La route de Vannes à Sainte-Anne n’est qu’une longue tristesse. Elle
donne l’impression des pays bibliques, des plaines désolées de
l’Asie-Mineure. On dirait que d’anciens soleils, maintenant éteints, ont
desséché, stérilisé, calciné ce sol de cendre durcie et de fer
pulvérisé, où ce qui pousse est sombre et chétif, où l’eau elle-même
brûle comme un acide l’herbe rare, où ne fleurit que la fleur rouillée
de l’âpre ajonc et de la brande, à peine rose. Instinctivement, sur les
poussières mortes, on cherche l’empreinte des pas des prophètes, et la
trace des longs cheminements des pèlerins. C’est dans de semblables
paysages que saint Jean hurla ses imprécations.
Pour accomplir leurs mystères, les religions ont toujours choisi des
lieux maudits et décriés; elles n’ont pas voulu que, près de leur
berceau, éclatât la joie de la nature qui déshabitue des Dieux. Il leur
faut l’ombre, l’horreur des rocs, la détresse des terres infertiles, et
les ciels couleur de sommeil, où les nuages qui passent perpétuent le
rêve des patries futures et des repos éthérisés.
Au sortir des prairies et des cultures suburbaines, la route traverse
des landes désertes, traverse des bois de pins solitaires, traverse de
silencieuses gorges où, sur les pentes arides, les roches s’éboulent.
Ah! qu’elles sont tristes les pierres, et qu’elle est inexprimable la
mélancolie de ces espaces mornes où l’on dirait que se sont taries les
sources de vie! Tout y est plus petit, plus malingre, plus rabougri
qu’ailleurs. Il semble que l’homme, les bêtes et les végétaux aient été
arrêtés dans leur croissance. Les arbres, fatigués de grandir, se nouent
très bas en rachitiques bosses, et l’on voit des vieilles gens pareilles
à des enfants flétris. Cela serre le cœur, inquiète l’imagination, et
l’on comprend qu’à la misérable humanité, rivée par des siècles de
misère à cette inféconde glèbe, les légendes consolatrices, les prières
qui ouvrent la porte mystique des Espoirs, soient plus nécessaires que
le pain. Parfois, ainsi que de graciles fleurs égarées au milieu des
dures plantes de la lande, l’on rencontre, en chemin, de jeunes
paysannes d’une beauté ancienne, d’une pâleur liturgique de vitrail.
Avec leurs coiffes aux ailes carrées, leurs fichus de couleur, qui
découvrent les onduleuses nuques, leurs robes de bure aux plis lourds de
statue, elles vont, lentes, gothiques, évoquant un autre temps, le temps
où Van Eyck peignait ses vierges, et leur visage pacifique, et leurs
longues mains jointes, et leur taille droite.
Sébastien suivit les rangs, très vague, sans savoir qui le poussait, ni
où il allait. Après quelques heures d’un sommeil de plomb, il s’était
levé, avec une lourdeur dans le cerveau, une lourdeur dans les membres,
quelque chose d’accablant qui ne lui laissait que le sentiment lointain
d’une arrière-souffrance. Encore engourdi, il avait communié
machinalement, sans accorder à cet acte religieux qui le troublait tant
d’ordinaire, plus d’attention qu’à sa toilette... Il avait plu, pendant
la nuit; l’orage s’était fondu en averses furieuses; une vapeur légère
s’envolait des feuillages lavés et des verdures plus noires de la lande
où, çà et là, des flaques d’eau blanchissaient. L’air du matin, en
dissipant les fumées pesantes qui obscurcissaient son cerveau, la marche
en dérouillant ses articulations raidies, le rappelèrent à la conscience
de la réalité et de la vie. Un à un, ses souvenirs se précisèrent: les
couloirs, les escaliers nocturnes, la chambre et le carré de jour
sinistre de la fenêtre. Ce fut un moment d’angoisse affreuse, un moment
horrible, où toutes les angoisses de cette irréparable nuit, il les
revécut avec un redoublement de douleur et de honte, de honte physique
et de douleur morale... A dix pas, devant lui, le Père de Kern marchait,
en dehors des rangs, son bréviaire sous le bras, le buste indolent et
balancé, le profil très pâle, l’œil gai et sans remords. Sans remords!
Cela lui parut une chose inconcevable. Il s’attendait à le voir accablé
comme lui, les paupières rougies de larmes, les épaules écrasées sous le
poids du repentir. Peut-être l’eût-il aimé ainsi; certainement, il en
eût eu pitié. Eh bien, non... Il y avait dans tout son corps une
aisance, une liberté d’allures, un oubli qui lui firent une peine
atroce. S’il était venu vers lui, attristé, contrit, suppliant,
peut-être Sébastien l’eût-il repoussé; peut-être lui aurait-il dit:
«Non... laissez-moi.» Mais il eût été content tout de même. Au
contraire, pas une seconde le Père ne l’avait regardé; pas une seconde,
il n’avait pensé à lui; avec une joie visible, impénitente, comme si
rien ne s’était passé, comme s’il ne s’était accompli aucun crime, il
aspirait à pleines narines la brise matinale et les odeurs fraîches qui
montaient de la terre. Sébastien ne put supporter davantage la vue de ce
prêtre, si cruelle et si odieuse. Pour l’éviter, il songea, un instant,
à prétexter une maladie subite, et à rester là, seul, sur un talus,
alors que les autres s’en iraient là-bas. Puis il baissa la tête, et
silencieux, ahuri, pendant toute la route, il eut les yeux fixés sur les
dos des élèves marchant devant lui.
