[Illustration]
les heures interminables à rêver, à se désoler, à regarder les nuages
fuir au-dessus des toits. Trop inquiet, trop préoccupé pour s’astreindre
à une besogne calme, il ne lisait aucun des livres qu’on lui avait
apportés et ne cherchait pas à se distraire par un travail quelconque.
Au moment des récréations, il s’accoudait à l’appui de la fenêtre
ouverte, et il écoutait le bruit lointain des cours, ce bourdonnement
familier et confus qui, seul, lui révélait qu’il y eût, là, près de lui,
de la vie, du mouvement. Et son esprit retournait là-bas. A travers les
murs, il revoyait les cours égayées de mille jeux, les figures animées,
les gestes souples de ses camarades, les Pères sous les ormes, les
batailles, les rires. Et c’était Le Toulic, appuyé contre la barrière,
avec son teint de phtisique, et son dos voûté, le front déjà ridé comme
un vieillard, apprenant ses leçons, têtu opiniâtre, luttant de toute sa
volonté contre la lenteur de son intelligence et les rébellions
obstinées de sa mémoire. Et c’était Guy de Kerdaniel, entouré de sa
bande, insolent, persécuteur; et c’était Kerral, sautillant, en quête
d’un malheureux à consoler. Et c’était encore, la place vide
aujourd’hui, leur place à Bolorec et à lui, sur les marches des arcades,
où les moineaux s’inquiétaient de ne plus les voir et de ne plus écouter
leurs chansons, toutes choses, tous visages qui allaient s’effacer,
disparaître pour toujours. Que pensaient-ils de lui? que se disaient-ils
entre eux, de cette brusque, imprévue séparation? Rien sans doute. Un
enfant arrive: on lui jette des pierres, on le couvre d’insultes. Un
enfant s’en va et c’est fini. A un autre! Ce qui l’étonnait, c’est que
le Père de Kern ne fût point venu le visiter. Il lui semblait qu’il
l’aurait dû, au moins qu’il aurait dû s’enquérir de sa détresse, lui
prouver que tous les sentiments de pitié n’étaient pas morts en son
cœur.
--Le Père de Kern ne vous a pas parle de moi? demandait-il au frère,
chaque fois que celui-ci entrait en sa chambre.
--Et comment voulez-vous que le Révérend Père me parle de vous?... Je ne
suis rien, moi. Un lion, monsieur Sébastien Roch, ne parle pas à un ver
de terre.
Cela lui causait une véritable affliction, à laquelle se mêlait du
dépit, le dépit de n’être rien dans la vie de cet homme, pas même un
remords.
Livré à soi-même, la plupart du temps assis ou couché sur son lit, le
corps inactif, il se défendait mal aussi contre les tentations qui
revenaient plus nombreuses, plus précises chaque jour, contre la folie
déchaînée des images impures qui l’assaillaient, enflammant son cerveau,
fouettant sa chair, le poussant à de honteuses rechutes, immédiatement
suivies de dégoûts, de prostrations où son âme sombrait comme dans la
mort. Il dormait ensuite d’un sommeil agité, douloureux, coupé de
cauchemars, de suffocations; et ses réveils étaient affreux, comme s’il
sortait de la lourde, de l’épouvantable nuit d’un suicide.
Le quatrième jour, au matin, il dit au frère qui le ramenait de la
messe:
--Savez-vous si mon père est arrivé?
--Et que voulez-vous que je le sache, monsieur Sébastien Roch?
C’est vrai. La réponse était prévue. Cependant, il s’irrita. Il en avait
assez de cette incertitude, de cette solitude, de cette terreur de
toutes les minutes, d’entendre la porte s’ouvrir et de voir soudain
apparaître son père, furieux, menaçant. Il voulait sentir quelqu’un, là,
près de lui, parler à quelqu’un. Il pensa au Père de Marel, le moins
sévère, le plus souriant de tous les Pères, et d’un ton bref, il
commanda:
--Je veux parler au Père de Marel... Allez prévenir le Père de Marel que
je veux lui parler, tout de suite!
--Mais ça ne se fait pas comme ça, monsieur Sébastien Roch!... Lui
parler! Tout de suite? Oh! grand saint Ignace!... D’abord il faut que
vous adressiez, par mon entremise, une demande motivée au Très Révérend
Père Recteur... Le Très Révérend Père Recteur, dans sa sagesse, statuera
sur l’opportunité de votre demande, et...
Mais Sébastien l’interrompit, colère, trépignant le plancher.
--Je veux!... Je veux!... Je veux!...
Le frère ne se démonta pas, prépara lentement une feuille de papier, et,
très humble, très formaliste, il dicta à l’enfant une demande qu’il alla
immédiatement porter au Père Recteur. Une heure après, le Père de Marel
entrait chez Sébastien.
--Ah! malheureux enfant! soupira-t-il... Malheureux enfant!
