Peu à peu, Sébastien finit par se résigner à sa nouvelle existence qui
se trouva prise dans l’engrenage de la tâche quotidienne et, désormais,
sans trop de dures secousses, se déroula sur la régularité monotone des
heures, ramenant toujours pareils les mêmes occupations et les mêmes
événements. Il oublia le voyage pénible, l’entrée douloureuse dans cette
grande prison de pierre grise, et le froid glacial qui lui avait étreint
le cœur, rétracté la chair, à la vue des longs couloirs blafards, des
petites cours intérieures, baignées d’un sépulcral jour; il oublia les
clameurs féroces, l’étang si morne là-bas, sous le morne ciel et
l’étrange, inconcevable folie qui, en une minute éperdue, l’avait poussé
vers la mort, comme vers un refuge. Puis, les souvenirs du pays
s’estompèrent dans une brume plus douce; les regrets se firent moins
poignants et plus lointains. Loin de son père, délivré de l’ennui de sa
parole, du vide de ses conseils, il le trouva beau, grand, héroïque,
sublime, et il l’aima d’un amour d’autant plus fort, qu’il en avait
presque rougi, qu’il l’avait presque renié. Sa tendresse s’accrut de
toutes les insultes endurées à cause de lui, s’aviva du remords de ne
l’avoir pas courageusement défendu. Pour ne pas l’inquiéter, et par une
sorte de pudeur fière à ne point étaler de plaintes et de récriminations
devant les maîtres--car il savait que les Jésuites lisaient les lettres
des élèves comme celles des parents--il ne voulut rien lui confier de
ses tourments. Il se bornait à laisser déborder son cœur, en affections
naïves et chaudes, en promesses répétées de bonne conduite et de
travail. Il s’essayait aussi à de petites descriptions du collège, à des
récits de promenades, où déjà se révélait, dans la primitivité de la
forme et l’éveil incomplet de la sensation, une âme curieuse et
vibrante. Et puis, c’étaient des besoins de parler du pays, des
souvenirs à l’adresse de toutes choses de là-bas, exprimés, tantôt avec
une gaieté forcée, tantôt avec l’angoisseux, l’exaspéré désir des joies
natales, des caresses familières qui dénotaient une véritable détresse
morale. Un autre que M. Roch se fût peut-être alarmé de cette insolite
agitation d’esprit. Celui-ci ne vit là qu’un badinage dont l’inutilité
et le manque de sérieux le choquèrent: «Je ne suis pas trop content de
toi, écrivait-il, je m’aperçois que tu passes ton temps à des
gamineries, à des futilités, que je ne saurais encourager. Je comprends
que, les premiers jours, tu te sois laissé griser par un changement
d’existence aussi radical et flatteur. Mais il est urgent que tu songes
à devenir sérieux. Tout Pervenchères s’occupe de toi. On me jalouse. Je
dis: «Mon fils arrivera très loin, ira très haut». Tâche de ne pas faire
mentir ton père. Envoie-moi la liste de tes principaux condisciples, de
ceux surtout qui portent un nom historique. Comment s’appellent tes
voisins de classe? Avec qui t’es-tu lié de préférence? Le Révérend Père
qui t’a conduit te parle-t-il de moi?»
Les brimades revinrent encore, mais elles perdaient chaque fois de leur
caractère de violence pour ne plus conserver qu’une sorte
d’intermittente, de joviale raillerie qui lui rendait moins
insupportable sa blessure. Cependant, il sentit très vivement l’amertume
de l’inégalité sociale, avérée, persistante, en laquelle il vivait.
D’être toléré comme un pauvre, et non accepté comme un pair, cela lui
fut un sourd chagrin, une plaie d’inguérissable orgueil, contre lequel
il tenta, vainement, de réagir. Cette solitude où on le laissait le fit
plus grave et réfléchi, presque vieux. Les roses couleurs de ses joues
s’effacèrent et pâlirent; l’ovale de son visage s’amincit, ses yeux se
cernèrent, inquiets, meurtris, se voilant sans cesse sous une double
expression de tristesse tranquille et de méditation étonnée. Devant les
inextricables complications de la vie, ses surprises augmentèrent chaque
jour. Chaque jour lui révéla des habitudes, des noms, tout un ordre de
choses importantes, toute une série de personnages, augustes et révérés,
qui semblaient familiers à tout le monde, et qu’il se désolait d’être le
seul à ne pas connaître et qu’il s’irritait de ne pas comprendre. Cette
ignorance lui valait de fréquentes avanies. Une après-midi, Guy de
Kerdaniel, à brûle-pourpoint, lui demanda «pour qui il était, du comte
de Chambord ou de l’Usurpateur?» Ne sachant pas ce qu’étaient ces
personnages, s’ils existaient vraiment, et de quelle façon on pouvait
«être pour l’un ou pour l’autre», il n’avait rien répondu. Et l’on avait
ricané de son embarras. Sébastien se rendit compte qu’il venait encore
de donner une preuve nouvelle de son infériorité. Mais comment faire? On
riait de son silence; et, lorsqu’il parlait, on le huait. «C’est
peut-être des surnoms de Jésuites!» se dit-il. Longtemps, il garda au
comte de Chambord et à l’Usurpateur une rancune de les ignorer; et,
convaincu que cela devait être ainsi, que cela serait toujours ainsi, il
n’osa pas se renseigner, dans la crainte d’une mystification.
