Une petite chambre mansardée sous les toits. Le silence est profond; le
mouvement, la vie du collège, arrêtés par des murs, des cours, de hautes
bâtisses, ne pénètrent pas jusque-là. Un lit de fer étroit, garni de
rideaux blancs; entre les deux fenêtres, contre le mur, une sorte de
table-bureau, avec du papier, un encrier, deux volumes: les récits du
voyage au Thibet, par le Père Huc; sur la cheminée, une statue en plâtre
de la Vierge: telle cette chambre... C’est là qu’est Sébastien, depuis
une heure, à peine, séparé de ses camarades, amené par un petit frère,
osseux et jaune, qui secouait des clefs en sa main, comme un geôlier. Et
il examine, étonné, ces meubles, et il écoute, craintif, en silence.
Tout à l’heure, un autre petit frère, gras celui-ci, et ventru, est venu
lui apporter son dîner. En vain Sébastien a-t-il tenté de l’interroger.
Le petit frère a fait des gestes mystérieux, est reparti sans répondre,
et il a refermé la porte aux verrous. Il est midi et demi, l’heure où
les élèves, quittant le réfectoire, vont à la récréation. Le petit
prisonnier ouvre l’une des fenêtres, cherche à s’orienter. De tous les
côtés, des toits bornent son horizon, hérissés de cheminées et de tuyaux
noirs. Au-dessus est le ciel d’un blanc laiteux, troué d’azur pâle;
au-dessous, sur une façade grise, des alignées de fenêtres descendent,
et la cour est en bas, plus triste, plus humide, plus sombre qu’un
puits, une cour froide que traversent des gens de service, avec des
calottes noires sur la tête, et des tabliers sales battant sur leurs
jambes. Tout à coup, vers sa gauche, il entend une rumeur confuse, un
lointain bourdonnement. Ce sont les élèves qui jouent dans les cours.
Et, le cœur serré, il pousse un long soupir. En ce moment, il pense à
Bolorec que le même frère, jaune et osseux, est venu chercher aussi et
qu’il a emmené, où?... Où peut-il être?... S’il pouvait le voir? Du
regard, il fouille les fenêtres, en face de lui. Mais les fenêtres sont
obscures; elles ne laissent rien transparaître de ce qui se passe
derrière leurs prunelles opaques... Très intrigué, il va s’asseoir
devant la table et, la tête dans ses mains, il songe. Il ne comprend
rien à ce qui lui arrive. Pourquoi est-il là? Vaguement, il pressent que
le Père de Kern n’est pas étranger à cette nouvelle aventure? Mais
comment? Tandis qu’il songe, il remarque des mots gravés au canif dans
le bois de la table, et noircis à l’encre. Ce sont des prières, des
invocations, dont plusieurs sont à demi usées par de successifs
frottements. Sébastien lit: «Mon Dieu, ayez pitié de moi, et donnez-moi
la force de supporter votre justice». Et encore: «Mon Dieu, j’ai péché,
il faut que je sois puni. Mais épargnez mes parents. O cher petit père,
ô chère petite mère, ô chères petites sœurs, pardonnez-moi de vous
causer tant de peines!» Et encore: «_Meâ culpâ, meâ culpâ, meâ maximâ
culpâ!_» Ces prières sont, toutes, signées, en grosses lettres
profondes: «Juste Durand». Sébastien se souvient que Juste Durand a été
chassé du collège. Il pâlit; une douleur aiguë lui traverse l’âme. Lui
aussi, va être chassé. Mais pourquoi? Et le voilà reconstituant, minute
par minute, l’histoire de sa vie, depuis le pèlerinage de Sainte-Anne...
Quatre jours se sont écoulés, quatre jours de lourdeur, d’hébétement,
pendant lesquels son esprit a pu sommeiller un peu. Le Père de Kern ne
lui a plus reparlé; il est évident qu’il l’évite. Même à l’étude, il ne
rencontre plus son regard. Se repent-il vraiment? En tout cas, il s’est
soumis. Sébastien a glissé, en cachette, dans sa cellule, une lettre,
par laquelle il lui défend, il le supplie de ne plus lui adresser jamais
la parole. Et le Père obéit. Libéré de ce regard, de cette voix, de ces
incessantes poursuites, il a voulu se livrer, avec application, au
travail, suivre, attentif, les leçons de ses professeurs. Mais son
attention est sans cesse distraite par des choses pénibles. Sa faute est
trop proche encore, il ne peut l’oublier. Même dans l’accablement où il
reste plongé, des frissons, des sursauts, de cruelles angoisses le
troublent et le font souffrir. Certes, il est plus calme; pas assez
cependant, pour que, de temps à autre, les images ne reparaissent,
attisant le feu dans ses veines, précipitant dans sa chair le poison. Il
a pu prier, et cela l’a soulagé. Durant les récréations, il n’a pas
quitté Bolorec. Malgré tout, Bolorec le sauvegarde, parce qu’il
l’intrigue; parce que, quelquefois aussi, il le fait rire, à cause de
la brusquerie sauvage de ses questions, de l’imprévu de ses réponses et
de son silence, si plein de choses. Tous les deux, ils sont revenus
s’asseoir, comme jadis, sous les arcades, près des salles de musique.
