Le Père demeura ainsi, plusieurs secondes, le doigt

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en l’air, le regard planté droit dans celui de Sébastien; et, tout d’un

coup, saisissant ses mains, attendri, chaleureux, presque larmoyant, il

supplia:

--Promettez-moi de partir sans haine de cette maison? Promettez-moi

d’accomplir noblement ce sacrifice?... Promettez-moi de garder,

toujours, le silence sur cette affreuse chose?

Sébastien n’avait jamais senti autant le mensonge peser sur lui... Mais

il était trop brisé par les secousses morales, trop anéanti par les

successives émotions pour s’en indigner. Il n’avait plus que du dégoût

pour ce Père, le seul, pourtant, en qui, autrefois, il eût cru, le seul

en qui il eût trouvé un peu de bonté; il était écœuré de ces paroles

graves qui s’accordaient si mal avec ce visage gras où, malgré tout,

sous le masque changeant de la tristesse, de l’émotion, de

l’enthousiasme, persistait un reste de bonne humeur insouciante et de

jovialité comique, lesquelles, au fond, acceptaient l’infamie. Il

répondit:

--Je vous le promets!

--Jurez-le moi, mon enfant, mon cher enfant?

Sébastien eut aux lèvres un pli amer. Cependant, il répondit encore,

résigné:

--Je vous le jure!

Alors, le Père exulta:

--C’est bien, cela!... C’est très bien... Hé! je savais que vous étiez

un brave enfant!

La face redevenue toute joviale, il interrogea:

--Voyons! Avez-vous quelque chose à me demander?

--Non, mon Père, rien...

--Que je vous embrasse, au moins, mon enfant!...

--Si vous voulez!

Sébastien sentit sur son front le baiser visqueux de ces lèvres, encore

barbouillées de mensonges... Il s’arracha, révolté, à cette étreinte qui

lui était aussi odieuse que celle du Père de Kern, et il dit:

--Maintenant, mon Père, laissez-moi, je vous en prie... je désire être

seul.

Lorsque la porte se fut refermée derrière le Père, Sébastien respira

plus librement, et il cria tout haut, dans une révolte suprême de

dégoût:

--Oh! oui! que je parte!... Oh! quand vais-je partir d’ici!

Le soir, il fut conduit de nouveau chez le Père Recteur. En entrant dans

le cabinet, il aperçut son père, debout, très pâle, gesticulant. Il

était vêtu de sa redingote de cérémonie, tenait à la main son fameux et

antique chapeau. Sébastien remarqua qu’à la hauteur des genoux son

pantalon noir était maculé de poussière: il avait dû se traîner aux

pieds de l’impassible Recteur, l’implorer, le supplier. Cette apparition

ne le surprit ni ne l’émut. Depuis quatre jours, il s’était préparé à

revoir son père et à subir ses reproches. D’un pas calme, il se dirigea

vers lui pour l’embrasser. Mais M. Roch le repoussa d’un geste brutal.

--Misérable! vociféra-t-il. Comment, misérable, tu oses?... Ne

m’approche pas... Tu n’es plus mon fils...

Sa colère était grande: ses cheveux gris et son collier de barbe s’en

trouvaient hérissés, terriblement. Il bredouillait. Alors, Sébastien

regarda le Père Recteur, calme, digne, son beau visage à peine fardé

d’une légère émotion de circonstance. «Sait-il?» se demanda l’enfant. Et

il chercha à lire dans ses yeux, dans ces yeux pâles, où ne montait

aucun reflet de sa pensée. M. Roch s’était remis à parler, la mâchoire

lourde. Il débita, bégayant:

--Une dernière fois, mon Révérend Père, une dernière et unique fois,

j’ose vous implorer!... Ce n’est pas à cause de ce misérable... Il n’est

digne d’aucune pitié!... Non! Non! Mais moi!... C’est moi, moi seul que

cela frappe!... Et je suis innocent, moi!... J’ai une situation, moi!...

Je jouis de l’estime de tout le monde, moi!... Je suis maire,

sapristi!... Qu’est-ce que vous voulez que je devienne? Si près des

vacances, que voulez-vous que je dise?

--Je vous en prie, monsieur, répondit le Père Recteur... N’insistez

pas... Ce m’est une douleur de vous refuser...

--Au nom de Jean Roch, mon illustre ancêtre!... supplia l’ancien

quincaillier... Au nom de ce martyr qui mourut pour la sainte Cause.

--Vous me déchirez le cœur, monsieur... Je vous en prie, n’insistez

pas...

--Eh bien, je vais vous faire une proposition... Je ne vous demande pas

de garder Sébastien tout à fait. Qui voudrait d’un pareil misérable?

Mais gardez-le jusqu’aux vacances... Gardez-le dans un cachot, au pain

et à l’eau, si vous voulez, ça m’est égal... Au moins comme ça, dans mon

pays, ça n’aura pas l’air, vous comprenez!... Ma situation n’en

souffrira pas... Je ne serai pas obligé de rougir devant tout le monde,

ce que j’appelle!... Voyons, Très Révérend Père, je suis disposé aux

plus grands sacrifices, quoique ce misérable m’en coûte déjà des mille

et des mille... Voyons, je vous paierai sa pension double.

