25 janvier.

Je vais, deux ou trois fois par semaine, chez Mme Lecautel. Ces

visites sont, pour moi, une distraction et un moyen de rompre ma

solitude un peu. Mais je n’y éprouve pas un vrai plaisir. Mme

Lecautel n’est pas la femme intelligente que je voudrais qu’elle

fût. Elle a infiniment de préjugés bourgeois, infiniment de

petitesses d’esprit et de cœur, et elle ne comprend rien au mal qui

me ronge. Aussi ne lui en parlé-je pas. Nous parlons de choses

indifférentes et quelconques, les seules d’ailleurs dont elle

puisse parler. Lorsque je veux émettre une des idées qui me

tourmentent, je sens que cela l’effare, et je me tais... Oh!

n’avoir jamais près de soi un être supérieur et, à défaut de cet

être rare, un cœur simple et droit, un cœur de bonté et de pitié, à

qui vous puissiez vous montrer tel que vous êtes, et qui vibre à ce

que vous sentez, à ce que vous pensez, qui redresse vos erreurs,

vous encourage et vous dirige!... Ordinairement, la conversation

roule sur les bonnes dont Mme Lecautel change tous les mois. La

grande idée qui domine sa vie, c’est que, dans quelque temps, «si

cela continue», il sera tout à fait impossible de s’en procurer.

Là-dessus, elle brode des variations économiques qui n’en finissent

plus. Et, pendant que Mme Lecautel me raconte ses malheurs

domestiques, je pense qu’elle paie ses bonnes douze francs par

mois, qu’elle les nourrit à peine, les traite durement,

militairement, leur demande toutes les soumissions blessantes,

toutes les vertus désintéressées, tous les soins savants et

délicats des ménagères accomplies, pour douze francs!... Je ne

discute pas--à quoi bon?--et je répète avec elle: «C’est une

plaie!» Une autre de ses grandes idées, c’est que je sois soldat.

Elle ne trouve rien d’aussi beau que le métier militaire. Au fond,

je crois bien que ce désir de me voir porter la capote n’est qu’un

prétexte égoïste à revivre son passé brillant, à rappeler ses

petites vanités anciennes, ses honneurs regrettés, les actions

d’éclat de son mari. Ah! son mari! Ses portraits sont partout, chez

elle, en grande, en petite tenue, en capitaine, en colonel, en

général. Ils couvrent les murs, envahissent les tables des

cheminées, assiègent les meubles. C’est un gros bonhomme, de chair

vulgaire, le képi sur l’oreille, ou le chapeau en bataille, la

poitrine tailladée de croix, un air de casseur et d’affreux butor,

avec des moustaches épaisses qui tombent sur une impériale longue

et pointue. Il me semble que je l’entends sacrer, tempêter de sa

voix éraillée de rogomme et brûlée d’absinthe. Elle le trouve beau,

glorieux, admirable. Une fois, elle m’a dit, tout émue, qu’en

Algérie, il avait tué, de sa main, de sa propre main, cinq Arabes,

et qu’il en avait fait fusiller cinquante autres, d’un seul coup;

et elle a ajouté:

--Mon Dieu! il avait ses défauts, mais c’était un héros!

Une autre fois, elle me dit encore:

--Regardez comme Marguerite lui ressemble.

Cela m’a paru d’abord une assimilation inconvenante et déplacée. En

observant ces portraits et en les comparant à la jolie, fine,

étrange figure de Marguerite, j’ai fini par découvrir une

ressemblance, lointaine il est vrai, plutôt morale que physique,

mais réelle. Il y a dans ces deux fronts, le front du butor et le

front de l’enfant charmante, une obstination pareille; dans les

yeux, oui dans les yeux, quelque chose de pareillement hagard, de

pareillement héroïque. On sent que le père a dû se précipiter, tête

baissée, dans la bataille et dans le meurtre; on sent que la fille

se précipitera de même dans l’amour.

Marguerite! quel sentiment ai-je pour elle? Est-ce de l’amour?

