2 février.

Ce matin, j’ai trouvé, dans la cuisine, le journal de mon père, qui

traînait par hasard. Je l’ai parcouru et j’ai lu ceci: «On annonce

que le R. P. de Kern prêchera le Carême cette année, à l’église de

la Trinité. Le R. P. de Kern est l’un des prédicateurs les plus

éloquents de la Société de Jésus. On se rappelle le bruit que

firent à Marseille, l’année dernière, ses admirables sermons,

véritablement inspirés. Aux qualités de dialectique serrée et

savante du R. P. Félix, le R. P. de Kern joint un charme de parole,

qui fait de chacun de ses sermons un morceau achevé de littérature

sacrée et même classique. L’éloquent prédicateur est de grande

taille et d’allure essentiellement aristocratique. Son visage

respire la plus haute piété. Il y aura foule, à la Trinité.»

Quelle ironie!

Le premier moment de surprise passé, je me suis demandé quelle

impression cela me causait. Je n’ai pas de haine contre le Père de

Kern; son souvenir ne m’est pas odieux. Certes, il m’a fait du mal,

et les traces de ce mal sont profondes en moi. Mais ce mal,

devais-je, pouvais-je y échapper? N’en avais-je pas le germe fatal?

Chose curieuse et qui me trouble. De tous les prêtres que j’ai

connus, il est, je crois, celui que je déteste le moins. Je

voudrais l’entendre. J’ai encore, dans l’oreille, le son de sa

voix, pénétrant et doux.

Après tout, il était peut-être sincère, lorsqu’il me disait ces

belles choses, dans l’embrasure de cette fenêtre, que je revois,

devant le ciel nocturne que, parfois, je regrette. Il s’est

peut-être repenti, qui sait?... Et, peut-être, est-ce de ce

repentir que lui viennent ces inspirés accents d’éloquence! Ma

pensée ne s’est pas arrêtée longtemps au Père de Kern. Elle

s’attache, tout entière, vers l’impassible visage du Père Recteur,

sur ses yeux pâles, sur cette bouche ironique, hautaine et

bienveillante, mais d’une bienveillance qui ne pardonne jamais, et

qui tue. Savait-il, lorsqu’il me renvoya?... Il devait savoir... Je

vais écrire à Bolorec d’aller à la Trinité entendre le Père de

Kern, et me dire comment il est maintenant, et quels sujets il a

choisis pour ses sermons.

Sébastien Roch · 第 30 / 36 题