VIOLA.--Je n'ai point laissé de bague chez elle; que veut dire cette

dame? Que ma fortune ne permette pas que ma figure l'ait charmée!--Elle

m'a bien regardée, et si attentivement qu'il me semblait que ses yeux

égaraient sa langue; car elle ne me parlait que par mots interrompus et

d'un air distrait. Elle m'aime sûrement. C'est une ruse de sa passion

qui m'invite à la revoir par ce grossier messager. Ce n'est point du

tout une bague de mon maître! D'abord, il ne lui en a point envoyé;

c'est pour moi-même.--Si cela est (comme cela est en effet), pauvre

femme, il vaudrait mieux pour elle être amoureuse d'un songe!

Déguisement, tu es, je le vois, une méchanceté, dont l'adroit ennemi du

genre humain sait tirer grand parti. Combien il est aisé à ceux qui ont

quelques appas pour tromper de faire impression sur la molle cire du

coeur des femmes! Hélas! c'est la faute de notre fragilité, et non pas

la nôtre; car nous sommes ce que nous avons été faites. Comment ceci

s'arrangera-t-il? Mon maître l'aime passionnément; et moi, pauvre fille

métamorphosée, je suis aussi éprise de lui. Et elle, dans sa méprise,

parait raffoler de moi. Qu'est-ce que tout ceci deviendra? Mon état me

fait désespérer de l'amour de mon maître; et étant une femme, hélas! que

d'inutiles soupirs poussera l'infortunée Olivia! O temps! c'est à toi de

débrouiller ceci et non à moi: le noeud est trop compliqué pour que je

le puisse dénouer.

(Elle sort.)

SCÈNE III

Appartement de la maison d'Olivia.

SIR TOBIE BELCH, SIR ANDRÉ AGUE-CHEEK.

SIR TOBIE.--Approchez, sir André. N'être pas au lit après minuit, c'est

être levé de bonne heure; et _diluculo surgere_[30]....., vous savez....

[Note 30: «Se lever au petit jour est utile à la santé,» _adage latin_.]

SIR ANDRÉ.--Non, en bonne foi, je ne sais pas, moi; mais je sais qu'être

levé tard c'est être levé tard.

SIR TOBIE.--Fausse conclusion, que je hais autant qu'un flacon vide!

Être debout après minuit, et aller alors au lit, c'est se coucher matin;

en sorte qu'aller se coucher après minuit, c'est aller se coucher de

bonne heure. Notre vie n'est-elle pas composée de quatre éléments?

SIR ANDRÉ.--On le dit: mais je crois, moi, qu'elle est plutôt composée

du boire et du manger.

SIR TOBIE.--Vous êtes un savant: allons donc manger et boire.--Holà!

Marianne, entendez-vous?--Un flacon de vin.

(Entre le bouffon.)

SIR ANDRÉ.--Voici, ma foi, le fou qui vient.

LE BOUFFON.--Eh bien! mes coeurs? N'avez-vous jamais vu notre portrait à

nous trois?

SIR TOBIE.--Sois le bienvenu, ânon; allons, une chanson.

SIR ANDRÉ.--Sur ma foi, ce fou a une excellente voix! Je voudrais pour

quarante shillings avoir sa jambe, et une voix pour chanter aussi douce

que celle du fou. En vérité, tu étais dans tes plus charmantes folies

hier au soir, lorsque tu parlas de Pigrogromitus, des Vapians passant

l'équinoxiale de Queubus: cela était excellent, en vérité; je t'ai

envoyé douze sous pour ta bonne amie; les as-tu reçus?

LE BOUFFON.--Oui, j'ai remis ta gracieuseté à mon jupon court; car le

nez de Malvolio n'est pas un manche de fouet[31]; madame a la main

blanche, et le myrmidon n'est pas un bouchon.

[Note 31: _A whipstock_, il a l'odorat fin.]

SIR ANDRÉ.--Excellent! c'est la plus jolie folie pour la fin. Allons,

une chanson.