A mesure qu’ils avançaient, la route se peuplait de pèlerins. Ils
arrivaient à travers la lande, par bandes, de très loin, sortaient des
gorges, débouchaient de toutes les sentes. Aux carrefours, c’étaient des
voitures pleines à chavirer, des charretées joyeuses, s’attardant devant
les cabarets, et mêlant les verres de cassis aux cantiques, déjà ivres
d’eau-de-vie et d’eau bénite. Si Sébastien avait eu plus de liberté
d’esprit, il se fût amusé à regarder les costumes de ces hommes, et les
coiffes de ces femmes. L’histoire pittoresque de la Bretagne défilait,
toute, en menus chiffons de batiste, de mousseline et de tulle. Hennins
hautains, fanchons mutines, imposants diadèmes, tiares juives, bonnets
sauvages de Tcherkesses, coquets toquets, elles passaient les filles de
Saint-Pol, de Paimpol et de Fouesnant, elles passaient aussi les
bigoudens de Pont-Labbé, dont l’étrange coiffe phallique se paillette de
clinquant et de broderies barbares, et les pâles vierges de Quimperlé,
si minces, si fragiles, si monastiques, et les hardies commères de
Trégunc et de Concarneau, faites pour l’amour; et les sardinières de
Douarnenez, promptes à la riposte ordurière, sous le pauvre châle de
veuve qui leur rétrécit les épaules; et les pêcheuses de goémon de
Plogoff, aux reins solides, aux flancs féconds. La lande s’égayait de
ces grands rubans flottants, de ces vivantes fleurs processionnelles, de
ces vols neigeux d’oiseaux voyageurs, qui rompaient la solitude noire
des plaines, la solitude grise du ciel, le silence obstiné des pierres
solitaires. Et l’air soufflant sur les touffes d’ajonc apportait avec
des bruits traînants de mélopée, des aromes de vanille, par quoi
s’embellissait, s’attendrissait l’austère paysage. Mais Sébastien ne
sentait rien, n’entendait rien, ne voyait rien. Bolorec marchait près de
lui, la figure en fête, les yeux brillants, les lèvres en train de
chansons natales. Parmi les filles qui passaient, il reconnaissait
celles de son pays, à leurs coiffes plates sur le haut de la tête, et
dont les bords s’envolent au vent, comme des ailes. Et il disait,
pinçant au bras Sébastien:
--Tiens, regarde donc... Elles sont de chez moi... Ce sont elles qui
dansent sur la lande, et qui chantent..., tu sais bien... qui chantent?
Quand j’aurai quatorze ans.,
Toute la nuit, je me divertirai
La ridé!
Avec mes amants,
Avec mes galants.
Tout le jour aussi l’amour je ferai
La ridé!
Quand j’aurai quatorze ans,
Avec mes galants,
Avec mes amants
Qui sont jolis comme des goélands.
Mais Sébastien n’écoutait pas Bolorec qui disait encore:
--Regarde donc les gars, avec leurs vestes blanches et leurs verts épis
de mil qui tremblent sur leurs grands chapeaux... Ils sont de chez moi,
aussi, les gars...
Et il reprenait, en balançant la tête, musicalement:
Quand j’aurai quatorze ans...
[Illustration]
Aux approches de Sainte-Anne, il fallut ralentir la marche et resserrer
les rangs. La foule grossissait, arrêtée devant les boutiques où l’on
vendait des médailles bénites, des scapulaires, des cœurs enflammés de
Jésus, de petites images miraculeuses de sainte Anne et de la Vierge.
Près des boutiques, sur des feux de lande sèche, de bonnes femmes
faisaient griller des sardines et débitaient d’innommées
[Illustration]
charcuteries aux passants. Une odeur de cidre, d’alcool frelaté,
s’aigrissait dans l’air, chargé de lourdes exhalaisons humaines.