Est-ce de la haine? Est-ce tout simplement de l’ennui qu’elle me

cause? Je ne le sais pas bien. C’est un peu de tout cela, et ce

n’est pas cela. En tout cas, elle m’occupe. Il est, je crois,

impossible de rencontrer une jeune fille aussi ignorante. Elle ne

sait rien et n’a aucun désir de savoir quelque chose. Mme Lecautel

n’a pas voulu mettre sa fille à la pension de Saint-Denis, à cause

de sa trop fragile santé, et des crises nerveuses qui durèrent

pendant toute son enfance et menacèrent sa vie. C’est elle qui

s’est chargée du soin de son éducation, une éducation forcément

intermittente et très incomplète, à laquelle Marguerite s’est

montrée toujours rebelle. Devant les impatiences, les colères, les

révoltes de sa fille, elle a même dû renoncer tout à fait à ces

vagues leçons, dans la crainte de voir les crises reparaître. Il ne

semble pas que cela ait été un ennui, ni une déception pour elle.

Mme Lecautel ne s’aperçoit plus de ce qui manque à sa fille, et

puis, elle a pris l’habitude de la traiter, même bien portante, en

enfant malade. Tantôt Marguerite est, en effet, comme un enfant,

comme un baby, insignifiante et babillarde; tantôt elle est pire

qu’une femme corrompue; alors il y a, en ses yeux, des lueurs

d’abîme, des lueurs farouches, fauves, profondes, terribles.

Parfois elle a des expansions subites, des besoins de tendresses

frénétiques; parfois, des silences sombres, d’où on ne peut la

faire sortir. Elle rit et pleure, sans motif apparent. Elle est

faite pour l’amour, uniquement pour l’amour. L’amour la possède,

comme il ne posséda peut-être jamais une pauvre créature humaine.

L’amour circule sous sa peau, brûlant ainsi qu’une fièvre; il

emplit et dilate son regard, saigne autour de sa bouche, rôde sur

ses cheveux, incline sa nuque; il s’exhale de tout son corps, comme

un parfum trop violent et délétère à respirer. Il commande chacun

de ses gestes, chacune de ses attitudes. Marguerite en est

l’esclave douloureuse et suppliciée. Elle ne m’embrasse plus comme

autrefois, mais je sens ses lèvres prêtes au même baiser. Elle ne

me couvre plus de ses caresses ardentes, précipitées, désireuses de

la chair du mâle, ainsi qu’elle faisait, gamine; mais son corps

cherche le mien. Quand elle m’approche, elle se livre, toute; elle

a des gestes inconscients, des cambrures de reins, des tensions du

ventre, qui la dévêtent, et me la montrent en sa nudité pâmée. Dès

que j’arrive, elle s’anime; ses prunelles s’allument, ses joues se

colorent aux pommettes d’un sang plus vif, s’estompent aux

paupières d’un cerne d’ombre; un besoin de mouvement l’agite, et la

pousse. Elle va, vient, vire-volte, et saute, prise d’une joie

nerveuse, qui lui met au visage une expression de souffrance. Et

ses yeux, obstinément, sont fixés sur moi, si hardis, si voraces,

qu’ils me font rougir et que je ne puis en supporter l’éclat

sombre. Mme Lecautel ne se rend compte de rien. Pour elle,

j’imagine, ce sont des fantaisies d’enfant gâtée, qui ne tirent pas

à conséquence. Elle lui dit seulement, de sa voix placide, ce

qu’elle lui disait lorsque Marguerite était toute petite: «Allons,

ne t’excite pas ainsi, ma chérie... Sois tranquille.» Souvent, je

suis tenté de l’avertir, et je n’ose pas.

Je n’ose pas, et puis j’éprouve vraiment des sensations singulières

et compliquées.