Bolorec sculpte et souvent il chante. Sébastien le regarde sculpter et
l’écoute chanter. Cela le berce, cela l’arrache aux obsessions
dévorantes. Hier, pendant qu’il sculptait et qu’il chantait, Bolorec
s’est interrompu soudain et il a dit:
--Ah! que je m’embête ici!... Que je m’embête!... Et toi?
--Oh! moi aussi, je m’embête! a répondu Sébastien.
--Non! je m’embête trop!... trop!... trop!...
Après une pause, Bolorec a repris:
--Eh bien! j’ai pensé à une chose... Cette fois-ci, il faut nous en
aller.
Ces mots, pareils à une brise amicale, ont apporté aux narines de
Sébastien des odeurs de champs, des fraîcheurs de sources; ces mots,
pareils à une gaie lumière, lui ont mis dans les yeux une vision
d’espace libre... Mais l’enthousiasme s’est vite évanoui.
--Nous en aller! où ça?
Alors Bolorec, très grave, a tracé dans l’air, avec ses bras courts, un
grand geste, comme s’il embrassait tout l’univers.
--Où ça?... Nous en aller, quoi! Écoute... Mercredi, à la promenade,
nous nous cacherons... Et puis, quand ils seront partis..., nous
attendrons la nuit... et nous ficherons le camp.
Sébastien est demeuré songeur.
--Oui! mais les gendarmes nous reprendront... Et puis, il faut de
l’argent...
--Eh bien! nous en volerons... Tu n’as jamais volé, toi?... Moi, si,
j’ai volé... J’ai volé, un jour, un lapin à une vieille femme.
--C’est mal de voler... Il ne faut pas voler.
--Pas voler?... a répondu Bolorec, en haussant les épaules... Ah!
bien... Pourquoi avait-elle un lapin?... Pourquoi Kerdaniel a-t-il de
l’argent plein ses poches, une montre en or, et que nous n’avons pas
d’argent, nous autres, ni de montre en or, ni rien, quoique nous soyons
dans le même collège?... Je lui volerai de l’argent, moi, à Kerdaniel,
et nous partirons.
--Mais pour où? s’est obstiné Sébastien.
--Je ne sais pas, moi... Pour chez nous.
--Alors nos parents nous renverront dans un autre collège.
--Eh bien! Ça ne sera pas celui-là!...
Et Sébastien a poussé un gémissement:
--Oui! Et nous ne serons plus ensemble!... Qu’est-ce que je deviendrai,
sans toi?
--Tu deviendras!... tu deviendras!... Alors, tu ne veux pas partir?...
Tu aimes mieux qu’on t’engueule toujours, et moi, qu’on me fiche des
coups, parce que toi, ton père est quincaillier, et que moi, mon père
est médecin?... Je ne dis rien, parce qu’ils sont plus forts que moi...
Mais attends... J’ai un grand-oncle qui était chef pendant la
Révolution... Il tuait les nobles! Papa ne veut pas qu’on parle de lui,
parce que papa est royaliste, et il le traite de brigand... Mais moi, je
l’aime, mon grand-oncle...
--Il tuait des nobles! a répété Sébastien, effrayé du regard de haine
qu’avait Bolorec en parlant.
--Oui, oui! il tuait des nobles! Il en a tué plus de cinq cents!... Je
l’aime bien, mon grand-oncle, je pense à lui, toujours. Si la Révolution
revient, moi aussi j’en tuerai, va... Et j’en tuerai aussi des
Jésuites!
Bolorec a continué de parler de son grand-oncle et il n’a plus été
question de s’en aller.
Sébastien se rappelle cette conversation, dont chaque mot lui revient,
accompagné des farouches grimaces de Bolorec... Peut-être l’a-t-on
entendue... Pourtant, il est sûr qu’il n’y avait personne autour d’eux,
et ils ont causé tout bas. Chaque fois qu’un élève est passé, sous les
arcades, qu’il est entré dans les salles de musique ou qu’il en est
sorti, ils se sont tus, méfiants. Et tous jouent, dans la cour, très
loin; et les Pères se promènent là-bas, le long des barrières, sous les
ormes. Il est certain de ne pas se tromper, aucun ne les a entendus.
Avec une précision méticuleuse de mémoire, il se revoit assis sur les
marches, il revoit Bolorec, près de lui, sa figure rouge et son regard
enflammé; il revoit la cour, il revoit tout, jusqu’à une troupe de
moineaux qui picoraient le sable, effrontés et railleurs. Il se rappelle
ensuite qu’à un moment une des salles de musique est restée ouverte.