Couverts de vermines grouillantes, de fanges invétérées, soigneusement
entretenues pour les pèlerinages, d’invraisemblables mendiants
pullulaient et demandaient la charité, sur des refrains de cantiques. Et
des deux côtés de la route, sur les berges, des estropiés, des monstres,
vomis d’on ne sait quelles morgues, déterrés d’on ne sait quelles
sépultures, étalaient des chairs purulentes, des difformités de
cauchemar, des mutilations qui n’ont pas de
[Illustration]
nom. Accroupis dans l’herbe ou dans la boue du fossé, les uns tendaient
d’horribles moignons, tuméfiés et saignants; d’autres, avec fierté,
montraient leur nez coupé au raz des lèvres, et leurs lèvres dévorées
par des chancres noirs. Il y en avait qui, sans bras, sans jambes, se
traînaient
[Illustration: L’HISTOIRE PITTORESQUE DE LA BRETAGNE DÉFILAIT TOUTE EN
MENUS CHIFFONS DE BATISTE, DE MOUSSELINE ET DE TULLE.]
sur le ventre, cherchaient à tirer des effets comiques de leurs membres
absents, hallucinants et hideux paradoxes de la nature créatrice. Des
femmes, les mamelles mangées et taries, allaitaient des enfants
hydrocéphales, tandis qu’une sorte de gnome effarant, à la tignasse
rousse, aux yeux morts, sautillait sur des pieds retenus dans d’énormes
boulets de chair molle et dartreuse. Un instant, la file des élèves
s’arrêta, et Sébastien vit à sa droite, couché sur un mètre de
[Illustration]
pierres, un tronçon de corps nu, une poitrine tailladée à vif, cuirassée
de pus luisant comme une armure, un monstrueux ventre d’hydropique où
remuaient, soulevées par le mouvement respiratoire, des squames
poissées, des plaies à facettes, amas de viande corrompue et
multicolore, si horribles, qu’il détourna la tête, très pâle, une nausée
aux lèvres.
[Illustration]
--Et pourtant, pensa Sébastien, je suis aussi repoussant que ces
misérables. Moi aussi, je suis maintenant un objet d’horreur. Chaque
place de mon corps est marquée d’une fange qui ne s’effacera plus...
Et tout haut, s’adressant à Bolorec d’une voix craintive, suppliante:
[Illustration]
--Est-ce que je te fais horreur, dis... Dis-moi si je te fais
horreur?...
A son tour, Bolorec n’écoutait pas. Après avoir jeté un coup d’œil
insensible sur les monstres étalés de la berge, il cherchait, dans la
foule, les gens de son pays, heureux de les reconnaître, d’aspirer un
peu de l’odeur de sa lande à lui, de revoir des coins de paysages
préférés, tout pleins de sa liberté, de ses haltes paresseuses et des
arbres dont il avait fouillé l’écorce et taillé les nœuds. Cette joie
sereine, qui remettait dans les regards de son ami des lumières infinies
d’idiot, cet élan tranquille vers les souvenirs purs, causèrent à
Sébastien un véritable supplice. Il ne pourrait plus jamais la ressentir
cette délicieuse joie, il ne pourrait plus rien revoir, rien entendre,
ni du passé, ni du présent, ni de l’avenir, il ne pourrait plus rêver.
Toujours serait présente l’ombre maudite, la salissante, la dévorante
image de sa perdition.
--Dis-moi donc si je te fais horreur? répéta Sébastien.
Bolorec n’écoutait pas. Il murmurait, l’esprit envolé vers les plaines
familières:
Quand j’aurai quatorze ans...
A cette époque, la fastueuse et laide basilique qui, aujourd’hui, érige
sur ce morceau de terre stérile, appauvri encore par cette opulence
brutale, sa masse de pierre travaillée et sa géante tour, qu’écrase la
statue colossale de sainte Anne, n’existait pas. C’était, près du champ
sacré de Bocenno, une petite chapelle de village, humble et pauvre comme
les malheureux qui venaient y prier. A peine si, basse et de crépi
obscur, elle se distinguait des autres maisons qui l’entouraient. Sous
ces voûtes primitives, aux charpentes apparentes et gauchies, il n’y
avait point d’ors, point de marbres, point de bronzes, point de colonnes
orgueilleuses, ni d’autels insolents et parés, semblables à des lits de
courtisane. Son seul luxe, sa seule richesse, c’étaient les ex-voto
naïfs qui couvraient les murs nus, les bateaux suspendus dans les nefs
par des marins sauvés d’un naufrage, et l’autel candide où, parmi les
fleurs toujours fraîches et les lumières des cierges jamais éteints, la
sainte--une sainte de plâtre doré--versait sur les fidèles l’illusion
chère de ses miracles et de ses bontés.
