M’écoutait-elle? Il ne me le semblait pas. Elle se

[Illustration]

berçait de ma voix, mais ma voix ne lui apportait pas les mêmes paroles

que celles qui sortaient de ma bouche. Je sentais son corps frissonner,

mais d’une émotion qui n’était pas la mienne, ses mains m’étreignaient,

mais ces étreintes ne correspondaient pas au sentiment d’affectueuse

pitié qui, en ce moment, me prenait toute l’âme.

--Il faut rentrer, Marguerite, répétai-je... Je te promets que j’irai te

voir demain, que nous nous verrons tous les jours... oui, tous les

jours, je te le promets...

Elle ne m’écoutait pas. Comme si elle sortait d’un rêve, que, pas une

minute, mes prières n’avaient pu troubler, elle murmura de sa voix

lointaine, de sa voix d’enfant:

--Devine quelque chose!

--Il faut rentrer, Marguerite, insistai-je d’un ton qui commençait à

s’exaspérer.

--Devine... je t’en prie!... Devine!... Ah! tu ne veux pas deviner,

vilain!... Eh bien, tu as dit, l’autre jour, que tu n’avais pas de

livres, pas?... Et que ça te faisait de la peine, pas?... Devine...

--Oui, j’ai dit cela, et puis?...

--Et puis, moi, je ne veux pas que tu aies de la peine, et je veux que

tu aies des livres!... Tu ne devines pas?... non?...

Vivement, elle se leva du banc, toute droite, rejeta le châle qui

l’enveloppait, et je l’entendis qui fouillait dans la poche de sa robe,

par gestes brusques, saccadés, impatients. Bientôt, elle poussa un petit

cri de joie, se rassit près de moi, et prenant ma main, elle l’ouvrit

toute grande, y déposa des pièces de métal, en disant triomphalement:

--Voilà! tu auras des livres maintenant, beaucoup, beaucoup de livres...

Et moi, je serai bien, bien contente.

D’abord, je demeurai stupéfait, étourdi, la main étendue, tremblante un

peu. Et, dans ma main, les pièces, en s’entrechoquant, faisaient un

bruit d’or. Il devait y en avoir cinq ou six, davantage peut-être. Mon

regard allait de cette main, où les pièces restaient invisibles, au

visage de Marguerite, invisible aussi, dans la nuit. Je n’éprouvais

nulle colère, nulle honte; c’était, en moi, comme une pitié plus

douloureuse, qui me poussait à m’agenouiller devant cette enfant dont

l’inconscience me paraissait sublime. Je balbutiai:

--Où as-tu pris cet argent?

--Je ne l’ai pas pris... Il est à moi.

Je l’attirai contre ma poitrine; et elle m’enlaça le cou de ses deux

bras.

--Dis-moi la vérité, Marguerite... Tu l’as volé à ta mère?

--Eh bien!... mère et moi, n’est-ce pas la même chose?

Je reglissai l’argent dans les poches de sa robe, et je dis:

--L’autre jour, j’ai menti... J’ai des livres... Tu remettras cela où tu

l’as pris... Tu me le promets?

Elle était presque défaillante, la taille cambrée, son souffle haletait

sur mon visage.

--Ah! pourquoi?

Je la serrai dans mes bras; je lui donnai, au front, un baiser, où il y

avait plus que l’infini de l’amour, l’infini du pardon.

--Parce que je le veux!...

Nous rentrâmes, tous les deux, enlacés l’un à l’autre, ivres et très

purs. La lune, qui montait, dans le ciel, au-dessus des coteaux, se

mirait dans les larmes de l’enfant.