Personne dans la salle. Sur une chaise, devant un pupitre, un violon
repose. Bolorec ne dit plus rien; lui, considère le violon. Ce violon
l’attire, le fascine; il voudrait le tenir dans ses mains, ne fût-ce
qu’un instant; il voudrait en arracher des sons, le sentir vibrer,
palpiter, se plaindre et pleurer. Pourquoi n’entrerait-il pas dans cette
salle? Pourquoi ne prendrait-il pas le violon? Aucun œil indiscret ne le
guette; ce coin de la cour est désert, absolument désert.
--Viens avec moi, dit-il à Bolorec... Nous jouerons du violon.
Tous les deux, s’effaçant de leur mieux, se glissent dans la salle, dont
ils referment la porte à moitié. Sébastien a saisi le violon, l’a
tourné, retourné, s’étonnant de sa légèreté; il en a serré les clefs, en
a pincé les quatre cordes qui rendent des sons discordants et grêles.
Puis il est resté tout bête devant ce violon qui n’est plus en ses mains
qu’un instrument inerte ou grinçant, et il a éprouvé une tristesse
infinie de savoir qu’une âme est en lui, qu’un rêve magnifique d’amour
et de souffrance dort dans sa boîte creuse, et qu’il ne pourra jamais
l’animer, cette âme, ni l’éveiller, ce rêve. Et une voix intérieure lui
dit: «N’es-tu point pareil à ce violon? Comme lui, n’as-tu pas une âme,
et les rêves n’habitent-ils point le vide de ton petit cerveau? Qui donc
le sait? Qui donc s’en inquiète? Ceux-là qui devraient faire résonner
ton âme et s’épanouir tes rêves, ne t’ont-ils pas laissé dans un coin,
tout seul, semblable à ce violon abandonné sur une chaise, à la merci du
premier passant, qui, pour s’amuser une minute, curieux, ignorant ou
criminel, s’en empare et en brise à jamais le bois fragile, fait pour
toujours chanter?» Découragé, Sébastien remet le violon à la place où il
l’a trouvé, et sort, suivi de Bolorec qui le regarde d’un air ironique.
Mais au moment juste où tous les deux franchissent la porte, le Père de
Kern, les frôlant presque de sa soutane, passe, sans s’arrêter, sans
détourner la tête. Instinctivement, ils se rejettent en arrière, dans la
salle. Les yeux sur son bréviaire, le Père continue sa marche lente,
jusqu’au fond des arcades, qu’il quitte pour remonter, du même pas
tranquille, vers le haut de la cour. Sébastien, interdit, demande:
--Crois-tu qu’il nous ait vus?
--Eh bien? Quand il nous aurait vus, qu’est-ce que ça fiche?
C’est vrai! Qu’est-ce que ça fiche? Ils n’ont point fait de mal. Et,
toute la journée, il a pensé au violon, si triste, sur la chaise. Le
soir, préoccupé de la brusque rencontre du Père, il a cherché,
sournoisement, à lire dans ses yeux, à surprendre dans son attitude s’il
n’y a point quelque chose de changé, quelque chose de plus sévère qui
dise: «Je vous ai vus!» Son attitude est la même; ses yeux indifférents
et paisibles errent à travers la vaste pièce qu’emplit un bruit de
travail, de papier froissé, de livres feuilletés, de plumes grinçantes.
Pas une minute, ils ne sont posés sur lui.
[Illustration]
Et voilà que, ce matin, un petit frère, le petit frère jaune et osseux,
est venu à l’étude et il a emmené Bolorec. Puis, un quart d’heure après,
il est revenu, et il a emmené Sébastien. Sébastien, très rouge, a
traversé l’étude, parmi les têtes levées, intriguées. Il a même, sur son
passage, entendu des chuchotements, des «Kiss! Kiss! Kiss!» insultants
et féroces. Par-dessous son pupitre, Guy de Kerdaniel lui a allongé un
croc en jambes, qui l’a fait trébucher, et il a murmuré entre ses dents:
«Salaud! salaud!» Le Père de Kern est accoudé sur sa chaise haute, le
buste oblique, le front calme, un livre ouvert devant lui. Comme les
murmures grandissent autour de Sébastien, il agite sa sonnette, et,
d’une voix ferme, commande le silence. De même que dans la nuit fatale,
Sébastien a gravi des escaliers, traversé des couloirs, des paliers
sombres, des recoins louches. Où va-t-il? Il n’en sait rien. A ses
interrogations, le frère est resté muet, gardant, inflexiblement, dans
les plis ignobles de ses lèvres mal rasées, un sourire insidieux de
mauvais prêtre. Ce frère cause à Sébastien une irritante répulsion. Sa
longue redingote crasseuse exhale une odeur combinée de latrine et de
chapelle: son pantalon tombe en plis crapuleux sur des chaussons de
lisière, troués à l’orteil; son dos est servile; son double regard,
lâche et fourbe, s’embusque à l’angle des paupières; il y a en cet homme
un odieux mélange de geôlier, de domestique, de sacristain et
d’assassin. Sébastien éprouve un soulagement véritable à son départ.
Maintenant, il est dans cette chambre, dans cette prison, seul, enfermé.