Sébastien ne put prier. Sur la même rangée que lui, dans la grande nef,
entre les bancs, le Père de Kern était agenouillé, les coudes sur un
prie-Dieu. Il ne le voyait pas, mais il le sentait là, et cette présence
glaçait ses élans, empoisonnait ses ferveurs. La prière commencée ne
s’achevait pas; elle fuyait aussitôt, se dissipait, insaisissable, comme
une fumée. Et puis, il lui sembla que la sainte détournait de lui son
regard peint, mais qui savait tout. Alors, tant que dura l’office, il
fixa les yeux sur une frégate, une frégate qui se balançait au-dessus de
lui, dans l’air, au bout d’une chaînette. Cette frégate, avec ses mâts,
ses voiles hissées, petite ainsi qu’un jouet d’enfant, lui parla de
voyages lointains. Il aurait voulu partir, emporté par ces gentilles
voiles, sur des flots inconnus, s’enfoncer loin, plus loin, mettre des
mers, des continents, d’infranchissables montagnes entre lui et cet
homme qui osait prier, qui pouvait prier, cet homme qu’il ne voyait pas
et dont l’image était partout, emplissait tout, ses pensées, ses prières
et la lumière du ciel, et le mystère des bois, et l’âme rude de la
lande, et les ténèbres de la nuit, et jusqu’aux prunelles de plâtre de
la bonne mère sainte Anne. Longtemps aussi, il s’oublia à parcourir les
ex-voto simplistes retraçant d’extraordinaires et consolantes aventures:
des lions pacifiés, des morts ressuscités, des pécheresses illuminées
par la grâce. En sortant de la chapelle, sous le portail, dans une
bousculade, Sébastien frôla le Père de Kern, et cela lui causa comme une
exaspération de la peau.
Après le déjeuner, qui fut servi dans le parc de la Chartreuse-d’Auray,
Sébastien, irrité des gaietés bruyantes et des joies déchaînées autour
de sa tristesse, éprouva un besoin de solitude. La société de Bolorec,
même, lui était pesante et pénible. Seul, il espéra se reconquérir. Il
se retira assez loin de ses camarades, sur une hauteur, et s’assit dans
l’herbe, le dos contre un chêne qui le couvrait de son ombre. De là, il
suivait les mouvements des élèves. Les uns, fatigués de la course,
s’étendirent à terre et dormirent, les autres se mirent à jouer. Rien de
ce qu’il avait vu, depuis le matin, n’était dans sa pensée. L’image des
choses, que d’ordinaire il gardait si fortement empreinte dans sa
mémoire, s’effaçait sans laisser le moindre reflet. Il avait déjà oublié
la chapelle, les fontaines miraculeuses, envahies par la foule
pittoresque et confiante; il avait oublié les gorges du Loch et la
rivière bouillonnant sur des cailloux, en bas; et la route aux pentes
brusques que d’énormes rochers à tête de sphinx surplombent, en haut; il
avait oublié le Champ des Martyrs, ses horizons tragiques et ses
végétations palustres, que l’eau saumâtre brûle et décolore; il avait
oublié les calmes allées de la Chartreuse, ses cloîtres silencieux
enfermant de petits jardins carrés et pleins de roses; il avait oublié
l’ossuaire avec son tombeau de marbre blanc et son trou béant, au fond
duquel la lueur tremblante d’une lanterne éclaire les ossements
recueillis des fusillés de Vannes et de Quiberon. Et il oubliait, ou
plutôt, il ne percevait pas les sensations multiples de la minute
présente, ni la douceur du ciel, ni la détente du sol, ni le repos de
cette nature odorante et charmée, ni le rêve de cette atmosphère qui
semble être faite d’eau profonde, et dans laquelle errent, ondoient,
zigzaguent, frissonnent et se voilent la gentillesse des fleurs, les
sémillants caprices des insectes, et la grâce des feuilles solitaires
qui, de temps en temps, se détachent, tournoient, tombent avec un
froissement d’élytres. Aucune impression ne lui venait de cette paix
embaumée, de ces formes remuantes, de cet évanouissement continu des
êtres et des choses, en une sorte de transparence glauque, de
transsonorité sous-marine. Rien, dans cette harmonie, n’affectait sa
vue, son ouïe, son odorat, lui qui aimait tant à rapprocher l’un de
l’autre, la forme, le son, le parfum, à les douer d’une vie identique,
d’une mentalité pareille, à les gonfler de son âme. Sa sensibilité était
anéantie, son esprit avait sombré dans quelque chose de noir, de plus
noir que l’ossuaire de la Chartreuse, et ses pensées étaient comme les
ossements de ces vieux morts et les poussières logées aux cavités de ces
crânes vides.
Comme il restait là, sans bouger, il aperçut, tout d’un coup, entre les
feuilles, le Père de Kern, se promenant avec Jean de Kerral. Celui-ci
paraissait heureux, et le Père parlait, en faisant des gestes, ces
gestes onctueux, cadencés, qu’il affectionnait lorsqu’il récitait des
vers ou contait des histoires, et que Sébastien connaissait tellement,
qu’il eût pu redire les vers au mouvement des gestes qui les scandaient.
Tous les deux, lentement, ils marchaient au bord de l’allée, Jean
sautillant et très petit, le menton levé vers le Père, le Père balançant
son buste mince et ses hanches fortes dessinées par la soutane. Par
moments, l’épaisseur du feuillage les cachait, ils reparaissaient
ensuite dans une éclaircie, auréolés de verdures. Sébastien, alors, se
rappela les avoir vus ensemble, souvent; il se rappela aussi que Guy de
Kerdaniel, Le Toulic, et bien d’autres, aimaient à le suivre, à
l’écouter, à se pendre jalousement aux plis de sa soutane. Et il eut un
soupçon de ce que le Père voulait d’eux... Oui, c’était pour cela!...
