Aujourd’hui, j’ai tiré au sort, comme on dit, et le sort m’a été
défavorable. J’ai amené le numéro 5. Malgré les observations de Mme
Lecautel, mon père ne veut pas que je sois soldat. Je ne crois pas,
pourtant, qu’il ait des préventions contre le métier militaire: il
ne se permettrait pas de rêver une autre organisation sociale, même
plus juste, même plus humaine, que celle établie, et qu’il sert
sans discuter. Je pense que c’est par vanité qu’il en a décidé
ainsi. Il lui serait désagréable qu’on puisse dire que le fils de
M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch est simple pioupiou, comme tout le
monde. Mon père m’a acheté un remplaçant. Je reverrai toujours la
figure de ce marchand d’hommes, de ce trafiquant de viande humaine,
lorsque mon père et lui discutèrent mon rachat, dans une petite
pièce de la mairie. Courtaud, bronzé, musclé, les cheveux noirs et
bouclés, l’œil blanc, le nez légèrement crochu, gai d’une gaieté
sinistre d’esclavagiste, tel je m’imagine les négriers. Il était
coiffé d’un bonnet d’astrakan, chaussé de fortes bottes et son
pardessus verdâtre battait les talons crottés de ses bottes. Il
avait aux doigts une quantité d’anneaux d’or et de bagues. Ils
marchandèrent longtemps, franc à franc, sou à sou, s’animant,
s’injuriant, comme s’il se fût agi d’un bétail, et non point d’un
homme que je ne connais pas, et que j’aime, d’un pauvre diable qui
souffrira pour moi, qui sera tué peut-être pour moi, parce qu’il
n’a pas d’argent. Vingt fois, je fus sur le point d’arrêter cet
écœurant, ce torturant débat, et de crier: «Je partirai!» Une
lâcheté me retint. Dans un éclair rapide, j’entrevis l’existence
horrible de la caserne, la brutalité des chefs, le despotisme
barbare de la discipline, cette déchéance de l’homme réduit à
l’état de bête fouaillée. Je quittai la salle, honteux de moi,
laissant mon père et le négrier discuter cette infamie. Une
demi-heure après, mon père me retrouva dans la rue. Il était très
rouge, excité, ronchonnait en hochant la tête.
--Deux mille quatre cents francs!... Pas un sou de moins!... C’est
un vol... un vol!
Toute la journée, Pervenchères a été en rumeur. Des bandes de
conscrits, leurs numéros fièrement piqués à la casquette,
enrubannés de nœuds flottants et de cocardes tricolores, ont
parcouru les rues en chantant des chansons patriotiques. J’avise un
petit garçon, fils d’un fermier de mon père, et je lui demande:
--Pourquoi chantes-tu?
--J’sais pas... j’chante!...
--Tu es donc content d’être soldat?...
--Non, bien sûr... J’chante parce que les autres chantent.
--Et pourquoi les autres chantent-ils?
--J’sais pas... Parce que c’est l’habitude quand on est conscrit...
--Sais-tu bien ce que c’est que la Patrie?
Il me regarde d’un air ahuri. Évidemment, il ne s’est jamais
adressé cette question.
--Eh bien, mon garçon, la Patrie, c’est deux ou trois bandits qui
s’arrogent le droit de faire de toi moins qu’un homme, moins qu’une
bête, moins qu’une plante: un numéro.
Et vivement, pour donner plus de force à mon argumentation,
j’arrache le numéro et en frotte le nez du paysan, et je poursuis:
--C’est-à-dire que, pour des combinaisons que tu ignores et qui ne
te regardent pas, on t’enlève ton travail, ton amour, ta liberté,
ta vie... Comprends-tu?
--P’tête ben!...
Mais il ne m’écoute pas, et suit, d’un air inquiet, le bout de
carton que ma main promène en zigzags, dans l’air, et timidement:
--Rendez-moi mon numéro, dites, monsieur Sébastien!
--Tu y tiens, alors, à ton numéro?
--Dame!... ben sûr que j’y tiens... Je l’mettrai sur la cheminée, à
côté de l’image d’ma première communion.
Il le repique à sa casquette, regagne son groupe et se remet à
chanter.
Je l’ai revu, le soir. Il était ivre et portait un drapeau dont les
franges traînaient dans la boue...
Ah! que j’ai quelquefois envié les ivrognes.
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[Illustration]
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