Il devine qu’il va s’accomplir, en ce lieu, quelque chose d’irréparable.
Mais quoi? Cela l’exaspère de ne pas savoir. Pourquoi ces frères ont-ils
refusé de lui répondre? Pourquoi le laisse-t-on dans cette anxiété
cruelle, entre des murs qui le glacent? Il écoute. Le bourdonnement des
cours a cessé. Au-dessus des toits immobiles et des impénétrables
fenêtres, des nuages passent, seuls mouvants, seuls vivants; et derrière
la porte verrouillée, c’est le silence, à peine troublé, de temps à
autre, par des pas glissants sur les dalles du couloir. Jamais il n’a
senti aussi lourdement sur son crâne, sur ses épaules, sur ses reins,
sur tout son corps et sur toute son âme, le poids accablant du collège,
l’étouffement de ses murs, l’écrasement de cette discipline, le froid
visqueux de cette ombre. Du millier de petites existences qui sont là,
de tout ce qui pense, de tout ce qui rêve, de tout ce qui respire là,
aucun souffle n’arrive, aucun bruit, rien, rien, que le pas ennemi d’un
surveillant qui va, rasant les murs, écoutant aux portes, hideuse
sentinelle... Et ses yeux rencontrent, de nouveau, les inscriptions de
la table, les prières naïves et déchirantes de Juste Durand: «O bonne
mère sainte Anne, faites un miracle pour moi; épargnez à mon petit père,
à ma petite mère, à mes petites sœurs chéries, la honte que je sois
renvoyé du collège. O bonne mère sainte Anne, et vous aussi, sainte
Vierge Marie, mère de Jésus, je vous implore». Son cœur s’émeut d’une
tendresse indicible, d’une ineffable pitié pour ce Juste Durand qu’il
n’a pas connu, et qu’il aime, à cause de cette douleur, sœur de la
sienne. Où est-il aujourd’hui? Ses parents l’ont peut-être embarqué;
peut-être l’ont-ils enfermé dans une maison de correction. Il est
peut-être mort?... Tandis qu’il s’apitoie sur le sort de Juste Durand,
et de tous ceux qui ont passé dans cette chambre, et n’ont pas laissé
leur nom gravé dans le bois de la table, la porte s’ouvre. C’est le
petit frère gras et ventru, qui entre, un épais sourire sur les lèvres.
--Je suis chargé de vous conduire devant le Très Révérend Père
Recteur... Mais vos cheveux sont très en désordre... Il faut vous
peigner un peu... Du reste, voilà toutes vos petites affaires, monsieur
Sébastien Roch...
Le frère dépose un paquet sur la table, et Sébastien reconnaît ses
objets de toilette, son peigne, ses brosses, son éponge...
--Na... Et tantôt vous aurez une cuvette, et un broc plein d’eau...
Arrangez-vous, monsieur Sébastien Roch.
--Savez-vous, demande Sébastien, si je dois rester longtemps ici?
--Je ne sais rien, moi! monsieur Sébastien Roch, proteste le frère, en
un geste humilié... Je ne dois rien savoir... Il m’est interdit de
savoir quelque chose...
--Et Juste Durand?... Est-il resté longtemps?... vous l’avez connu?
--Ah! le cher enfant. C’est moi qui lui apportais ses repas, et qui le
promenais... Il a été bien édifiant. Il pleurait, c’était à fendre
l’âme!
--Et Bolorec, où est-il?
--Je ne sais pas... Allons, vous êtes prêt et bien propre, comme ça...
Venez!
[Illustration]
Sébastien suit le frère, une angoisse au cœur, les jambes toutes molles.
* * * * *
Le cabinet du Père Recteur était une pièce assez vaste, austère, dont
les trois fenêtres donnaient sur la cour des grands. Un large bureau
d’acajou, encombré de papiers, un haut cartonnier, une petite
bibliothèque garnie de livres usuels, deux fauteuils de chaque côté de
la cheminée, et, sur les murs, çà et là, le portrait du Pape, l’image
vénérée de saint Ignace et divers objets de sainteté, toutes choses de
forme carrée, en composaient le mobilier rigide et propre. Lorsque
Sébastien entra, le Père était assis, à contre-jour, les jambes croisées
sous la soutane, et il examinait une liasse de papiers. Sans lever la
tête, il indiqua du geste une chaise où Sébastien s’assit, ou plutôt
s’effondra, et, durant quelques secondes, il continua son examen. Sa
barrette reposait sur un coin du bureau; il était nu-tête, le visage
presque entièrement noyé d’ombre bleuâtre, et le contour de toute sa
personne se découpait net, élégant et fort, sur la clarté blanche de la
fenêtre.