Loin d’elle... ah! loin d’elle!... j’ai le cœur gonflé d’une

ivresse qui doit être l’amour. C’est un trouble physique qui

s’empare de tout mon être, un trouble très doux et très fort, comme

si la vie faisait irruption en moi. Il n’y a pas un atome de mon

corps, pas une parcelle infinitésimale de mon âme qui n’en soient

inondés et rafraîchis. En même temps, mes idées s’épurent et

grandissent. Sans nul effort, d’un léger coup d’aile de ma pensée

désentravée, j’atteins des hauteurs intellectuelles que je n’avais

pas connues jusqu’ici. Il me semble que je suis le dépositaire de

formes sacrées qui s’achèvent et se parfont en moi; que toute

l’humanité, qui n’est pas venue encore, s’agite en Marguerite et en

moi, et qu’il ne faudrait qu’un choc de nos deux lèvres, qu’une

fusion de nos deux poitrines, pour qu’elle jaillît de nous, superbe

de création, triomphante de vie. En ces moments d’exaltation, je

sors, je marche, très longtemps, dans la campagne. Mes tristesses

ont disparu; tout me semble plus beau, d’une beauté surhumaine,

d’une surnaturelle splendeur. Je parle aux arbres fraternels; je

chante des cantiques de joie nuptiale, aux fleurs, mes sœurs

charmées. J’ai reconquis ma pureté. La force, l’espoir circulent

dans mes veines, en ondes régénératrices et puissantes.

Près d’elle... ah! près d’elle... je me sens glacé. Je la vois et

mon enthousiasme s’est évanoui; je la vois et mon cœur s’est

aussitôt gonflé et refermé; il est vide, vide de tout ce qu’il

contenait de fort, de généreux, de réchauffant. Souvent même, sa

seule présence--sa présence délicieuse--m’irrite. Je ne puis

supporter qu’elle rôde autour de moi, qu’elle s’approche de moi.

Son contact m’est presque un supplice; un simple frôlement de sa

jupe sur mes jambes me cause, à l’épiderme, une révolte. Je fuis sa

main, je fuis son haleine, je fuis son regard embrasé d’amour. Deux

fois, à la dérobée, elle a saisi ma main et l’a serrée: je l’aurais

battue! C’est, en moi, pour elle, un mélange de pitié et de

répulsion, quand elle est là, près de moi! Et, lorsque je les vois,

toutes les deux, côte à côte, la fille si jolie, si pleine

d’ardente jeunesse, si désirable, et la mère, déjà vieille, dont la

peau se ride, dont le corps se déforme, dont les cheveux

blanchissent, c’est à cette dernière que, bien des fois, par une

criminelle perversité, par une inexplicable folie de mes sens,

sont allés mes désirs et se sont adressées mes luxures. Sa main

qui, déjà, se noue aux articulations, sa taille épaissie, ses

hanches écrasées me tentent; je me sens grisé, en quelque sorte,

odieusement grisé, à la vue de ces pauvres chairs ruinées,

écroulées, couturées de plis vénérables et maternels!

Un jour que sa fille n’était pas là, espérant peut-être amener

entre nous l’impossible réalisation de ces rêves ignobles,

lâchement, sournoisement, je dis à Mme Lecautel:

--Il ne faut plus que je vienne si souvent chez vous. Cela me fait

beaucoup de peine... mais il ne le faut plus.

--Et pourquoi, mon enfant? me demanda-t-elle, surprise.

--Parce que, fis-je, jouant la comédie de l’embarras et de la

pudeur... parce que, dans le pays, on jase... on dit que je suis...

que vous êtes... enfin on dit...

Et comme je m’étais arrêté, cherchant mes mots:

--On dit quoi? interrogea, très intriguée, Mme Lecautel.

Lâchement, sournoisement, je ne craignis pas de proférer, en

dirigeant sur elle un œil oblique et cruel, ces mots:

--On dit que vous êtes... ma maîtresse!

--Taisez-vous!... quelle infamie!

Ah! le regard qu’elle me jeta! Je ne l’oublierai jamais, ce regard

de révolte, de pudeur outragée... Oui, ce regard d’honnête femme où

cependant je vis--et cela me brisa le cœur, et je l’adorai, depuis,

comme une sainte, à cause de ce regard--où je vis une tristesse

flattée, un regret peut-être, certainement une furtive lueur

d’amour! Que je l’ai aimée de ce regard, par où m’est apparue, pour

la première fois, dans sa mélancolie si poignante, l’infinie et

immortelle pitié du cœur de la femme.

Sébastien Roch · 第 29 / 36 题