D’ailleurs, à qui se fût-il adressé?
Les collèges sont des univers en petit. Ils renferment, réduits à leur
expression d’enfance, les mêmes dominations, les mêmes écrasements que
les sociétés les plus despotiquement organisées. Une injustice pareille,
une semblable lâcheté président au choix des idoles qu’ils élèvent et
des martyrs qu’ils torturent. Tout ignorant qu’il fût des conflits
d’intérêts, des rivalités d’appétits, immanentes, qui font
s’entredéchirer les mêlées humaines, Sébastien, à force de voir et de
comparer, ne tarda pas à déterminer l’exacte situation qu’il occupait en
ce milieu, agité par des passions, troublé par des chocs, jusque-là
insoupçonnés et décourageants. Sa situation était celle d’un vaincu,
d’un vaincu qui n’a même pas, pour se réconforter de sa défaite, le
souvenir d’une lutte, ou l’espoir d’une vengeance. La lutte lui était
odieuse; la vengeance, il n’y songea pas un seul instant. Il comprit
qu’il ne devait compter que sur lui-même, ne vivre qu’en lui-même d’une
vie solitaire, indépendante et fermée aux sollicitations ambiantes. Mais
il comprit aussi que ce renoncement était au-dessus de ses forces. Sa
nature généreuse, expansive, tout en élans, ne pouvait s’accommoder des
étroites limites intérieures où il la circonscrivait. Elle avait besoin
d’air, de chaleur, de lumière, d’un large espace de ciel. En attendant
que cette lumière brillât, que s’ouvrît ce ciel, Sébastien continuait de
regarder la Vie passer sur un fond d’images brouillées et d’inexorable
nuit.
A Vannes, chaque cour se divisait en groupes distincts, exclusifs l’un
de l’autre, représentant non des communions de sympathies, ou des
convenances de caractères, mais des catégories sociales, qui avaient,
ainsi que dans l’ordre politique, celle-ci seulement des privilèges,
celle-là seulement des obligations. Malgré les incessants contacts, les
coude-à-coude forcés de l’étude, de la classe, de la chapelle, du
réfectoire, où les angles s’épointent, où les heurts s’amollissent, où
l’instinctif sentiment d’une défense commune, contre le devoir et contre
le maître, réunit, un instant, les intérêts les plus disparates, il
n’existait réellement, entre ces groupes, aucun mélange moral. Durant
les récréations, chacun reprenait sa place officielle, rentrait dans les
étroits compartiments d’une constitution aristocratique dont les Pères,
sans brusqueries, avec des apparences d’impartialité bénévole et
souriante, savaient maintenir le sévère fonctionnement, encourager les
préjugés, pensant faire ainsi pénétrer plus avant dans les âmes la
nécessité d’une discipline graduée, le culte d’un respect hiérarchique.
