La neige est tombée, toute la nuit, et couvre la terre. Une paresse
m’a retenu au lit assez tard. Je ne voulais pas me lever. Il y a
des moments où il me semble que je dormirais des jours, des
semaines, des mois, des années. Je me suis levé, cependant, et, ne
sachant que faire, j’ai rôdé dans la maison. Mon père est à la
mairie. La mère Cébron balaye la salle à manger. Mes yeux, par
hasard, se posent sur la photographie de ma mère. Elle a retrouvé,
dans notre nouvelle demeure, sa place, sur la cheminée, entre les
vases bleus. De plus en plus elle s’efface, et le fond est tout
jaune. On ne distingue plus les balustres, les étangs, les
montagnes. De l’image même de ma mère, je ne vois que la robe, le
mouchoir de dentelles, et les longs repentirs encadrant un visage
sans traits et sans ombres. Le reste a presque disparu. Je prends
la photographie, et, durant quelques secondes, je la considère sans
émotion. Pourtant, brusquement, je demande à la mère Cébron:
--Est-ce que mon père n’a rien gardé d’elle?
--Si!... si!... Il y a au grenier une caisse qui est pleine
d’effets de madame.
--Je voudrais les voir... Venez avec moi, mère Cébron.
Nous trouvons la caisse, enfouie sous un tas de haricots, aux
cosses sèches, la provision d’hiver... Quatre robes de laine, trois
bonnets, un chapeau, quelques chemises... Et c’est tout!... Cela
est mangé aux vers, décoloré, pourri. Une âcre odeur de moisi
s’exhale de ces minces étoffes en lambeaux, de ces lingeries
avariées. En vain, je cherche une forme, une habitude, quelque
chose de vivant encore de celle qui fut ma mère, et dont le cœur
battit sous ces débris de drap et de toile. Ce ne sont plus que des
chiffons qui s’effilochent, se désagrègent, se crèvent, et me
restent aux doigts. Alors, j’interroge la mère Cébron.
--Elle était bonne, n’est-ce pas?
--Bonne!... bien sûr qu’elle était bonne!
La vieille a dit cela d’un ton qui ne me satisfait pas. J’insiste:
--Elle n’a pas dû être toujours heureuse, avec mon père?
--Ah! bien sûr que si qu’elle a été heureuse avec monsieur... Elle
en faisait tout ce qu’elle voulait, la chère dame!... Elle le
menait quasiment par le bout du nez... Ah! le pauvre monsieur... Je
vous assure qu’il ne _pipait_ pas avec madame... et puis!...
La mère Cébron s’est arrêtée de parler. Elle n’a plus voulu rien
dire. Cela m’intrigue. Cet «et puis!» me paraît plein de choses
mystérieuses qui font que, tout d’un coup, je m’intéresse
passionnément à ma mère. Mon imagination part, à la suite de cet
«et puis!», dans les hypothèses sans fin. Une idée me prend,
atroce, sacrilège et charmante. «Ma mère a peut-être aimé
quelqu’un? Et ce quelqu’un l’a peut-être aimée?» Et, à mesure que
cette idée s’enfonce en moi, j’aime ma mère, je l’aime d’un amour
immense, d’un amour encore inconnu, qui me gonfle l’âme. Je ne puis
demander aucune explication directe à la mère Cébron; et je prends
des détours pour l’interroger.
--Est-ce qu’il venait beaucoup de monde, à la maison, autrefois?
--Il en venait!... il en venait, comme ci comme ça!
--Mais, est-ce qu’il ne venait pas quelqu’un, plus
particulièrement?
--Hé! non! il ne venait personne, plus particulièrement.
Mais la vieille Cébron ment. Il venait quelqu’un, et ce quelqu’un
aimait ma mère et ma mère l’aimait. Alors, je prends dans la caisse
les pauvres loques pourries et je les embrasse, presque
furieusement, d’un long, d’un horrible, d’un incestueux baiser.