SIR TOBIE.--Avance; voilà douze sous pour toi; chante-nous une chanson.

SIR ANDRÉ.--Voilà encore un teston de moi; si un chevalier donne....

LE BOUFFON.--Voudriez-vous une chanson d'amour, ou une chanson morale?

SIR TOBIE.--Une chanson d'amour, une chanson d'amour!

SIR ANDRÉ.--Oui, oui; je ne me soucie point de morale.

LE BOUFFON _chante_.

O ma maîtresse! où êtes-vous errante?

Arrêtez et m'écoutez: Votre sincère amant s'avance,

Votre amant qui peut chanter haut ou bas.

Ne trotte pas plus loin, mon cher coeur:

Les voyages finissent par la rencontre des amants,

C'est ce que sait le fils de tout homme sage.

SIR ANDRÉ.--Admirable, en vérité!

SIR TOBIE.--Bien, très-bien.

LE BOUFFON.

Qu'est-ce que l'amour? Il n'est pas fait pour l'avenir.

La joie présente fait rire dans le présent;

Ce qui est à venir est encore incertain;

Il n'y a point de moisson à recueillir des délais.

Viens donc, ma chérie, me donner vingt baisers,

La jeunesse est une étoffe qui ne peut durer.

SIR ANDRÉ.--Une voix douce comme du miel, aussi vrai que je suis

chevalier.

SIR TOBIE.--Une voix contagieuse!

SIR ANDRÉ.--Des plus douces et des plus contagieuses, sur ma foi.

SIR TOBIE.--A entendre par le nez, c'est une douce contagion[32]. Mais

commencerons-nous une danse de tourne-ciel[33]? Éveillerons-nous la

chouette par un canon, qui ravisse les trois âmes[34] d'un tisserand?

Ferons-nous cela?

[Note 32: _A dulcet in contagion_, jeu de mots intraduisible.]

[Note 33: _A welkin-dance,_ boire jusqu'à ce que le ciel tourne sur nos

têtes.]

[Note 34: Apparemment l'âme végétative, l'âme sensitive et l'âme

raisonnable.]

SIR ANDRÉ.--Si vous m'aimez, faisons-le. Allons, commence. Je suis un

chien pour les canons.

LE BOUFFON.--Par Notre-Dame, monsieur, il y a des chiens qui vont bien

au canon.

SIR ANDRÉ.--Certainement; chantons: _Coquin, tais-toi_.

LE BOUFFON.--_Tais-toi, coquin_, chevalier? Je serai donc forcé de vous

appeler coquin, chevalier?

SIR ANDRÉ.--Ce n'est pas la première fois que j'ai forcé un homme à

m'appeler coquin. Commence, fou; la chanson commence par _Tais-toi_.

LE BOUFFON.--Je ne commencerai jamais si je me tais.

SIR ANDRÉ.--Bon là, ma foi. Allons, commence.

(Ils chantent.)

(Entre Marie.)

MARIE.--Quels hurlements de chats faites-vous donc ici? Si ma maîtresse

n'a pas appelé son intendant, Malvolio, et ne lui a pas ordonné de vous

mettre à la porte, ne me croyez jamais.

SIR TOBIE.--Madame est une Catayenne[35]; nous sommes des politiques:

Malvolio est une canaille, et _nous sommes trois joyeux garçons_[36].

Ne suis-je pas son parent? Ne suis-je pas de son sang? Foin de

madame!--(_Chantant._) _Il était un homme à Babylone, madame, madame._

[Note 35: «Terme de mépris, dont l'origine est indifférente.»

(STEEVENS.)]

[Note 36: _Malvolio is a peg-a-ramsey, and three merry men be we._ Ces

derniers mots sont le commencement d'une chanson; _Peg-a-ramsey_ est le

titre d'une ballade ancienne.]

LE BOUFFON.--Malepeste! le chevalier est dans une merveilleuse folie.