Sa figure était triste, et non sévère. Et sous le masque de tristesse,
elle conservait une bienveillance extrême. Il répéta:
--Ah! malheureux enfant!
Puis il se tut, et s’assit en poussant un gémissement.
Sébastien ne savait plus que dire. Il avait voulu voir le Père, il avait
voulu se décharger en lui de tout ce que son cœur avait de trop pesant,
et il ne trouvait plus un mot. La bouche glacée, stupide, il baissait la
tête. Le Père gémit encore, en chassant quelques grains de poussière sur
la table: «Est-il possible?» et se tut de nouveau.
Après un silence embarrassant, il interrogea:
--C’est ce Bolorec, n’est-ce pas?
Comme Sébastien ne répondait point:
--C’est ce Bolorec, réitéra-t-il, ce Bolorec qui vous a entraîné, qui
vous a perverti?... Parbleu! c’est bien évident.
Sur une dénégation de l’enfant, il ajouta vivement:
--Ne le défendez pas! Ce Bolorec est un monstre!
Alors, à l’idée de défendre Bolorec, Sébastien retrouva un peu de
courage. Il bredouilla:
--Je vous jure, mon Père, je vous jure devant Dieu, que ce n’est pas
Bolorec... Bolorec était bon avec moi!... Nous n’avons rien fait,
jamais!... Je vous le jure!
--Pourquoi mentir? reprocha le Père d’une voix attristée.
--Mais je ne mens pas, puisque je vous le jure!... puisque je vous dis
la vérité.
--Ta, ta, ta... Vous ne pouvez pas nier qu’on vous ait vus, qu’on vous
ait surpris ensemble!... Enfin, voyons, mon enfant, on vous a
surpris!...
Et tout d’un coup, la lumière se fit dans l’esprit de Sébastien; à la
clarté foudroyante de cette lumière, il comprit tout. Il comprit que le
Père de Kern avait inventé une horrible histoire, qu’il les avait
dénoncés, Bolorec et lui, lâchement dénoncés, parce qu’il redoutait
Sébastien, parce qu’il avait peur, qu’un jour, il n’allât crier sa
faute. Ce n’était point assez de l’avoir déshonoré, lui, Sébastien; il
voulait aussi déshonorer Bolorec. Ce n’était point assez de l’avoir
souillé, lui, Sébastien, dans la nuit; il voulait que cette souillure
apparût au grand jour!... D’abord, il lui fut impossible d’articuler une
parole. Sa gorge serrée ne laissait passer que de rauques sifflements;
puis, peu à peu, à force de grimaces musculaires, à force de volonté,
les yeux agrandis d’horreur, presque fou, il s’écria:
--C’est le Père de Kern qui m’a... Oui, c’est lui, la nuit... dans sa
chambre!... C’est lui, lui! Il m’a pris, il m’a forcé...
--Mais taisez-vous donc, petit malheureux! ordonna le Père de Marel,
devenu très pâle et qui, bondissant de dessus sa chaise, secouait
rudement Sébastien par les épaules. Taisez-vous donc.
--C’est lui... C’est lui... Et je le dirai... et je le dirai à tout le
monde!
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En phrases courtes, hachées, sursautantes, avec une sincérité qui ne
ménageait plus les mots, avec un besoin de se vider, d’un seul coup, de
ce secret pesant, étouffant, il raconta la séduction, les causeries au
dortoir, les poursuites nocturnes, la chambre!... il raconta ses
terreurs, ses remords, ses tortures, ses visions; il raconta le
pèlerinage de Sainte-Anne, la conversation avec Bolorec, ses rechutes
solitaires, la salle de musique... Le Père de Marel était atterré.
Devant cette confession, il ne pouvait plus douter; et il marchait,
maintenant, dans la chambre, à grands pas, traçant des gestes
incohérents, exhalant d’incohérentes exclamations.
Quand Sébastien en fut à l’épisode du violon:
--Et cette satanée musique!... clama-t-il... Cette sacrée musique du
diable!... Sans ce violon, il ne serait rien arrivé, rien, rien!...
Sébastien, ayant fini de conter, répétait:
--Et je dirai!... oui, oui!... je le dirai... Je le dirai à mes
camarades, je le dirai au Père Recteur.
