24 janvier.

Aujourd’hui, il est passé, par Pervenchères, un régiment de

dragons. C’est un événement considérable, dans un petit pays, que

le passage d’une troupe de soldats. On en parle huit jours à

l’avance, et chacun se promet des joies que je ne comprends guère,

qu’il m’est impossible de partager, mais qui n’en sont pas moins

fortes, au cœur grossier des multitudes. Est-ce curieux que le

peuple ne vibre qu’à ces deux sentiments: le sentiment religieux,

et le sentiment militaire, qui sont les plus grands ennemis de son

développement moral?... Notre maison est sens dessus dessous, et

mon père, en sa qualité de premier magistrat de la commune, fort

agité. On a préparé une chambre pour le colonel qu’il compte

recevoir et héberger; il a fallu changer les meubles de place,

nettoyer l’escalier, astiquer la salle à manger, ratisser les

allées du jardin. Depuis le matin, dès l’aube, mon père va de la

mairie, où il a dû répartir les billets de logement, contrôler les

sacs de pain, à la maison où il surveille le travail de la mère

Cébron. Il a sorti de l’armoire le beau service de table, et

commandé des provisions de bouche, extraordinairement fastueuses.

Moi, j’ai fait comme beaucoup de gens qui n’ont rien à faire, je

suis allé à l’entrée du bourg, sur la route de Bellême, attendre le

régiment. Il y a là beaucoup de monde. M. Champier pérore dans un

groupe et gesticule.

Il est venu en voisin, chaussé de pantoufles de tapisserie, et

coiffé de sa calotte de velours noir. Il expose:

--Moi, ça me réjouit toujours, les militaires... Quand j’entends le

tambour ou le clairon... vous me croirez, si vous voulez... eh

bien, ça me fait pleurer!... L’armée, ah! l’armée!... Il n’y a que

ça!... Et la Patrie, quelle belle chose!... M. Gambetta et les

révolutionnaires auront beau dire et beau faire, la Patrie sera

toujours la Patrie!... Elle restera une idée... une idée

française... éminemment française!

Les autres hochent la tête, approuvant. Ils discutent ensuite pour

savoir ce qui leur représente le mieux l’idée de la Patrie.

--Moi, c’est la cavalerie! professe M. Champier...

--Moi, c’est l’artillerie!... dit un autre... parce que, sans

l’artillerie, vous aurez beau avoir la cavalerie...

Un troisième s’exclame:

--Et l’infanterie!... l’infanterie, messieurs... Que diable, le

pioupiou, le pioupiou français!...

Pendant quelques minutes l’on n’entend plus que ce mot: _Français_,

qui vibre comme des coups de clairon sur la bouche molle et couarde

de ces affreux bourgeois. Je voudrais bien connaître, là-dessus,

l’opinion de mon père. Il doit en avoir plusieurs d’admirables.

Quel dommage qu’il ne soit pas là! Je laisse M. Champier pérorer

dans son groupe de patriotes, et je me dirige plus loin sur la

route où je ne rencontre que des figures réjouies par l’attente.

La matinée est charmante, très douce, d’une douceur printanière. Un

pâle soleil crève, par intermittence, les nuages blancs, soyeux,

qui couvrent le ciel. Les lointains ont des délicatesses infinies,

des puretés, des clartés sourdes de voiles virginaux, enflés de

jeunes brises. Sur le bois de pins qui ferme l’horizon, sur le bois

de pins d’un bleu paon noyé de nacres fluides, on dirait que

courent des lueurs à demi éteintes d’arc-en-ciel. Et les haies

barrent les champs de hachures pourprées, et les champs étendent

leurs nappes vertes, d’un vert poudré de rose, qui tantôt a des

consistances translucides de pierres précieuses, et tantôt des

vaporisations d’ondes.

La foule grossit, poussée là par un même instinct sauvage, car

c’est maintenant une foule. Elle me paraît absolument hideuse.

Jamais encore, il me semble, je n’ai si bien compris l’irréductible

stupidité de ce troupeau humain, l’impuissance de ces êtres

passifs à sentir les beautés naturelles. Pour les faire sortir de

leurs trous, pour amener sur leurs visages ces épais sourires de

brutes ataviques, il leur faut la promesse des spectacles barbares,

des plaisirs dégradants qui ne s’adressent qu’à ce qu’il y a de

plus bas, de plus esclave en eux.

Marguerite est là, elle aussi, conduite par sa bonne. Elle aussi,

comme tout le monde, elle manifeste une agitation insolite qui

m’offusque. A peine si elle remarque le bonjour que je lui adresse.

--L’avant-garde est déjà arrivée depuis longtemps, vous savez, me

dit-elle.

Et elle grimpe sur le talus, pour voir de plus loin la route. Elle

qui d’habitude me gêne plutôt par la persistance de ses œillades,

m’obsède de ses tendresses muettes; elle qui, toujours, cherche à

se rapprocher de moi, à se frôler à moi, elle ne me regarde plus du

tout. J’éprouve quelque dépit, plus que du dépit, de la jalousie.