De si loin, il ne pouvait entendre ce que disait le Père à Jean de
Kerral, mais il le savait par cœur, ce langage fleuri, engourdissant,
qu’il avait subi, qui l’avait conduit dans cette chambre, où Jean irait,
où il était allé, peut-être. «Oh! petite âme inquiète, dans laquelle je
lis!» Sans doute, il lui répétait les mêmes choses, de sa voix douce; il
lui parlait de son âme, des tendresses de son âme, des extases de son
âme... son âme toujours! Et, simultanément, il éprouva un sentiment
bizarre et violent d’affliction, de pitié envers ces petites victimes,
auquel se mêla de l’étonnement, de la jalousie, et aussi de l’admiration
détestée pour ce prêtre attirant et damné... Jalousie de quoi?
admiration de quoi?... Il n’en savait rien. Sébastien chercha, au fond
de sa mémoire, à retrouver des circonstances précises, particulières,
indubitables, qui pussent changer, en certitudes absolues, ses soupçons
encore hésitants. Une multitude de détails oubliés, une quantité de
petits faits incompris lui revinrent, auxquels, jusque-là, ignorant de
ces choses, il n’avait prêté aucune attention.
Oui, c’était pour cela!... Il s’expliqua des dessous de conduite, des
bienveillances qui n’avaient pas duré, des préférences et des
protections qui changeaient. Il se souvint qu’une nuit, ayant été
souffrant et forcé de se lever, il avait vu, en rentrant au dortoir, une
ombre sortir de la cellule de Jean, proche de la sienne. Mais cette
ombre, inquiète sans doute d’apercevoir quelqu’un marchant dans le
couloir, s’était aussitôt reglissée dans la cellule. Était-ce bien la
cellule de Jean?... Oui, car en approchant, il avait remarqué que les
rideaux qui la fermaient étaient encore agités d’un léger flottement.
Cette ombre était-elle bien celle du Père de Kern? Oui. Quoique cela
datât de plusieurs mois et malgré la furtivité de cette apparition, il
la reconnaissait maintenant à sa découpure sur le fond éclairé du
dortoir. Il aurait dû attendre, épier l’ombre derrière ses rideaux,
coller son oreille contre la cloison. Ne croyant pas au mal, il n’avait
songé à rien de tout cela, et il s’était dit qu’il avait été trompé par
une erreur de ses sens, que cette ombre n’était qu’une ombre, non pas
même l’ombre d’un homme, mais l’ombre d’une chose, mise en mouvement,
peut-être, par un coup d’air sur la lampe. Oui, c’était pour cela!
C’était pour cela encore que, au bain, le Père de Kern s’écartait
toujours avec Jean, qu’il lui apprenait à nager, qu’il le soutenait sur
l’eau, avec un plaisir visible et coupable. Les souvenirs affluaient, en
foule, déchirant, un à un, les voiles hypocrites, arrachant les masques
menteurs. Chaque action, chaque parole, chaque geste du Père, il les
ramenait à une intention de luxure. Ses bienveillances, ses indulgences,
il les entachait d’intérêts ignobles et d’impuretés. Son imagination, en
proie à l’idée fixe du mal, englobait tous ses camarades, dans un
martyre commun. N’avaient-ils pas, les malheureux, comme lui-même, le
stigmate affreux de ce baiser de prêtre, la marque de cette monstrueuse
étreinte? Les figures pâles, les mines souffreteuses, les démarches
molles, les grands yeux dolents dans les paupières meurtries ne
disaient-ils pas l’infamie de ce dévoreur de petites âmes, le crime de
ce tueur d’enfants? Et pris d’un besoin de se justifier en
universalisant sa honte, poussé par une rage de remuer des souillures
certaines et des ordures tangibles, il matérialisait ses doutes,
dramatisait ses hypothèses, en évocations d’images et de scènes
lubriques, dont la salissante obsession l’affola.
Bientôt, autour de lui, le bois s’enferma de murs épais, le jour se
transforma en nuit sombre. Il reconnut la chambre terrible, le lit, au
fond, blanchâtre et bas, pareil à un sépulcre, et la livide clarté de la
fenêtre, où l’ombre maudite passa et repassa. Il vit Jean, Guy, Le
Toulic, tous les élèves, l’un après l’autre, entrer, se débattre, se
livrer, déjà domptés, aux vices impubères; il entendit leurs sanglots,
leurs cris, amortis sous les bâillons et les poings furieux; leurs
appels, leurs rires, leurs chocs, étouffés dans les oreillers froissés;
et ce fut une mêlée horrible de petits corps nus, de petites gorges
râlantes, un bruit de chairs piétinées, de membres rompus, quelque chose
de sourd, de rauque, comme un meurtre. L’hallucination se continua.