Guy de Kerdaniel était le chef indiscuté de la cour, dont Sébastien
était le souffre-douleur. Ses fantaisies d’enfant gâté, ses amitiés
changeantes, ses capricieuses haines étaient la loi souveraine. Il
connaissait son pouvoir et en abusait volontiers, surtout contre les
faibles. Choyé par les maîtres, en raison de sa naissance presque
illustre, adulé par les élèves, en raison des spéciales attentions, de
l’évidente préférence que lui manifestaient les maîtres, il résumait en
lui ce que la vie a de plus souhaitable et de vénéré. On savait la
considérable fortune de ses parents, leur prestigieux château sur les
bords de la Rance, leur train de vie magnifique et bruyant. Les
imaginations s’exaltaient au récit des chasses, des réceptions, des
églises rebâties, des couvents subventionnés, des entrevues fréquentes
du marquis de Kerdaniel avec le comte de Chambord qui l’avait institué,
officiellement, son confident le plus intime, son ami le plus écouté. De
ces merveilles, de ces élégances, de cette amitié royale, le fastueux
Guy gardait une indestructible auréole. Chétif de corps, malsain de
peau, marqué sur son front pâli, rétréci, déjà fané, du stigmate des
races épuisées, il avait l’assurance d’un homme fait, le geste bref, la
bouche impérieuse, l’œil insolent sous des paupières trop lourdes et
clignotantes. Il n’en était pas moins, malgré cet aspect de groom
anémié, le centre élu, le pivot choisi de cette société infantile
acquise, par l’exemple et l’éducation, à tous les servilismes, comme à
toutes les tyrannies. Les vanités, les ambitions, les aspirations
secrètes ou avouées de ce petit peuple, parqué en de jalouses coteries,
rayonnaient vers sa personne fragile et redoutable, ou plutôt vers ce
qu’elle évoquait de richesse éblouissante, de luxe sacré et
d’agenouillements humains. Sébastien n’essaya pas de l’attendrir par une
lâche soumission, ni de s’imposer à lui par l’éclat d’une révolte. Il le
dédaigna, et ce dédain, surélevant sa pitié, il chérit davantage ses
petits amis de là-bas, les mal peignés, les mal torchés, ceux-là
surtout, effarés et miséreux, dont les blouses en loques, et les tristes
pantalons rapiécés, l’émurent aux larmes, douloureusement. Il se tint
aussi à l’écart des maîtres, ne quêta pas leurs bonnes grâces, ne
chercha point à provoquer leur tendresse. Il lui semblait que la
douceur fuyante de leurs manières reculait encore, au lieu de la
rapprocher, l’humiliante distance, de jour en jour plus grande, mise par
les élèves entre eux et lui. Leurs «mon enfant», prononcés d’une voix
pateline, sonnaient faux à son cœur. Auprès d’eux, il n’éprouva aucune
impression d’être protégé. On le délaissait dans la classe, où ses
professeurs lui faisaient réciter mécaniquement ses leçons,
l’interrompant chaque fois, d’un «c’est bien», bref et sec, sans jamais
une parole d’encouragement ou de blâme, sans un redressement de mémoire,
alors qu’ils s’appliquaient à éveiller l’intelligence des autres, à la
guider dans ses voies préférées, à l’exciter par des explications
patientes; on le délaissait dans la cour, où personne ne le conviait à
prendre sa part des plaisirs, des activités bruyantes, dont les Pères,
la soutane retroussée, ardents, souples, enfantins, menaient le branle
joyeux, et où il errait, le plus souvent tout seul, désemparé, blessé
par ces joies, révolté par ces rires qui éclataient, autour de lui,
comme pour mieux le railler de son abandon. Et puis, il eût fallu
posséder des accessoires comme ils en avaient tous, un roulement de
jouets très chers, que les Jésuites vendaient dans un petit pavillon,
appelé la questure. Oh! ce petit pavillon, tout rempli de belles choses,
étrennes perpétuelles, qui exhalaient de délicieuses odeurs de sapin et
de bois verni, qui lui rappelaient la féerique, la flamboyante boutique
de l’épicier, à Pervenchères, les jours charmants de Noël et du
Nouvel-An. Comme il le dévorait du regard! Comme il enviait les riches
qui en revenaient, les bras chargés, les poches pleines, avec des
figures en fête! Après de longues hésitations, surmontant sa timidité,
il se rendit à cette questure tentatrice, acheta un ballon qui fut crevé
le lendemain, deux balles qui lui furent aussitôt volées, une paire
d’échasses qui se cassèrent, dès qu’il les eût essayées. Les cinq francs
donnés par sa tante étaient épuisés; les dix sous réglementaires que
chaque semaine, le samedi, le Père Préfet distribuait aux élèves, dans
les cours, passèrent en emprunts qu’il n’osa refuser. Alors, avec une
volonté supérieure à son âge, il résolut de s’abstraire dans le travail,
et dans lui-même, de ses successifs mécomptes. Il acquit bientôt, dans
le travail, une sorte de paix; dans lui-même, où déjà remuait tout un
monde de pensées et de sensations, une sorte d’amère jouissance qui alla
se décuplant, aux heures du silence et du repos.
* * * * *
Un mercredi, avant la promenade, Sébastien vit venir à lui un élève qui
lui demanda:
--Veux-tu que nous fassions la promenade ensemble?... Je suis Jean de
Kerral... Tu me connais bien?...
Et avant que Sébastien eût le temps de répondre, il ajouta:
--On t’embête, parce que tu es quincaillier... Moi, ça m’est égal que tu
sois quincaillier... Tu me plais tout de même... Tu es gentil, et je
t’aime bien.
