Aujourd’hui, il est passé, par Pervenchères, un régiment de
dragons. C’est un événement considérable, dans un petit pays, que
le passage d’une troupe de soldats. On en parle huit jours à
l’avance, et chacun se promet des joies que je ne comprends guère,
qu’il m’est impossible de partager, mais qui n’en sont pas moins
fortes, au cœur grossier des multitudes. Est-ce curieux que le
peuple ne vibre qu’à ces deux sentiments: le sentiment religieux,
et le sentiment militaire, qui sont les plus grands ennemis de son
développement moral?... Notre maison est sens dessus dessous, et
mon père, en sa qualité de premier magistrat de la commune, fort
agité. On a préparé une chambre pour le colonel qu’il compte
recevoir et héberger; il a fallu changer les meubles de place,
nettoyer l’escalier, astiquer la salle à manger, ratisser les
allées du jardin. Depuis le matin, dès l’aube, mon père va de la
mairie, où il a dû répartir les billets de logement, contrôler les
sacs de pain, à la maison où il surveille le travail de la mère
Cébron. Il a sorti de l’armoire le beau service de table, et
commandé des provisions de bouche, extraordinairement fastueuses.
Moi, j’ai fait comme beaucoup de gens qui n’ont rien à faire, je
suis allé à l’entrée du bourg, sur la route de Bellême, attendre le
régiment. Il y a là beaucoup de monde. M. Champier pérore dans un
groupe et gesticule.
Il est venu en voisin, chaussé de pantoufles de tapisserie, et
coiffé de sa calotte de velours noir. Il expose:
--Moi, ça me réjouit toujours, les militaires... Quand j’entends le
tambour ou le clairon... vous me croirez, si vous voulez... eh
bien, ça me fait pleurer!... L’armée, ah! l’armée!... Il n’y a que
ça!... Et la Patrie, quelle belle chose!... M. Gambetta et les
révolutionnaires auront beau dire et beau faire, la Patrie sera
toujours la Patrie!... Elle restera une idée... une idée
française... éminemment française!
Les autres hochent la tête, approuvant. Ils discutent ensuite pour
savoir ce qui leur représente le mieux l’idée de la Patrie.
--Moi, c’est la cavalerie! professe M. Champier...
--Moi, c’est l’artillerie!... dit un autre... parce que, sans
l’artillerie, vous aurez beau avoir la cavalerie...
Un troisième s’exclame:
--Et l’infanterie!... l’infanterie, messieurs... Que diable, le
pioupiou, le pioupiou français!...
Pendant quelques minutes l’on n’entend plus que ce mot: _Français_,
qui vibre comme des coups de clairon sur la bouche molle et couarde
de ces affreux bourgeois. Je voudrais bien connaître, là-dessus,
l’opinion de mon père. Il doit en avoir plusieurs d’admirables.
Quel dommage qu’il ne soit pas là! Je laisse M. Champier pérorer
dans son groupe de patriotes, et je me dirige plus loin sur la
route où je ne rencontre que des figures réjouies par l’attente.
La matinée est charmante, très douce, d’une douceur printanière. Un
pâle soleil crève, par intermittence, les nuages blancs, soyeux,
qui couvrent le ciel. Les lointains ont des délicatesses infinies,
des puretés, des clartés sourdes de voiles virginaux, enflés de
jeunes brises. Sur le bois de pins qui ferme l’horizon, sur le bois
de pins d’un bleu paon noyé de nacres fluides, on dirait que
courent des lueurs à demi éteintes d’arc-en-ciel. Et les haies
barrent les champs de hachures pourprées, et les champs étendent
leurs nappes vertes, d’un vert poudré de rose, qui tantôt a des
consistances translucides de pierres précieuses, et tantôt des
vaporisations d’ondes.
La foule grossit, poussée là par un même instinct sauvage, car
c’est maintenant une foule. Elle me paraît absolument hideuse.
Jamais encore, il me semble, je n’ai si bien compris l’irréductible
stupidité de ce troupeau humain, l’impuissance de ces êtres
passifs à sentir les beautés naturelles. Pour les faire sortir de
leurs trous, pour amener sur leurs visages ces épais sourires de
brutes ataviques, il leur faut la promesse des spectacles barbares,
des plaisirs dégradants qui ne s’adressent qu’à ce qu’il y a de
plus bas, de plus esclave en eux.
Marguerite est là, elle aussi, conduite par sa bonne. Elle aussi,
comme tout le monde, elle manifeste une agitation insolite qui
m’offusque. A peine si elle remarque le bonjour que je lui adresse.
--L’avant-garde est déjà arrivée depuis longtemps, vous savez, me
dit-elle.
Et elle grimpe sur le talus, pour voir de plus loin la route. Elle
qui d’habitude me gêne plutôt par la persistance de ses œillades,
m’obsède de ses tendresses muettes; elle qui, toujours, cherche à
se rapprocher de moi, à se frôler à moi, elle ne me regarde plus du
tout. J’éprouve quelque dépit, plus que du dépit, de la jalousie.