D’autres figures envahirent la chambre, en chantant. Échevelées, ivres,
barbouillées de liqueurs puantes, elles dansaient des danses obscènes,
l’entourant de rires diaboliques, d’impudiques grimaces, le frôlant de
contacts qui brûlaient comme du feu: «Nous reconnais-tu! Nous sommes tes
petites années, tes années d’ignorance et de pureté. Comme tu nous as
ennuyées, si tu savais! Et que nous étions laides!... Regarde comme nous
sommes gentilles, maintenant que le Père de Kern nous a révélé le
plaisir! Nous ne voulons plus de toi... Il nous attend... Adieu!»
D’autres apparurent. Elles étaient débraillées, la gorge nue et lui
soufflaient au visage des bouffées de cigarette: «Nous sommes tes
prières, tes poésies, tes extases!... Oh! la la!... Nous en avons assez
d’être des âmes, et nous allons au rendez-vous que nous a donné le Père
de Kern!... Adieu!» Elles faisaient des gestes onaniques, montraient de
frénétiques sexes: «Et moi?... Pourquoi m’as-tu fui? Pourquoi
repoussais-tu ma lèvre?» C’était Marguerite. «Allons, viens avec moi. Je
sais un endroit où les fleurs enivrent comme l’haleine de ma bouche, où
les fruits sont plus savoureux que la pulpe de ma chair. Là, je
t’apprendrai des choses que tu ignores, des belles choses que m’a
apprises le Père de Kern, et qui font claquer les dents de plaisir.
Regarde-moi. Suis-je belle ainsi?» Elle levait sa jupe, lui tendait à
baiser son corps prostitué et couvert d’immondes souillures: «Et puis,
nous irons, le soir, dans les bois; nous nous cacherons dans des
chambres obscures; je te ferai un lit de tout ce qui est doux et
moelleux, et je me renverserai sur toi... tiens!... Tu ne veux pas?...»
Elle l’attirait, pâmée, les mains hardies, la bouche sifflante, les yeux
renversés sous les paupières battantes: «Je te donnerai de volupté tout
ce qu’en contient le monde, et tu mourras de mes caresses... Non? Alors,
je retourne au Père de Kern... Adieu!»
Sébastien haletait. Il fit le geste de retenir Marguerite qui fuyait;
mais ses mains n’étreignirent que le vide. Et le vide se repeupla de
formes chastes, de clartés tranquilles. Il regarda autour de lui, devant
lui. Le jour était charmant; le bois s’enfonçait dans des profondeurs
noyées de paisibles mystères. A ses pieds une digitale issait de l’herbe
sa frêle tige chargée de clochettes pourprées. Partout, entre les
feuilles, les élèves couraient, se poursuivaient, montaient aux arbres.
Avait-il donc dormi? Avait-il donc rêvé, tout éveillé? Rêvait-il
toujours? Il se frotta les yeux. Des lambeaux de ce rêve salissaient
encore la calme résurrection de cette nature immaculée. Encore, il lui
restait, de ce rêve mal dissipé, dont les impudentes images s’effaçaient
à peine, des sensations étranges et des voluptés douloureuses: une
coulée de feu dans ses veines; une chaleur intolérable dans sa poitrine;
un gonflement de ses muscles, soulevés par il ne savait quelles
irruptions intérieures; l’attente vague, désirée et redoutée, d’une
défaillance de tout son être. Ah! comme il eût voulu tremper son corps
dans un bain d’eau glacée, se rouler sur des choses froides. Il
arracha, rageusement, un paquet de mousse fraîche, s’en frotta le
visage, en aspira l’âcre odeur de mucre et de terre mouillée.
[Illustration]
--Pourquoi êtes-vous seul, ainsi, loin de tout le monde, mon cher
enfant?
Au son de cette voix connue, Sébastien se retourna vivement, les mains à
plat sur le sol, prêt à se lever, prêt à fuir. Le Père de Kern était
debout, à sa gauche, appuyé contre le tronc du chêne, le regard
plongeant sur lui. Il mordillait une brindille de bruyère.
--Vous vous étiez endormi?... Vous étiez las?... Souffrez-vous? lui
demanda-t-il, tendrement.
D’abord, Sébastien ne répondit pas... Puis, soudain, les joues
enflammées, la gorge serrée de colère:
--Allez-vous-en! cria-t-il... Ne me parlez pas... Ne me parlez plus
jamais... Ou bien, je dirai... Oui, je dirai que... je dirai...
Allez-vous-en!...
--Voyons, mon cher enfant, calmez-vous... Vous êtes absous, et vous
m’avez pardonné... Je suis si malheureux!
Ces paroles, entrecoupées de silences, tombaient sur la peau de
Sébastien comme des gouttes d’huile brûlante...
--Non... Non... Ne me parlez pas... plus jamais... parce que...
Et, d’un bond, se redressant, il s’enfuit, leste, dans la bruyère et
sous les branches, pareil à un jeune chevreuil.
L’heure était venue de repartir. On regagna le collège, par les
traverses. Derrière Sébastien et Bolorec, qui marchaient silencieux,
Jean de Kerral bavardait avec un compagnon.