SIR ANDRÉ.--Oui, il s'en tire assez bien, quand il est bien disposé, et

moi aussi: il fait le fou avec plus de grâce que moi; mais je le fais

plus au naturel.

SIR TOBIE, _chantant_.--_Ah! le douzième jour de décembre._

MARIE.--Au nom de Dieu, taisez-vous.

(Entre Malvolio.)

MALVOLIO.--Hé! mes maîtres, êtes-vous fous? ou qu'êtes-vous donc?

N'avez-vous ni esprit, ni savoir-vivre, ni honnêteté, pour bavarder

comme des chaudronniers à cette heure de la nuit? Faites-vous une

taverne de la maison de madame, que vous vous égosillez ainsi à crier

vos airs de tailleurs, sans adoucir ou baisser vos voix? N'avez-vous

donc aucun respect pour le lieu, les personnes et les temps?

SIR TOBIE.--Nous avons gardé les temps, monsieur, dans nos canons. Allez

au diable[37].

[Note 37: C'est le sens qu'il faut donner, selon Malone, à ces mots:

_Sneck up_.]

MALVOLIO.--Sir Tobie, il faut que je sois tout rond avec vous. Ma

maîtresse m'a donné ordre de vous dire que, quoiqu'elle vous reçoive

comme son parent, elle n'a point de parenté avec vos désordres. Si vous

pouvez vous séparer de votre mauvaise conduite, vous serez toujours le

bienvenu dans sa maison: sinon, s'il vous plaisait de prendre congé

d'elle, elle est toute disposée à vous faire ses adieux.

SIR TOBIE, _chantant_.--_Adieu, cher coeur, puisqu'il faut que je

parte[38]._

[Note 38: Chanson qu'on trouve dans le recueil de Percy.]

MALVOLIO.--Oui, bon sir Tobie.

SIR TOBIE, _chantant_.--_Ses yeux dénotent que ses jours sont bientôt à

leur fin._

MALVOLIO.--Les choses en sont-elles là?

SIR TOBIE, _chantant_.--_Mais moi, je ne mourrai jamais._

LE BOUFFON.--En cela vous mentez, sir Tobie.

MALVOLIO.--Pour cela, je suis très-disposé à vous croire.

SIR TOBIE, _en chantant_.--_Lui dirai-je de s'en aller?_

LE BOUFFON.--_Et quand vous le feriez?_

SIR TOBIE.--_Lui dirai-je de s'en aller, sans le ménager?_

LE BOUFFON.--_Oh! non, non, vous n'oseriez._

SIR TOBIE.--Vous détonnez, l'ami; vous mentez.--Êtes-vous plus qu'un

intendant? Croyez-vous que, parce que vous êtes vertueux[39], il n'y

aura plus ni gâteaux, ni bière?

[Note 39: C'était la coutume de faire des gâteaux en famille à la

Toussaint. Les puritains traitaient cette coutume de superstition.]

LE BOUFFON.--Oui, par sainte Anne, et le gingembre aussi sera chaud dans

la bouche.

SIR TOBIE.--Tu as raison.--Allez, monsieur, allez frotter votre chaîne

avec de la mie de pain[40]. Un flacon de vin, Marie!

[Note 40: «Les intendants ou maîtres d'hôtel portaient au cou une chaîne

en signe de supériorité sur les autres domestiques; et le meilleur moyen

d'éclaircir un métal, c'est de le frotter avec de la mie de pain.»

(STEEVENS.)]

MALVOLIO.--Mademoiselle Marie, si vous faisiez quelque cas de la faveur

de ma maîtresse, vous ne voudriez pas prêter les mains à cette conduite

grossière; ma maîtresse en sera informée, je vous le jure.

(Il sort.)

MARIE.--Va secouer les oreilles.

SIR ANDRÉ.--Lui donner un rendez-vous en duel, et puis lui manquer de

parole et se jouer de lui, ce serait une aussi bonne oeuvre que de boire

quand on a faim.

SIR TOBIE.--Faites cela, chevalier. Je vais vous écrire un cartel ou je

lui ferai connaître de vive voix votre indignation contre lui.

