IV

Deux années s’écoulèrent.

De la cour des petits, Sébastien avait passé dans celle des moyens, où

l’existence avait été la même. Il ne s’était pas accompli, au collège,

d’autres événements importants, que le renvoi simultané de quatre

élèves, attribué à des causes malpropres, dont on chuchota, entre soi, à

mots couverts et indignés; et puis la disparition soudaine des

demoiselles Le Toulic. Sébastien eut quelque mélancolie à ne plus les

voir, le soir, sur la place, avec leur mère, en rentrant des promenades.

C’était pour lui une douceur que cette présence jumelle, laquelle

donnait à ses rêves, encore incertains, un corps tangible et charmant,

une émotion à sa jeune chair s’éveillant à la clarté chaste de l’amour.

L’une, hélas, était morte de la poitrine; l’autre avait été enlevée par

un officier. Ces drames successifs firent longtemps jaser et le

malheureux Le Toulic, plein de honte et de chagrin, se tint davantage à

l’écart de ses camarades, le front couturé de plis plus durs, les doigts

plus salis d’encre, presque bossu, le pauvre petit diable, à force de se

pencher sur ses livres, sans relâche. Quelques-uns, jaloux de ses

succès, se moquèrent de lui, lâchement, cruellement. Personne

d’ailleurs, à l’exception de Sébastien, ne le plaignit, car il n’était

pas très riche, ni adroit au jeu de paume, ni gai. D’ailleurs, on savait

que les Jésuites l’élevaient pour rien. Mais il ne prêta aucune

attention à cette indifférence et à ces insultes; silencieux, solitaire,

il redoubla d’acharnement au travail.

Sébastien transporta donc ses habitudes, ses enthousiasmes, ses dégoûts

d’une cour dans l’autre, et ce fut tout. Il continua de faire son unique

intimité de Bolorec, dont l’adresse à sculpter progressait, et qui

rêvait toujours incendie du collège et massacre des Jésuites. Mêmes

promenades aux mêmes endroits, le long des grèves, ou sous les roches

éboulées de la grotte du roi Jean; mêmes périodiques fêtes, mêmes

devoirs accablants et ennuyeux, auxquels il ne pouvait s’assouplir.

Pourtant, les trois années qu’il venait de vivre parmi ce petit monde,

dressé à l’intrigue et à l’hypocrisie, lui apprirent à ne plus montrer,

tout nus, ses sentiments et sa pensée; il sut dissimuler ses joies comme

ses souffrances, avec une pudeur avare et jalouse, ne plus jeter à la

tête de chacun les morceaux saignants de son propre cœur. Sans devenir

méfiant, ni compliqué, il surveilla davantage ses paroles et ses actes,

surtout auprès des maîtres, car les quelques élans qu’il avait eus vers

eux ne lui avaient valu qu’un soulagement momentané, des promesses vite

changées en duperies. Il en voulut au Père de Marel, de lui avoir, un

instant, entre-bâillé la porte des paradis rêvés et de l’avoir ensuite,

sans raison, brutalement, refermée sur ses espoirs émerveillés. Dans

l’impossibilité où il était de continuer ses leçons de musique, et

poussé par une force intérieure, dominatrice, à étreindre, à exprimer, à

matérialiser, pour ainsi dire, ses aspirations bien vagues, certes, et

bien irrésistibles aussi, vers l’idéale conquête des harmonies et des

formes, il retrouva dans le dessin un aliment à ses ambitions, et il s’y

passionna. Un externe lui apportait, en cachette, des modèles dérobés à

la maison: têtes aux traits nets et fins, muletiers espagnols aux

mollets bombés, profils de dieux mythologiques, bustes laurés

d’empereurs, vierges drapées de voiles aux plis symétriques, figures

bibliques soutenant des amphores, arbres aux classiques embranchements.

Défendu contre le regard inquisiteur du maître d’étude, par une pile de

livres, un rempart de dictionnaires, il copiait ces dessins, naïvement,

séduit, surtout, par les formes plus accessibles de beauté inexpressive

et jolie, de beauté régulière, aimant, dans les physionomies, ce qui se

rapprochait le plus de l’expression religieuse conventionnelle: les

larges yeux arqués, aux extases vides, les bandeaux plats, les contours

lisses, les ovales allongés, les plis maniérés. Souvent, on lui

confisquait ses modèles et ses maladroits essais. Alors, il tentait de

les reconstituer, par le souvenir, car il avait une mémoire

véritablement surprenante, la mémoire des formes. Cette privation de

modèles et la difficulté de s’en procurer de nouveaux ne le

décourageaient pas. Il s’ingéniait à reproduire ce qui, dans ses

promenades, l’avait le plus frappé, de préférence les choses droites,

précises, gracieuses, les choses de santé et de joie, ne comprenant pas

encore la poésie de ce qui est vieux, courbé, chétif, de ce qui s’efface

et de ce qui se voile, ni la tristesse des pierres, et des vastes

espaces dénudés, ni la maigreur jaune, ossifiante, que la misère creuse

sur les visages de douleur. Il ne sentait pas encore l’émotion généreuse

et haute, ni la sublime beauté du laid... A la même époque, circulaient,

dans la cour, des cahiers de vers défendus, des livres proscrits qui

l’enthousiasmèrent. Il apprit, par cœur, des strophes et des phrases

qu’il récitait à Bolorec, avec ivresse, durant les récréations et les

promenades. _Pour les Pauvres_, de Victor Hugo, lui parut un chant

céleste, une divine musique, un rayon de charité, jailli du cœur même de

Jésus; quelques hémistiches des _Iambes_ de Barbier l’enflammèrent d’une

ardeur de bataille, violente et contenue. Ce lui fut comme la révélation

d’un monde, du monde éblouissant vers lequel ses instincts l’avaient

toujours emporté, et qu’il croyait chimérique, inaccessible à la lourde

étreinte de l’homme. Pourtant, il existait; il existait réellement, ce

monde. Là seulement était la vérité; là, résidait la vie souveraine. Son

esprit venait d’en recevoir des éclaboussures de lumière. Quelle

différence entre cette langue chaude, colorée et vibrante, qui laissait,

dans l’air, des résonances de harpes et des fanfares de clairon, dont

chaque mot vivait, palpitait, battait des ailes, dont chaque idée

correspondait à un cri humain, cri d’amour et cri de haine, et la langue

froide, rampante, rechignée de ses livres de classe, où les mots

asservis et les idées maussades semblaient postés devant ses désirs de

connaître, de sentir, de s’élever, comme les gardiens revêches,

défendant l’entrée du parc sonore et fleuri, du parc où sont les fleurs

splendides, où sont les subtils oiseaux, où l’on voit les radieuses

fuites de ciel, entre les branches balancées! Cette découverte, cette

illumination soudaine du Verbe, lui rendirent plus pénibles ses devoirs.

Pour les oublier mieux et les mieux supporter, il copia des vers, et il

dessina davantage, surpris parfois de retrouver, entre l’ordonnance des

lignes, dans le dessin, et la cadence des rythmes, dans les vers, des

analogies mystérieuses et d’identiques lois. Les confiscations réitérées

de ses barbouillages et de ses cahiers, les arrêts, les mises au pain

sec fréquentes ne le rebutaient pas, ajoutaient au contraire, à sa

jouissance l’excitant de la persécution. Cependant, il eut un jour un

étonnement. Comme la récréation finissait, le Père de Kern, son maître

d’étude, vint à lui et lui remit ses cahiers. C’était un prêtre joli,

aux yeux obliques et langoureux, à la démarche un peu lente, et dont les

gestes avaient des inflexions molles de nonchaloir, presque de volupté.

Il se pencha sur Sébastien, de façon à effleurer de son souffle le jeune

visage de l’élève, et d’une voix suave:

--Je vous les rends, dit-il... Mais cachez-les bien, pour que je n’aie

pas à vous les reprendre.

Puis, il considéra Sébastien d’un regard trouble, où des flammes

passaient, vite éteintes sous le voile clignotant des paupières. Ce

regard gêna Sébastien, d’instinct, et le fit rougir comme s’il avait

commis une faute secrète, mais il n’eût pu dire pourquoi...

Sébastien avait grandi. Ses traits s’étaient affinés en une maigreur

rose, d’un rose pâle de fleur enfermée. Son visage, à ce moment de

l’adolescence indécise, prenait des grâces de femme. Et ses yeux très

beaux restaient mélancoliques, veloutés et profonds.

* * * * *

A Pervenchères, il y avait eu bien des changements. La tante Rosalie

était morte sans laisser de testament. Cette nouvelle qu’il apprit, tout

à coup, par une lettre de son père, ne causa qu’un chagrin relatif à

Sébastien. Il n’aimait guère sa tante, dont il ne recevait que des

bourrades. Pourtant, la dernière fois qu’il l’avait vue, il s’était ému,

et il avait ressenti dans son cœur une grande pitié. La vieille fille,

couchée, immobile, le menton levé et garni de poils rudes et blancs, les

yeux couverts de paupières molles comme des taies, ne l’avait pas

reconnu. Elle ne parlait plus, restait insensible à tout ce qui se

passait autour d’elle. On l’eût dit morte, si un bruit de glou-glou, le

dévidement régulier d’un petit râle, n’eût soulevé de temps à autre les

ailes de ses narines, d’un mouvement de vie mécanique et localisée. Et

près de son lit, des vieilles étaient penchées, avides et geignardes,

horribles guetteuses de la mort... Ce fut surtout ce souvenir qui

l’impressionna.