Je lui parle, elle me répond par des mots brefs, ou ne me répond

même pas. Et, tout d’un coup, hissée sur la pointe de ses pieds,

battant des mains, elle s’écrie:

--Les voilà! les voilà!

En effet, là-bas, sur la route, quelque chose brille et miroite,

dans le soleil pâle de cette douce matinée. Cela s’allonge, cela

s’avance. Marguerite répète:

--Les voilà! les voilà!

Je ne l’ai jamais vue ainsi, impatiente, l’œil enflammé, toute

frissonnante de désirs, si ce n’est avec moi et pour moi. Et je

m’irrite contre elle, de n’être pour rien dans cette joie qu’elle

montre, dans cette passion qui émane d’elle, et d’où je suis

absent. J’en veux à Mme Lecautel de l’avoir laissée venir ici. Il

me semble que ce n’est pas sa place.

--Ah! les voilà! les voilà!

Ils défilent, droits sur les croupes harnachées des chevaux; ils

défilent, pesants, éclatants, splendides,

[Illustration]

dans un remuement d’armes, dans un entrechoquement d’éclairs. Le

sol tremble et gronde. Sous les casques qui étincellent, les

figures sont bronzées, les muscles puissants; les thorax bombent

comme des armures, et les crinières s’épandent sur les nuques

solides, en torsions noires, sinistres, rappelant le temps des

antiques barbaries. Je sens un frisson courir dans mes veines.

Un sentiment, plus fort que ma volonté, s’empare de moi, malgré

moi, qui n’est ni de l’orgueil, ni de l’admiration, ni un élan

quelconque vers l’idée de la patrie; c’est une sorte d’héroïsme

latent et vague, par lequel ce qu’il y a dans mon être, de bestial

et de sauvage, se réveille au bruit de ces armes; c’est le retour

instantané à la bête de combat, à l’homme des massacres d’où je

descends. Et je suis pareil à cette foule que je méprise. Son âme,

qui me fait horreur, est en moi, avec ses brutalités, son adoration

de la force et du meurtre. Ils défilent toujours. J’observe

Marguerite. Elle n’a pas bougé de son talus. Elle est grave, très

raide, le corps tendu, comme dans l’attente d’un spasme. Ses

narines aspirent l’odeur forte de ces mâles; et son regard, dévoilé

de pudeur, a quelque chose de cruel, de farouche, et de dompté qui

véritablement m’effraie. Elle aussi subit la domination de ces

épaules carrées, de ces poitrines robustes, de ces visages bruns,

de cette rudesse conquérante, de cette force qui flamboie dans le

soleil; mais elle la subit par le sexe. J’ai senti remuer en moi

tout à l’heure, des désirs obscurs et mal éteints de destruction;

elle, ce sont des désirs obscurs, aussi, et infiniment plus

puissants, de création humaine, qui l’agitent, gonflent son corps

mince et fragile d’un bouillonnement de vie formidable et sacrée.

Un dragon l’a regardée et lui a souri, d’un sourire de brute

obscène. Mais elle ne l’a pas vu. Ce n’est pas un homme qu’elle

voit et choisit; ce sont tous ces hommes auxquels elle voudrait se

livrer, rudoyée, écrasée, dans un seul embrassement. Je la trouve

belle, plus belle, belle d’une beauté presque divine, parce que je

viens de comprendre en elle une des lois de la vie, et que, pour la

première fois, le rôle de la femme m’apparaît dans sa douloureuse

et sublime ardeur de créatrice. Comme le mariage, qui soumet aux

polissonneries infécondes d’un seul homme l’admirable fécondité du

corps de la femme me semble une chose monstrueuse, un crime de

lèse-humanité! Et comme, en ce moment, j’éprouve de la pitié et du

respect pour les malheureuses créatures, honnies, méprisées, qui

s’en vont sur les bornes du chemin et dans les bouges interdits,

râler l’amour avec les passants!

Ils on défilé. La foule les suit. Nous rentrons. Marguerite est

silencieuse, un peu lasse, toujours grave. Moi, je retombe vite à

d’autres sensations. La conception que je me suis faite de l’amour,

dans une lueur de raison ou de folie, je ne sais, n’a pas duré. Je

suis revenu, rapidement, aux impressions de luxure. Cela est ainsi.

Tout ce que je pense parfois de généreux, il faut que je le ramène,

aussitôt, à un salissement, par une pente naturelle et détestée de

mon esprit.

Toute la journée, je suis resté fort dégoûté et très sombre. Je ne

me suis égayé un peu qu’au dîner. Le colonel n’a pas accepté

l’hospitalité de M. le maire; il a préféré descendre à l’hôtel et

manger avec ses officiers. Mon père est furieux. Il m’observe de

coin, et je suis sûr qu’il m’accuse de cette déconvenue. Lorsque la

mère Cébron apporte triomphalement une dinde rôtie, énorme, dorée,

luisante de graisse, mon père ne peut plus maîtriser sa colère.

--Remportez ça! crie-t-il.

--Mais, monsieur...

--Remportez ça, je vous dis!...

Je crois que si mon père avait cru de sa dignité de parler devant

moi, la cavalerie eût passé un mauvais quart d’heure.

Sébastien Roch · 第 28 / 36 题