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de moi, attitude qui se continua, qui se continue toujours, et qui
fait que, vivant sous le même toit, nous voyant tous les jours,
nous sommes aussi complètement étrangers l’un à autre que si nous
ne nous étions jamais connus. Et la raison, la voici. J’étais pour
mon père une vanité, la promesse d’une élévation sociale, le résumé
impersonnel de ses rêves incohérents et de ses ambitions bizarres.
Je n’existais pas par moi-même; c’est lui qui existait ou plutôt
réexistait par moi. Il ne m’aimait pas; il s’aimait en moi. Si
étrange que cela paraisse, je suis sûr qu’en m’envoyant au collège,
mon père, de bonne foi, s’imagina y aller lui-même; il s’imagina
que c’était lui qui recueillerait le bénéfice d’une éducation qui,
dans sa pensée, devait mener aux plus hautes fonctions. Du jour où
rien de ce qu’il avait rêvé pour lui, et non pour moi, ne put se
réaliser, je redevins ce que j’étais réellement, c’est-à-dire rien.
Je n’existai plus du tout. Aujourd’hui, il a pris l’habitude de me
voir à des heures à peu près fixes, et il pense que c’est là une
chose toute naturelle. Mais je ne suis rien dans sa vie, rien de
plus que la borne kilométrique qui est en face de notre maison,
rien de plus que le coq dédoré du clocher de l’église, rien de plus
que le moindre des objets inanimés dont il a l’accoutumance
journalière. Évidemment, je tiens moins de place dans ses
préoccupations que le cerisier du jardin qui lui donne, chaque
année, de rouges et savoureuses cerises. L’avouerai-je? je ne
souffre nullement de cette situation au moins étrange et j’en suis
venu à la trouver parfaite et commode, à ne pas la souhaiter autre.
Cela m’évite de parler, de jouer avec lui la comédie des sentiments
filiaux qui ne sont pas dans mon cœur. Quelquefois, à table, en
regardant ce pauvre crâne étroit, ce front lisse, où ne s’accuse
aucun modelé, et ces yeux vides, vides de pensée et vides d’amour,
je songe mélancoliquement: «Et que pourrions-nous nous dire? Mieux
vaut que cela soit ainsi». Pourtant, je ne puis me défendre d’un
peu de pitié pour lui. Il a été malade, et je me suis ému.
J’ai longtemps sommeillé, d’un sommeil abrutissant et turpide. Mon
vice, d’abord déchaîné par saccades, s’est ensuite régularisé,
comme une fonction normale de mon corps. Puis, j’ai lu, j’ai lu
beaucoup, sans ordre, sans choix, sans méthode, j’ai lu toute sorte
de livres, principalement des romans et des vers. Mais ces livres
que je me procurais, çà et là, au hasard des emprunts, n’ont pas
tardé à ne plus me suffire. Ils renfermaient un vague qui ne me
satisfaisait point, et, souvent, un mensonge sentimental et
dépravant qui m’irritait. Certes, j’étais, je le suis toujours,
sensible à la beauté de la forme, mais, sous la forme, si belle
qu’elle fût, je cherchais l’idée substantielle, l’explication de
mes inquiétudes, de mes ignorances, de mes révoltes en germe. Je
cherchais la _raison_ évidente de la vie, et le pourquoi de la
nature. Il me fut impossible d’avoir aucun de ces livres qui
doivent exister, cependant; il me fut également impossible de
rencontrer un être, un seul être, en qui je pusse confier ces
désirs impérieux de m’instruire et de me connaître. Cette absence
d’un compagnon intellectuel est certainement ce qui m’a été le plus
pénible et ce qui m’a le plus manqué. D’autant que, chaque jour,
j’apprends à mesurer l’étendue de mon ignorance, par la
multiplicité, chaque jour accrue, des mystères qui m’entourent.
J’ai beau contempler les bourgeons qui se gonflent à la pointe des
branches, suivre des journées entières le travail des fourmis et
des abeilles, qui me dira comment les bourgeons éclatent en
feuilles et se transforment en fruits, à quelle loi d’universelle
harmonie obéissent les abeilles et les fourmis, ces artistes
sublimes? En réalité, je ne suis guère plus avancé que je l’étais
au collège, et mes tourments intérieurs s’accroissent.
Insensiblement, presque inconsciemment, un travail sourd, continu,
désordonné, s’est fait dans mon esprit, qui m’a amené à réfléchir
sur beaucoup de choses, d’ordres différents, sans résultats bien
appréciables; une révolte en est née contre tout ce que j’ai
appris, et ce que je vois, qui lutte avec les préjugés de mon
éducation. Révolte vaine, hélas! et stérile. Il arrive souvent que
les préjugés sont les plus forts et prévalent sur des idées que je
sens généreuses, que je sais justes. Je ne puis, si confuse qu’elle
soit encore, me faire une conception morale de l’univers,
affranchie de toutes les hypocrisies, de toutes les barbaries
religieuse, politique, légale et sociale, sans être aussitôt repris
par ces mêmes terreurs religieuses et sociales, inculquées au
collège. Si peu de temps que j’y aie passé, si peu souple que je me
sois montré, à l’égard de cet enseignement déprimant et servile,
par un instinct de justice et de pitié, inné en moi, ces terreurs
et cet asservissement m’ont imprégné le cerveau, empoisonné l’âme.