Quant à M. Roch, qui n’avait pas compté sur cet héritage, il montra une

affliction digne, proportionnée aux quatre mille francs de rentes qui

lui tombaient du ciel, inopinément, et jugea le moment bon pour se

retirer du commerce. Il eut la chance de vendre son fonds de

quincaillerie d’une manière avantageuse, fit bâtir une maison, dans le

jardin, auquel il ajouta des grottes artificielles, un bassin où

nagèrent des poissons rouges, et, çà et là, sur des éminences gazonnées,

des boules de verre colorié. Il vécut en parfait bourgeois et s’ennuya.

Maintenant, il était maire de Pervenchères, suppléant du juge de paix,

ambitionnait sourdement de se faire élire conseiller d’arrondissement.

Mais, malgré la multiplicité et la nouveauté de ses occupations, il ne

se trouvait pas heureux, dans cette maison neuve, si vide, qui n’avait

pas d’autres voisins que les morts du cimetière. Un vieux fond

d’habitude commerciale le ramenait à son ancien magasin, et, tous les

jours, pendant deux heures, il s’asseyait, près du comptoir, les jambes

écartées, les deux mains croisées sur la pomme de sa longue canne, et

là, autoritaire et bienveillant, il s’intéressait au mouvement des

affaires, donnait des conseils, pérorait, sur toutes choses,

intarissablement.

Un jour, il éprouva le besoin de se créer un intérieur, de se faire de

la vie autour de lui, c’est-à-dire d’avoir, sans cesse, des êtres à

portée de ses discours, des êtres à qui il pût confier ses désirs

secrets, ses ambitions, ses projets de réformes municipales.

Sérieusement il songea à se remarier. Mme Lecautel lui plaisait

beaucoup. Elle avait de belles manières, une instruction soignée, et il

ne pouvait souhaiter rien de mieux, quand, par exemple, il recevrait, à

sa table, le préfet en tournée de revision. Et puis, ce n’était pas une

mince gloire que de succéder, dans le cœur d’une femme, à un général de

brigade. Après avoir pesé le pour et le contre, il se décida à demander

la main de sa belle locataire.

--Je crois, lui dit-il, que les convenances sont absolument

sauvegardées... Vous êtes veuve, je suis veuf également... Votre premier

mari était général, moi, je suis maire. Ce ne serait donc pas pour vous

une déchéance. J’ai une certaine fortune, honorablement gagnée dans la

métallurgie... Et quant à mon âge, ajouta-t-il galamment, ne vous en

effrayez pas... J’ai vécu toute ma vie à l’abri des passions... Certes,

je ne suis plus un jeune homme, ce que j’appelle... Mais enfin!... mais

enfin!... D’ailleurs, vous le verrez vous-même.

Aux refus polis que lui opposa Mme Lecautel, et que l’ancien

quincaillier prenait pour de l’embarras pudique, il répondit:

--Ça ira très bien, je vous assure... Mon Dieu, je le sais, à nos âges,

on ne pense plus guère aux folies... Mais enfin!... mais enfin!... Un

petit regain de temps en temps, cela ne peut qu’embellir la vie. Et puis

vous n’êtes pas riche. Je m’arrangerai pour vous faire une gentille

donation, sans trop léser les droits de mon fils... Voyons,

réfléchissez... Puis-je vous appeler Madame la Mairesse?

Mme Lecautel fut obligée de l’éconduire plus nettement. Il s’en montra

dépité, et, quelques semaines, il lui garda rancune.

--Si elle s’imagine qu’elle en aura à la douzaine, des maires comme moi!

récriminait-il souvent... Un maire!... C’est un général aussi... un

général civil!

Alors, pour se distraire, il eut une héroïque, extravagante idée, que

lui avait sans doute suggérée le voisinage de la mort. Il acheta, au

milieu du cimetière, dans l’axe même de la grille d’entrée, un vaste

terrain qu’il entoura d’abord d’une rampe en fonte, basse, figurant des

enguirlandements d’immortelles et de roses. Puis, il fit creuser un

caveau profond, à un seul compartiment, «car, expliquait-il, à quoi bon

exhumer ma femme? Elle est très bien dans sa concession. Et quant à

Sébastien, qui sait où il mourra?» Le caveau creusé, maçonné, dallé, il

fit élever une sorte de monument funéraire, carré, en granit d’Alençon,

semblable de forme à une grande malle dont le couvercle serait bombé. Il

ne voulut aucun ornement, aucune moulure, aucun attribut symbolique. «Un

tombeau de verre, comme Socrate, disait-il. Du confortable, mais pas de

luxe, ce que j’appelle...» Sur une des faces latérales, en bas, était

ménagée une ouverture, pareille à une large chattière, et destinée à

l’intromission du cercueil. M. Roch surveillait les travaux, les

dirigeait avec une indiscutable compétence d’architecte, et une sérénité

de philosophe, imperturbable; il interrompait parfois ses conseils

techniques par des aphorismes sur la mort, comme celui-ci: «Voyez-vous,

la mort, c’est une question d’habitude». Un jour que Mme Lecautel était

venue déposer des fleurs sur une tombe, il s’obstina à lui faire les

honneurs de son monument.

--Si vous aviez voulu!... lui dit-il, en poussant un soupir de regret.

Il lui montra, dans l’enceinte formée par la rampe de fonte, les petites

plates-bandes, contournées,

[Illustration]

serpentantes, plantées de jeunes arbres verts. Et c’étaient aussi, sur

le sable jaune, d’étonnants cœurs bordés de buis, des croix de pyrèthre,

des ostensoirs de géranium. Déjà, un saule versait, sur la pierre vide,

ses longs pleurs grêles.

--C’est gentil, n’est-ce pas?... C’est simple... Et ça, tenez!... Lisez

ça!

Gravement, il désigna l’inscription gravée, en lettres rouges, sur la

table funéraire:

ICI

REPOSE

LE CORPS

DE

M. JOSEPH-HIPPOLYTE-ELPHÈGE ROCH

MAIRE DE PERVENCHÈRES

SUPPLÉANT DU JUGE DE PAIX, ETC... ETC...

DÉCÉDÉ DANS SA... ANNÉE, LE... 18....

PRIEZ POUR LUI!

--Je l’ai rédigée moi-même..., fit-il,... Maintenant on n’a plus qu’à

remplir les blancs...

Et revenant à sa première pensée, il répéta d’une voix élégiaque:

--Si vous aviez voulu!... Il y aurait eu deux noms et deux places!

Puis il regarda d’un air attristé et méprisant les tombes délaissées,

les petites croix de bois qui se penchaient, disjointes et pourries sur

des fleurs fanées, et il murmura en haussant les épaules:

--Enfin! vous n’avez pas voulu... Quant à moi, je suis sûr que mes

héritiers ne me laisseront pas sans une sépulture convenable... Et c’est

quelque chose, allez!...

M. Roch, seul, confectionna son cercueil. Le bois en fut, par lui,

méticuleusement choisi parmi de nombreuses planches en cœur de chêne,

très sèches, très solides, et très marquées de veines. De temps en

temps, il l’essayait devant le secrétaire de la mairie et la mère

Cébron, appelés à donner leur avis. Quant à lui, il se réjouissait de

s’y sentir serré et d’y avoir pourtant les mouvements libres et aisés.

Durant cette période

[Illustration]

d’activité bizarre, M. Roch demeurait gai, d’une gaieté presque bon

enfant. En varlopant son bois, il lui arrivait même de chanter et de

siffler des airs de sa jeunesse, s’abstenant toutefois des plaisanteries

macabres et de mauvais goût. Sa force d’âme ne se démentait pas une

seconde. Il ne sermonnait plus son fils, dans ses lettres, pleines de

récits municipaux, de nouvelles de son monument, d’aperçus sur la mort,

d’un calme stoïque. Puis, quand ce fut fini, tout d’un coup, il fut pris

d’un vague à l’âme, auquel succéda bien vite une véritable détresse

morale. La peur de mourir l’envahit. Il ne pouvait plus se promener,

dans son terrain, autour de sa tombe, sans être assailli de terreurs. Il

rentrait chez lui, très pâle, se trouvait malade au moindre froissement

de ses muscles, envoyait chercher le médecin, se réveillait, la nuit,

baigné de sueurs froides, en proie à des affres affolantes. Il se

réfugia davantage dans sa mairie et, pour écarter la funèbre hantise, il

cribla Pervenchères d’arrêtés inédits et de centimes additionnels.

[Illustration]

V

Sébastien s’était promis de ne plus s’engluer aux apparentes et

trompeuses bienveillances des maîtres. Un instinct de méfiance

personnelle, s’ajoutant à cette règle générale, l’avait d’abord éloigné

du Père de Kern, malgré les bontés notoires de celui-ci et malgré

l’excessive liberté où il le laissait, désormais. Comme autrefois, il

n’avait plus besoin de se garantir avec ses livres, de s’emmurer

derrière ses dictionnaires, pour se livrer à sa passion grandissante du

dessin et de la poésie. Cette passion, qui lui avait valu tant de

punitions de toute sorte, le Père de Kern la tolérait aujourd’hui et

visiblement l’encourageait. Et cet encouragement qui était ce qu’il

avait le plus désiré, Sébastien se montrait heureux d’en profiter, mais

il n’en jouissait pas dans toute la sécurité, dans toute l’expansion

naïve de sa conscience, ainsi qu’il l’eût fait avec le Père de Marel.

Il éprouvait, au contraire, vis-à-vis du Père de Kern, une inquiétude

permanente et irraisonnée, très vague; vis-à-vis de soi, quelque chose

d’aigu et de persécuteur comme un remords. Remords de quoi? Il eût été

fort embarrassé pour l’expliquer.