Devant la gravité de cette inattendue et irrécusable révélation, le
premier instant de stupeur passé, le Père ne fut pas long à recouvrer
ses esprits. Il laissa Sébastien se dépenser en cris, en menaces, en
effusions tumultueuses, sachant bien qu’un abattement succéderait vite à
cette crise, trop violente pour être durable, et qu’alors il pourrait le
manier à sa guise, en obtenir tout ce qu’il voudrait par le détour
captieux des grands sentiments. Chez cet homme, bon pourtant, dans les
ordinaires circonstances de la vie, une pensée dominait, en ce moment,
toutes les autres: empêcher la divulgation de ce secret infâme, même au
prix d’une injustice flagrante, même au prix de l’holocauste d’un
innocent et d’un malheureux. Si petite que fût cette petite créature, de
si mince importance que demeurassent, aux yeux du monde, les accusations
d’un élève, renvoyé, il en resterait toujours--même l’événement tournant
en leur faveur--un doute vilain et préjudiciable à l’orgueilleux renom
de la congrégation. Il fallait éviter cela, aujourd’hui surtout que la
malignité publique était encore excitée par l’aventure scandaleuse d’un
des leurs, surpris en wagon avec la mère d’un élève. Cette impérieuse
nécessité, cette espèce de raison d’État étouffant en lui toute émotion,
toute pitié, le rendaient presque complice du Père de Kern. Il le
sentait et ne se reprochait rien. Consciemment, il redevenait le Jésuite
fourbe, le prêtre implacable, sacrifiant la générosité naturelle de son
cœur à l’intérêt supérieur de l’Ordre, immolant à la politique
ténébreuse un pauvre être, victime d’un attentat odieux que lui, chaste,
il détestait et maudissait. A cette seconde, il éprouvait même, contre
l’enfant possesseur d’un tel secret, et qui n’en était pas mort, la
haine qu’il eût dû éprouver contre le Père de Kern, seul, et qu’il
n’éprouvait point.
Bientôt, la colère de Sébastien s’atténua et mollit, les larmes vinrent
et, avec les larmes, la détente nerveuse qui, peu à peu, le laissa sans
force, sans résistance, le cerveau meurtri, les membres lourds, affaissé
comme un paquet inerte, sur sa chaise. Le Père de Marel s’assit près de
lui, l’attira doucement, presque sur ses genoux, l’enveloppa de paroles
tendres, enfantines et berceuses. Au bout de quelques minutes, le voyant
apaisé, engourdi:
--Voyons, mon enfant, êtes-vous plus calme maintenant?... Puis-je vous
parler raison?... Voyons, écoutez-moi... Je suis votre ami, vous le
savez... Je vous l’ai prouvé... Rappelez-vous votre fuite, le jour de
votre arrivée ici... Rappelez-vous nos leçons de musique... nos
promenades... Eh bien...
Paternellement, il essuya les yeux de l’enfant que les larmes gonflaient
et tamponna son visage, à petits coups, avec un mouchoir.
--Eh bien... En admettant que ce crime soit vrai...
Sur un mouvement de Sébastien, il se hâta d’ajouter, en manière de
parenthèse:
--Et il l’est... il l’est!...
Puis il reprit:
--En admettant qu’il soit vrai, et il l’est certainement, n’en êtes-vous
pas le complice, un peu? C’est-à-dire pouvez-vous faire qu’il n’ait pas
été consommé? De toutes les façons, mon pauvre enfant, vous devez en
subir le châtiment. Comprenez-moi. Le Père de Kern sera puni, oh! puni
avec une sévérité terrible... Je me charge d’avertir le Père Recteur,
qui est la justice même. Il sera chassé de cette maison, envoyé dans une
mission lointaine. Mais vous? Réfléchissez... Pensez-vous sincèrement
que vous puissiez rester ici? Pour vous-même, pour nous, qui vous aimons
tendrement, non, vous ne le pouvez pas. Ce serait irriter une blessure
qu’il faut guérir et guérir vite. Vous allez, dites-vous, révéler le
crime à tous, le crier partout?... Qu’obtiendrez-vous de cette vilaine
action, sinon un surcroît de honte? A ce crime qui doit demeurer secret,
et non impuni, vous aurez ajouté un scandale sans aucun bénéfice pour
vous. Vous aurez réjoui les ennemis de la religion, désolé les âmes
pieuses, compromis une cause sainte et vous vous serez tout à fait
déshonoré. Non, non, je connais votre caractère, vous ne ferez pas cela.
Certes, je vous plains... Ah! je vous plains de toute mon âme. Mais je
vous dis aussi: «Acceptez courageusement l’épreuve que Dieu vous
envoie...»
Sébastien essaya de se dégager, et il soupira d’une voix encore
tremblante de sanglots:
--Dieu!... On me parle toujours de Dieu!... Qu’a-t-il fait pour moi?
Le Père devint solennel et presque prophétique:
--Dieu vous donne la douleur, mon enfant! prononça-t-il d’une voix grave
et basse. C’est qu’il a sur vous des desseins impénétrables; c’est que,
peut-être, vous êtes l’élu de quelque grande œuvre!... Oh! ne doutez
jamais, même au milieu des plus atroces souffrances, de l’infinie et
mystérieuse bonté de Dieu! Ne la discutez pas; soumettez-vous...
Quelques larmes que vous versiez, de quelque calice d’amertume que vous
soyez abreuvé, élevez votre âme, et dites...
Et, montrant le ciel de son doigt levé, il récita avec un accent de
religieuse inspiration:
--_In te, Domine, speravi, non confundar in æternum._