Le Père Recteur ne se prodiguait pas aux élèves sur lesquels, cependant,
il exerçait un prestige considérable. Lorsqu’il apparaissait dans les
cours, à l’étude, à quelque cérémonie, sa présence était un événement et
faisait sensation. Il se montrait, en toutes circonstances, plein de
douceur et environné de majesté, interpellait par son nom chaque élève,
félicitait celui-ci, encourageait celui-là, réprimandait cet autre,
toujours à propos, d’un ton où le laisser-aller paternel n’abdiquait
jamais l’autorité du maître. Cette sûreté de coup d’œil, cette
extraordinaire mémoire, cette connaissance approfondie qu’il avait des
défauts et des qualités de chacun, n’étaient pas un des moindres
étonnements qui le faisaient vénérer et craindre de ses collégiens.
Aussi, le tenait-on pour quelqu’un de plus qu’un être humain. Il était
avec cela d’une beauté rare, d’une prestance vraiment royale; et, sous
l’ascétisme mondain, grave et désabusé, de sa physionomie, il y avait
une fleur vivante et charmante d’ironie, dont l’éclat triste tempérait
ce que son regard avait parfois de sécheresse et d’impénétrabilité. Très
soigné en sa mise, il savait relever, d’un discret détail de toilette:
col blanc, chaussures bien faites, la monotonie du costume
ecclésiastique. Sans savoir pourquoi, on l’aimait extrêmement, et cette
affection se transmettait, presque administrativement, comme un
héritage, des anciens aux nouveaux. Au jour de sa fête, célébrée en
grande pompe, par tout le collège, les anciens élèves accouraient de
très loin, perpétuant ainsi l’enthousiasme d’un amour dont personne
n’eût pu expliquer la cause, si ce n’est par ce motif qu’il faisait
partie de l’éducation, comme le latin. Aucun établissement de Jésuites
ne pouvait se vanter de posséder à sa tête un pareil Recteur. Des
légendes impressionnantes circulaient sur lui, grossies chaque année de
faits admirables et mystérieux. Il aurait pu, affirmait-on, commander
une province depuis longtemps; mais il préférait rester au milieu de ses
chers élèves, qu’il voyait, du reste, le moins possible. Enfin, il
passait toutes ses vacances à Rome où il avait des entrevues fréquentes
avec le Saint Père qui tenait son caractère et son exceptionnelle
intelligence en particulière estime.
Sébastien comprit la gravité de sa situation, se vit perdu, condamné. Il
se sentit si petit, si misérable, si écrasé devant ce Jésuite, solennel
et puissant, qui tenait en ses mains tant de destinées, dont le regard
insoutenable avait plongé au fond de tant d’âmes, au fond de tant de
choses, qu’il abandonna instantanément--quoi qu’il pût arriver--toute
idée de défense et de lutte. Il n’y avait rien à espérer de la pitié de
cet homme, rien ne pouvait émouvoir ce front de marbre, ces lèvres
incorruptibles, cet œil pâle. Et si ignorant qu’il fût de l’histoire de
la Société de Jésus, il eut l’intuition confuse, irraisonnée, de ce que
ce prêtre représentait de formidable, d’inexorable. Que devait peser
dans sa justice, dans ses combinaisons inconnues, la vie d’un enfant?
D’avance, il se résigna aux pires douleurs, et le corps tassé sur sa
chaise, les épaules hottues, il attendit, presque insensible, ce
qu’allait lui révéler le Père Recteur.
Celui-ci posa ses papiers sur le bureau, s’accouda aux bras du fauteuil
et croisa les mains.
--Mon cher enfant, prononça-t-il, j’ai à vous faire une triste
communication, triste pour vous, triste pour nous, surtout, dont le cœur
se déchire, croyez-le bien... Nous ne pouvons plus vous garder au
collège...
Comme Sébastien faisait un geste vague, le Père ajouta, plus vite, avec
une émotion dont le ton factice grinça sur les nerfs de l’enfant, comme
un doigt qui glisse sur du verre mouillé.
--Ne ne demandez aucune grâce... Ne m’implorez pas... Ce serait me
causer une inutile douleur... Notre résolution est irrévocable... Nous
avons charge d’âmes... Les pieuses familles qui nous confient, purs,
leurs enfants, exigent que nous les leur rendions purs... Nous devons
être impitoyables pour les brebis galeuses, et les renvoyer du troupeau.
Et, hochant la tête, il soupira d’une voix triste:
--Après votre première communion, qui nous toucha tous, comment
s’attendre à un tel scandale?
Sébastien ne comprenait rien aux paroles du Père Recteur. Il comprenait
qu’on le chassait, voilà tout! Mais pourquoi le chassait-on? Était-ce
pour sa conversation avec Bolorec? Était-ce à cause du violon? Le doute
demeurait le même qu’auparavant. Il avait beau chercher, il ne trouvait
rien de plausible. L’idée que le Père de Kern avait pu combiner ce
drame, le dénoncer, afin de se débarrasser de ses exaltations, de ses
trop violents repentirs, ne venait pas à son esprit candide, trop
ignorant du mal, pour soupçonner tant de noirceur. On le chassait,
voilà qui était positif! Depuis que le Père avait parlé, il se sentait
soulagé, non pas content, mais soulagé véritablement, plus libre de
respirer et de se remuer sur sa chaise. On le chassait. Mais alors leur
désir se réalisait, à Bolorec et à lui. Il allait quitter le collège,
ces murs étouffants, cette hostilité, cette indifférence, le Père de
Kern. Qu’importait la raison? Qu’importait aussi l’avenir? Où qu’on le
mît, jamais il ne serait plus malheureux qu’il l’avait été, plus
abandonné, plus méprisé, plus souillé. C’est pourquoi il ne songea pas à
protester contre l’arrêt sommaire qui le frappait, ni à en demander
l’explication.