MARIE.--Mon cher sir Tobie, soyez patient pour ce soir; depuis que

le jeune page du comte a vu aujourd'hui ma maîtresse, elle est fort

troublée. Quant à monsieur Malvolio, laissez-moi faire: si je ne le

mystifie pas au point de le faire passer en proverbe, et de le rendre un

objet de risée publique, croyez que je n'ai pas assez d'esprit pour me

coucher tout à l'heure dans mon lit; je sais que je suis en état de le

faire.

SIR TOBIE.--Instruis, instruis-nous: conte-nous quelque chose de lui.

MARIE.--Ma foi, monsieur, il est quelquefois une espèce de puritain.

SIR ANDRÉ.--Oh! si je le croyais, je le battrais comme un chien.

SIR TOBIE.--Quoi, pour être puritain? Ta sublime raison, cher chevalier?

SIR ANDRÉ.--Je n'ai point de sublime raison pour cela, mais j'ai d'assez

bonnes raisons.

MARIE.--Le diable, c'est qu'il n'est pas toujours un puritain, ni quoi

que ce soit avec suite, si ce n'est un serviteur des circonstances; un

sot plein d'affectation qui sait par coeur les affaires d'État, sans

livre et sans étude, et vous débite sa science par grands morceaux; un

homme qui a la meilleure opinion de lui-même, et si farci, à ce qu'il

s'imagine, de perfections, que c'est un article de foi pour lui qu'on

ne peut le voir sans l'aimer; et c'est sur ce vice-là que ma vengeance

trouvera matière à s'exercer.

SIR TOBIE.--Que feras-tu?

MARIE.--Je glisserai sur son chemin quelques épîtres d'amour en style

obscur, dans lesquelles, à la couleur de sa barbe, à la forme de sa

jambe, à sa tournure, à sa démarche, à l'expression de ses yeux, à son

front, à son teint, il se reconnaîtra dépeint de la manière la plus

palpable. Je peux écrire tout comme ferait madame votre nièce; nous

pouvons à peine distinguer nos deux écritures dans une lettre dont le

sujet est oublié.

SIR TOBIE.--Excellent! Je flaire la ruse.

SIR ANDRÉ.--Elle me monte aussi au nez.

SIR TOBIE.--Il croira, par des lettres que vous laisserez tomber sur son

passage, qu'elles viennent de ma nièce, et qu'elle est amoureuse de lui.

MARIE.--Oui, mon projet est un cheval de cette couleur-là.

SIR ANDRÉ[41].--Et votre cheval fera de lui un âne.

[Note 41: Tirwhylt pense qu'il faut donner cette réponse et celle

d'après à sir Tobie; il les trouve trop fines pour sir André, qui ne

juge rien par lui-même, et ne fait que répéter l'avis des autres.]

MARIE.--Oui, un âne, je n'en doute pas

SIR ANDRÉ.--Oh! cela sera admirable.

MARIE.--Un plaisir de roi, je vous en assure. Je sais que ma médecine

opérera sur lui. Je vous posterai tous deux en embuscade, et le fou fera

le troisième dans un lieu où il trouvera la lettre: observez bien comme

il l'interprétera. Pour ce soir, au lit; et rêvons à l'événement. Adieu!

(Elle sort.)

SIR TOBIE.--Bonne nuit, Penthésilée[42].

[Note 42: Nom d'une amazone.]

SIR ANDRÉ.--Par ma foi, c'est une brave fille.

SIR TOBIE.--C'est une excellente levrette, et de race pure, et une fille

qui m'adore. Qu'en dites-vous?

SIR ANDRÉ.--J'ai été adoré aussi jadis, moi.

SIR TOBIE.--Allons-nous mettre au lit, chevalier.--Tu aurais besoin

d'envoyer demander plus d'argent.

SIR ANDRÉ.--Si je ne peux regagner votre nièce, je suis dans un mauvais

pas.