Pendant les heures d’étude, il ne pouvait lever les yeux de son pupitre

sans rencontrer le regard du Père, posé sur lui, un regard singulier,

mêlé de sourires et de langueurs, qui le mettait mal à l’aise

quelquefois. Ce n’était point ce regard seul qui le gênait, c’était ce

regard et tout ce qui l’entourait: une peau trop blanche, des gestes

trop las, un corps de félin qui, en remuant, semblait se caresser aux

angles de la chaire, au dossier de la chaise, avec de lents mouvements

de chat. Qu’était ce regard? Que voulait ce regard, trouble et brûlé,

qui filtrait de douteuses lueurs entre des paupières légèrement bridées

et meurtries d’une grande ombre? Ce regard qui passait indifférent

par-dessus les têtes et les dos courbés sur les devoirs, pour s’attacher

à lui, uniquement, obstinément? Ce regard si peu pareil aux autres, et

si plein d’arrière-pensées, secrètes et louches? Souvent, il détournait

les yeux de ce regard qui finissait par le fasciner, l’amollir,

l’engourdir de somnolences lourdes; qui substituait à sa volonté des

volontés étrangères, insinuait dans son esprit d’énervantes suggestions,

dans sa chair d’irritantes fièvres, d’un caractère nouveau, presque

douloureux, où sa raison s’effarait. Entre ce regard et lui, il

échafaudait des murs de livres, développait des cahiers, croyant en

arrêter le magnétisme, en briser le rayonnement. Mais ne le voyant plus,

il le sentait davantage, pesant, hardi ou frôleur, multipliant sur sa

peau d’humides frissons, d’exaspérés chatouillements, où il retrouvait

un peu des étranges sensations épidermiques que lui versaient les mains

de Marguerite, lorsqu’elle le caressait. Oh! ces mains, aux veines

réticulées, aux souples articulations, ces mains délectables et

suppliciantes, promeneuses d’extase et de torture, dont le contact était

de feu, de glace et de déchirement! Et, en même temps que ces mains, ce

souffle ardent, imprégné d’une âpre odeur de jeune fauve; et, près de

ces mains, cette chevelure sombre aux reflets de gouffre, cette

chevelure d’où s’exhalaient des parfums sauvages et des poisons amers!

Oui, ce regard était pareil à ces mains; il évoquait les mêmes choses

terribles et défendues... Mais pourquoi? Cela l’épouvantait et

l’attirait tout ensemble. En ces moments, incapable de fixer son

attention sur un travail quelconque, ni sur un dessin, ni sur un vers,

ni sur un livre, gêné par l’idée que ce regard obsesseur l’enveloppait

d’une lumière spéciale qui le désignait à la malveillance de ses

camarades, il demandait à sortir, croyant regagner un peu de calme,

dehors. Et, sûr de l’impunité, il prolongeait, quelquefois, durant un

quart d’heure, ses absences de l’étude, à rôder dans une petite cour

voisine où s’étiolait un magnolia aux fleurs pâles.

Le Père de Kern le rechercha, flatta ses goûts, surexcita ses

enthousiasmes et Sébastien fut vite conquis par la douceur de cette

voix, au timbre musical d’une suavité prenante. Ses préventions qui,

d’ailleurs, n’étaient que de confuses presciences, d’indéterminés

avertissements, disparurent, et en dépit de ses résolutions à rester le

maître de son cœur, il s’abandonna entièrement au Père de Kern, comme il

s’était abandonné à tous ceux qui lui avaient parlé doucement, avec des

voix chantantes et claires. Sébastien ne pensait, n’agissait, ne vivait,

en un mot, que par la sensibilité: la vie nerveuse et sensuelle était,

en lui, suraiguisée jusqu’à la maladie, jusqu’au déséquilibre physique.

Tout l’impressionnait plus que les autres, et l’impressionnait à la

fois, dans ses facultés perceptives les plus différentes. Il suffisait

qu’un seul de ses sens fût affecté pour que tous les autres

participassent à la sensation, en la quadruplant, en la prolongeant,

chacun dans sa fonction propre. C’est ainsi qu’un son éveillait, en lui,

simultanément, avec les phénomènes directs de sonorité, des idées

correspondantes de couleur, d’odeur, de forme et de tact, par lesquelles

il entrait véritablement dans le monde intellectuel et la vie

sentimentale. La voix humaine avait une particulière puissance--une

toute-puissance--sur son appareil cérébral et, de là, réagissait

impérieusement sur sa volonté. Suivant qu’il en recevait des impressions

agréables ou désagréables, il aimait ou détestait, il se donnait ou se

refusait, sans trouver, en sa raison, un contre-poids mental à cet acte

passif. Il se donna donc au Père de Kern, dont la voix avait vaincu le

regard. Et ce fut, durant quelques semaines, une joie intense, profonde,

sans trouble, une joie comme il ne se rappelait pas en avoir éprouvé,

jamais, de meilleure et de si forte. Le Père s’institua son éducateur

dans les choses qu’il aimait. Il était plein de science, possédait

toutes les qualités qui rendent délicieuses les leçons et font qu’on s’y

attache par un double plaisir. Il lui révéla les beautés de la

littérature dont ses cahiers ne lui avaient laissé que des aperçus

imparfaits, des images tronquées, et surtout le désir ardent de savoir.

Délaissant les auteurs du dix-septième siècle, et leur pompe glaçante et

leur solennité compassée, il lui fit connaître et aimer Sophocle, Dante,

Shakespeare. Avec un charme clair, exquis, passionné, il racontait leurs

immortelles œuvres, et les expliquait. Il récita des vers de Victor

Hugo, de Lamartine, d’Alfred de Vigny, de Théophile Gautier, lut des

pages de Chateaubriand. Et ces vers et ces proses avaient, dans sa

bouche, des musiques engourdissantes, des harmonies encore inentendues,

de surnaturelles pénétrations. Sébastien, en les écoutant, se sentait

comme bercé dans d’étranges hamacs, le front rafraîchi par des souffles

parfumés d’éventails, tandis que, devant lui, à l’infini, se déroulaient

des paysages de rêve, vaporeux et nacrés, des forêts vermeilles, hantées

de figures de femmes, d’ombres tentatrices, d’âmes plaintives,

d’amoureuses fleurs, de voluptés errantes et tristes. Contrairement au

Père de Marel dont la nature sanguine ne se plaisait qu’aux gaietés

robustes, aux dilatantes farces qui fendent la bouche jusqu’aux

oreilles, le Père de Kern inclinait vers les mélancolies tendres, les

pénitentes ivresses, les étreintes aériennes, les mysticismes

désespérés, où l’idée de l’amour s’accompagne de l’idée de la mort,

toutes choses, à la fois immatérielles et charnelles, qui

correspondaient avec ce qu’il y avait d’imprécis, de généreux et

d’éperdu dans l’âme de Sébastien, petite âme trop fragile, trop délicate

pour supporter sans ravages le choc électrique de ces nuées, et la

dépravante émanation de ces poisons. Le Père ne se bornait pas là.

Chaque jour il donnait à son impatient élève des vers à apprendre, des

devoirs à écrire, dans lesquels celui-ci devait résumer ses impressions

sur tout ce qu’il avait lu, expliquer pourquoi telle chose lui semblait

belle. Sébastien se livrait à ces quotidiennes besognes avec un zèle

emporté, que son professeur était obligé, souvent, de modérer; et, en

relisant ces pages maladroites, ces incorrectes phrases, où parmi les

nécessaires emphases, parmi les imitations et les obscurités,

brillaient, çà et là, les étranges lueurs d’un esprit spontané qui

s’annonçait irrégulier et poétique, le Père de Kern souriait d’un

sourire énigmatique et possesseur.

Sachant combien il aimait le dessin, il lui parla aussi des grands

peintres, l’enflamma en lui contant la miraculeuse vie de Léonard de

Vinci, de Raphaël, du Corrège, leur intimité avec les souverains et les

papes, leurs triomphes divinisés. A chaque entrevue, à chaque causerie,

c’était un voile de plus soulevé sur quelque passionnant mystère, une

hardiesse nouvelle à pénétrer plus avant dans le domaine des choses

défendues. Sébastien, avidement, buvait ces récits d’une époque

retentissante et merveilleuse, où l’art, l’héroïsme, la piété, le crime,

s’embellissaient d’adorables figures de femmes, où l’amour était

partout, aussi bien sous le pourpoint des artistes que sous la tiare des

papes, où l’on mourait pour un sourire, où l’on se damnait pour un

baiser.

--Pourquoi ne nous apprend-on pas cela, à la classe? demandait-il, un

peu effrayé... Ce sont donc des péchés?

--On peut tout apprendre, on peut tout faire aussi, quand on aime le bon

Dieu et la sainte Vierge! répondait évasivement le Père de Kern.

Et caressant son élève, de ses mains blanches, aux doigts souples et

longs, il ajoutait:

--Si vous continuez à être bien gentil, je vous apprendrai des choses

plus belles encore...

Ces conversations avaient lieu dans la cour, pendant les récréations;

aux promenades, durant les haltes sur les grèves ensoleillées, ou sous

l’ombre des bois de pins; et, chaque soir, après le coucher des élèves,

dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte du dortoir, où, tous les deux,

ils restaient jusqu’à la nuit tombée, le Père parlant à voix basse, lui,

écoutant, ravi. On était au mois de juin. Les soirs évaporaient, à

travers le crépuscule, leur rêve charmant; des odeurs montaient des

jardins, des prairies, des bois, vagabondes et légères, et, derrière les

massifs assombris du parc qui, lentement, s’anuitait, le soleil,

disparu, ne laissait de ses flammes de soufre et de pourpre que de

toutes petites nuées mauves, moirées d’or, se fondant une à une en

l’immense espace qui s’étoilait.

