Voilà cinq ans que j’ai quitté le collège. Depuis ce temps, il ne
se passe pas de nuits que je n’y rêve. Et ces rêves sont atrocement
pénibles. A peine s’ils ont, parfois, un côté fantastique, des
déformations de choses et de visages dont l’irréel atténuerait, il
me semble, ce que cette presque réalité a de persécuteur. Non,
c’est le collège qu’ordinairement je revois à peu près tel qu’il
est, avec ses classes, ses cours, ses figures haïes, tout ce que
j’y ai enduré et souffert. Le jour, le collège continue sur moi son
œuvre sourde, implacable de démoralisation; la nuit, jusque dans
mon sommeil, j’en revis les douleurs. Phénomène singulier, ce rêve
ne varie jamais en son obsession... C’est mon père qui entre dans
ma chambre. Sa physionomie est grimaçante et sévère. Il a sa
redingote de cérémonie et son chapeau de haute forme.
[Illustration]
--Allons, me dit-il, il est temps.
Nous partons. Nous traversons d’affreux pays noirs où des chiens
féroces poursuivent de petits paysans. Tout le long de la route,
sur les pierres des dolmens, des Jésuites immenses et longs sont
penchés qui ricanent, en secouant sur nous leurs soutanes déployées
et pareilles à des ailes membraneuses de chauve-souris.
Quelques-uns volent au-dessus des flaques d’eau, en tournant sans
cesse. Puis, brusquement, c’est le collège, son portail grinçant,
son étroite cour; au fond, la chapelle que domine la croix d’or, et
le parloir, à droite, gardé par d’horribles frères accroupis; et ce
sont les couloirs, la façade, les cours de récréation. Je me
retourne: mon père n’est plus là. Alors une clameur s’élève des
cours. Collégiens, professeurs, frères, tous accourent, menaçants,
furieux, brandissant des pelles, des fourches, des bâtons, me
jetant dans les jambes de gros livres latins et des pierres.
--C’est lui! C’est lui!
Le Père Recteur, le Père de Marel, le Père de Kern conduisent la
foule cruelle. Et la course commence, ardente, féroce, où tout ce
que j’ai connu d’abominable se représente à moi, en aspects
terrifiants, et pas sensiblement dénaturé. Je trébuche contre les
confessionnaux, me cogne à l’angle des chaires, roule sur des
marches d’autel, tombe sur des lits où je suis piétiné, assommé,
écartelé. Je me réveille alors, le corps tout en sueur, la poitrine
haletante, et je n’ose plus me rendormir.
Que n’ai-je point fait pour vaincre ces rêves qui me rendent
inoubliable ce que je voudrais tant oublier? Avant de me coucher,
je me suis fatigué le corps et l’esprit; j’ai marché dans la
campagne, comme un fou, ou bien, assis devant une table, j’ai
travaillé très tard à ces vaines pages. J’ai tenté d’évoquer
d’autres images, des images riantes, et ce que je puis encore avoir
de souvenirs heureux et gais; j’ai tenté d’évoquer des images
brûlantes, des luxures, de m’abstraire tout entier, en des
représentations obscènes, de l’intolérable hantise de ces rêves.
Tout cela est inutile. J’en suis arrivé maintenant à redouter le
sommeil, à l’éloigner de moi, autant que possible. J’aime encore
mieux supporter l’ennui des lentes heures nocturnes, pourtant si
lentes! si lentes!
La nuit dernière, mon rêve a été autre, et je le note ici, parce
que le symbolisme m’en a paru curieux. Nous étions dans la salle du
théâtre de Vannes: sur la scène, au milieu, il y avait une sorte de
baquet, rempli jusqu’aux bords de papillons frémissants, aux
couleurs vives et brillantes. C’étaient des âmes de petits enfants.
Le Père Recteur, les manches de sa soutane retroussées, les reins
serrés par un tablier de cuisine, plongeait les mains dans le
baquet, en retirait des poignées d’âmes charmantes qui palpitaient
et poussaient de menus cris plaintifs. Puis, il les déposait en un
mortier, les broyait, les pilait, en faisait une pâtée épaisse et
rouge qu’il étendait ensuite sur des tartines, et qu’il jetait à
des chiens, de gros chiens voraces, dressés sur leurs pattes,
autour de lui, et coiffés de barrettes.
Et que font-ils autre chose?