25 février.

Bolorec ne m’a pas écrit, et le journal n’a plus reparlé du Père de

Kern. Souvent j’interroge Mme Lecautel qui, par les journaux de la

poste, est au courant de tout. Elle ne sait rien non plus... Cela

m’ennuie...

10 mai.

Mon premier rendez-vous avec Marguerite! Je n’aurais pas cru que

cela fût possible!

Hier, en me reconduisant, seule, jusqu’à la porte de la rue, elle

m’a dit, tout à coup, très vite et très bas:

--Ce soir, dix heures, trouve-toi sur la route, devant l’allée des

Rouvraies.

J’ai été stupéfait d’abord, et puis j’ai répondu:

--Non, Marguerite, c’est impossible... Je ne ferai pas cela...

--Si, si, si!... Je veux!

Sa voix montait, impatiente. J’ai eu peur que sa mère ne

l’entendît; j’ai eu peur aussi d’une scène, d’une crise, car elle

était très agitée, très nerveuse.

--Soit! ai-je fait.

--A dix heures!

Et Marguerite a refermé la porte.

Toute la journée, je me demandai si je devais aller à ce rendez-vous! La

laisser seule sur la route: je ne le pouvais pas. Et puis, du caractère

absolu et fantasque dont je connaissais Marguerite, j’avais à craindre

qu’une fois sortie, et ne me voyant point, elle ne s’en vînt chez moi!

Je me promis, d’ailleurs, de lui parler fermement. Pourtant, à mesure

que l’heure avançait, l’autre Marguerite, la Marguerite lointaine,

faisait place, peu à peu, dans mon rêve, à celle que je venais de

quitter. Une appréhension d’elle succédait au dégoût en allé; une

appréhension agréable, l’angoisse d’une attente délicieuse, d’un mystère

désiré, qui me rendait bien lentes les heures, et bien éternelles les

minutes.

La nuit était sombre, sans lune. Une fraîcheur humide s’évaporait de la

terre, et dans l’air des parfums rôdaient. J’étais sur la route, depuis

une demi-heure, en avance, ayant eu le temps de m’habituer à

l’obscurité, inquiet du moindre bruit, plein d’une anxiété profonde et

vague, comme ces masses d’ombre où des frissons d’amour couraient. Car

c’était, sous le ciel silencieux, des masses d’ombre confuses, et

d’errantes silhouettes, parmi lesquelles la route se dessinait un peu

plus pâle, la route par où, dans un instant, Marguerite allait venir,

ombre furtive elle aussi, et furtive silhouette, perdue dans le mystère

nocturne.

Je l’entendis, d’abord, sans la voir: un bruit cadencé et rapide, alerte

comme la fuite d’une bête dans un fourré; puis je la vis, toute vague, à

peine corporelle, disparaissant et reparaissant; puis soudain, je la

sentis près de moi. Elle était enveloppée d’un châle noir, si noir que

son visage brillait presque, ainsi qu’une étoile dans les ténèbres.

--Je suis en retard, dit-elle, essoufflée. J’ai cru que mère ne se

coucherait pas ce soir.

Et saisissant ma main, elle m’entraîna:

--Allons sur le banc, dans l’allée, veux-tu?

Lorsque nous fûmes assis, sur le banc, dans l’allée, elle contre moi,

frissonnante et réelle, le charme s’était envolé. J’éprouvai un remords

violent d’être venu, un ennui d’être là! Brusquement je retirai ma main

de la sienne.

--C’est très mal ce que nous faisons là, Marguerite, prononçai-je

gravement... Je n’aurais pas dû...

Mais elle m’interrompit doucement:

--Tais-toi... Ne dis pas ça... Il y avait si longtemps que je le

voulais... C’est vrai, tu n’avais pas l’air de comprendre... Sois

gentil, ne me gronde pas... Je suis bien heureuse!

Elle soupira:

--N’être jamais seuls ensemble! C’est vrai aussi, cela m’ennuie,

tiens!... Je ne puis rien te dire, moi... Et j’ai tant de choses à te

dire, tant, tant, tant!... Donne-moi ta main.