Alors Sébastien rentrait en sa cellule, un peu énervé de ces récits, la

tête meurtrie par ce continuel fracas d’images enfiévrées et de verbes

révélateurs. Le crâne brûlant, il demeurait de longues minutes avant de

s’endormir, repassant en sa mémoire ce qu’il avait entendu et appris,

s’efforçant de reconstituer la triomphale beauté de ces hommes plus

beaux que les dieux, l’inconcevable splendeur de ces choses, plus

splendides que les rêves. Son esprit, surexcité par les galops de son

pouls, s’envolait vers des pays lointains, vers d’incertaines époques;

il se voyait acclamé par des foules parées et fleuries; ou bien, juché

au haut d’énormes échafaudages, dans les cathédrales sonores, dans les

vestibules des palais en fêtes, il couvrait les murs de madones

extasiées, de christs douloureux, sous le regard des belles femmes qui

tendaient vers lui leurs bras nus, et leurs lèvres pâmées d’amour.

Un jour, son professeur le mena à la bibliothèque des Pères. Il lui fit

d’abord admirer les vitrines remplies de livres, antiques in-folio

reliés de très vieilles basanes, mais cela n’intéressa pas Sébastien,

tous ces dos alignés de volumes sur lesquels s’étalaient de rébarbatifs

titres latins. Et puis l’odeur de colle forte et de vieux papier, qui

flottait dans cette atmosphère, l’affadit. Il préféra regarder un Christ

en croix, mauvaise copie d’Alonso Cano, qui occupait le mur du fond

entre deux toiles de l’École espagnole, écaillées, craquelées, et dont

le noir avait presque dévoré les couleurs primitives. Il s’étonna

d’apprendre que ces tableaux étaient de Ribéra, dont le Père lui avait

parlé avec tant d’enthousiasme. Un petit frère, aux yeux louches, à la

tête rasée, comme un forçat, qui balayait le parquet, à l’autre bout de

la bibliothèque, avait disparu, discrètement. Ils étaient seuls, tous

les deux, dans la vaste pièce. Le Père de Kern ouvrit une armoire, en

retira un carton, qu’il déploya sur une table. C’était une suite

d’anciennes estampes, reproduisant des tableaux célèbres de la

Renaissance... un triomphe de la Vierge, une Marie-Madeleine prostrée

aux pieds du Christ, et les baisant... Le Père commentait chaque

estampe. Peu à peu, il s’était rapproché de Sébastien, si près que son

souffle se mêlait au souffle de l’enfant.

--Tenez, voyez cet ange, dit-il. Il vous ressemble... Il est joli comme

vous...

Sa voix tremblait. En tournant les gravures, ses doigts avaient des

mouvements saccadés, et son visage était plus pâle.

Sébastien se sentit mal à l’aise, prétexta que l’odeur l’incommodait et

désira sortir. Il venait de revoir, avec un frisson, entre les paupières

bridées, ce regard lourd qui, si longtemps, avait pesé sur lui.

La nuit suivante, il se réveilla en sursaut, au milieu d’un rêve

pénible... des diables qui l’emportaient dans leurs bras velus. Et

ouvrant les yeux, il vit, penchée sur son lit, une ombre, une grande

ombre toute noire. Et cette ombre, c’était le Père de Kern. La pâle

lumière des lampes baissées, qui rampait au plafond, l’éclairait à

peine; à peine si elle découpait sur la cloison le contour perdu de sa

silhouette familière. Pourtant, il le reconnut, à ce regard inoubliable

qui, maintenant,

[Illustration]

fulgurait dans la nuit. La couverture défaite était rejetée vers le pied

du lit; et ses jambes étaient nues. Sébastien s’effraya, poussa un cri,

mit devant lui ses mains, en bouclier, comme pour se défendre contre il

ne savait quel danger imminent.

--N’ayez pas peur, mon enfant, lui dit le Père, d’une voix douce et

murmurée... C’est moi... Je vous ai entendu vous plaindre, et j’ai

craint que vous ne fussiez malade... Alors, je suis venu... Vous rêviez,

sans doute?... Allons, remettez-vous... Voyez comme vous êtes agité...

[Illustration]

Il ramena la couverture sur les épaules du petit, reborda le lit avec

une vigilance maternelle.

--Allons... remettez-vous... et dormez!... Mon cher enfant!...

Ces deux incidents frappèrent beaucoup Sébastien et réveillèrent de

nouveau sa méfiance endormie. Pourquoi l’approche du Père de Kern lui

causait-elle un embarras si violent, une sorte d’instinctive et bizarre

répugnance, un rétractement de la peau, une peur de vertige, quelque

chose d’anormal et de pareil aux sensations étourdissantes que lui

donnait la vue d’un gouffre, du haut d’une falaise? Pourquoi était-il

venu, la nuit, dans sa cellule? Pourquoi était-il penché sur son lit? La

raison qu’il avait prétextée ne lui semblait pas naturelle; elle sonnait

faux. Il était venu avec une intention qu’il n’avait pas dite, qu’il ne

pouvait peut-être pas avouer. Mais laquelle?... Sébastien était resté

chaste, à peu près ignorant des impuretés de l’âme humaine. Le vice

l’avait à peine effleuré, en passant près de lui. Ce qu’il en savait, ou

plutôt, ce qu’il en devinait, c’est à confesse, par les flétrissantes

questions du Père Monsal, que cela avait pris, en son esprit, un corps

indécis, une inquiétante et dangereuse forme, dont s’alarmaient sa

candeur et sa virginale naïveté! Et puis, çà et là, quelques mots

orduriers, entendus dans les conversations, entre élèves, mais rarement,

excitaient sa curiosité qui demeurait insatisfaite, car il n’osait

demander à personne, pas même à Bolorec, un renseignement à ce sujet,

dans la crainte de mal faire, et d’être dénoncé. Toutefois l’explication

de Bolorec, au renvoi de deux camarades, s’était ancrée dans sa mémoire:

«Des saletés comme quand on fait des enfants». Il y pensait souvent,

essayant de comprendre, et ne pouvant adapter cette idée d’enfants, aux

rapports inconnus, aux saletés secrètes de deux jeunes garçons.

Ce qu’il savait, par le simple instinct de la vie et la seule divination

du sexe, c’est qu’il existait entre les hommes et les femmes des

rapprochements mystérieux, nécessaires et qu’on appelait l’amour.

L’amour, l’impérissable amour, les poètes le chantaient, avec quels

divins embrasements! L’amour revenait, sans cesse, triste et béni, dans

ces vers qu’il apprenait et qu’il récitait et qu’il aimait comme la plus

adorable des musiques. C’étaient toujours des baisers, des étreintes,

des chevelures éparses, des bras nus se refermant sur des corps pâmés;

mais ces baisers ne baisaient que des souffles, ces étreintes

n’étreignaient que d’incorporelles images, ces chevelures se

transformaient en d’intangibles rayons, ces bras n’enlaçaient que des

âmes. Bien que ces vers évoquassent en réalité le triomphe des chairs

heureuses, l’amour restait en lui, à l’état d’immatérielle joie,

d’ivresse mentale, de céleste délire. C’était l’amour qui avait fait

l’Assomption de la Vierge... Jésus en était mort, et, sur sa croix,

saignant, déchiré, il en gardait la clarté éternelle et immarcescible.

L’amour, c’était encore ce trouble ravissant, cette indicible émotion

qu’il avait ressentie aux caresses de Marguerite, purifiées par

l’absence; à la fugitive vision des demoiselles Le Toulic, et à ses

envolements de tendresse vers les créatures chimériques et mortes dont

lui parlait le Père de Kern; c’était, en quelque sorte, l’expansion

généreuse de toutes ses facultés, de toutes ses sensibilités, vers la

beauté et vers la souffrance. Il n’en concevait pas la brutalité

physique; malgré les bouillonnements de son adolescence, il en ignorait

l’âpre et farouche lutte sexuelle.

Alors pourquoi se mêlait-il, à son intimité avec le Père de Kern, de

vagues effrois d’un autre amour, d’un impossible et salissant amour,

puisque l’amour c’était la femme qui le personnifiait. Pourquoi ne

pouvait-il, dans le calme de son cœur, se livrer à lui, tout entier,

sans redouter une terrible et décisive catastrophe, que son ignorance ne

définissait pas et dont l’avertissait son instinct? Par quelle déviation

cérébrale, au moyen de quel corrupteur pressentiment, cette idée d’un

crime insoupçonné, et pourtant inévitable, était-elle entrée en son

imagination et s’y cramponnait-elle au point qu’il n’avait plus la force

de l’en chasser? Il se raisonna, se dit qu’il était victime d’une

erreur, d’une folie. Rien, dans la conduite du Père, ne justifiait une

appréhension pareille. Celui-ci s’était pris d’affection, d’intérêt pour

lui; il dirigeait son esprit dans une voie qu’il avait, longtemps, rêvé

de suivre. Fallait-il donc lui en vouloir? Il le trouvait joli,

s’inquiétait de le voir malade. Quel crime à cela? Etait-ce donc défendu

de se montrer bon?... Et pour mieux se rassurer, il se rappela que le

Père de Kern avait la réputation d’un prêtre très pieux, presque d’un

saint. Il portait un cilice, disait-on, et se flagellait. C’est pourquoi

il était si pâle parfois, et que ses yeux, souvent, brillaient d’une

étrange flamme mystique, dans un grand cerne de souffrance.