Ils m’ont rendu lâche, devant l’Idée. Je ne puis même imaginer une
forme d’art libre, en dehors de la convention classique, sans me
demander en même temps: «N’est-ce pas un péché?» Enfin, j’ai
l’horreur du prêtre, je sens le mensonge de la morale qu’il prêche,
le mensonge de ses consolations, le mensonge du Dieu implacable et
fou qu’il sert; je sens que le prêtre n’est là, dans la société,
que pour maintenir l’homme dans sa crasse intellectuelle, que pour
faire des multitudes servilisées, un troupeau de brutes imbéciles
et couardes; eh bien, l’empreinte qu’il a laissée sur mon esprit
est tellement ineffaçable que, bien des fois, je me suis dit: «Si
j’étais mourant, que ferais-je?» Et, malgré ma raison qui
protestait, je me suis répondu: «J’appellerais un prêtre!»
Ce matin, je suis allé voir Joseph Larroque, un de mes anciens
petits compagnons de l’école. Il se meurt de la poitrine. Déjà,
l’année dernière, le terrible mal a emporté sa sœur, plus âgée que
lui. Ses parents sont des ouvriers pauvres, paresseux, dévots et
qui vivent des dessertes de l’église. Le père Larroque est frère
de Charité, et il ambitionne la place de sacristain. Le curé
s’intéresse à lui. Sur ses prières, il a fait entrer Joseph au
petit séminaire, puis au grand, où le pauvre garçon n’a pu rester,
à cause de sa maladie. Il est revenu au pays, et s’est alité. Je
vais lui tenir compagnie quelquefois. Il est couché dans une petite
pièce, sombre, malpropre et qui sent mauvais. Il n’a pas conscience
de son état et parle toujours de retourner, bientôt, au séminaire.
Ses parents se désolent, parce qu’ils se berçaient d’espoirs
charmants. Ils avaient arrangé leur vieillesse... le presbytère du
fils, une jolie maison avec un grand jardin... la mère aurait tenu
la maison, le père aurait tenu le jardin... Et voilà que tout cela
leur échappe! Quoiqu’il fasse très froid, la chambre est sans
feu... Maintenant que leur fils est condamné, la mère vend le bois
qu’on lui envoie, et le père se grise, le soir, avec les bouteilles
de vin de quinquina que le bureau de bienfaisance fait remettre au
malade. Aujourd’hui, Joseph est triste, découragé.
--Ça ne va pas!... ça ne va pas! gémit-il... ça me ronge, là, dans
le poumon!...
Ses yeux sont brûlés de fièvre; son visage est décharné,
affreusement livide; sa poitrine siffle, brisée par la toux. Dans
la pièce voisine, la mère rôde et soupire:
--Mais, lui dis-je, ce n’est rien... Tu vas mieux, au contraire.
--Non! non! répète Joseph... Je suis bien malade, va!... Je suis
perdu!... Hier j’ai entendu la mère qui disait que j’étais
perdu!...
Je le réconforte de mon mieux. Et le vicaire, à ce moment, entre.
C’est un gros garçon aux emmanchements solides, plein d’une santé
canaille et bruyante.
--Ah! Ça ne va pas!... Ça ne va pas!... murmure Joseph au vicaire.
Et celui-ci, dans un gros rire:
--Farceur!... C’est pour qu’on te plaigne... pour qu’on t’apporte
des gâteaux!
--Non! non!... Je vous assure!...
--Laisse-moi donc tranquille!... Dans huit jours, tu seras
debout... Et sais-tu ce que nous ferons?... Eh bien! nous irons
manger un lapin, chez le curé de Coulonges... Ah!... ah!...
La figure du pauvre diable s’illumine soudain... Il ne pense plus à
son mal... Et, d’une voix mourante:
--Un lapin... Oui, nous mangerons un lapin...
--Et nous boirons du Pomard... de son vieux Pomard!...
--Oui, oui... de son vieux Pomard!...
Il est redevenu gai et plein d’espoir. Tous les deux, Joseph
toussant, le vicaire riant, se sont mis ensuite à parler des
grosses farces du séminaire.
Je suis parti le cœur serré. Ainsi, voilà un jeune homme qui va
mourir. Ce n’est pas tout à fait une brute, ni tout à fait un
ignorant, puisqu’il a lu des livres, appris des choses, suivi des
classes. Il a dû ressentir des émotions, se créer des rêves. Si
pauvre, si grossier, si incomplet qu’il soit, il doit avoir un
idéal quelconque. Il va mourir, et il se désespère de mourir. Et la
seule promesse de manger un lapin lui redonne l’espoir de vivre.
Quelle tristesse! Et ce qui est plus triste encore, c’est que cela
devait être ainsi; c’est que le vivant ne pouvait pas offrir, le
mourant ne pouvait pas recevoir une espérance plus efficace et plus
adéquate à leurs communes aspirations. Cela m’a troublé, pour toute
la journée.
Je suis rentré par les rues silencieuses et froides. Le ciel est
couvert comme d’une épaisse nappe de plomb. Quelques flocons de
neige, obliquement chassés par un
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vent aigre, volent dans l’air. Les maisons sont fermées; à peine si
j’aperçois, derrière les fenêtres dépolies par le froid, quelques
figures abêties et somnolentes. Et une sorte de pitié irritée me
vient contre cette humanité, tapie là, dans ses bauges, et soumise
par la morale religieuse et la loi civile à l’éternel croupissement
de la bête. Y a-t-il quelque part une jeunesse ardente et
réfléchie, une jeunesse qui pense, qui travaille, qui
s’affranchisse et nous affranchisse de la lourde, de la criminelle,
de l’homicide main du prêtre, si fatale au cerveau humain? Une
jeunesse qui, en face de la morale établie par le prêtre et des
lois appliquées par le gendarme, ce complément du prêtre, dise
résolument: «Je serai immorale, et je serai révoltée». Je voudrais
le savoir.