[Illustration]
Jean de Kerral était de petite taille, mais trapu et très laid à cause
de son profil en forme de tête de poisson, et de son visage, tout
piqueté de taches de rousseur. Ses yeux, vifs et bons, plurent à
Sébastien. Il avait des gestes menus, un peu fébriles et cassés, une
voix douce, gazouillante, comme un oiseau, et, comme un oiseau, en
marchant, il sautillait. On l’appelait, dérisoirement, le bon
Samaritain. Jean avait, en effet, dans la cour, une spécialité
évangélique: il protégeait les faibles, et consolait les tristes. Dès
qu’un élève était mis en quarantaine, pour une raison quelconque, ou
battu, ou hué, il allait à lui, l’accablait d’amitiés bruyantes,
l’étourdissait d’incohérentes effusions. Il était miséricordieux et
loquace, et si généreux, qu’il se fût dépouillé de tout; mais ses
parents, qui connaissaient cette manie, ne lui laissaient rien. Cet
enthousiasme durait quelquefois huit jours. Après quoi Jean lâchait son
ami, aussi spontanément qu’il était allé à lui, pour courir à un autre.
Il dit encore:
--Ça me faisait de la peine de te voir, seul, toujours... Pourquoi que
tu t’en vas, chaque fois qu’on s’approche de toi?... Pourquoi que tu ne
joues jamais?...
Un autre élève accourait, débraillé et soufflant.
--Ah! c’est Bolorec! expliqua Jean de Kerral... Je l’ai retenu aussi
pour la promenade... Il est très gentil, Bolorec... Il me plaît tout
plein.
Bolorec vint prendre place à côté de Sébastien. Boulot, les joues
rondes, le front mangé de cheveux crépus, le buste trop long et roulant
sur des jambes trop courtes et mafflues, il servait, comme Sébastien, de
point de mire aux plaisanteries des camarades. Il était fils de médecin,
profession non acceptée et fertile en brimades. Mais les brimades
glissaient sur sa chair flasque et sur son amour-propre cuirassé sans y
laisser trace de blessures. Il paraissait ne rien sentir, ne rien
comprendre et souriait toujours. Rien n’altérait ce sourire éternel, ni
les bousculades, ni les coups de pied, ni les surnoms les plus pénibles.
Bolorec reboutonna son gilet, ramassa la corde de sa toupie, qui pendait
jusqu’à terre, hors de la poche de son pantalon, bourrée de choses
dures, et il regarda Sébastien d’un regard bienveillant d’idiot.
Les rangs se formèrent; au signal de la cloche, la petite troupe
s’ébranla, silencieuse, sous la conduite de deux Jésuites, placés en
serre-file, l’un à la tête, l’autre à la queue de la colonne. Sautillant
et réjoui, Jean se pencha à l’oreille de Sébastien, et, très bas:
--Tu es content d’être avec moi, dis?... Bolorec aussi est très
content... Moi, je suis content, parce que je n’aime pas qu’on embête
les autres.
Une fois dehors, ils longèrent le port, durant une centaine de mètres.
C’était l’heure de la marée basse. Une eau noirâtre dormait dans
l’étroit chenal. Sur la vase, parmi des barques échouées, une goélette
était couchée, de flanc, sa quille à l’air, sa mâture oblique, penchée,
comme prête à tomber dans le vide. Des chaloupes de pêche montraient, çà
et là, leurs bordages imbriqués d’ignobles saumures et leurs coques de
même couleur que le sol fangeux où elles s’embourbaient. Plus loin, Jean
indiqua à ses compagnons le _Saint-François-Xavier_, un bateau tout
blanc, un joli côtre élancé, à la fine carène, qui se tenait droit et
fier, entre ses étais, son pavillon flottant au haut de la flèche. Les
quais étaient presque déserts; le paysage se fermait brusquement, sur un
ciel très bas, en lignes de terres rigides, nues, d’une brutale
horizontalité. Sébastien chercha en vain la mer. Il était consterné par
cette immobilité, par ces choses couchées, tristes comme des épaves, par
ces eaux mortes, et cette navrante vase dont l’odeur l’affadissait.
Lorsque, ayant quitté le port et traversé les tortueuses rues de la
ville, ils débouchèrent dans la campagne, Jean de Kerral dit à
Sébastien:
--C’est loin d’ici où tu habites?
--Oh oui!... c’est loin! gémit l’enfant qui, défiant et redoutant une
scène douloureuse, n’osait répondre que par monosyllabes timides et
soupirées.
--Moi, j’habite tout près, au château de Kerral, sur la route d’Elven,
tu sais... Elven... où il y a une grosse tour... On y va quelquefois en
promenade... Tu n’as pas de château, toi?