SIR TOBIE.--Envoie demander de l'argent, chevalier: si tu ne parviens

pas à la fin à l'avoir, dis que je suis un chien à la queue coupée[43].

[Note 43: «_Cut._ Par les lois forestières, on coupait la queue aux

chiens des paysans et roturiers.» (STEEVENS.) Selon d'autres, il faut

traduire _cut_ par _cheval_: «Dis que je suis un cheval.»]

SIR ANDRÉ.--Si je ne le fais pas, ne faites jamais fond sur ma parole;

prenez-le comme vous voudrez.

SIR TOBIE.--Allons, venez, je vais brûler un peu de rhum; il est trop

tard pour aller se coucher maintenant; allons, chevalier, venez.

(Ils sortent.)

SCÈNE IV

Appartement dans le palais du duc.

LE DUC, VIOLA, CURIO _et autres._

LE DUC.--Faites-nous un peu de musique.--Ah! bonjour, mes amis.--Allons,

bon Césario, seulement ce morceau de chant, cette vieille chanson

ancienne que nous entendîmes hier au soir. Il me semblait qu'elle

soulageait beaucoup mon âme souffrante, plus que ces airs légers et ces

refrains répétés dans ces mesures vives et brusques.--Allons, seulement

un couplet.

CURIO.--Avec la permission de Votre Altesse, celui qui pourrait le

chanter n'est pas ici.

LE DUC.--Qui était-ce donc!

CURIO.--Feste le bouffon, seigneur; un fou qui amusait beaucoup le père

de madame Olivia: il est quelque part dans la maison.

LE DUC.--Cherchez-le, et qu'on joue l'air en l'attendant. (_Curio sort.

Musique._) Approche, jeune homme; si tu aimes jamais, dans les doux

transports de ta passion souviens-toi de moi; car tous les vrais amants

sont tels que je suis, changeants et volages dans tous les autres

sentiments, excepté dans la constante pensée de l'objet aimé.--Comment

trouves-tu cet air?

VIOLA.--Il retentit comme un écho dans le coeur qui sert de trône à

l'amour.

LE DUC.--Tu en parles en maître; je gagerais ma vie que, tout jeune que

tu es, ton oeil s'est fixé sur quelque beauté qui le charme. N'est-il

pas vrai, mon enfant?

VIOLA.--Un peu, avec votre permission.

LE DUC.--Quelle espèce de femme est-ce?

VIOLA.--De votre complexion.

LE DUC.--Elle n'est donc pas digne de toi. Quel âge, au vrai?

VIOLA.--Environ de votre âge, seigneur.

LE DUC.--Elle est trop âgée, par le ciel! Qu'une femme choisisse

toujours un époux plus âgé qu'elle, c'est le moyen qu'elle lui soit plus

assortie, et plus sûre de régner dans son coeur; car, mon enfant, nous

avons beau nous vanter, nous sommes plus étourdis, plus flottants

dans nos caprices; nous sommes aisément emportés par le désir et par

l'inconstance; notre amour s'use et se perd plus vite que celui des

femmes.

VIOLA.--Je le crois, seigneur.

LE DUC.--Aie donc soin que ton amante soit plus jeune que toi, ou ton

affection ne pourra durer. Les femmes sont comme les roses; leur belle

fleur, une fois épanouie, tombe dans l'heure même.

VIOLA.--Et cela est vrai. Hélas! quel triste sort que de se flétrir au

moment où elles atteignent la perfection!

(Rentrent Curio et le bouffon.)

LE DUC.--Allons, mon ami, la chanson que tu as chantée hier au soir.

Remarque-la, Césario; elle est ancienne et simple. Les fileuses, et

celles qui tricotent au soleil, et les jeunes filles dont le coeur est

libre, tout en tissant leur fil avec des outils d'os, ont coutume de

la chanter: c'est la naïve vérité, et elle peint bien l'innocence de

l'amour comme le bon vieux temps.

LE BOUFFON.--Êtes-vous prêt, monsieur?

LE DUC--Oui, je t'en prie, chante.