En dépit de ces raisonnements, le doute demeurait, indéracinable. Le

lendemain de cette nuit, où le Père lui était apparu, il l’évita pendant

les récréations et revint à Bolorec avec une ostentation manifeste et

gamine. Bolorec ne parla pas. Il sculptait un lézard et scandait de

mouvements de tête rythmiques des airs de chansons intérieures. Aux

questions que lui adressa Sébastien, il ne répondit que par des

monosyllabes bougons et des haussements d’épaules. Le soir, prétextant

une indisposition, Sébastien refusa de venir dans l’embrasure de la

fenêtre. Mais, derrière ses rideaux, par un mince écartement, il se mit

à observer le Père de Kern. Celui-ci avait repris sa place accoutumée.

Accoudé contre le barreau de la fenêtre, il regardait la nuit s’avancer

et tomber sur le parc, sur les jardins, noyer les cours d’une ombre

transparente, cette belle nuit où d’ordinaire s’envolaient de si douces

paroles et de si attachantes histoires. Il parut à Sébastien qu’il avait

l’air plus grave et paraissait fâché, non pas fâché, peut-être, mais si

triste! Son cœur s’émut. Il s’accusa d’ingratitude, eut la pensée

d’aller à lui, de lui demander pardon. Quand la nuit fut venue, tout à

fait, le Père referma la fenêtre, et, d’un pas lent, glissé, il longea

la rangée des lits. Tout dormait. Sébastien vit son ombre passer et

repasser sur les rideaux; il entendit le bruit de sa soutane et le

tintement de son chapelet. Puis il n’entendit plus rien que la confuse

rumeur des souffles; il ne vit plus rien que la clarté des lampes

vigilantes. Et il s’assoupit.

Sébastien ne tarda pas à s’apercevoir que la société de Bolorec ne lui

suffisait plus. Les autres élèves lui semblaient ennuyeux et grossiers,

ils se moquaient de ses exaltations poétiques. Un vide s’était fait,

tout à coup, dans sa vie. Quelque chose lui manquait véritablement,

quelque chose d’essentiel, d’irremplaçable, comme le pain pour qui est

affamé. Et la tristesse, une tristesse d’autant plus pénible à porter

qu’elle était plus lourde de regrets, l’envahissait de nouveau. Il avait

besoin d’une protection, d’une intelligence, d’une voix qui versât sur

son esprit, sur son cœur, le baume des paroles enchanteresses et

consolatrices. Cette protection, cette intelligence, cette voix qu’il

avait appelées, elles étaient venues à lui, inespérément à lui, si

longtemps dédaigné de tout le monde, et voilà qu’il les repoussait,

maintenant, sollicité par de sottes et coupables craintes qu’il lui

était d’ailleurs difficile de préciser. Depuis qu’il se trouvait moins

souvent en contact intime avec le Père de Kern, celui-ci ne l’effrayait

plus. Au contraire, Sébastien s’étonnait, s’attendrissait de voir qu’il

demeurait le même à son égard. Il aurait pu se venger de cette vilaine

ingratitude. Eh bien! non. Rien n’était changé aux bienveillantes

allures de ce prêtre admirable et doux. Aucune des libertés spéciales,

des gracieuses privautés dont Sébastien jouissait, ce saint homme ne les

lui avait retirées; et, dans ses yeux, dont le regard redevenait normal,

il n’y avait ni sévérité, ni colère; il n’y avait que la souffrance, une

souffrance lumineuse et volontaire comme celle qui brille sur les

visages décharnés des martyrs. Sébastien l’observait, ému, repentant,

l’âme affligée de remords. Oui, il devait porter un cilice, se tuer de

macérations, déchirer son corps aux pointes de fer des disciplines. Cela

se voyait à la lenteur douloureuse de sa marche, à la douloureuse

flexion de sa taille, à la douloureuse lividité de sa peau. Tout ce qui

avait inquiété Sébastien dans les attitudes du Père, tout ce qui l’avait

éloigné de sa personne, il n’y reconnaissait plus que des expressions de

douleur. Et, dans un accès de gratitude exaltée et pénitente, pour tout

ce que le Jésuite lui avait, si généreusement, donné de sa science, de

son émotion, pour tout ce qu’il avait éveillé en lui de beau, de noble,

d’ardent, il aurait voulu écarter les plis de sa soutane, et panser les

marques rouges de sa poitrine, et baiser ses plaies saignantes. Enfin,

une pensée égoïste l’accabla. Si le Père de Kern refusait de lui

continuer ses leçons, s’il allait lui dire: «Vous n’avez pas eu

confiance en moi, vous êtes indigne de mes bontés», il retomberait dans

ses anciens dégoûts, dans ce même abandon moral où il avait végété, si

misérablement opprimé par les maîtres, vaincu par les choses, la proie

de cette éducation étouffante, qui faisait la nuit en son cerveau. Un

jour que le Père, à la promenade, lisait son bréviaire, à l’écart, sous

les arbres, Sébastien osa l’aborder, et, contrit, les joues rouges, les

yeux baissés:

--Pardonnez-moi, mon Père, bégaya-t-il... J’ai été méchant... Je ne le

ferai plus.

Le Père regarda Sébastien d’un regard aigu qui entra en lui, comme une

vrille. Et il dit simplement, d’une voix qui avait la suavité triste

d’un soupir:

--Que je vous ai plaint, mon enfant!... oh! mon cher enfant!

Après un silence, haletant:

--Mais Dieu m’a entendu, puisque vous vous repentez...

Il ferma son bréviaire et se mit à marcher lentement, éloignant d’un

joli geste les branches trop basses, qui barraient le passage. Sébastien

se tenait à ses côtés, timide, vaincu, la tête penchée vers le sol, où

tremblaient des gouttes de soleil.

--Ne parlons plus de cela, jamais, n’est-ce pas, mon cher enfant?... dit

le Père... Nous devons oublier les offenses... nous devons même les

aimer, comme les aima Jésus, puisqu’elles nous rendent plus chers les

repentirs, et si doux les pardons!...

Il ajouta d’un ton ineffable qui secoua Sébastien jusqu’au plus profond

de ses moelles:

--O petite âme inquiète, dans laquelle je lis!...

Sébastien n’osa lever les yeux sur le Père. Il lui semblait qu’en

marchant, ses pieds ne courbaient pas la pointe des herbes, et qu’il

avançait dans de la lumière, si haut, si grand, si surhumain, que son

front touchait le ciel.

Les causeries quotidiennes, les leçons reprirent leurs cours

interrompu. Tous les deux, le soir, ils revinrent dans l’embrasure de la

fenêtre, et le petit Sébastien

[Illustration]

goûta un plaisir plus vif à ces rencontres coutumières, auxquelles la

nuit prêtait un double mystère de fête religieuse et de rendez-vous

défendu.

Le Père de Kern déploya toute sa grâce inventive à rendre ses leçons

indestructiblement attachantes. Par le mot qui persuade et qui caresse,

par l’éloquence évocatrice de l’idée, il savait expliquer, fixer en

inoubliables images les choses les plus abstraites, et donner aux

personnages les plus lointains du passé un caractère de séduisante

contemporanéité qui les faisait plus visibles, plus proches, presque

familiers. Sébastien s’étonna de s’intéresser passionnément à des

détails de l’histoire qui l’avaient ennuyé, à la classe, à cause de leur

rebutante sécheresse et qui, dans les leçons du Père, revêtaient un

attrait de conte, une beauté parée de poésie. Tout revivait, tout

s’animait, sous sa parole, qui avait une puissance de suggestion

incomparable. Son indulgence était extrême, sa pitié amollissante et

universelle. Ses enthousiasmes précis, mesurés, octroyaient toujours une

large place au rêve adventice. Il était dangereux plus encore par ce

qu’il taisait et laissait deviner, que par ce qu’il disait réellement.

Cependant les mots «amour, péché» revenaient sans cesse sur ses lèvres,

avec des inflexions lentes, comme s’il eût aimé à s’y attarder. Le mot

«péché» surtout, à la façon dont il le prononçait, et l’entourait,

semblait une fleur étrange qui attire par le danger même de son parfum;

et, bien qu’il en montrât l’horreur, en des dégoûts captieux, l’horreur

en restait désirable et charmante.

--Vous êtes, maintenant, un petit homme, disait-il à Sébastien. Il faut

vous habituer à regarder en face le péché. On l’évite mieux, en le

connaissant davantage.

Il descendait à des confidences personnelles, parlait de sa vie qui,

longtemps, avait été livrée au péché. Pour quelques plaisirs maudits,

que de remords et d’expiations! Y aurait-il jamais assez de prières,

pour effacer la trace des fanges anciennes?

--Si je vous confie ces choses abominables, mon cher enfant,

murmurait-il en serrant les mains de Sébastien d’une étreinte tremblée,

c’est que je voudrais tant vous préserver du péché! Ah! si vous saviez

comme il s’offre à nous, les mains pleines de fleurs, les lèvres pleines

de sourires... Si vous saviez comme il y a de belles chairs, d’enivrants

parfums, pour nous tenter, pour nous perdre, et quelles séductions sont

les siennes! Que de fois j’ai frissonné pour vous!... Lorsque je vous

voyais avec Kerral ou quelque autre de vos camarades, cela m’était une

torture. Je me demandais: «Que se disent-ils? Que se font-ils?» Si vous

vous égariez, à la promenade, je me disais encore: «Où sont-ils?» Et

j’avais l’anxiété de vous surprendre, cachés derrière une haie, ou

blottis dans l’ombre d’un rocher... Comme j’ai veillé sur vous la nuit,

cher enfant! Ah! les nuits sont tristes! elles me désolent. La passion y

rôde, le péché y rampe. Et j’en connais tant de ces pauvres petits êtres

dont le cœur est gangrené, et qui se murmurent des paroles brûlantes qui

font rougir la sainte Vierge et pleurer Jésus. Ayez confiance en moi,

ouvrez-moi tout votre cœur. Ne me cachez ni une mauvaise pensée, ni une

action impure... Si vous avez commis le péché maudit, ne craignez pas de

vous épancher en moi... C’est si bon de crier ses fautes!... Et Jésus a

tant de miséricordieuse indulgence, tant de pardons pour les petites

âmes, comme la vôtre!