Le Père Recteur reprit:
--Maintenant, mon cher enfant, songez bien à ceci... Toutes les fautes
sont rachetables pour qui veut sincèrement se repentir et bien vivre
dans les commandements du Seigneur. Malgré votre péché, nous vous
gardons de la tendresse et, chaque jour, nous prierons pour vous... Nous
vous suivrons de loin, dans votre nouvelle existence, car nous
n’abandonnons pas les fils, même coupables, que nous avons élevés, qui
ont grandi sous notre protection et notre amour. Si, plus tard, vous
êtes malheureux, et que vous vous souveniez des jours d’enfance écoulés
dans la paix de cette maison, venez frapper à cette porte. Elle
s’ouvrira, toute grande, et vous trouverez des cœurs amis, familiers
avec la douleur, avec qui vous pourrez pleurer... Car vous pleurerez...
Allez, mon enfant.
Sébastien écoutait à peine cette voix, dont il sentait la tendresse
fausse, l’émotion voulue; il regardait par la fenêtre, entre
l’écartement des rideaux, un angle de cour, et les ormes grêles, au pied
desquels, tant de fois, il avait sangloté. Il se leva sans mot dire, et
fit quelques pas vers la porte. Le Père le rappela.
--Votre père ne pourra être ici que dans quatre jours. Désirez-vous
faire quelques dévotions particulières? Avez-vous quelque chose à me
demander?
Sébastien pensa, tout à coup, à Bolorec, seul, aussi, dans une chambre
verrouillée, et surmontant sa timidité:
--Je voudrais voir Bolorec avant de partir, lui dire adieu.
--Cela n’est pas possible, refusa le Père, d’un ton plus sec... Et si
vous tenez à conserver un peu de notre sympathie, je vous engage à
oublier jusqu’à ce nom...
--Je voudrais voir Bolorec, insista Sébastien... Lui seul a été bon pour
moi... quand j’étais triste et qu’on me faisait de la peine, il ne m’a
jamais repoussé, lui!... Je voudrais lui dire adieu, parce que je ne le
reverrai pas.
Mais le Père s’était remis à son bureau et ne l’écoutait plus. Sébastien
sortit. Le frère l’attendait à la porte, en marmottant son chapelet. Il
le reconduisit dans sa chambre, où il fureta, examinant si tout était
bien à sa place.
--Désirez-vous quelque chose, monsieur Sébastien Roch?... lui
demanda-t-il, au moment de refermer la porte... Voulez-vous des
livres?... La vie de saint François-Xavier, notre saint patron? C’est
très amusant. Ah!... si vous souhaitez que je vous mène à confesse?
--Non, mon frère.
--Vous avez tort, monsieur Sébastien Roch... Une bonne confession,
voyez-vous, il n’y a rien qui vous remette comme ça!... M. Juste Durand
s’est confessé au moins six fois en quatre jours... Ah! le cher
enfant!... Et quand j’entrais ici, il était toujours à genoux, et se
frappait la poitrine... Mais aussi, quelle consolation...
--On l’a renvoyé tout de même!
--Oui!... Mais quelle consolation!