--Non!
--Oh! ça ne fait rien! Bolorec non plus n’en a pas.
Les rangs s’étaient un peu débandés. Maintenant, une rumeur de voix
piaillantes accompagnait le piétinement de la petite troupe en marche.
Il reprit:
--Moi, je serai soldat... J’entrerai à Saint-Cyr... Et toi, qu’est-ce
que tu feras?... Tu entreras aussi à Saint-Cyr?...
--Je ne sais pas! bégaya Sébastien.
Le comte de Chambord! l’Usurpateur! Saint-Cyr! Toujours des choses dont
il n’avait pas la moindre idée. Comment pourrait-il jamais s’élever à la
hauteur des autres, puisqu’il ignorait tout cela, qui était capital,
indispensable! Il aurait bien voulu demander des explications à Jean; il
n’osa pas. Jean continuait de gazouiller:
--Papa dit qu’il n’y a pas de milieu, aujourd’hui, pour des nobles, ou
bien ne rien faire... ou bien entrer à Saint-Cyr... Papa ne fait rien,
lui... Il chasse... As-tu un tambour?
--Non!
--Moi, j’en ai un... un vrai tambour, en cuivre... C’est papa qui me l’a
donné... et c’est le fermier qui m’apprend à battre... Il a été tambour
au régiment. Il bat très bien... Moi aussi, maintenant, je bats très
bien... Et puis papa m’a donné encore un uniforme de hussard rouge...
Quand je sors, toute la journée, je mets l’uniforme de hussard et je
bats du tambour... C’est très joli, très amusant... Et ça m’apprend à
être officier. Tu n’en as pas, toi, d’uniforme de hussard?
--Non!
--Alors, qu’est-ce que tu as? Comment t’amuses-tu quand tu es chez toi?
Il faudra en demander un à ton père...
Sébastien se sentait le cœur plein de quelque chose, il ne savait de
quoi: ou de chagrin de ne pas posséder un uniforme de hussard rouge,
comme Jean de Kerral, ou de joie d’entendre pour la première fois,
depuis qu’il était parti de Pervenchères, une voix qui lui fût douce,
des paroles qui n’étaient ni des injures, ni des railleries. Et, tout
d’un coup, il éprouva envers celui qui lui parlait ainsi un sentiment de
tendresse, de reconnaissance profonde, l’irrésistible élan d’une âme qui
se donne à une autre âme. Ému, il prit la main de Jean, la serra très
fort dans la sienne, et, les yeux voilés de larmes:
--Je t’aime bien, dit-il.
--Moi aussi, je t’aime bien, répondit Jean de Kerral.
Bolorec, lui, ne parlait point, et suivait les rangs, au pas menu de ses
jambes trop courtes. Très rouge, les veines du cou tendues, il gonflait
ses joues en ballon et les dégonflait ensuite, d’un coup de poing,
intéressé par le bruit d’explosion discrète, d’équivoque pétarade, qui
sortait de ses lèvres. Entre chaque opération, il souriait, de ce
sourire neutre, inquiétant, de ce sourire qui n’exprime rien et ne
s’adresse à personne, de ce sourire fixe, comme la mort en met parfois
sur la bouche glacée de ses élus.
La route où ils marchaient était très large et plantée de hauts
marronniers dont les branches nues se rejoignaient, s’entrecroisaient,
formant, avec les filigranes
[Illustration]
des ramilles, au-dessus de leurs têtes, une voûte ajourée que le ciel
décorait de ses soies gris-perle et de ses dentelles roses. Des murs en
pierre sèche, rehaussés de l’or travaillé des mousses, incrustés de la
délicate joaillerie des lichens et des capillaires, bordaient de chaque
côté les prairies, les champs de culture, des petits champs vallonnés,
séparés l’un de l’autre, tantôt par de larges talus boisés, tantôt par
des éclats de granit fichés, droits et pointus, dans la terre. Ce
n’était plus la lande plate, infinie de tristesse, tendant sur le sol
infertile le velours chancreux de ses sombres tapis, larmés de l’argent
pâle des flaques d’eau. Une vie multipliée germait dans les emblaves que
les seigles naissants et les jeunes blés couvraient de gais frissons
smaragdins. Dans le ciel, d’une douceur charmante, s’épandait une lueur
fine, contenue, qui s’imprégnait au translucide tissu des nuages, tramés
d’or laiteux et lavés de nacres légères. Et sous cette lumière tiède,
infiniment diffuse, infiniment pénétrante, qui mettait des abîmes
célestes jusque sur le tronc des arbres et la cassure des pierres, sous
ces effleurantes caresses qui laissaient des mondes de joie reflétés
jusque sur la fragile ellipsoïde des herbes, toutes les formes et
toutes les couleurs chantaient. Ce qu’elles chantaient, Sébastien eût
été incapable de le définir et de l’exprimer, mais il en savourait
l’harmonieuse et presque divine musique, il en admirait l’harmonieuse et
presque divine beauté! C’était comme un mystère de résurrection qui
s’accomplissait en lui, une extase auguste d’amour qui gonflait son être
tout entier, de graves enivrements et de nuptiales délices, par quoi se
célébraient les fiançailles de son cœur.
