8 janvier.

J’ai reçu, ce matin, une lettre de Bolorec.

Cette lettre est longue, d’une calligraphie heurtée, d’une

orthographe bizarre, incohérente et folle, en bien des endroits. Je

ne la comprends pas toute, et ce que je ne comprends pas, je le

devine. Mais elle m’a fait sursauter le cœur de joie. Bolorec,

c’est-à-dire ce qu’il y a de meilleur dans mes souvenirs de

collège! ce qui, seulement, a survécu à mes désenchantements! Je le

revois, lorsqu’il vint, pour la promenade, prendre place, entre

Kerral et moi! Comme il m’avait été antipathique, d’une antipathie

amusée par sa laideur drôle! Et puis, je l’ai aimé! Malgré

l’absence, malgré le silence, j’ai toujours, pour ce très étrange

et peu communicatif ami des heures lourdes, une tendresse infinie,

que je subis, sans trop me l’expliquer. Je crois précisément que

cette tendresse s’augmente encore de l’énigme indéchiffrée qui est

en lui, et qu’elle se fortifie de la crainte véritable qu’il

m’inspire. Car, qu’est-il, Bolorec? En vérité, je n’en sais rien.

Combien de fois me suis-je posé cette question? Combien de fois,

aussi, lui ai-je écrit sans qu’il me répondît jamais? Je

m’imaginais qu’il m’avait oublié, et cela me faisait de la peine.

Enfin, voici donc une lettre de lui! Cette lettre, je l’ai lue,

relue vingt fois, peut-être. Bolorec est à Paris. Comment y est-il

venu? Qu’a-t-il fait depuis notre séparation? Il ne me le dit pas.

Bolorec me parle comme si je l’avais quitté la veille, et que je

fusse au courant de sa vie, de sa pensée, de ses projets. Et ce

sont à chaque ligne des réticences inintelligibles pour moi, des

allusions cachottières à des affaires, à des événements que

j’ignore. Ce que j’ai pu démêler d’un peu clair, dans cette lettre,

c’est que Bolorec est à Paris, chez un sculpteur, «un pays à lui».

D’après ce qu’il me raconte, il ne sculpte guère, ni le sculpteur

non plus. Je crois même qu’ils ne sculptent pas du tout. Dans la

journée, ils voient des «chefs» qui se réunissent à l’atelier, et

préparent la «grande chose». Le soir, ils vont dans des clubs, où

le sculpteur parle «de la grande chose». Qu’est-ce que c’est que

«la grande chose»? Bolorec ne l’explique point, et se montre

enchanté. «Ça marche; ça marche très bien». Quand le moment sera

venu, il m’avertira. Enfin, et c’est là où je m’embrouille tout à

fait, on l’avait désigné pour accomplir _une grande chose_, qui

n’est pas «la grande chose», et qui devait faire avancer beaucoup

«la grande chose». Ça ne s’est pas arrangé, et c’est remis à plus

tard.

Un détail me frappe, dans sa lettre: presque à chaque ligne j’y

trouve le mot _Justice_. Et ce mot est mieux écrit que les autres,

avec des lettres droites, fermes et qui font, au milieu du

gribouillage qui les entoure, un effet terrible. Et puis, çà et là,

il y a des notes d’une singulière mélancolie. Bolorec n’aime pas

Paris. Il regrette sa lande. Mais il faut qu’il reste. Lorsque la

«grande chose» sera venue, alors il s’en retournera là-bas, et sera

très heureux. Quelquefois, il va sur les fortifications, s’assied

dans l’herbe, et rêve au pays. Une matinée, il a vu passer une

petite bonne avec un soldat, une fille de chez lui, et il espère

qu’elle repassera encore, seule, parce qu’il lui parlera. Elle

s’appelle Mathurine Gossec. Malheureusement, elle n’est plus

repassée. Quelquefois aussi, le dimanche, dans l’atelier, le

sculpteur joue du biniou, et Bolorec chante des rondes bretonnes.

Pauvre Bolorec! Vainement, je cherche dans sa lettre un mot

d’amitié pour moi, le désir exprimé de connaître un peu de ma vie.

Il n’y a rien de pareil. Cet oubli m’attriste. Mais n’en a-t-il pas

été toujours ainsi? Et m’en a-t-il moins aimé? Je n’en sais rien.

Longtemps, à travers le fouillis de ces mots, où je retrouve les

grimaces de ses lèvres, j’ai évoqué sa physionomie burlesque et

chère, parfois si mystérieuse, et qui ne cessa de m’inquiéter. Elle

m’apparaît plus inquiétante encore aujourd’hui et grandie par le

vague d’un pressentiment douloureux et tragique. A force de

regarder ces incompréhensibles pages, où les lettres se pressent,

se bousculent, montent, s’entassent l’une contre l’autre, tordues,

hérissées de pointes, parmi lesquelles ce mot: _Justice!_ éclate et

claque comme un drapeau, il me semble que je vois Bolorec sur une

barricade, dans de la fumée, debout, farouche, noir de poudre, les

mains sanglantes. Et voilà qu’à la joie si ardemment désirée de

tenir quelque chose de Bolorec succède une inexprimable tristesse.

J’éprouve, en ce moment, un double et pénible sentiment: un

sentiment de crainte pour l’avenir de mon ami; un sentiment de

honte de mon inutilité et de ma lâcheté... Mais, m’a-t-il

réellement aimé?

Sébastien Roch · 第 25 / 36 题