Demeuré seul, Sébastien s’étendit sur son lit. Il était plus calme,
s’étonnait de ne pas souffrir, d’accepter presque, comme une délivrance,
la honte publique d’être chassé du collège. Une seule chose le
tourmentait, c’était de ne pas revoir Bolorec, de ne pas même savoir
[Illustration]
où on l’avait relégué. Et, longtemps, il pensa, avec attendrissement, à
ses chansons, à ses petits morceaux de bois, à ses jambes trop courtes,
qui peinaient durant les promenades, à cet étrange mutisme qu’il gardait
parfois plusieurs journées, et qui se terminait par une crise de révolte
où le rire cruel alternait avec la colère sauvage. De ces trois années,
si longues, si lourdes, Sébastien n’emporterait qu’un souvenir doux,
celui de quelques heures vécues près de ce bizarre compagnon, qui lui
était encore une énigme. De toutes ces figures, une seule lui
demeurerait chère et fidèle, la figure pourtant si laide, molle et
ronde, de Bolorec, cette figure tout en grimaces, effarée, effarante,
avec des yeux derrière lesquels on ne voyait jamais rien de ce qui se
passait, réellement, dans son âme, et qui s’illuminaient soudain de
lueurs mystérieuses. Il s’arrêta aussi avec complaisance sur le pauvre
Le Toulic, piochant sans relâche, tâchant de se faire pardonner, à force
de travail, l’aumône de la pension, supportant héroïquement les cruautés
de ses camarades, comprenant qu’il fallait redonner à sa mère inconsolée
un peu de l’espoir détruit, un peu du bonheur perdu; et il sourit à la
vision disparue, si jolie, des deux sœurs, là-bas, sur la place! Mais à
côté de ces souvenirs doux, et de ces figures chères, rendus plus doux
encore et plus chers par la parité du malheur, que d’odieux souvenirs,
que de figures détestées! Des camarades féroces et frivoles; des maîtres
indifférents et fourbes! Le mensonge installé en maître! Le mensonge des
tendresses, des leçons, des prières! Le mensonge partout, coiffé d’une
barrette et ensoutané de noir! Non, les petits comme lui, les humbles,
les pauvres diables, les anonymes de la vie et de la fortune, n’avaient
rien à espérer de ces jeunes garçons, sans pitié, corrompus en naissant
par tous les préjugés d’une éducation haineuse; rien à attendre de ces
maîtres, sans amour, serviles, agenouillés devant la richesse comme
devant un Dieu. Qu’avait-il appris? Il avait appris la douleur, et voilà
tout. Il était venu ignorant et candide; on le renvoyait ignorant et
souillé. Il était venu plein de foi naïve; on le chassait plein de
doutes harcelants. Cette paix de l’âme, cette tranquillité du corps
qu’il avait en entrant dans cette maison maudite, un vice atroce,
dévorant, les remplaçait, avec ce qu’il apporte de remords, de dégoûts,
de perpétuelles angoisses. Et tout cela s’accomplissait au nom de
Jésus! On déformait, on tuait les âmes d’enfants au nom de celui qui
avait dit: «Laissez venir à moi les petits enfants»; de celui qui
chérissait les malheureux, les abandonnés, les pécheurs; de celui dont
chaque parole était une parole d’amour, de justice, de pardon. Ah! leur
amour à eux, leur justice et leur pardon, il les connaissait maintenant!
Il fallait être noble ou riche pour y avoir droit! Quand on n’était ni
noble ni riche, il n’y avait plus d’amour, plus de justice, plus de
pardon. L’on vous chassait et l’on ne vous disait pas pourquoi!
Sébastien, remontant des faits généraux aux particularités, ne
rencontrait autour de lui que des petitesses de sentiment, que des
petitesses d’intelligence, dont il ne pouvait s’empêcher de sourire. Il
se rappelait qu’une fois, il avait été puni de huit jours d’arrêts, pour
avoir écrit dans une composition... «l’enfant qui sort de ses flancs
déchirés». Ah! la stupeur rougissante des élèves et l’indignation du
professeur, quand celui-ci lut, tout haut, ce passage: «l’enfant qui
sort de ses flancs déchirés». Quel scandale dans la classe! Son voisin
s’était écarté de lui; une rumeur avait parcouru les bancs: «Où donc
avez-vous appris de pareilles inconvenances, de pareilles malpropretés?
C’est une honte!» Et non seulement Sébastien avait été puni, mais le
professeur avait mis en pièces la composition. Une autre fois, le même
professeur, à propos d’un devoir, lui avait dit sévèrement: «Vous avez
une tendance détestable à la rêverie. Et vous exprimez des idées que
vous devriez ignorer. Je vous engage à vous surveiller». Il rêvait!
C’était donc un crime de rêver? Il cherchait des mots jolis, parés,
vivants! C’était donc défendu? C’étaient d’ailleurs les seules
observations que lui eût jamais adressées son professeur. Le reste du
temps il ne s’occupait pas de lui, le laissait croupir, au bout de sa
table, réservant pour les autres son attention et sa patience
bienveillante. On l’avait jugé un esprit dangereux, insoumis, dont il
serait impossible de rien tirer de bon. Le Père Dumont disait, avec un
luxe de métaphores hardies: «C’est un petit serpent que nous réchauffons
dans notre sein. Il n’est encore que couleuvre, mais attendons...» Là où
il y avait une faveur quelconque, il en était exclu. Jamais il n’avait
pu entrer dans une congrégation et dans une académie. Même aux repas, on
s’arrangeait pour qu’il fût servi le dernier, et qu’il n’eût que ce que
les autres de la table avaient dédaigné. «Et leur loterie? pensait-il,
je n’y ai rien gagné. C’est Guy de Kerdaniel qui emporte toujours les
gros lots!» Toutes ces petites rancunes, toutes ces petites déceptions,
tous ces petits froissements, il les exagérait, les grossissait,
s’excitant à la jalousie contre les élèves, à la haine contre les
maîtres, afin de se donner du courage. Mais il n’y parvenait pas. A
mesure que s’envolaient les minutes, les inquiétudes renaissaient; des
appréhensions de l’avenir se levaient, grosses de menaces et d’ennuis.