Et, sur un geste de protestation du Jésuite, il ajouta vivement:

--Je vous paierai ce que vous me demanderez, nâ!

Déjà il tirait de sa poche sa bourse de cuir, et s’agenouillant, il la

tendait au Jésuite dans un geste de supplication frénétique.

--Ce que vous voudrez!... Hein, ce que vous voudrez!

Le Père releva M. Roch, et, visiblement choqué de cette scène, il dit

d’un ton bref:

--Du calme, monsieur, je vous en prie... Abrégeons cette entrevue qui

nous fait mal à tous les trois.

Alors, M. Roch tourna toute sa colère contre son fils; et le menaçant de

son poing tendu:

--Misérable!... bandit!... hurla-t-il... Que vais-je faire de toi? Se

saigner aux quatre membres et être récompensé de la sorte!... Ah!

misérable!...

Il frappa un grand coup sur le bureau; quelques feuilles de papier

tombèrent sur le parquet:

--Et d’abord, qui t’a appris ces saletés... Qui? qui? qui?... Dis-moi

qui?... Mais les bêtes elles-mêmes ne font pas ça!... Un chien... oui,

un chien... ne fait pas ce que tu as fait!... Tu es pire qu’un chien!...

Le Père Recteur eut beaucoup de peine à le calmer.

Sébastien souffrit cruellement de l’attitude de son père. Cet égoïsme

grossier, celle vulgarité de sentiments, la mise à nu de cette âme,

dépouillée de son appareil d’éloquence majestueuse et comique, lui

causèrent un invincible dégoût. Ce qui lui restait de respect, ce qui

subsistait encore d’affection filiale disparut, en cette minute même,

dans la honte. Il comprit qu’il ne pourrait plus l’aimer jamais, et

qu’il était tout seul dans la vie.

--Votre douleur est légitime, monsieur, dit à M. Roch le Père Recteur en

le reconduisant jusqu’à la porte... et je comprends votre colère. Mais

croyez-moi, ménagez un peu cet enfant. Une minute d’égarement n’engage

pas l’existence... Il se repent.

--Il est bien temps, soupira M. Roch... Et vous croyez que c’est son

repentir qui arrangera mes affaires!... et que je pourrai, après un tel

scandale, me présenter aux élections du conseil d’arrondissement! C’est

égal...

Il prit un ton amer, redressa sa taille courbée...

--C’est égal! j’aurais cru qu’entre gens du même parti... qu’entre

honnêtes gens... j’aurais cru qu’on se soutiendrait davantage!

Ils quittèrent Vannes le lendemain, au petit jour. Pendant le voyage, M.

Roch demeura sombre, irrité, la tête pleine de projets terribles et de

punitions exemplaires. Sébastien, lui, regarda les champs, les bois, le

ciel. Une pensée le préoccupait: «Le Père Recteur savait-il? Qu’était

devenu le Père de Kern?» Puis il pensa aussi à Bolorec. Où était-il? que

faisait-il en ce moment même? Il aurait voulu connaître son pays,

Ploërmel, afin de mieux se représenter, de mieux revivre cet ami, cet

unique ami des jours de tristesse, le seul qu’il regrettât. Et il

imaginait des landes, des landes pareilles à celles de Sainte-Anne, des

landes où des filles dansaient et chantaient:

Quand j’aurai quatorze ans.

L’arrivée à Pervenchères eut lieu de nuit, ce qui fut une consolation

pour M. Roch! «Pourvu qu’il n’y ait personne à la gare... Quelle figure

ferais-je?» avait-il dit souvent durant la route. Il n’y avait personne.

Les rues étaient désertes. Ils purent gagner la maison sans être vus.

Sébastien, relégué dans sa chambre, et n’en sortant qu’aux heures des

repas, ne put s’habituer tout de suite à ne plus se savoir au collège.

Il croyait entendre les bourdonnements de la cour, entendre les

chuchotements, les glissements le long des murs. Et quand la mère

Cébron entrait, il sursautait. Pourtant, l’horizon n’était plus borné

par des murs, des toits, des cheminées; c’étaient bien ses paysages

aimés qu’il avait devant les yeux, les coteaux de Saint-Jacques,

lointains, poudrés de cendre bleue, la rivière, invisible dans les

verdures de la prairie, dont on suivait la sinuosité charmante, par

l’onduleuse ligne des peupliers et des aulnes; la route où passaient des

gens qu’il reconnaissait, des charrettes de chez lui, des bêtes de chez

lui! Mais il avait, en tous ses sens, l’étourdissement du collège, comme

après un voyage en mer l’on conserve longtemps encore, dans les

oreilles, le bruit du vent, comme l’on ressent le mouvement de roulis du

bateau. Il vécut ainsi, trois jours, trois jours d’engourdissement, sans

souffrance, sans joie, sans pensée.