* * * * *

A partir de ce moment, Sébastien délaisse, peu à peu, son journal. Les

dates s’espacent; les impressions se font plus rares. Ce sont d’ailleurs

les mêmes luttes de ses instincts et de son éducation; les mêmes

incomplètes et stériles révoltes, les mêmes troubles cérébraux. Sa

personnalité ne se dégage pas des nuages qui obscurcissent ses concepts

indéfinis et peureux. Et ses énergies s’amollissent chaque jour,

davantage. Il n’a plus le courage de poursuivre, au delà des

commencements, un travail intellectuel, une pensée, même un exercice

physique. La marche lui devient une fatigue. A peine s’il a fait

quelques pas, qu’il s’arrête, pris d’une insurmontable paresse devant le

long déroulement des routes, et le recul plus lointain des horizons. Il

s’assied sur un talus, le coude dans l’herbe, ou s’étend dans une

plaine, sur le dos, à l’ombre, et il reste là, des journées entières,

sans penser, sans souffrir, mort à tout ce qui l’entoure. Cependant, il

note encore, çà et là, brièvement, quelques rendez-vous avec Marguerite.

Mais il n’a plus retrouvé les sensations du premier soir. Ces

rendez-vous l’énervent et l’ennuient. Le plus souvent, il ne parle pas,

et, penchée sur son épaule, Marguerite pleure; il la laisse pleurer, et

il entrevoit avec dégoût, presque avec terreur, le jour où les larmes ne

lui suffiront plus et où elle réclamera des baisers. Une fois,

Marguerite s’est enhardie jusqu’à la caresse, une caresse brusque,

violente, où se sont révélées toutes ses ardeurs comprimées. Sébastien

l’a repoussée brutalement et il est parti, la laissant seule, dans la

nuit, en proie à une crise nerveuse. Il ne voulait plus revenir,

cherchait lâchement à profiter de cet incident, pour cesser tout à fait

ces rendez-vous; et puis, il est revenu, attiré par il ne sait quoi de

bon, de tendre, de chaste aussi, qui demeure sous ses dégoûts physiques

et qui est fort comme de la pitié. Marguerite, vaincue, a recommencé de

pleurer; elle préfère encore ces entrevues tristes, sans jamais une

parole d’amour, sans jamais une caresse, à la pensée de perdre

Sébastien, de ne plus poser sa tête sur ces épaules chères, de ne plus

le sentir près d’elle. Les heures passées ainsi la brisent et la

consument. Elle maigrit; ses yeux se cernent davantage; elle n’a plus de

gaietés emportées comme autrefois. Mais qu’y faire?

Du mois d’août au mois d’octobre, Sébastien est resté dans son lit, en

proie à une fièvre typhoïde, dont il a failli mourir. Il note, dans son

journal, plus tard, que cette maladie n’a guère altéré les conditions

morales de sa vie, et que le délire de la fièvre n’est pas sensiblement

plus douloureux que la pensée normale, ni plus fou que les ordinaires

rêves. Ses cauchemars ont toujours tourné dans le même cercle

d’insupportables visions: le collège! «En réalité, écrit-il, pendant un

mois à peu près que dura ce délire, je crus revivre mes années de

Vannes, et ce n’était ni plus pénible, ni plus bête, que les années que

j’y ai véritablement vécues». Cependant, un changement s’est opéré dans

son existence. Son père l’a soigné avec dévouement pendant la période

dangereuse de la maladie, passant les nuits souvent à son chevet, se

montrant inquiet, malheureux. La mère Cébron l’a surpris, un matin, qui

se désolait, et disait: «Il n’y a plus d’espoir!» Ensuite, il a veillé

sur sa convalescence, avec une affection tendre. Sébastien note:

«Maintenant, mon père et moi, nous sortons ensemble quelquefois, bras

dessus, bras dessous, comme de vieux amis, événement qui semble

intriguer beaucoup les gens d’ici, car c’est la première fois, depuis

mon retour du collège, que cela nous arrive. Nous ne parlons pas du

passé, je crois que mon père l’a oublié, ni de l’avenir: l’avenir,

c’est le présent, c’est la longue habitude qu’il a de me voir dans une

situation qu’il juge, aujourd’hui, naturelle et qu’il ne peut concevoir

autre. Nous ne parlons guère, d’ailleurs, et

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n’échangeons que fort peu d’idées. Pour mon père, la moindre parole que