Il le pressait d’avouer d’imaginaires tentations, d’imaginaires

impuretés, précisant ses questions, demeurées, jusqu’ici, timides et

vagues. Lui aussi, il avait été perverti, au collège, par un camarade

qu’il aimait! Oh! quelle honte!... et plus tard!... Avec des rougeurs,

des embarras pudiques, de sanctifiantes humilités, il contait

l’intérieur de sa famille, révélait des détails intimes poignants...

Une mère morte, adultère, à l’étranger... un père débauché, installant

des concubines dans sa propre maison... une sœur mariée qui le recevait

chez elle, demi-nue, au milieu de chiffons odorants et de dentelles,

l’initiait à toutes les perversités de l’amour humain... La première,

elle l’avait poussé dans les bras d’une femme qui avait achevé l’œuvre

de dépravation commencée, si jeune, au collège!... C’est ainsi qu’il

avait dégringolé tous les degrés du vice, qu’il s’était roulé dans

l’enfer des plaisirs défendus... Enfin, Dieu avait eu pitié de lui... Un

soir, en pleine orgie, il avait été miraculeusement touché de la grâce.

--Et, depuis, cher enfant, je vis dans l’amour, le véritable amour,

l’immense amour de Jésus. Ah! les fous qui vont demander à la créature

humaine les courtes ivresses, les brèves extases, quand elles sont

infinies, inexprimables, celles que donne la possession divine du corps

de Jésus! S’oublier en lui, se fondre en lui! Promener sur ce corps

adorable ses lèvres repentantes, coller sa bouche aux blessures béantes

de ces flancs douloureux, baiser ces membres brisés, sentir contre sa

chair mortelle l’embrasement de cette chair céleste!... Où donc trouver

des délices comparables à celles-là? Où donc rêver de pareils bonheurs,

des bonheurs qui ne finissent jamais, et que la mort elle-même est

impuissante à rompre?...

* * * * *

Et, peu à peu, Sébastien entrait dans une atmosphère énervante et

voluptueuse où, sous le voile de l’amour divin qui masque toutes les

exaltations charnelles, toutes les sensualités irritées, toutes les

dépravations organiques qui montent du sexe vierge au cerveau déjà

souillé, il perdait, de jour en jour, d’heure en heure, sans le sentir,

sans le voir, l’orientation de son équilibre moral, la santé de son

esprit, l’honnêteté de son instinct. Il ne résista pas, il ne put pas

résister à la démoralisation de sa petite âme, habilement saturée de

poésies, chloroformée d’idéal, vaincue par la dissolvante, par la

dévirilisante morphine des tendresses inétreignables. Et ce travail

sourd, continu, envahisseur, le Père de Kern en rendit complices le

soleil, les brumes, la mer, les soirs languides, les nuits stellaires,

toute la nature soumise, comme une vieille matrone, aux concupiscences

monstrueuses d’un homme. Tous les deux, elle et lui, ne s’adressèrent

pas directement aux organes inférieurs de l’enfant, ils ne tentèrent pas

d’exciter les appétits grossiers qui dorment au fond des cœurs les plus

purs. Ce fut par les plus belles, par les plus nobles qualités, par la

générosité de son intelligence, par la confiance de son idéal qu’ils

insinuèrent, goutte à goutte, le mortel poison. Le moment était bien

choisi pour ce viol d’une âme délicate et passionnée, sensitive à

l’excès, environnée d’embûches tentatrices, attaquée dans les racines

mêmes de la vie intellectuelle. Sous l’obsession de ces causeries, sous

la persécution de ces rêves corrupteurs, Sébastien sentait naître en lui

et s’agiter des troubles physiques d’un caractère anormal qui

l’inquiétait, comme un symptôme de grave maladie. Une poussée de sang

plus chaud gonflait et brûlait ses veines; une distension de ses muscles

stimulait sa chair exaspérée; il avait les vertiges, les syncopes, les

spasmes nocturnes, les érotiques digestions par quoi s’annoncent, chez

les natures précoces, les premières commotions de la puberté.

* * * * *

Ce soir-là, les élèves s’étaient tous rendus à confesse. On devait, le

lendemain, communier dès le réveil, et aller ensuite, en pèlerinage, à

Sainte-Anne-d’Auray; un pèlerinage annuel impatiemment désiré comme une

partie de plaisir. Neuf heures sonnaient à l’horloge, quand Sébastien,

avec quelques compagnons retardataires, revint de la chapelle et entra

dans le dortoir. Le Père de Kern était assis près de la fenêtre ouverte,

un coude nonchalamment posé sur l’appui, songeur. La journée avait été

brûlante; des souffles chauds, étouffants, passaient dans l’atmosphère,

chargée d’orage. Au ciel, de gros nuages s’amoncelaient, voilant la

lune; le vent s’était levé, secouait les arbres du parc qui grondaient,

sourdement, ainsi qu’une mer déferlant, au loin. Le Père de Kern arrêta

Sébastien qui vint se mettre à sa place accoutumée.

--Je pensais à vous, mon cher enfant, lui dit-il, lorsque les autres

élèves eurent rejoint leur cellule... Vous communiez demain?... C’est un

grand jour... Oh! je me rappelle votre première communion... Qu’elle fut

touchante!... De ce moment je me suis intéressé à vous, je vous ai

aimé... vous êtes si peu pareil aux autres qui sont ici!... A chaque

instant je découvre en vous des qualités exceptionnelles que je

m’efforce de développer, de diriger... Je vous parle comme je ne

parlerais à aucun, parce que vous comprenez, vous sentez des choses que

pas un seul de vos camarades ne sent ni ne comprend... Si je pouvais

être tout à fait votre professeur, il me semble que je ferais de vous

quelque chose... quelque chose de très grand... J’y ai pensé souvent...

Ah! comme je le voudrais...

Il soupira et regarda la nuit tourmentée, le ciel houleux où

chevauchaient d’énormes vagues sombres, que la lune illuminait, en

dessous et aux bords, d’éclatantes lueurs métalliques. Après une

songerie de quelques minutes, il reprit d’une voix qui s’attrista:

--Seulement, vous n’avez pas confiance en moi... Vous me considérez

comme un maître, alors que je suis votre ami, mon cher enfant... l’ami

de votre cœur, de votre intelligence, l’ami de tout ce que vous rêvez et

de tout ce qui est en vous, ignoré de vous-même et connu de moi. Ah!

comme cela m’afflige!

Il se tut. Le dortoir était redevenu silencieux. Un coup de vent, plus

violent que les autres, se leva, ébranlant le toit au-dessus d’eux. Des

ardoises arrachées volèrent et tombèrent dans la cour. Le Père de Kern

ferma la fenêtre.

--Venez avec moi! fit-il.

[Illustration]

Il longea la rangée des cellules, sortit du dortoir, descendit des

escaliers, s’engagea dans des couloirs faiblement éclairés d’une clarté

de lampe agonisante, traversa des couloirs sombres où la lune dessinait,

en blancheurs tristes, sur les dalles, les rectangles des fenêtres et

l’ombre des meneaux. Sébastien, sans raisonner, le suivit. Où

allaient-ils ainsi, dans cette louche, vacillante lumière, dans cette

ombre claustrale, si pleine de silence, dans cette solitude, où leurs

pas, à peine, s’entendaient? Il ne se le demanda même point.

--Marchez plus doucement! recommanda le Père, qui, avec précaution,

l’œil inquiet, l’oreille guetteuse, avançait sur la pointe des pieds,

rasant les murs.

Sébastien essaya de conformer ses mouvements à ceux de son guide. Aucune

pensée mauvaise ne lui venait, aucune peur. Il s’étonnait seulement,

d’un étonnement vague, qui n’était pas sans plaisir, de parcourir, à

cette heure nocturne, ces coins du collège, qu’il ne connaissait point,

ces tortueux escaliers, ces corridors aux angles brusques, ces paliers

lugubres où, dans l’ombre plus dense, des lampions fumeux remuaient des

lueurs de crime. Enfin, ils s’arrêtèrent devant une porte que le prêtre

ouvrit sans bruit.

--Entrez, dit-il.