Je lui parle, elle me répond par des mots brefs, ou ne me répond
même pas. Et, tout d’un coup, hissée sur la pointe de ses pieds,
battant des mains, elle s’écrie:
--Les voilà! les voilà!
En effet, là-bas, sur la route, quelque chose brille et miroite,
dans le soleil pâle de cette douce matinée. Cela s’allonge, cela
s’avance. Marguerite répète:
--Les voilà! les voilà!
Je ne l’ai jamais vue ainsi, impatiente, l’œil enflammé, toute
frissonnante de désirs, si ce n’est avec moi et pour moi. Et je
m’irrite contre elle, de n’être pour rien dans cette joie qu’elle
montre, dans cette passion qui émane d’elle, et d’où je suis
absent. J’en veux à Mme Lecautel de l’avoir laissée venir ici. Il
me semble que ce n’est pas sa place.
--Ah! les voilà! les voilà!
Ils défilent, droits sur les croupes harnachées des chevaux; ils
défilent, pesants, éclatants, splendides,
[Illustration]
dans un remuement d’armes, dans un entrechoquement d’éclairs. Le
sol tremble et gronde. Sous les casques qui étincellent, les
figures sont bronzées, les muscles puissants; les thorax bombent
comme des armures, et les crinières s’épandent sur les nuques
solides, en torsions noires, sinistres, rappelant le temps des
antiques barbaries. Je sens un frisson courir dans mes veines.
Un sentiment, plus fort que ma volonté, s’empare de moi, malgré
moi, qui n’est ni de l’orgueil, ni de l’admiration, ni un élan
quelconque vers l’idée de la patrie; c’est une sorte d’héroïsme
latent et vague, par lequel ce qu’il y a dans mon être, de bestial
et de sauvage, se réveille au bruit de ces armes; c’est le retour
instantané à la bête de combat, à l’homme des massacres d’où je
descends. Et je suis pareil à cette foule que je méprise. Son âme,
qui me fait horreur, est en moi, avec ses brutalités, son adoration
de la force et du meurtre. Ils défilent toujours. J’observe
Marguerite. Elle n’a pas bougé de son talus. Elle est grave, très
raide, le corps tendu, comme dans l’attente d’un spasme. Ses
narines aspirent l’odeur forte de ces mâles; et son regard, dévoilé
de pudeur, a quelque chose de cruel, de farouche, et de dompté qui
véritablement m’effraie. Elle aussi subit la domination de ces
épaules carrées, de ces poitrines robustes, de ces visages bruns,
de cette rudesse conquérante, de cette force qui flamboie dans le
soleil; mais elle la subit par le sexe. J’ai senti remuer en moi
tout à l’heure, des désirs obscurs et mal éteints de destruction;
elle, ce sont des désirs obscurs, aussi, et infiniment plus
puissants, de création humaine, qui l’agitent, gonflent son corps
mince et fragile d’un bouillonnement de vie formidable et sacrée.
Un dragon l’a regardée et lui a souri, d’un sourire de brute
obscène. Mais elle ne l’a pas vu. Ce n’est pas un homme qu’elle
voit et choisit; ce sont tous ces hommes auxquels elle voudrait se
livrer, rudoyée, écrasée, dans un seul embrassement. Je la trouve
belle, plus belle, belle d’une beauté presque divine, parce que je
viens de comprendre en elle une des lois de la vie, et que, pour la
première fois, le rôle de la femme m’apparaît dans sa douloureuse
et sublime ardeur de créatrice. Comme le mariage, qui soumet aux
polissonneries infécondes d’un seul homme l’admirable fécondité du
corps de la femme me semble une chose monstrueuse, un crime de
lèse-humanité! Et comme, en ce moment, j’éprouve de la pitié et du
respect pour les malheureuses créatures, honnies, méprisées, qui
s’en vont sur les bornes du chemin et dans les bouges interdits,
râler l’amour avec les passants!
Ils on défilé. La foule les suit. Nous rentrons. Marguerite est
silencieuse, un peu lasse, toujours grave. Moi, je retombe vite à
d’autres sensations. La conception que je me suis faite de l’amour,
dans une lueur de raison ou de folie, je ne sais, n’a pas duré. Je
suis revenu, rapidement, aux impressions de luxure. Cela est ainsi.
Tout ce que je pense parfois de généreux, il faut que je le ramène,
aussitôt, à un salissement, par une pente naturelle et détestée de
mon esprit.
Toute la journée, je suis resté fort dégoûté et très sombre. Je ne
me suis égayé un peu qu’au dîner. Le colonel n’a pas accepté
l’hospitalité de M. le maire; il a préféré descendre à l’hôtel et
manger avec ses officiers. Mon père est furieux. Il m’observe de
coin, et je suis sûr qu’il m’accuse de cette déconvenue. Lorsque la
mère Cébron apporte triomphalement une dinde rôtie, énorme, dorée,
luisante de graisse, mon père ne peut plus maîtriser sa colère.
--Remportez ça! crie-t-il.
--Mais, monsieur...
--Remportez ça, je vous dis!...
Je crois que si mon père avait cru de sa dignité de parler devant
moi, la cavalerie eût passé un mauvais quart d’heure.