--Nous irons toujours ensemble à la promenade, dis?... implora
Sébastien.
Jean de Kerral répondit:
--Et nous jouerons toujours dans la cour ensemble, avec Bolorec.
--Je t’aime bien! reprit Sébastien.
--Moi aussi, je t’aime bien!
Ce fut un enchantement pour Sébastien. Ses mauvais jours étaient finis,
il ne redoutait plus aucune souffrance, aucun tourment. La confiance
revivait en lui, agrandie, fortifiée par le don volontaire, spontané,
éternel, qu’il venait de faire de son âme. Et il marchait, plus fier,
les membres plus souples, trouvant à toutes choses des aspects de fête
et de bonté, se promettant d’aimer Jean, de lui être dévoué jusqu’au
sacrifice. Pour la première fois, il se sentait des hardiesses, des
désirs de luttes généreuses. Toute une force inconnue distendait ses
veines, accélérait les galops de son pouls, les battements de sa
poitrine. Aucun obstacle ne paraissait insurmontable à son courage. Il
eût voulu défier Guy de Kerdaniel.
On s’arrêta dans un bois de pins. Entre la colonnade des troncs, le sol,
parsemé d’aiguilles sèches, était tout rose, et les pieds enfonçaient
doucement dans de la mousse. Une odeur de térébenthine circulait, amère
et puissante, mêlée à de vagues aromes de plantes marines que le vent
apportait de l’Ouest. En effet, vers l’Ouest, très loin, et rayée par
les barres sombres des pins, une ligne d’eau apparaissait, du même ton
irisé que le ciel et presque confondue avec lui. Les élèves
poursuivirent un écureuil. Les plus hardis grimpaient dans les branches,
les autres aboyaient comme des chiens et jetaient des pierres à la
bestiole effrayée. Sébastien et Jean s’assirent au pied d’un arbre;
Bolorec debout contre le tronc, tailla une ébauche de bateau dans un
morceau d’écorce. Tous les trois, de temps en temps, ils regardaient la
chasse et se montraient l’écureuil, étourdi par les clameurs, qui fuyait
d’arbre en arbre, bondissait de branche en branche, la queue en l’air.
--Tu ne sais pas à quoi je pense! dit Jean... Je pense qu’il faudra
demander à ton père l’autorisation de sortir chez nous... Ça me ferait
plaisir d’être ton correspondant.... Maman voudra bien, papa aussi, et
les Pères aussi... Tu joueras du tambour, et tu mettras mon uniforme...
L’année dernière, papa n’a pas voulu pour Bolorec... mais toi, ça n’est
pas la même chose... parce que toi... enfin oui... parce que Bolorec est
trop sale...
Et il raconta, en phrases saccadées, en récits décousus, le château de
Kerral, son père qui avait de grosses moustaches blondes, sa mère qui
était très jolie, la grande calèche, et les six chiens courants qui
chassaient les renards et forçaient les lièvres.
Sébastien buvait avidement les paroles de Jean. Il se voyait déjà l’hôte
choyé, caressé d’une belle dame dans un château qu’il imaginait
resplendissant, avec des fossés larges, des tours massives, des murs
crénelés, comme étaient ceux des remparts de Vannes. Son cœur se fondait
dans des espoirs infinis.
Jean poursuivit:
--Tu connais bien l’histoire des six chiens courants, de papa et du
clerc d’huissier?...
--Non, répondit Sébastien, fâché de ne pas savoir tout ce qui
intéressait son ami.
--Comment, tu ne la connais pas! mais tout le monde la connaît au
collège... Eh bien, un jour, mon père revenait de la chasse... Il
n’avait rien vu, et n’était pas content... En approchant d’Elven, voilà
qu’il aperçoit, sur la route, le clerc d’huissier. C’est un méchant
clerc d’huissier, très méchant... Il dit du mal des prêtres, ne va
jamais à la messe, et ses parents possèdent une ferme, des biens
nationaux, tout près du château... Enfin c’est un homme très méchant...