--Tu sais qu’il y a eu un miracle, ce matin, à Sainte-Anne? disait
Jean... un très grand miracle?... C’est le Père de Kern qui m’a raconté
cela... Il y a trois jours, un Belge, c’est-à-dire un homme de la
Belgique, arrive à Sainte-Anne, dans une auberge... Quoique malade, il
avait fait la route à pied. En entrant dans l’auberge, il meurt...
L’aubergiste envoie chercher un prêtre, puis un médecin. Le Belge était
bien mort. Alors, le prêtre adresse une prière à sainte Anne et s’en va.
Le matin où on allait le mettre en bière, le Belge se lève tout droit,
et dit: «J’étais mort, mais je suis ressuscité». Et il demande à manger.
Voilà ce qui s’était passé... Pendant que le Belge était mort, un
voleur, un impie était entré dans sa chambre, et après avoir fouillé ses
vêtements, il avait pris le porte-monnaie du mort, et, à la place de
l’argent qu’il contenait, avait déposé une toute petite médaille de
sainte Anne... Il croyait faire une bonne farce, cet impie, tu
comprends. Eh bien, à la minute même où le Belge ressuscitait, le voleur
mourait... Et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les sous volés au
Belge étaient devenus des pièces blanches, et les pièces blanches, des
louis d’or... Ça fait qu’il est très riche, maintenant, le Belge.
--Je connais quelque chose de bien plus beau, répliquait le compagnon.
L’année dernière arrive à Sainte-Anne, du fond de la Perse, un Persan...
Naturellement, il ne parlait ni le français, ni le breton... Et on ne
savait pas ce qu’il voulait... Alors quelqu’un eut l’idée de lui mettre
sur la langue une médaille de sainte Anne bénite par l’archevêque de
Rennes... Et tout de suite ce Persan s’est mis à parler breton... Je
l’ai vu, moi... Il est maintenant portier du séminaire... Qu’est-ce que
tu as demandé, toi, à notre mère sainte Anne?
--Moi, répliquait Kerral, j’ai demandé à notre mère sainte Anne de faire
revenir Henri V, parce qu’on rendrait à papa ses vingt-cinq mille
francs, qu’on fourrerait en prison le clerc d’huissier, et qu’on
reprendrait à son père la ferme des biens nationaux... Et toi?
--Moi, j’ai demandé à notre bonne mère sainte Anne d’avoir le premier
prix de gymnastique.
Ils parlèrent ensuite de saint Tugen, qui guérit de la rage, et de saint
Yves, qui ressuscite les marins.
Du sommet de la côte de Ponsal, à gauche, vers Vannes, la vue s’étend.
C’est un pays sombre dont les terrains ondulent, coupés de ravins
profonds, plantés de bois farouches qui ont l’air d’être là en
embuscade. Les champs sont entourés de talus, hauts comme des
forteresses. A droite, la lande descend vers les estuaires des rivières
de Baden et d’Auray, noire, sillonnée de tranchées naturelles dans les
parties plates, défendue par des replis de terrain en épaulement et des
rochers qui se dressent, menaçants, ainsi que des citadelles.
Jean dit, changeant brusquement la conversation, et indiquant d’un geste
circulaire le paysage:
--Comme on les canarderait, hein?
--Qui ça?
--Les bleus donc... Oh! je voudrais être officier, et qu’ils
reviennent... J’en tuerais... j’en tuerais!
Et, passant à une autre idée, il interpella Bolorec qui marchait
péniblement devant lui, les semelles lourdes, les hanches désunies.
--Qu’est-ce que tu as demandé à notre bonne mère sainte Anne, toi?
Bolorec haussa les épaules, dédaignant de se retourner.
--M..., fit-il... Voilà ce que j’ai demandé.
Alors, Jean, très triste, gémit:
--C’est très mal, tu sais... C’est un sacrilège... Je t’aime bien...
Mais tu mériterais que j’aille répéter cela au Père de Kern...
Ils se turent. Tout le long de la colonne, les causeries, animées au
départ, cessèrent peu à peu. La journée avait été fatigante. Maintenant
les pas traînaient sur le sol, plus pesants, les épaules se penchaient
en avant, cassées par la marche. Et le retour s’acheva dans le silence.
Sébastien n’avait pu recouvrer le calme moral, ni éteindre les ardeurs
qui lui brûlaient le corps. Le poison était en lui, parcourait toute sa
chair, s’insinuait au profond de ses moelles, ravageait son âme, ne lui
laissant pas une minute de répit physique, pas une minute de paix
mentale, par quoi il pût ressaisir les lambeaux de sa raison qui
l’abandonnait. Les hallucinations le poursuivaient; il glissait dans
d’affolants vertiges. Il avait beau, par une survie de la conscience,
par un rappel intermittent de son courage, résister à l’envahissement
intérieur de ces flammes, se défendre contre l’engourdissement
progressif de ce poison, il se sentait, à chaque seconde, plus ébranlé
en ses organes et vaincu davantage dans sa volonté. Il essaya de
s’intéresser aux choses qui défilaient devant lui, mais les choses ne
lui renvoyèrent que d’impures images. Il ferma les yeux; mais dans
l’ombre les images se multiplièrent, se précisèrent. Elles passaient de
gauche à droite, cyniques, solitaires ou par troupes obscènes,
disparaissaient, se renouvelaient sans cesse, plus nombreuses et plus
harcelantes. Il voulut prier, implorer Jésus, la Vierge, sainte Anne,
dont le sourire enfante les miracles, et Jésus, la Vierge, sainte Anne,
ne se représentèrent que sous des formes d’irritantes nudités,
d’abominables tentations qui venaient à lui, se posaient sur lui,
enfonçaient dans son crâne et sous sa peau des griffes aiguës,
déchireuses.