L’entrevue avec son père, le voyage, l’emmurement dans la maison de
Pervenchères, la honte qui l’attendait là-bas, la honte qu’il laisserait
ici, tout cela troublait sa fausse sécurité, dominait ses rancœurs. Et
puis, il avait beau se dire qu’il lui serait désormais impossible de
vivre en ce milieu hostile où tout lui parlerait de sa faute, il s’y
sentait de puissantes racines, l’attachement des bêtes pour le coin de
terre où elles ont souffert. Il ne comptait que les souffrances; mais
n’avait-il pas goûté des joies aussi, des joies précieuses qu’il ne
pouvait pas ne point regretter? Retrouverait-il la mer, les retours de
Pen-Boch, les musiques de la chapelle, Bolorec, et même, quoiqu’il ne
voulût point se l’avouer, les soirées, délicieuses, à la fenêtre du
dortoir, quand le Père de Kern lui récitait des vers et lui parlait des
œuvres immortelles.
Il rêva ainsi jusqu’au soir, tantôt résigné, tantôt révolté; un moment
bien décidé à exiger du Père Recteur des explications; et, la minute
d’après, se disant: «A quoi bon? Il vaut mieux que je parte. Ce sera
huit mauvais jours à passer. Et je serai peut-être très heureux, loin
d’ici.» Lorsque le frère vint lui apporter son repas, il le trouva sur
son lit, étendu, les yeux perdus dans le vague d’une songerie.
--Comment! monsieur Sébastien Roch!... s’exclama-t-il... Sur votre
lit?... Et moi qui comptais vous surprendre en prières!... Ah!... ah!...
ah!... Ce n’est pas M. Juste Durand qui se fût étendu sur son lit, le
cher enfant! Et je parie que vous n’avez pas de chapelet?
--Non, mon frère, je n’en ai pas.
--Pas de chapelet!... pas de chapelet!... Et moi qui vous apporte une
poire, monsieur Sébastien Roch, une poire cueillie à l’arbre des
Révérends Pères?... Pas de chapelet!... Oh! grand saint Labre!... Et
comment voulez-vous avoir le cœur tranquille?... Je vais vous prêter le
mien... J’en ai douze!
--Je veux bien, mon frère... seulement vous me direz où est Bolorec...
--M. Bolorec?... Mais je ne sais pas!... M. Bolorec est où il est, vous
êtes où vous êtes, je suis où je suis, et le bon Dieu est partout...
Voilà ce que je sais, monsieur Sébastien Roch.
Et Sébastien se levant de son lit, brusquement interrogea:
--Voyons, mon frère, dites-moi pourquoi l’on me renvoie?
--Pourquoi l’on vous... s’écria le frère, qui joignit les mains... Ah!
grand saint François-Xavier!... mais je ne sais pas si l’on vous
renvoie! Je ne sais rien, moi! Et comment voulez-vous qu’un frère,
c’est-à-dire une créature moins importante qu’un rat, qu’un asticot,
qu’une anémone de mer, sache quelque chose?... Ce n’est pas M. Juste
Durand qui m’eût adressé de pareilles questions, le cher enfant!
Dans cette claustration, dans ce silence, dans cette laideur des choses,
ces quatre jours furent pénibles à Sébastien. Le matin, il entendait la
messe, dans une petite chapelle solitaire. L’après-midi, au moment des
classes, durant une heure, il se promenait au jardin ou dans le parc,
conduit par le frère onctueux, bavard, mais inflexible dans sa consigne.
Il ne tentait plus de l’interroger, comprenant que c’était inutile, et
il restait silencieux, marchant à côté de ce gros bonhomme vite
essoufflé qui, pour reprendre haleine, s’arrêtait tous les cent pas.
--Tenez, monsieur Sébastien Roch! disait-il, regardez quel beau poirier,
et quelles poires!... Cette année, personne n’a de fruit... Il n’y a
qu’ici... Le bon Dieu protège nos arbres... Le bon Dieu est bon, allez!
Ah! qu’il est bon!
Dans le parc, devant les statues de la Vierge, les autels rustiques, les
grottes ornées d’images pieuses, le frère, haletant, commandait:
--Allons!... Une petite prière, monsieur Sébastien Roch!
Et ils s’agenouillaient, le frère faisant de grands signes de croix,
Sébastien les yeux perdus au loin, aspirant l’odeur des feuillages,
écoutant les bruits. Entre les troncs, entre les feuilles, par delà les
terrasses, dans l’éloignement, s’étendait la façade du collège, muette
et grise, sommée du mensonge de sa croix. Jamais ils ne croisaient aucun
être vivant. Dès qu’au tournant d’une allée ils apercevaient la
silhouette d’un Père, ils rebroussaient chemin ou s’enfonçaient dans une
sente. Sébastien crut reconnaître, une fois, le Père de Marel; une autre
fois, il s’imagina voir Bolorec qui passait, accompagné d’un frère,
comme lui.
--Mais non!... mais non!... Ce n’est pas ça! protestait le frère... ça
n’est rien du tout... Et que voulez-vous que ce soit, monsieur Sébastien
Roch?