Papa se dit: «Puisque mes chiens n’ont rien chassé, je vais leur faire
chasser le clerc d’huissier». L’idée est drôle, hein? Il les découple,
les met sur la piste, et les chiens partent...
Bolorec abandonna son écorce, écouta, très intéressé, le récit de cette
chasse humaine, et tout d’un coup, l’œil allumé d’un rire, il trépigna
de joie la terre, et, de toutes ses forces, il aboya.
--Ouaou!... Ouaou!...
--Tu comprends, reprit Jean, si le clerc d’huissier détale, sentant les
chiens à ses trousses... Tu le vois d’ici, pas? Il saute dans la lande,
son chapeau s’envole; il s’empêtre parmi les ajoncs et les ronces, son
pantalon se déchire; il roule, revient sur la route, la figure en sang,
et fuit à toutes jambes, dans la direction d’Elven. Les chiens le
menaient comme un lièvre.
--Ouaou!.... Ouaou! recommença Bolorec, dont la joie s’exprimait par
d’horribles grimaces.
--Il paraît que c’était joliment amusant!... Tête nue, les cheveux au
vent, et les chiens tout près, lui mordant déjà les culottes...
Heureusement, pour le méchant clerc d’huissier, il n’était pas loin
d’Elven... Il entre dans l’église, n’a que le temps de refermer la porte
sur lui; et il tombe, évanoui de peur, sur les dalles! Une seconde de
plus, il était pris et dévoré par les chiens... Ils ne badinent pas, tu
sais, ces chiens-là.
[Illustration]
Et Bolorec, pour la troisième fois, aboya longuement, découvrant entre
chaque coup de gueule, ses dents qui semblaient, jovialement, fouiller
la proie happée.
--Ouaou!... ouaou!
Jean de Kerral conclut:
--Eh bien, le père de ce méchant homme a fait un procès à papa; et papa
a été condamné à payer, à ce méchant homme, vingt-cinq mille francs,
parce que, à la suite de cette chasse amusante, son fils est tombé
malade, et qu’il est resté fou!... Mais papa se vengera, parce qu’il va
se porter aux élections de député, et ramener le roi... Quand tu
viendras chez nous, tu verras les chiens... ce sont de très bons
chiens!...
Sébastien écoute la voix de son ami, cette voix qui gazouille, comme un
oiseau chantant une chanson d’amour, au haut d’une branche. Il aime déjà
ces chiens; il aime M. de Kerral, malgré ses grosses moustaches blondes
qui ne l’effrayent pas; il aime le château; il aime tout, sauf le
méchant clerc d’huissier, à qui il ne peut pardonner de ne pas s’être
laissé dévorer par les bons chiens de M. de Kerral, et d’avoir coûté à
celui-ci tant d’argent.
Les clameurs, dans le bois, s’apaisent. L’écureuil est pris. Des élèves,
triomphalement, le portent, pendu par la queue à une baguette comme un
trophée. On rentre. Le retour est charmant. Pourtant, il y a dans
l’esprit de Sébastien une inquiétude vague. Le récit de Jean le trouble,
un peu, de remords incertains. Des images s’en lèvent, point
rassurantes, d’un symbolisme brutal, où s’affirme l’inflexible et
barbare loi de la force. François Pinchard et le charpentier Coudray,
Guy de Kerdaniel et lui-même, Bolorec, un martyr plus féroce que ses
bourreaux, l’écureuil, le clerc d’huissier, les chiens de M. de Kerral,
tout cela, dans les ténèbres de sa conscience, se heurte, singulièrement
relié par d’étranges analogies, soudainement éclairé par de farouches
lueurs. Des poings tendus, des gueules hurlantes, des mains déchireuses,
des foules sauvages, une sensation obscure et pénible de l’éternelle
haine, une confuse et rapide vision du meurtre universel, tout cela lui
cause un malaise que la marche et la voix gazouillante de Jean ne
tardent pas à dissiper. Bolorec s’est remis à tailler son bateau; les
rangs se sont reformés; et le soir vient, teintant l’horizon céleste de
sourdes lumières orangées qui donnent au firmament un jour mystique de
vitrail. Une ombre religieuse, pacifiante, sous la voûte des
marronniers, enveloppe les colonnes des troncs, les listeaux des
branches; et les grappes pourprées des lilas terrestres, issant des
talus empierrés, flambent sur le fond plus vert des prairies. Dans son
cœur, un instant troublé, la joie reparaît claire, sereine; le remords
s’évanouit, l’espoir revient, immaculé. Engaînés de longues chemises de
toile blanche, quelques-uns ivres, tous vermineux et couverts de fange,
des paysans passent sur la route. Sébastien les regarde passer, et il
les salue comme de surnaturels êtres, des saints descendus des vitraux
d’église, des anges envolés des cintres de chapelle, et qui
l’accompagnent pour veiller sur lui. Toutes les choses, agrandies,
embellies, ennoblies par son imagination, prennent des formes heureuses,
des formes exultantes de tendresse et de prière.