Au moins, s’il avait pu parler, s’il avait pu s’épancher dans le cœur
d’un ami véritable, se vider du secret affreux qui l’étouffait, le
dévorait? Vingt fois, il l’eut sur les lèvres, comme une nausée, ce
secret; vingt fois, il fut sur le point de le confesser, de le crier à
Bolorec. La honte le retint, l’insouciance déconcertante, l’ironique
grossièreté de son ami le découragèrent. Hanté par cette idée fixe que
Bolorec savait peut-être quelque chose, et, dans l’espoir que celui-ci
l’interrogerait le premier, il se borna seulement à lui demander, de
nouveau:
--Est-ce que je te fais horreur?... Dis-moi si je te fais horreur?
--Tu m’embêtes! répondit Bolorec, qui s’était assombri, depuis qu’il ne
voyait plus voleter dans l’air les blanches coiffes des femmes de son
pays.
Vainement aussi, il s’efforça de s’abstraire de ce milieu trop proche de
sa faute, trop directement mêlé à son péché, et de retrouver les calmes
sensations, et les calmes figures d’autrefois. Il pensa à Pervenchères,
à l’enfant tranquille, fort et gai, qu’il avait été jadis: aux routes
parcourues, à la forêt si souvent visitée, à la rivière si pleine
d’écrevisses. Il se rappela son père et son éloquence comique, et la
solennité bouffonne de ses gestes, et son chapeau, dont la soie s’usait,
chaque année, un peu plus, et qui, lorsqu’il en était coiffé, lui
donnait l’air d’une caricature ancienne; il se rappela encore François
Pinchard et sa triste échoppe, la tante Rosalie et sa rigidité de
cadavre, sur le grand lit blanc autour duquel veillaient les vieilles
harpies. Mais heureux ou attristés, joyeux ou funèbres, tous ces
souvenirs se dérobèrent. Une image, une seule image les dominait, les
absorbait, Marguerite. Non pas même la réelle Marguerite de là-bas, déjà
si troublante et si mystérieuse, avec son sarrau froncé et sa courte
jupe de fillette; mais la Marguerite de son rêve, dans le bois, la
Marguerite du Père de Kern, dévêtue, violée, violatrice, le monstre
impudique et pâmé aux lèvres qui distillent le vice, aux mains qui
damnent. Alors, désespéré de chasser ces obstinées images,
insensiblement, inconsciemment, il s’abandonna, tout à fait, à elles. La
honte de les voir, le remords de les écouter, la terreur d’en sentir les
frôlements ardents, d’en respirer les érotiques souffles, tout cela
s’évanouit; il se reprocha, ensuite, d’avoir si durement repoussé le
Père de Kern, regretta la chambre, conçut l’espoir d’y retourner, d’y
rester, d’y savourer les voluptés violentes qui bouillonnaient dans son
corps. Il se plut à imaginer d’audacieux rendez-vous avec Marguerite,
les caresses futures, les enlacements, les formes ignorées de son sexe.
--Sais-tu comment c’est fait, toi, les femmes? demanda-t-il à Bolorec.
Et Bolorec, bougon, mais non étonné de cette question imprévue,
répondit, la bouche pâteuse:
--C’est fait comme tout le monde. Seulement, elles ont du poil sous les
bras.
--Dis donc? Tu n’as jamais...
Il n’acheva pas sa phrase. Et il désira la venue de la nuit, afin d’être
seul, entre les cloisons silencieuses, seul avec les images.
* * * * *
Le lendemain, après le réveil sonné, les rideaux de Sébastien restèrent
fermés. Rien ne bougea dans la
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cellule. En faisant sa ronde, le Père de Kern s’en aperçut, les ouvrit,
et il vit l’enfant, en chemise, agenouillé
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devant son lit, et qui dormait profondément. Il avait dû être surpris
dans une prière, par le sommeil, car ses mains jointes n’étaient pas,
tout à fait, désenlacées. Sa tête reposait, inclinée sur le drap,
mouillé de larmes fraîches.
--Pauvre petit! se dit le prêtre, le cœur traversé d’un grand remords.
Il ne voulut point l’éveiller, afin qu’en ouvrant les yeux, Sébastien ne
rencontrât pas sa figure détestée. Doucement, il referma les rideaux. Un
frère passait.
--Recouchez cet enfant, ordonna-t-il... Il est malade... Et dites-lui
qu’il dorme bien...
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