Comme Sébastien, un peu tremblant maintenant, hésitait, le Père de Kern

le prit par la main, l’entraîna dans du noir et referma la porte, qu’il

verrouilla soigneusement. Sébastien avait senti dans la sienne cette

main moite et qui tremblait, elle aussi. Il frissonna. Et, à ce moment

même, il eut peur,--une peur angoissante, horrible,--la peur de toutes

ces marches descendues, de tous ces couloirs traversés, de toutes ces

livides lumières, de toutes ces ombres inconnues, et de ce noir surtout

dans lequel il était, seul, avec cet homme. D’abord il ne vit qu’un jour

blafard, lamellé, sinistrement projeté sur le plancher et sur le plafond

par une fenêtre aux persiennes closes. Ce jour était funèbre; il

reflétait une pâleur opaque, une blancheur morte de linge. Autour de ce

jour, où l’ombre du Père passait et repassait, c’était la nuit, une nuit

hallucinante, pas si profonde, cependant, que ses yeux, s’habituant à

l’obscurité, n’y distinguassent des objets vagues, des profils perdus

de meubles, des formes inachevées et, dans le fond, contre quelque chose

qui ressemblait à un mur, quelque chose d’horizontal, de rigide et de

long, qui ressemblait à un sépulcre. Pourquoi était-il là? Quelle force

diabolique l’avait poussé à venir là, à suivre le Père, sans savoir,

sans rien demander, sans rien pressentir? Pourquoi, si ses intentions

étaient avouables, le Père avait-il montré cette inquiétude d’une

rencontre? Pourquoi ce cheminement prudent, effacé, de maraudeur qui

craint d’être surpris et de criminel qui va au crime?... Qu’allait-il

donc s’accomplir d’effrayant? Des histoires tragiques de meurtre,

d’égorgement, assaillirent son esprit. Il s’affola. Il crut entrevoir de

terrifiantes faces d’assassins, des mains étrangleuses, des couteaux

levés. Au plafond, dans le carré de jour, l’ombre du Père oscilla comme

un pendu. Et le vent s’était tu. Il ne percevait plus qu’un bruit sourd,

lointain, sanglotant, un bruit inexprimable de plaintes étouffées... Le

Père ne parlait pas. Il allait et venait, à peine visible. Mais sa

présence emplissait cette nuit d’une surnaturelle terreur... Sa présence

se révélait à des heurts, à des chocs, à des glissements qui laissaient,

après eux, d’étranges résonances... Sébastien entendit des grincements

de serrures, des vibrations de cristal, une multitude de sons dont la

cause, en ce lieu, l’épouvantait... Que préparait-il? Quel supplice?

Quelle torture?... Quelle mort? Il pensa aux promenades de Pen-Boch, à

la mer, à Bolorec; se cramponna désespérément à des idées riantes, à des

visions calmes; s’accrocha à tout ce qui pouvait l’aimer, à tout ce qui

pouvait le défendre: son père, Mme Lecautel, Marguerite. Mais ces

évocations fuyaient, disparaissaient, une à une, pareilles aux oiseaux

effrayés qui se lèvent des haies épaisses et s’en vont en poussant des

cris... Il

[Illustration]

suffoquait. Une sueur froide mouillait sa peau; ses jambes flageolaient.

--Mon Père!... Mon Père! implora-t-il.

Cette voix, dans ces ténèbres, avait quelque chose de si inaccoutumé, un

son si bref, si étranglé, qu’elle redoubla l’effroi de Sébastien... On

pourrait l’entendre?... Mais il voulait qu’on l’entendît... Ah! si l’on

pouvait l’entendre!... Il cria plus fort:

--Mon Père! Je vous en prie... Je vous en supplie... Ramenez-moi,

là-bas, au dortoir... Ramenez-moi...

--Mais taisez-vous donc, petit malheureux... Que craignez-vous?

Le Père était près de lui, cherchait sa main... Il murmura, à voix

basse:

--Calmez-vous, mon cher enfant, et n’ayez pas peur. Pourquoi faut-il que

vous ayez toujours peur de moi!... Qu’ai-je donc fait, pour cela?...

Allons!... Allons!...

Il l’attira doucement, dans le fond de la chambre, le fit asseoir sur le

bord du lit...

--Comme vous tremblez!... Pauvre petit!... Tenez, buvez un peu. Cela

vous fera du bien.

Et présentant à ses lèvres un verre plein d’un breuvage fort et parfumé,

il répéta:

--Comme vous tremblez!

Lorsque Sébastien eut avalé quelques gorgées de liqueur, le Père frotta

une allumette contre sa soutane, alluma une cigarette. A la lueur courte

et brillante, l’enfant entrevit une chambre claire, propre, austère, des

meubles de bois blanc, au milieu du mur blanchi, en face de lui, un

crucifix, et çà et là de pieuses images. La netteté de la chambre, grave

comme une cellule de moine, l’apparition protectrice d’objets religieux

diminuèrent ses appréhensions. Mais la cigarette, dont l’odorante fumée

emplissait la chambre, l’étonna, substitua à ses épouvantes de tout à

l’heure une curiosité presque amusée, très intriguée surtout.

Le Père s’assit près de lui, demeura quelques secondes sans parler; et

Sébastien, moins inquiet, aspira l’odeur du tabac à pleines narines, et

suivit le point brillant de la cigarette, qui voletait, dans l’ombre

revenue, capricieuse, ainsi qu’une luisante mouche.

--Êtes-vous plus calme, maintenant? demanda le Père de Kern, d’une voix

si doucement chuchotée, qu’elle rompit à peine le silence de la

chambre...

Et soupirant, sur un ton d’affectueux reproche:

--Pourquoi n’avez-vous pas confiance en moi?... Ne vous ai-je pas prouvé

mille fois et de mille manières, que je vous aimais?... Qu’est-ce qui

vous fait peur, mon enfant?... Dites-le moi... Cette obscurité, n’est-ce

pas? Cela, sans doute, a frappé votre imagination nerveuse... Pauvre

petit cœur que j’aime, jusque dans ses faiblesses... Mais n’est-ce pas,

au contraire, une chose charmante que cette obscurité?... Et les paroles

qu’on dit n’y sont-elles pas plus belles, murmurées si bas, qu’on

croirait qu’elles reviennent de très loin, de l’au-delà!... Vous vous y

habituerez, mon cher enfant, car nous viendrons ici souvent. Et comme

vous aimerez cette retraite si tranquille, loin des autres, loin de tout

bruit... Je vous dirai des vers, je vous raconterai les belles légendes

de l’histoire. Vous verrez comme c’est exquis, la nuit, cette solitude

de chapelle, cette paix de forêt que rien ne trouble... où tout se

ranime, où tout revit, où tout se colore aussi des couleurs magnifiques

du mystère et du rêve!... Combien de fois, lorsque j’étais triste,

désespéré, lorsqu’il me semblait que le cœur de Jésus se retirait de

moi, combien de fois me suis-je réfugié dans cette chambre!... Si vous

saviez, mon cher enfant, comme j’y ai prié!... Quelles larmes heureuses

j’y ai versées! C’est là où Jésus m’apparaît le mieux, là où je touche

sa réelle chair, aimée de la douleur..., là où l’extase de l’adorer est

sans fin!... Oh! mon cher enfant, si vous saviez!...

Il s’était approché de Sébastien, sa main dans celle de l’enfant. Sa

voix était devenue haletante. Les mots n’arrivaient plus qu’entrecoupés

de tremblements nerveux et d’efforts gutturaux. Il répéta:

--Oh!... oui!... que j’y ai... prié!...

Malgré son trouble, Sébastien ne pouvait s’empêcher de remarquer

malicieusement que cette piété exaltée, que ces ardentes extases divines

s’accordaient difficilement avec le plaisir, plus laïque, de fumer des

cigarettes, et de boire des verres de liqueur. Et l’agitation insolite

du Père, le frôlement de ses jambes, cette main surtout, l’inquiéta.

Cette main courait sur son corps, d’abord effleurante et timide, ensuite

impatiente et hardie. Elle tâtonnait, enlaçait, étreignait.

* * * * *

Maintenant Sébastien était au bord du lit, à moitié dévêtu, les jambes

pendantes, anéanti, seul. Seul?... Oui. Il tâta, de la main, autour de

lui, le vide; il tâta, de la main, autour de lui, les couvertures

défaites. Il était seul. Dans ses membres, il ressentait comme un

brisement, sur ses joues, comme une brûlure douloureuse. Son cerveau

était meurtri, et lourd, lourd affreusement, si lourd qu’il ne pouvait

pas le porter. Il y avait dans ses souvenirs une interruption, une

cassure brusque, violente, terrible. Rêvait-il? Mais non, il ne rêvait

pas. Il ne rêvait pas, car le Père aussi était là. Il était là, dans

l’ombre, furetant. Sa silhouette passait et repassait noire, agile,

infernale, dans le rectangle de jour livide qui s’était obliquement

allongé, sur le plancher, et coupait la pièce, en toute sa largeur,

d’une blancheur morne de suaire. Et c’étaient les mêmes heurts, les

mêmes chocs, les mêmes glissements, que lorsqu’il était entré là...

depuis combien de temps? Au loin, très loin, assourdi par des

interpositions de murs, le vent râlait ses obscures, ses monotones

plaintes.

--Buvez un peu, mon enfant, cela vous fera du bien...

Le son de cette voix le fit sursauter. Cependant, il tendit avidement

ses lèvres au verre qu’on lui offrait. Il avait une soif ardente, une

soif inextinguible. Il but quelques gorgées.

--Merci! dit-il, machinalement.

Puis il entendit les mêmes grincements de serrures, les mêmes vibrations

de cristal. Puis il vit la chambre s’éclairer à la lueur d’une

allumette, le Père allumer une cigarette, le petit tison rouge brûler et

danser dans l’ombre. Il était sans haine, parce qu’il était sans pensée.

De ce qui venait de s’accomplir d’abominable, de ce crime,--le plus

lâche, le plus odieux de tous les crimes,--de ce meurtre d’une âme

d’enfant, aucune impression morale ne subsistait dans son esprit. Il

éprouvait une lassitude aux vertèbres, une soif qui lui desséchait la

gorge, un accablement général de ses membres et de toute sa chair, qui

ne laissait d’activité à aucune autre perception de la sensibilité; mais

pas une souffrance intérieure. S’apercevant qu’il se trouvait en partie,

dévêtu, il remit de l’ordre dans ses habits, et ne bougea plus. Il

aurait voulu boire. Des bruits de sources chantaient à ses oreilles; des

fontaines d’eau claire se montraient, en de frais paysages, sous des

branches pendantes et des lianes fleuries; il respirait des parfums

d’herbe mouillée; se penchait sur des margelles de puits. Il aurait

voulu aussi s’étendre sur le lit comme sur de la mousse, et dormir

longtemps; il aurait voulu surtout ne pas voir cette clarté pâle de lune

qui coupait, en deux, la pièce, et rester, dans l’ombre, toujours.