Elle parlait bas, la tête reposée sur mon épaule, son corps reposé

contre le mien qui se glaçait. Et je le sentais frémir, ce corps jeune,

onduleux et souple, je le sentais haleter, battre, se tordre contre moi;

ma peau s’horripilait; j’avais sur tout mon épiderme, de la tête aux

pieds, comme un agacement nerveux, comme une impression d’intolérable

chatouillement; il me semblait que je subissais le contact d’un animal

immonde. J’avais, oui, véritablement, j’avais l’horreur physique de

cette chair de femme qui palpitait contre moi. Je ne pensais plus qu’à

une chose: la forcer à partir. Je me reculai vivement.

--D’abord, fis-je avec dureté, expliquez-moi comment vous avez fait

pour quitter la maison, Marguerite?

--Oh! vous... Il me dit vous... Dis-moi tu, tout de suite.

--Voyons, Marguerite, je vous en prie...

--Dis-moi tu... dis-moi tu...

Sa voix tremblait, je redoutais une scène de larmes.

--Eh bien, comment as-tu fait pour quitter la maison?

Elle se rapprocha de moi, et rieuse, enfantine, en petites phrases

désordonnées, elle me raconta que, depuis plus d’un mois, elle huilait,

chaque jour, les serrures et les gonds des portes, qu’elle était déjà,

plusieurs fois, sortie, dans la rue, pour essayer... et que c’était très

facile.

--Tu comprends, ça ne fait pas de bruit... Je vais nu-pieds... mère

dort. Et dans la rue, eh bien! dans la rue, je marche nu-pieds aussi,

pendant plus de cinquante pas... Et puis après, je mets mes bottines, et

je cours.

Se dégageant et se levant, d’un geste vif elle fit sauter en l’air l’une

de ses bottines, et posa son pied nu sur ma cuisse.

--Tâte mon pied! fit-elle... Tâte donc!

Il était humide et froid, et couvert de grains de sable.

--C’est de la folie! m’écriai-je.

--Eh bien! j’ai marché dans une flaque!... Qu’est-ce que ça fait?...

Puisque c’est pour te voir... Tâte encore... tu me réchauffes.

Je cherchai la bottine, lancée au milieu de l’allée, et je rechaussai

Marguerite. Elle se laissait faire, heureuse de livrer quelque chose

d’elle à mes soins, qui lui étaient une caresse, et babillait

d’innocentes paroles.

Était-ce l’enfantillage de ce babil qui éloignait de moi toute autre

pensée redoutée? Mon irritation diminuait et se fondait, peu à peu, dans

la tristesse et dans la pitié, une pitié profonde pour cette créature si

jolie et irresponsable, dont j’entrevoyais l’avenir perdu, la vie

sombrée en d’irréparables catastrophes. J’essayai de la raisonner, je

lui parlai doucement, avec une tendresse fraternelle. Elle se

pelotonnait contre moi, sa main dans la mienne, silencieuse maintenant,

les yeux tournés vers le ciel qui, entre les feuilles des trembles de

l’allée, se nacrait d’une lueur à chaque minute plus vive et

envahissante, la lueur de la lune encore invisible et cachée par les

coteaux de Saint-Jacques.

--Si ta mère s’apercevait de ton absence, Marguerite, pense au chagrin

que tu lui ferais! Elle en mourrait peut-être! Elle t’aime tant, tu le

sais bien!... Quand tu étais malade, rappelle-toi comme elle t’a

soignée, comme elle était, nuit et jour, penchée sur ton lit, avec

l’affreuse torture de te perdre!... C’est qu’elle n’a plus que toi,

vois-tu. Non seulement tu es la consolation, mais tu es la raison seule

de sa vie... Je suis sûr qu’elle doit se lever, la nuit, pour veiller

sur ton sommeil, pour t’entendre respirer et dormir. Marguerite, tu ne

sais pas cela!... Mais quand elle me parle de toi, quelquefois, elle

pleure, la pauvre femme... Elle me dit: «Oui, Marguerite va mieux...,

mais elle est si drôle parfois... si excitée!... J’ai toujours peur...

Et puis, elle ne m’obéit pas!» Marguerite, ma petite Marguerite, songe à

l’affreuse chose que ce serait... Ta mère, en ce moment, trouvant ta

chambre vide, et criant, t’appelant, folle de douleur! Marguerite, il

faut rentrer tout de suite, ne pas perdre une seconde, il faut

rentrer...

Sébastien Roch · 第 31 / 36 题