il est aussi

dissonant, aussi fâcheux à mon oreille, que des hurlements après la

musique.

LE DUC.--Toujours aussi cruelle?

OLIVIA.--Toujours aussi constante, seigneur.

LE DUC.--Quoi! jusqu'à l'entêtement? Vous, cruelle dame, qui avez vu mon

coeur offrir à vos autels ingrats et défavorables les voeux les plus

fidèles que la dévotion ait jamais offerts! Que dois-je faire?

OLIVIA.--Tout ce qui plaira à Votre Seigneurie qui puisse lui convenir.

LE DUC.--Pourquoi ne ferais-je pas, si j'avais le coeur de le faire,

comme le ravisseur égyptien[67] sur le point de mourir, et ne tuerais-je

pas ce que j'aime? C'est une jalousie sauvage, mais qui parfois annonce

de la noblesse.--Écoutez ce que je vais vous dire: puisque vous rebutez

ma foi avec dédain, et que je connais en partie l'instrument qui me

chasse de ma véritable place dans votre faveur, vivez tranquille, tyran

au coeur de marbre: mais celui-ci, votre favori, que je sais que vous

aimez, et que, j'en jure par le ciel, je chéris moi-même tendrement,

je l'arracherai de ces yeux cruels, où il est assis couronné du dédain

qu'on montre à son maître.--Venez, jeune homme, suivez-moi: mon coeur

est mûr pour la vengeance, je vais immoler l'agneau que j'aime, et

déchirer un coeur de corbeau dans le sein d'une colombe.

[Note 67: Théagène et Chariclée tombèrent entre les mains de Thyamis de

Memphis, chef d'une bande de voleurs, qui devint amoureux de Chariclée.

Peu après, une autre troupe fondit sur celle de Thyamis, qui, craignant

pour sa maîtresse, l'enferma dans une caverne, avec son trésor. La

coutume de ces barbares était de tuer en même temps qu'eux tous ceux

qui leur étaient chers, afin de les avoir avec eux dans l'autre monde.

Thyamis se trouvant entouré d'ennemis, court à sa caverne et appelle

à haute voix, en langue égyptienne; il entend répondre en grec, et,

suivant la direction de la voix, il saisit par les cheveux la première

personne qu'il rencontre dans les ténèbres, et, supposant qu'elle est

Chariclée, il lui plonge son épée dans le sein. (HÉRODOTE.)]

(Il fait quelques pas pour s'en aller.)

VIOLA.--Et moi, je subirais volontiers mille morts joyeusement et avec

plaisir pour vous rendre le repos.

(Elle va pour suivre le duc.)

OLIVIA.--Où va Césario?

VIOLA.--Sur les pas de celui que j'aime plus que mes yeux, plus que ma

vie, et mille fois plus que je n'aimerai jamais ma femme. Si je mens, ô

vous, témoins célestes, punissez sur ma vie mes fautes contre l'amour.

OLIVIA.--Hélas! malheureuse que je suis, comme je suis trompée!

VIOLA.--Qui vous trompe? qui vous outrage?

OLIVIA.--T'es-tu donc oublié toi-même? Y a-t-il si longtemps que...?

Allez chercher le saint père.

(Un domestique sort.)

LE DUC, _à Viola_.--Allons, viens.

OLIVIA.--Où voulez-vous qu'il aille, seigneur? Césario, mon époux,

arrête.

LE DUC.--Votre époux?

OLIVIA.--Oui, mon époux: peut-il le nier?

LE DUC, _à Viola_.--Tu serais son époux, misérable.

VIOLA.--Non, seigneur; non pas moi.

OLIVIA.--Hélas! c'est la lâcheté de ta crainte qui te fait désavouer ta

propriété. Ne crains point, Césario: prends possession de ta fortune.

Sois ce que tu sais être, et tu seras aussi grand que celui que tu

redoutes.--(_Entre le prêtre._) Ah! soyez le bienvenu, mon père! Mon

père, je vous somme, au nom de votre saint état, de déclarer ici

ouvertement ce que nous avions résolu de tenir dans l'obscurité, et que

les circonstances forcent maintenant de révéler avant la maturité.--Oui,

dites ce que vous savez qui s'est récemment passé entre ce jeune homme

et moi.

LE PRÊTRE.--Un contrat d'union éternelle, confirmé par vos mains

jointes, attesté par la sainte promesse de vos lèvres, fortifié par

l'échange de vos anneaux: toutes les cérémonies de cet engagement ont

été scellées par mon ministère, et appuyées de mon témoignage; et depuis

lors, ma montre me dit que je n'ai avancé vers mon tombeau que de

l'espace de deux heures.

LE DUC, _à Viola_.--O toi, perfide renard, que seras-tu donc quand

le temps aura semé les cheveux blancs sur ta tête? ou ta perfidie

grandira-t-elle si rapidement que tes efforts pour en supplanter un

autre te feront tomber toi-même? Adieu, prends-la; mais songe à conduire

tes pas en des lieux où toi et moi ne nous rencontrions jamais.

VIOLA.--Seigneur, je vous proteste....

OLIVIA.--Ah! ne fais point de serments: conserve un peu de foi au milieu

de tes craintes exagérées.

(Entre sir André la tête fendue.)

SIR ANDRÉ.--Pour l'amour de Dieu, un chirurgien; et envoyez quelqu'un à

l'instant à sir Tobie.

OLIVIA.--Qu'y a-t-il donc?

SIR ANDRÉ.--Il m'a fendu la tête, et a aussi ensanglanté le visage de

sir Tobie.--Au nom de Dieu, du secours: je donnerais quarante livres

pour être chez moi.

OLIVIA.--Quel est le coupable, sir André?

SIR ANDRÉ.--Le gentilhomme du comte, un nommé Césario. Nous l'avions

pris pour un poltron, mais c'est un vrai diable incarné.

LE DUC.--Mon gentilhomme, Césario?

SIR ANDRÉ.--Mort de ma vie! le voilà ici.--Oui, vous m'avez fendu

la tête pour rien; et ce que j'ai fait, je ne l'ai fait que par

l'instigation de sir Tobie.

VIOLA.--Pourquoi vous adressez-vous à moi? Jamais je ne vous ai fait

aucun mal. Vous avez tiré votre épée contre moi sans aucun sujet: mais

je vous ai parlé avec douceur, et je ne vous ai fait aucune blessure.

SIR ANDRÉ.--Si une tête ensanglantée est une blessure, vous m'avez

blessé; je crois que vous ne faites pas cas d'une tête ensanglantée.

(_Entre sir Tobie ivre et soutenu par le bouffon._) Voici sir Tobie qui

vient tout chancelant: vous allez en entendre davantage. Mais, s'il

n'avait pas été pris de vin, il vous aurait chatouillé d'une autre

manière qu'il n'a fait.

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