je prononce est une énigme ou bien une folie. Au fond, je suppose qu’il

me craint et que, peut-être, il me respecte. Il a des timidités comme

s’il était en présence d’un être qu’il trouve dangereux, mais supérieur

à lui. Il se surveille davantage avec moi, en ses expressions, et en

l’expansion oratoire de ses idées, de peur de dire une sottise. J’ai

remarqué que, sous l’emphase qui lui est coutumière malgré tout, ses

idées sont infiniment restreintes. Je ne lui en connais que trois, dont

il ait un sens exact et précis, et qu’il transpose du monde physique au

monde moral. Elles correspondent aux idées de hauteur, de largeur et de

prix. C’est là tout son bagage scientifique et sentimental. Lorsque nous

sommes dans la campagne, je suis frappé par le peu d’impressions qu’il

en reçoit.

«Il ne dira jamais d’une chose, par exemple, qu’elle est verte ou bleue,

carrée ou pointue, molle ou dure, il dira: «Mais c’est haut, ça!» ou

«mais c’est large, ça!», ou «ça doit valoir tant!». Un soir, nous

revenions par le soleil couchant, le ciel était splendide, illuminé,

embrasé, incendié de lumières rouges, brasillantes, mêlées à des

traînées de soufre et de vert pâle, d’un surprenant éclat. Sous le ciel,

les coteaux, les champs se tassaient, noyés de tons délicieusement

imprévus et féeriques, de vapeurs colorées et mouvantes. Mon père

s’arrêta longtemps à contempler le paysage occidental. Je pensais qu’il

était ému et j’attendais avec curiosité le résultat de cette émotion

insolite. Au bout de quelques minutes, il se tourna vers moi, et me

demanda, très grave: «Sébastien, dis-moi, crois-tu que les coteaux de

Saint-Jacques soient aussi hauts que les coteaux de Rambure?... Moi, je

crois qu’ils sont moins hauts!» Je ne puis me faire à ce genre de

conversation. Cela m’irrite. Aussi, de temps en temps, il m’arrive de

lui répondre par des monosyllabes secs. Dois-je l’avouer? Je regrette le

temps où nous vivions chacun de notre côté, sans nous parler jamais, et

où nous n’étions pas plus étrangers l’un à l’autre que nous ne le

sommes, maintenant que nous nous parlons.»

Au milieu de tout ce désordre de pensées et de sentiments, entre des

impressions de littérature et des essais d’art parfois curieux, se

mêlent sans cesse des préoccupations sociales. On le voit toujours

tiraillé entre l’amour et le dégoût que lui inspirent les misérables,

entre la révolte où le poussent ses instincts et ses réflexions et les

préjugés bourgeois où le ramène son éducation: «Peut-être la misère

est-elle nécessaire à l’équilibre du monde, écrit-il. Peut-être faut-il

des pauvres pour nourrir les riches, des faibles pour engraisser les

forts, comme il faut des petits oiseaux à l’épervier?... La misère est

peut-être la houille humaine qui fait marcher les chaudières de la

vie?... Quelle terrible chose de ne pas savoir et qu’ils sont cruels ces

éternels «peut-être», qui maintiennent mon esprit dans l’ombre

étouffante du doute!» Il écrit encore: «Ce qui m’éloigne des pauvres

gens, je crois que c’est une cause purement physiologique: l’extrême et

maladive sensibilité de mon odorat. Quand j’étais enfant, je

m’évanouissais rien qu’à respirer une fleur de pavot. Aujourd’hui, je

vis beaucoup, même mentalement, par l’odorat, et je me fais souvent des

opinions de certaines choses par l’odeur qu’elles m’apportent, ou

simplement qu’elles évoquent. Jamais je n’ai pu vaincre la souffrance

olfactive que me donnent les odeurs de misère. Je suis comme les chiens

qui aboient aux haillons des mendiants.» Et plus loin: «Non! non! j’ai

beau chercher des raisons et des excuses, la vérité, c’est que je suis

lâche devant n’importe quel effort.»

Le journal de Sébastien se termine, au mois de janvier 1870, par cette

page laissée inachevée:

Sébastien Roch · 第 32 / 36 题