LE BOUFFON.

(Chant.)

Viens; ô mort! viens;

Qu'on me couche sous un triste cyprès:

Fuis, fuis, souffle de ma vie.

Une beauté cruelle m'a donné la mort.

Semez de branches d'if mon blanc linceul;

Préparez-le.

Jamais homme ne joua dans la mort un rôle aussi sincère

Que le mien.

Point de fleurs, pas une douce fleur

Sur mon noir cercueil.

Point d'ami, pas un seul ami pour saluer

Mon pauvre corps et l'endroit où mes os seront jetés;

Pour épargner mille et mille soupirs,

Ah! couchez-moi-là,

Où l'amant, triste et fidèle, ne trouve jamais mon tombeau,

Pour y pleurer.

LE DUC, _lui donnant sa bourse_.--Voilà pour ta peine.

LE BOUFFON.--Il n'y a nulle peine; j'ai du plaisir à chanter, monsieur.

LE DUC.--Eh bien! je veux te payer ton plaisir.

LE BOUFFON.--A vrai dire, monsieur, le plaisir se paye une fois ou

l'autre.

LE DUC.--A présent, permets-moi de te quitter.

LE BOUFFON.--Allons, que le dieu de la mélancolie te protège, et que ton

tailleur te fasse un habit de taffetas changeant; car ton âme est une

véritable opale. Je voudrais embarquer des hommes aussi constants sur la

mer, afin qu'ils eussent affaire partout, et que leur but ne fût nulle

part; car c'est là ce qui fait toujours un bon voyage de rien. Adieu.

(Le bouffon sort.)

LE DUC.--Qu'on me laisse. (_Curio sort avec la suite du duc, excepté

Viola._) Encore une fois, Césario, va trouver cette souveraine cruelle;

dis-lui que mon amour, plus noble que les trésors de l'univers, ne met

aucun prix à une étendue de terres boueuses; dis-lui que je fais des

dons que la Fortune lui a accordés le cas que je fais de cette volage

déesse; mais que c'est cette merveille, cette reine des joyaux que la

nature a enchâssée en elle, qui seule attire mon âme.

VIOLA.--Mais, seigneur, si elle ne peut vous aimer?

LE DUC.--Je ne puis recevoir une pareille réponse.

VIOLA.--Ma foi, il le faudra bien. Supposez que quelque dame, comme il

en est peut-être, souffre pour l'amour de vous, dans son coeur, des

tourments aussi violents que vous en souffrez pour Olivia; vous ne

pouvez l'aimer et vous le lui déclarez, n'est-elle pas forcée de

recevoir votre refus?

LE DUC.--Il n'est point de coeur de femme qui puisse contenir les

battements d'une passion aussi forte que celle dont l'amour tourmente

mon coeur; il n'est point de coeur de femme assez vaste pour contenir

autant d'amour; elles ne savent pas garder. Hélas! on peut bien appeler

leur amour un appétit des sens. Ce n'est qu'un goût qui irrite leur

palais sans affecter leur coeur: il s'éteint dans la satiété, et finit

par le dégoût et l'aversion. Mais le mien est aussi affamé que la mer,

et peut digérer autant qu'elle. N'établis aucune comparaison entre

l'amour qu'une femme peut concevoir pour moi, et celui que j'ai pour

Olivia.

VIOLA.--Oui, mais je sais....

LE DUC.--Que sais-tu?

VIOLA.--Je sais trop bien l'amour que les femmes ont pour les hommes. Je

vous l'assure, elles ont le coeur aussi fidèle que nous. Mon père avait

une fille qui aimait un homme, comme il se pourrait par aventure que

moi, si j'étais femme, j'aimasse Votre Altesse.

LE DUC.--Et quelle est son histoire?

