Bolorec ne m’a pas écrit, et le journal n’a plus reparlé du Père de
Kern. Souvent j’interroge Mme Lecautel qui, par les journaux de la
poste, est au courant de tout. Elle ne sait rien non plus... Cela
m’ennuie...
10 mai.
Mon premier rendez-vous avec Marguerite! Je n’aurais pas cru que
cela fût possible!
Hier, en me reconduisant, seule, jusqu’à la porte de la rue, elle
m’a dit, tout à coup, très vite et très bas:
--Ce soir, dix heures, trouve-toi sur la route, devant l’allée des
Rouvraies.
J’ai été stupéfait d’abord, et puis j’ai répondu:
--Non, Marguerite, c’est impossible... Je ne ferai pas cela...
--Si, si, si!... Je veux!
Sa voix montait, impatiente. J’ai eu peur que sa mère ne
l’entendît; j’ai eu peur aussi d’une scène, d’une crise, car elle
était très agitée, très nerveuse.
--Soit! ai-je fait.
--A dix heures!
Et Marguerite a refermé la porte.
Toute la journée, je me demandai si je devais aller à ce rendez-vous! La
laisser seule sur la route: je ne le pouvais pas. Et puis, du caractère
absolu et fantasque dont je connaissais Marguerite, j’avais à craindre
qu’une fois sortie, et ne me voyant point, elle ne s’en vînt chez moi!
Je me promis, d’ailleurs, de lui parler fermement. Pourtant, à mesure
que l’heure avançait, l’autre Marguerite, la Marguerite lointaine,
faisait place, peu à peu, dans mon rêve, à celle que je venais de
quitter. Une appréhension d’elle succédait au dégoût en allé; une
appréhension agréable, l’angoisse d’une attente délicieuse, d’un mystère
désiré, qui me rendait bien lentes les heures, et bien éternelles les
minutes.
La nuit était sombre, sans lune. Une fraîcheur humide s’évaporait de la
terre, et dans l’air des parfums rôdaient. J’étais sur la route, depuis
une demi-heure, en avance, ayant eu le temps de m’habituer à
l’obscurité, inquiet du moindre bruit, plein d’une anxiété profonde et
vague, comme ces masses d’ombre où des frissons d’amour couraient. Car
c’était, sous le ciel silencieux, des masses d’ombre confuses, et
d’errantes silhouettes, parmi lesquelles la route se dessinait un peu
plus pâle, la route par où, dans un instant, Marguerite allait venir,
ombre furtive elle aussi, et furtive silhouette, perdue dans le mystère
nocturne.
Je l’entendis, d’abord, sans la voir: un bruit cadencé et rapide, alerte
comme la fuite d’une bête dans un fourré; puis je la vis, toute vague, à
peine corporelle, disparaissant et reparaissant; puis soudain, je la
sentis près de moi. Elle était enveloppée d’un châle noir, si noir que
son visage brillait presque, ainsi qu’une étoile dans les ténèbres.
--Je suis en retard, dit-elle, essoufflée. J’ai cru que mère ne se
coucherait pas ce soir.
Et saisissant ma main, elle m’entraîna:
--Allons sur le banc, dans l’allée, veux-tu?
Lorsque nous fûmes assis, sur le banc, dans l’allée, elle contre moi,
frissonnante et réelle, le charme s’était envolé. J’éprouvai un remords
violent d’être venu, un ennui d’être là! Brusquement je retirai ma main
de la sienne.
--C’est très mal ce que nous faisons là, Marguerite, prononçai-je
gravement... Je n’aurais pas dû...
Mais elle m’interrompit doucement:
--Tais-toi... Ne dis pas ça... Il y avait si longtemps que je le
voulais... C’est vrai, tu n’avais pas l’air de comprendre... Sois
gentil, ne me gronde pas... Je suis bien heureuse!
Elle soupira:
--N’être jamais seuls ensemble! C’est vrai aussi, cela m’ennuie,
tiens!... Je ne puis rien te dire, moi... Et j’ai tant de choses à te
dire, tant, tant, tant!... Donne-moi ta main.