Le quatrième jour, au matin, la mère Cébron entra dans sa chambre. Elle

revenait du marché, essoufflée et toute rouge; elle n’avait pas eu le

temps de déposer à la cuisine son panier plein de légumes.

--Ah! monsieur Sébastien! monsieur Sébastien!... Je crois bien que votre

père est fou. Il déménage, c’est sûr!... faudrait que vous auriez

entendu ça?... Il était là, sur la place, ameutant les gens, et colère,

colère!... Il disait: «Ah! je le materai, allez!... C’est un

misérable!... mais je le materai!» On n’a point l’habitude de voir

monsieur dans ces états-là!... Et dame, ça impressionne... Il disait

encore: «Quand je devrais lui rompre les os, il faudra qu’il marche,

allez!» Et il racontait sur vous des horreurs! des horreurs! Non, sûr,

c’est pas bien de sa part! Mais, moi, je crois qu’il est fou!... Faut

faire attention, monsieur Sébastien; parce qu’avec les gens fous, on ne

sait pas ce qui peut arriver... C’est-il vrai, dites, monsieur

Sébastien, qu’on vous a pris, avec un petit gars comme vous, en train

de... vous savez bien?

--Non, mère Cébron, ce n’est pas vrai!

--Ah! je le savais bien, moi... Je vous dis qu’il est fou, monsieur!...

Et elle ajouta en haussant les épaules:

--Et puis, quand ça serait vrai! Voilà-t-il pas, mon Dieu, de quoi tant

crier. Ah! dites donc, j’ai rencontré aussi mamz’elle Marguerite. Depuis

cinq mois elle a bien grandi; justement, dimanche dernier, elle a

étrenné ses robes longues... C’est une gentille enfant... Elle s’est

informée de vous... Ah! dame! faut voir... Elle m’a demandé si vous

aviez de la barbe... Voyez-vous ça! Non, où ça va-t-il chercher de

pareilles idées, des gamines comme ça?... Pour en revenir à monsieur, je

crois bien... non, là, vrai... je crois bien qu’il est fou...

Au déjeuner, il parut, en effet, à Sébastien, que son père était plus

excité encore que de coutume. Il mangeait avec une rage grondante: ses

gestes étaient d’une brusquerie telle qu’il cassa un verre et fendit

deux assiettes. Cela l’exaspéra davantage; et tout à coup:

--Ah çà, fit-il, t’imagines-tu que je vais te garder ici, à rien faire,

te nourrir à rien faire?... Dis, t’imagines-tu une pareille

absurdité?... Tu me crois, sans doute, un imbécile?

Sébastien ne répondit pas.

--Eh bien, mon garçon, tu te trompes. Demain je t’emmène à Séez, au

petit séminaire de Séez... Tu y passeras tes vacances, tu y passeras

toute la vie.

Il s’anima, et, la bouche pleine de ragoût, il répéta, jurant pour la

première fois:

--Toute ta vie, nom de Dieu, as-tu entendu?

Sébastien frissonna. Il revit le collège, tout le collège: des murs

étouffants, des classes maudites; il revit des élèves haineux, des

maîtres infâmes, le cortège tout entier de ses déceptions, de ses

souffrances, de ses hontes. Et bien décidé à ne pas recommencer le

supplice de cette existence, au seuil de laquelle, en entrant, il avait

vu la mort, au seuil de laquelle, en sortant, il avait trouvé le

déshonneur et l’ignominie, il se leva de table, courageux, regarda bien

en face son père dont le visage blémissait, dont la voix s’enrauquait de

colère et il dit d’un ton calme, ferme, définitif:

--Je n’irai pas!

A ces mots, M. Roch faillit s’étrangler. Ses yeux virèrent, injectés de

sang, dans les paupières écarquillées par la fureur.

--Qu’est-ce que tu as dit? Qu’est-ce que tu as osé dire?

Ses paroles sifflaient, sortaient avec peine de la gorge contractée.

Sébastien répondit:

--Je n’irai pas!

--Quand je devrais t’y traîner par les cheveux, misérable, tu iras!

--Non! je n’irai pas!

M. Roch perdit le peu de raison qui lui restait. La hideuse brute du

meurtre était en lui déchaînée, et hurlait. Hagard, les traits

bouleversés, l’écume aux dents, il saisit sur la table un couteau, se

rua sur son fils, et, la main levée, sa grosse main dans laquelle

brillait l’éclair tournoyant de la lame d’acier, il rugit:

--Tu iras... ou bien...

Alors, Sébastien s’agenouilla aux pieds de son père. La tête haute, le

regard résolu, il présenta toute grande sa poitrine au couteau, et,

calme, un peu plus pâle seulement, il articula:

--Tue-moi, si tu veux... Je n’irai pas!

Vaincu, dompté par ce regard d’enfant, M. Roch laissa retomber à terre

le couteau et il s’enfuit.

[Illustration]

Sébastien Roch · 第 18 / 36 题