VIOLA.--Une page blanche[44], seigneur. Jamais elle n'a déclaré son

amour, mais elle a laissé sa passion, cachée comme le ver dans le

bouton, dévorer les roses de ses joues: elle languissait dans ses

pensées; et, pâle et mélancolique, elle était tranquille comme la

patience sur un monument, souriant à la douleur. N'était-ce pas là

véritablement de l'amour? Nous autres hommes, nous pouvons en dire

davantage, en jurer davantage: mais, en vérité, nos démonstrations vont

plus loin que notre volonté; car toujours nous prouvons beaucoup par nos

serments, et bien peu par notre amour.

[Note 44: _A blank_.]

LE DUC.--Mais ta soeur est-elle morte de son amour, mon enfant?

VIOLA.--Je suis tout ce qui reste de filles dans la maison de mon père,

et de frères aussi, et cependant je ne sais....--Seigneur, irai-je

trouver cette dame?

LE DUC.--Oui, voilà ce dont il s'agit. Vole vers elle; donne-lui ce

bijou: dis-lui que mon amour ne peut céder ni supporter aucun refus.

(Ils sortent.)

SCÈNE V

Le jardin d'Olivia.

SIR TOBIE, SIR ANDRÉ et FABIAN.

SIR TOBIE.--Viens avec nous, seigneur Fabian.

FABIAN.--Oui, je viendrai; si je perds un atome de ce plaisir, que je

sois rongé de mélancolie jusqu'à en mourir.

SIR TOBIE.--Ne serais-tu pas bien aise de voir ce gredin, cette

canaille, ce galefretier, essuyer quelque notable avanie?

FABIAN.--Oh! j'en serais transporté. Vous savez qu'il m'a fait perdre

les bonnes grâces de ma maîtresse, à l'occasion d'un combat d'ours.

SIR TOBIE.--Pour le mettre en fureur, nous ferons revenir l'ours, et

nous le ferons écumer de colère jusqu'à ce qu'il en soit noir et bleu.

N'est-ce pas, sir André?

SIR ANDRÉ.--Si nous ne le faisons pas, c'est fait de notre vie.

(Entre Marie.)

SIR TOBIE.--Voici notre petite scélérate.--Eh bien! comment vous va, mon

ortie des Indes[45]?

[Note 45: «Apparemment l'ortie marine, qui abonde dans les mers de

l'Inde.» (JOHNS OX.)]

MARIE.--Cachez-vous tous trois dans le bosquet de buis: Malvolio descend

le long de cette allée; il était là-bas, au soleil, l'air occupé,

faisant des politesses à son ombre depuis une demi-heure: observez-le,

je vous en prie, si vous aimez à rire; car je suis certaine que cette

lettre va faire de lui un idiot en extase. Cachez-vous, au nom de la

plaisanterie! (_Ils se cachent._)--Tenez-vous là (_Marie laisse

tomber une lettre_); car voici la truite qu'il faut attraper en la

chatouillant.

(Marie sort.)

(Entre Malvolio.)

MALVOLIO.--C'est la fortune: tout est une affaire de fortune. Marie m'a

dit une fois que sa maîtresse avait du penchant pour moi, et je l'ai

entendue elle-même aller jusqu'à dire que si jamais elle prenait une

fantaisie, ce serait pour un homme de ma physionomie; de plus, elle

me traite avec des égards plus distingués qu'aucun de ceux qui sont

attachés à son service. Que dois-je penser de tout cela?

SIR TOBIE.--Ce coquin a bien de la présomption.

FABIAN.--Oh! paix! ses contemplations font de lui un fameux dindon!

Comme il se rengorge en étalant son plumage!

SIR ANDRÉ.--Morbleu! je vous battrais ce maraud....

SIR TOBIE.--Paix! vous dis-je.

MALVOLIO.--Devenir comte Malvolio....

SIR TOBIE.--Ah! coquin....

SIR ANDRÉ.--Un coup de pistolet, un coup de pistolet sur lui.

SIR TOBIE.--Paix! paix!

MALVOLIO.--Il y en a des exemples. La dame de Strachy[46] a épousé un

valet de garde-robe.

[Note 46: Ce mot est resté sans explication, en dépit de tous les

commentaires.]