Elle parlait bas, la tête reposée sur mon épaule, son corps reposé
contre le mien qui se glaçait. Et je le sentais frémir, ce corps jeune,
onduleux et souple, je le sentais haleter, battre, se tordre contre moi;
ma peau s’horripilait; j’avais sur tout mon épiderme, de la tête aux
pieds, comme un agacement nerveux, comme une impression d’intolérable
chatouillement; il me semblait que je subissais le contact d’un animal
immonde. J’avais, oui, véritablement, j’avais l’horreur physique de
cette chair de femme qui palpitait contre moi. Je ne pensais plus qu’à
une chose: la forcer à partir. Je me reculai vivement.
--D’abord, fis-je avec dureté, expliquez-moi comment vous avez fait
pour quitter la maison, Marguerite?
--Oh! vous... Il me dit vous... Dis-moi tu, tout de suite.
--Voyons, Marguerite, je vous en prie...
--Dis-moi tu... dis-moi tu...
Sa voix tremblait, je redoutais une scène de larmes.
--Eh bien, comment as-tu fait pour quitter la maison?
Elle se rapprocha de moi, et rieuse, enfantine, en petites phrases
désordonnées, elle me raconta que, depuis plus d’un mois, elle huilait,
chaque jour, les serrures et les gonds des portes, qu’elle était déjà,
plusieurs fois, sortie, dans la rue, pour essayer... et que c’était très
facile.
--Tu comprends, ça ne fait pas de bruit... Je vais nu-pieds... mère
dort. Et dans la rue, eh bien! dans la rue, je marche nu-pieds aussi,
pendant plus de cinquante pas... Et puis après, je mets mes bottines, et
je cours.
Se dégageant et se levant, d’un geste vif elle fit sauter en l’air l’une
de ses bottines, et posa son pied nu sur ma cuisse.
--Tâte mon pied! fit-elle... Tâte donc!
Il était humide et froid, et couvert de grains de sable.
--C’est de la folie! m’écriai-je.
--Eh bien! j’ai marché dans une flaque!... Qu’est-ce que ça fait?...
Puisque c’est pour te voir... Tâte encore... tu me réchauffes.
Je cherchai la bottine, lancée au milieu de l’allée, et je rechaussai
Marguerite. Elle se laissait faire, heureuse de livrer quelque chose
d’elle à mes soins, qui lui étaient une caresse, et babillait
d’innocentes paroles.
Était-ce l’enfantillage de ce babil qui éloignait de moi toute autre
pensée redoutée? Mon irritation diminuait et se fondait, peu à peu, dans
la tristesse et dans la pitié, une pitié profonde pour cette créature si
jolie et irresponsable, dont j’entrevoyais l’avenir perdu, la vie
sombrée en d’irréparables catastrophes. J’essayai de la raisonner, je
lui parlai doucement, avec une tendresse fraternelle. Elle se
pelotonnait contre moi, sa main dans la mienne, silencieuse maintenant,
les yeux tournés vers le ciel qui, entre les feuilles des trembles de
l’allée, se nacrait d’une lueur à chaque minute plus vive et
envahissante, la lueur de la lune encore invisible et cachée par les
coteaux de Saint-Jacques.
--Si ta mère s’apercevait de ton absence, Marguerite, pense au chagrin
que tu lui ferais! Elle en mourrait peut-être! Elle t’aime tant, tu le
sais bien!... Quand tu étais malade, rappelle-toi comme elle t’a
soignée, comme elle était, nuit et jour, penchée sur ton lit, avec
l’affreuse torture de te perdre!... C’est qu’elle n’a plus que toi,
vois-tu. Non seulement tu es la consolation, mais tu es la raison seule
de sa vie... Je suis sûr qu’elle doit se lever, la nuit, pour veiller
sur ton sommeil, pour t’entendre respirer et dormir. Marguerite, tu ne
sais pas cela!... Mais quand elle me parle de toi, quelquefois, elle
pleure, la pauvre femme... Elle me dit: «Oui, Marguerite va mieux...,
mais elle est si drôle parfois... si excitée!... J’ai toujours peur...
Et puis, elle ne m’obéit pas!» Marguerite, ma petite Marguerite, songe à
l’affreuse chose que ce serait... Ta mère, en ce moment, trouvant ta
chambre vide, et criant, t’appelant, folle de douleur! Marguerite, il
faut rentrer tout de suite, ne pas perdre une seconde, il faut
rentrer...