L’idée de retraverser ces couloirs, de gravir ces escaliers; ces

lumières louches, le dortoir, lui furent un ennui.

Le Père vint s’asseoir, près de lui. Sébastien sentit la pesanteur de ce

corps contre le sien. Il ne se recula pas.

--Laissez-moi, mon Père, dit-il... Laissez-moi.

Il y avait de la tristesse dans sa voix, mais non point de l’épouvante

ni du dégoût. Le Père s’enhardit.

--Laissez-moi! Oh, je vous en prie, laissez-moi.

Il osait parler, à cause des ténèbres qui les enveloppaient tous les

deux et qui lui cachaient ce visage, ce regard. Mais il comprenait qu’il

serait demeuré sans voix, dans la lumière, que la vue de cet homme lui

serait désormais insoutenable, qu’il ne pourrait plus lever les yeux sur

lui, qu’il mourrait de honte. La pensée d’être maintenant obsédé par

cette présence continue, par l’image persécutrice et sans cesse vivante,

et à toute minute évoquée, de sa souillure, la certitude de ne plus se

soustraire, jamais, à cette hantise, ni pendant l’étude, ni pendant les

récréations et les promenades, ni au dortoir, où l’ombre du prêtre, sur

les rideaux de la cellule, viendrait lui rappeler l’indélébile horreur

de cette nuit, chaque soir, tout cela l’accabla. Oh! pourquoi n’avoir

pas écouté ses pressentiments! Pourquoi s’être laissé reprendre, malgré

son instinct divinateur, aux paroles berceuses de cet homme, à ses

conseils empoisonnés, à ses poésies, à ses tendresses qui masquent le

crime? Et ce qui l’irritait, c’était de n’avoir contre ce criminel

aucune haine! Il ne lui en voulait pas; il s’en voulait à soi-même de sa

confiance absurde et complice.

--Voyons, mon enfant, dit le Père. Il faut rentrer.

Et, cyniquement, de sa main tâtonnante, s’assurant que les vêtements de

Sébastien étaient en ordre, il demanda:

--Avez-vous rajusté vos habits?

--Non, non, laissez-moi... Je ne veux pas rentrer... Ne me touchez

pas... Oui, j’ai rajusté mes habits.

--Nous ne pouvons pas rester ici plus longtemps... Il est tard, déjà!...

--Non, non... laissez-moi!

--Sébastien, mon enfant, mon cher enfant, comprenez donc que c’est

impossible...

--Je comprends, je comprends... Je veux rester... Laissez-moi!

Un silence se fit. Le Père s’était levé, arpentait la chambre, soucieux.

Il n’avait pas prévu cette résistance obstinée d’enfant, cet

irréductible entêtement contre lequel il se butait, et qui pouvait être

sa perte. Il eut la vision nette, rapide, des ennuis, des dégoûts, des

scandales qui en seraient l’inévitable conséquence: les peines

disciplinaires, l’exil lointain, ou l’insoumission qui le rejetterait

dans les marges fangeuses de la vie. Que faire, pourtant, si Sébastien

refusait de s’en aller? Le raisonnement n’arrivait plus à cet esprit

ébranlé par une commotion cérébrale, si intense, qu’elle avait brisé, en

lui, le sentiment le plus persistant de l’homme, celui de la défense

personnelle. Employer la force? Il n’y fallait pas songer non plus. Les

cris, la lutte, c’eût été pire encore que cette exaspérante inertie.

Puis, il se reprochait amèrement cette aventure où il n’avait pas goûté

les joies promises: «Je l’aurais cru mieux préparé, se dit-il. J’aurais

dû attendre.» L’avenir aussi l’inquiétait: «Que je le ramène!... Oui,

mais demain? Ce petit imbécile est bien capable de me livrer en se

livrant soi-même.» Combien, attirés par lui, étaient venus, en cette

chambre, les uns déjà pourris, les autres candides encore, et qui

n’avaient pas fait ces déplorables manières! Il se plut un instant à

revoir passer, en cette ombre obscène où s’obstinait Sébastien, sur ce

lit impur où la honte le retenait cramponné, la file des petits martyrs

pollués, des petites créatures dévirginées, ses proies étonnées, dociles

ou douloureuses, tout de suite vaincues par la peur, ou soumises par le

plaisir. Et si le matin allait les surprendre, là, tous les deux, leur

couper la retraite! Il pensa combien le meurtre serait doux, s’il

n’était impossible en cette circonstance, dans ce lieu, et quel

soulagement il en éprouverait, s’il ne fallait rendre compte de cette

petite existence obscure et misérable, de cette larve humaine en qui

n’éclorait même pas la fleur du vice qu’il aimait.

Le Père de Kern revint auprès de Sébastien. Il dit simplement, d’un ton

impérieux de maître qui rappelle son élève au devoir oublié:

--Vous savez que vous communiez demain matin.

L’effet de cette phrase fut électrique. Sébastien se dressa debout,

frissonnant. C’est vrai, il devait communier le lendemain, dans quelques

heures. Il ne le pouvait plus, maintenant. Tous les autres iraient,

graves, pieux, les mains jointes sur la poitrine, tous les autres

iraient à la Sainte-Table. Lui seul, comme un maudit, resterait à sa

place, désigné au mépris universel, sa face portant l’empreinte

ineffaçable de son infamie, tout son corps exhalant une odeur d’enfer.

De nouveau, il s’affaissa sur le lit, et, les yeux pleins de larmes, il

murmura:

--Mais je ne peux plus!...

--Et qui vous en empêche?... interrogea le Père.

--Après ce que vous... Après ce que je... Après ce péché...?

--Eh bien, mon cher enfant, ne suis-je pas là?... Ne puis-je entendre

votre confession?...

--Vous! s’écria Sébastien, dans un soulèvement d’horreur... Vous!...

La voix du Père redevint caressante et lente, humiliée et triste.

--Oui, moi... Je suis prêtre... J’ai le pouvoir de vous absoudre... même

indigne, même coupable, même criminel... Le caractère sacré qui fait que

je puis vous rendre, si misérable que je sois, la paix de la conscience

et l’orgueilleuse pureté de votre corps, la candeur de votre petite âme

d’ange, je ne l’ai point perdu... Moi, qui suis retombé dans l’enfer, je

puis vous redonner le paradis... Écoutez-moi... Tout à l’heure... là, je

ne sais ce qui a égaré ma raison... j’ai obéi à quelles suggestions de

folie?... Je l’ignore... Dieu m’est témoin que mes intentions étaient

nobles... C’est affreux, ces rechutes soudaines des passions qu’on croit

abolies, et vaincues par des années de prières et de repentir!...

Il s’agenouilla, posa son front sur les genoux de Sébastien, et

poursuivit:

--Je ne veux pas diminuer mes responsabilités, amoindrir mon crime. Non.

Je suis un monstre... Pourtant ayez un peu pitié de moi, de moi qui suis

à vos pieds, vous demandant pardon... Vous, rien ne vous a touché, rien

ne vous a sali, parce que vous êtes un enfant, mais moi! Pour racheter

mon âme, pour effacer ce crime...--et pourrais-je la racheter cette âme,

et pourrais-je l’effacer ce crime?...--quelles longues expiations! Cette

chair que j’ai souillée, cette chair où malgré les jeûnes, les prières,

les supplices, le péché dormait encore, il faudra que je la déchire, que

je l’arrache fibre à fibre, avec mes ongles, avec...

Sébastien vit des instruments de supplice, l’épouvante des chairs

tenaillées, des os broyés, des ruissellements de sang, et, saisi

d’horreur et de pitié, il s’écria:

--Mon Père!... Non... Non... Je ne veux pas que vous fassiez cela, à

cause de moi... Je ne veux pas... Je ne veux pas...

--Il le faut, mon cher enfant, répondit le Père de Kern, d’un ton

résigné... Et ce supplice me sera doux, et je bénirai ces tortures, si

vous m’avez pardonné, et permis, par une absolution de vos fautes, qui

sont miennes, hélas! de rendre à votre âme la pureté et la paix. Ce que

je vous demande, c’est demain, à la communion, de prier pour moi.

Sébastien se leva, résolu. Il ne souffrait plus. Une ivresse était dans

son cœur, une force était dans ses membres, et il aurait voulu que des

lumières éclatantes, des embrasements d’église, tout d’un coup,

incendiassent la chambre de leurs exorables clartés. A son tour, il

s’agenouilla, fervent, aux pieds du Père, et, se frappant la poitrine,

baigné de larmes, sûr de racheter une âme et d’apaiser la colère de

Dieu, il se confessa.

--Mon Père, je m’accuse d’avoir commis le péché d’impureté; je m’accuse

d’avoir pris un plaisir coupable. Je m’accuse...

Et, tandis que le Père, étendant ses mains bénissantes, ces mains qui,

tout à l’heure, dans l’ombre, hideuses et profanatrices, avaient, à

jamais, sali l’âme d’un enfant, murmurait: «_Absolvo te_», il pensa:

--Au moins, de cette façon, il n’ira pas bavarder avec le Père Monsal.

[Illustration]

[Illustration]

Sébastien Roch · 第 14 / 36 题