Cette lettre de Bolorec me poursuit et me trouble. Chose curieuse,
Bolorec est maintenant absent des préoccupations qui me viennent de
lui. Par une régression d’égoïsme, c’est moi seul que ces
préoccupations englobent et tourmentent. Suis-je vraiment lâche?
Moi aussi, j’ai voulu me dévouer aux autres, non pas à la façon
dont je soupçonne que Bolorec se dévoue; j’ai voulu me dévouer par
la pitié et par la raison. Et j’ai compris que c’était absurde et
vain. Ici je connais tout le monde, je pénètre chez tout le monde.
Si restreinte que soit cette petite ville, elle n’en contient pas
moins les éléments de l’organisme social. Je n’y ai jamais vu que
des choses désespérantes et qui m’ont écœuré. Au fond, ces gens se
détestent et se méprisent. Les bourgeois détestent les ouvriers,
les ouvriers détestent les vagabonds; les vagabonds cherchent plus
vagabonds qu’eux pour avoir aussi quelqu’un à détester, à mépriser.
Chacun s’acharne à rendre plus irréparable l’exclusivisme homicide
des classes, plus étroit l’étroit espace de bagne où ils meuvent
leurs chaînes éternelles. Le jour où, si ignorant que je sois, et
guidé par ma seule sensitivité, j’ai voulu montrer aux malheureux
l’injustice de leurs misères et leurs droits imprescriptibles à la
révolte; le jour où j’ai tenté de diriger leur haine, non plus en
bas, mais en haut; alors ils se sont méfiés, et m’ont tourné le
dos, me prenant pour un être dangereux ou pour un fou. Il y a là
une force d’inertie, fortifiée par des siècles et des siècles
d’atavisme religieux et autoritaire, impossible à vaincre. L’homme
n’aurait qu’à étendre les bras pour que ses chaînes sautent; il
n’aurait qu’à écarter les genoux pour rompre son boulet; et ce
geste libérateur, il ne le fera pas. Il est amolli, émasculé par le
mensonge des grands sentiments; il est retenu, dans son abjection
morale et dans sa soumission d’esclave, par le mensonge de la
charité. Oh! la charité que j’ai tant aimée, la charité qui me
semblait plus qu’une vertu humaine, la directe et rayonnante
émanation de l’immense amour de Dieu, la charité, voilà le secret
de l’avilissement des hommes! Par elle, le gouvernant et le prêtre
perpétuent la misère au lieu de la soulager, démoralisent le cœur
du misérable au lieu de l’élever. Les imbéciles, ils se croient
liés à leurs souffrances par ce bienfait menteur, qui de tous les
crimes sociaux est le plus grand et le plus monstrueux, le plus
indéracinable aussi. Je leur ai dit: «N’acceptez pas l’aumône,
repoussez la charité, et prenez, prenez, car tout vous appartient».
Mais ils ne m’ont pas compris. Faut-il l’avouer? Ils ne
m’intéressent pas autant que je voudrais, parfois, me le persuader.
Souvent leur grossièreté me choque et me répugne; et j’ai, au
spectacle de certaines misères, d’invincibles dégoûts. Peut-être
n’est-ce qu’une curiosité artiste, et par conséquent féroce qui m’a
porté vers eux? J’ai joui, bien des fois, des accents terribles,
des déformations admirables, de la patine splendide que la douleur
et la faim mettent sur les visages des pauvres gens. Du reste, je
ne me sens plus porté vers l’action, et je n’envisage pas la
perspective de mourir pour une idée, sur une barricade ou sur un
échafaud, non par peur de mourir, mais par un sentiment bien
autrement amer, qui s’empare, de plus en plus, chaque jour de mon
esprit: le sentiment de l’inutile. En tout cas, ces idées demeurent
chez moi, à l’état spéculatif et intermittent. Elles me hantent,
lorsque je suis enfermé dans ma chambre, désœuvré, ou par les temps
moroses et les ciels pluvieux, et surtout pendant les repas, à
cause de la présence de mon père, qui est la négation complète de
ce que je sens, de ce que je rêve, de ce que je crois aimer.
Dehors, sous le soleil, elles s’évaporent comme ces brumes pesantes
qui flottent au-dessus des marais. La nature me reprend tout entier
et me parle un autre langage, le langage du mystère qui est en
elle, de l’amour qui est en moi. Et je l’écoute délicieusement, ce
langage supra-humain, supra-terrestre, et, en l’écoutant, je
retrouve les extases anciennes, les virginales, les confuses, les
sublimes sensations du petit enfant que j’étais, jadis.
Ce sont des moments de félicité suprême, où mon âme, s’arrachant à
l’odieuse carcasse de mon corps, s’élance dans l’impalpable, dans
l’invisible, dans l’irrévélé, avec toutes les brises qui chantent,
avec toutes les formes qui errent dans l’incorruptible étendue du
ciel. Oh! mes projets, mes enthousiasmes! Oh! les illuminations de
mon cerveau réjoui par la lumière! Les rafraîchissements de ma
volonté retrempée dans les ondes de ce rêve lustral! Je redeviens
la proie charmée des chimères. Je veux embrasser tout cela que je
vois; conquérir tout cela que j’entends. Je serai un poète, un
peintre, un musicien, un savant. Qu’importent les obstacles? Je les
briserai. Qu’importe ma solitude intellectuelle? Je la peuplerai de
tous les Esprits qui sont dans la voix du vent, dans les ombres de
la rivière, dans les profondeurs des bois, dans l’haleine des
fleurs, dans la magie des lointains. Hélas, ces crises durent peu.
Je n’ai de la persévérance en rien de ce qui est beau et bon. Et,
lorsque je reviens, mes bras sont davantage lassés d’avoir voulu
étreindre l’impalpable, mon âme est dégoûtée davantage d’avoir
entrevu l’inaccessible entrée des Joies pures, et des bonheurs sans
remords. Je retombe de plus haut, et plus douloureusement, aux
obscures hontes de mon inguérissable solitude.
La lettre de Bolorec est là, ouverte sur ma table. Je la relis
encore. Pauvre Bolorec!... Je l’envie, peut être... Lui, du moins,
a une passion qui emplit sa vie. Il attend la «grande chose» qui ne
viendra jamais, sans doute; mais il attend, tandis que moi je
n’attends rien, rien, rien!