4 janvier.

La neige est tombée, toute la nuit, et couvre la terre. Une paresse

m’a retenu au lit assez tard. Je ne voulais pas me lever. Il y a

des moments où il me semble que je dormirais des jours, des

semaines, des mois, des années. Je me suis levé, cependant, et, ne

sachant que faire, j’ai rôdé dans la maison. Mon père est à la

mairie. La mère Cébron balaye la salle à manger. Mes yeux, par

hasard, se posent sur la photographie de ma mère. Elle a retrouvé,

dans notre nouvelle demeure, sa place, sur la cheminée, entre les

vases bleus. De plus en plus elle s’efface, et le fond est tout

jaune. On ne distingue plus les balustres, les étangs, les

montagnes. De l’image même de ma mère, je ne vois que la robe, le

mouchoir de dentelles, et les longs repentirs encadrant un visage

sans traits et sans ombres. Le reste a presque disparu. Je prends

la photographie, et, durant quelques secondes, je la considère sans

émotion. Pourtant, brusquement, je demande à la mère Cébron:

--Est-ce que mon père n’a rien gardé d’elle?

--Si!... si!... Il y a au grenier une caisse qui est pleine

d’effets de madame.

--Je voudrais les voir... Venez avec moi, mère Cébron.

Nous trouvons la caisse, enfouie sous un tas de haricots, aux

cosses sèches, la provision d’hiver... Quatre robes de laine, trois

bonnets, un chapeau, quelques chemises... Et c’est tout!... Cela

est mangé aux vers, décoloré, pourri. Une âcre odeur de moisi

s’exhale de ces minces étoffes en lambeaux, de ces lingeries

avariées. En vain, je cherche une forme, une habitude, quelque

chose de vivant encore de celle qui fut ma mère, et dont le cœur

battit sous ces débris de drap et de toile. Ce ne sont plus que des

chiffons qui s’effilochent, se désagrègent, se crèvent, et me

restent aux doigts. Alors, j’interroge la mère Cébron.

--Elle était bonne, n’est-ce pas?

--Bonne!... bien sûr qu’elle était bonne!

La vieille a dit cela d’un ton qui ne me satisfait pas. J’insiste:

--Elle n’a pas dû être toujours heureuse, avec mon père?

--Ah! bien sûr que si qu’elle a été heureuse avec monsieur... Elle

en faisait tout ce qu’elle voulait, la chère dame!... Elle le

menait quasiment par le bout du nez... Ah! le pauvre monsieur... Je

vous assure qu’il ne _pipait_ pas avec madame... et puis!...

La mère Cébron s’est arrêtée de parler. Elle n’a plus voulu rien

dire. Cela m’intrigue. Cet «et puis!» me paraît plein de choses

mystérieuses qui font que, tout d’un coup, je m’intéresse

passionnément à ma mère. Mon imagination part, à la suite de cet

«et puis!», dans les hypothèses sans fin. Une idée me prend,

atroce, sacrilège et charmante. «Ma mère a peut-être aimé

quelqu’un? Et ce quelqu’un l’a peut-être aimée?» Et, à mesure que

cette idée s’enfonce en moi, j’aime ma mère, je l’aime d’un amour

immense, d’un amour encore inconnu, qui me gonfle l’âme. Je ne puis

demander aucune explication directe à la mère Cébron; et je prends

des détours pour l’interroger.

--Est-ce qu’il venait beaucoup de monde, à la maison, autrefois?

--Il en venait!... il en venait, comme ci comme ça!

--Mais, est-ce qu’il ne venait pas quelqu’un, plus

particulièrement?

--Hé! non! il ne venait personne, plus particulièrement.

Mais la vieille Cébron ment. Il venait quelqu’un, et ce quelqu’un

aimait ma mère et ma mère l’aimait. Alors, je prends dans la caisse

les pauvres loques pourries et je les embrasse, presque

furieusement, d’un long, d’un horrible, d’un incestueux baiser.

Sébastien Roch · 第 24 / 36 题