SIR ANDRÉ.--Fi de lui, par Jézabel!

FABIAN.--Oh! paix! L'y voilà à fond: voyez comme son imagination le

gonfle!

MALVOLIO.--Après avoir été marié trois mois avec elle, assis dans ma

grandeur....

SIR TOBIE.--Oh! si j'avais une arbalète pour lui lancer une pierre dans

l'oeil!

MALVOLIO.--Appelant mes officiers autour de moi, dans ma robe de velours

à ramages, après avoir quitté mon lit de repos où j'aurai laissé Olivia

endormie....

SIR TOBIE.--Feux et soufre!

FABIAN.--Oh! paix donc, paix!

MALVOLIO.--Alors prendre l'humeur de la grandeur; et, après avoir

promené sur eux un regard dédaigneux, leur dire que je connais ma place,

et que je voudrais qu'ils connussent aussi la leur.... Mander mon cousin

Tobie....

SIR TOBIE.--Chaînes et verrous!

FABIAN.--Oh! paix, paix, paix: voyez, voyez.

MALVOLIO.--Sept de mes gens, obéissant au premier signal, sortent pour

l'aller chercher; je parais sombre en attendant, et peut-être je remonte

ma montre, ou je joue avec quelque riche bijou. Tobie s'avance; il me

fait la révérence....

SIR TOBIE.--Laisserons-nous vivre ce faquin?

FABIAN.--Paix! quand six chevaux attelés voudraient nous arracher notre

silence.

MALVOLIO.--Je lui tends la main ainsi, mêlant à mon sourire familier un

regard austère et impérieux.

SIR TOBIE.--Est-ce que sir Tobie ne vous applique pas alors un soufflet?

MALVOLIO.--En lui disant: «Cousin Tobie, puisque ma fortune a jeté votre

nièce dans mes bras, accordez-moi le privilége de vous dire....

SIR TOBIE.--Quoi, quoi?

MALVOLIO.--«Il faut vous corriger de votre ivrognerie.

SIR TOBIE.--Veux-tu, canaille....

FABIAN.--Patience, ou nous rompons tous les fils de notre plan.

MALVOLIO.--«De plus, vous dépensez le trésor de votre temps avec un

imbécile de chevalier.

SIR ANDRÉ.--C'est moi, je vous le garantis.

MALVOLIO.--«Un sir André!»

SIR ANDRÉ.--Je le savais bien que c'était moi; car bien des gens me

traitent de sot.

MALVOLIO.--Qu'avons-nous ici?

(Ramassant la lettre.)

FABIAN.--Voilà ma bécasse tout près du piége.

SIR TOBIE.--Oh! paix! et que le génie de la gaieté lui inspire de lire

tout haut.

MALVOLIO.--Sur ma vie, c'est la main de ma maîtresse: voilà ses _c_, ses

_v_, ses _t_, et voilà comme elle fait ses grands _P_. Il n'y a pas de

doute, c'est son écriture.

SIR ANDRÉ.--Ses _c_, ses _v_, ses _t_. Pourquoi cela?

MALVOLIO, _lisant_.--_A mon bien-aimé inconnu, cette lettre et mes

tendres aveux!_ Juste, voilà ses phrases. Permets, cire. Doucement....

et le cachet est une Lucrèce dont elle a coutume de sceller ses lettres.

C'est ma maîtresse.--A qui cela s'adresserait-il?

FABIAN.--Ceci l'enivrera: coeur et tout.

MALVOLIO, _lisant_.

Jupiter sait que j'aime.

Mais qui?

Lèvres, ne remuez pas;

Nul mortel ne doit le savoir.

_Nul mortel ne doit le savoir_? Voyons la suite: la mesure est changée.

_Nul mortel ne doit le savoir_. Si c'était toi, Malvolio!

SIR TOBIE.--Je te le conseille: va te pendre, blaireau.

MALVOLIO _continue de lire_.

Le Jour des Rois · 第 2 / 6 段