En relongeant le port, il reçoit aussi une impression consolante. Tout
s’est animé, tout brille. La marée monte, battant d’un léger clapotement
les murs des quais et les cales immergées. Redressée par le flot, la
goélette arbore fièrement sa mâture haute, dorée par les derniers
reflets du jour; quelques chaloupes de pêche rentrent, voiles carguées,
à l’aviron, avec un bruit de soie froissée; et les mouettes rasent l’eau
luisante, de leur vol joueur et hardi. Une odeur salée, mêlée aux
souffles puissants du coaltar, imprègne l’atmosphère. L’enfant la
respire délicieusement, l’âme conquise à des féeries de voyage, à des
immensités bleues, à de vagues dispersions dans de la lumière. Et,
mentalement, franchissant les lignes de la terre, dures, plus
assombries à cette heure, qui barrent l’horizon, il s’élève jusqu’à la
conception de l’infini.
Sur la petite place, aux maisons gothiques, près du collège, deux jeunes
filles de même taille, de même costume, de même svelte et délicate
tournure, se sont arrêtées, avec leur mère, pour voir défiler les
élèves.
--Ce sont les sœurs de Le Toulic... qui est de ta classe... tu sais
bien... Le Toulic, qui est toujours le premier... explique Jean... Maman
les appelle les «deux sans hommes», parce qu’elles voudraient bien se
marier et qu’elles ne trouvent personne... Elles n’ont pas d’argent...
Le père de Le Toulic était louvetier... Il est mort... Elles sont très
jolies!...
Elles sont charmantes, en effet, vêtues de pénombre, et leur silhouette
délicate s’enlève, géminée, sur le fond d’une boutique qui s’allume.
Sous la voilette, où leur visage se devine, baigné de tous les reflets
errants du soir, Sébastien, avec attendrissement, aperçoit une double
lueur de soleil, qui se couche, très loin, dans l’eau profonde de leurs
yeux.
* * * * *
A l’étude il ne travailla pas, pris de paresse devant ses livres, envahi
de dégoût, à la pensée d’avoir à conjuguer des verbes barbares. Le coude
sur son dictionnaire, son porte-plume lâche entre les doigts, longtemps
il rêvassa. Sa tête était remplie de trop de choses; trop d’événements
s’étaient suivis et enchevêtrés, en cette journée, pour qu’il n’essayât
pas de les coordonner, d’en jouir, un par un, d’en tirer une règle de
conduite nouvelle et des pronostics alliciants. Il ne put arriver à
fixer aucune de ces images, mobiles, turbulentes. Cela grouillait
pêle-mêle, dans son cerveau, avec des paysages, des bateaux, des coins
de parc rêvés, des châteaux en fête, entrevus au bout de longues
avenues éclairées, des sons de tambours, des abois de chiens, des bonds
d’écureuil. Il s’arrêta un instant, à contempler le profil de Le Toulic
qui, non loin de lui, à droite, penché sur son papier, embastillé de
livres, piochait ses devoirs, des plis au front, du rouge aux joues, de
l’encre au doigt. Il eut le grand désir de le connaître davantage, de
lui parler souvent, de l’aimer; et, tout d’un coup, se rappelant ses
deux sœurs, si gentilles, dans la frissonnante indécision du soir, il
l’aima d’une amitié violente. Peut-être aussi, Le Toulic voudrait bien
le faire sortir, chez lui, comme Jean de Kerral. Et ce seraient
d’inoubliables heures, entre cette mère et ces deux jeunes filles...
Sans doute, des promenades, ensemble, sur le port, au bord des grèves;
un voile soulevé sur ces intérieurs privilégiés; l’entrée de plain-pied
dans ces existences inconnues, qu’il avait cru fermées à jamais, sur
lui, et dont un mot, entendu, çà et là, élargissait encore le mystère
captivant. Son rêve déviait, s’enhardissait dans l’impossible,
atteignait déjà les sphères défendues où trônait Guy de Kerdaniel. Il le
ramena à son point de départ réel: Jean de Kerral, à cette voix douce
qui l’avait charmé, à ces inespérées promesses, par quoi il se trouvait
désenchaîné, et libre de vivre. Sébastien finit par fixer ses regards
sur le dos de Jean, assis à trois rangées de pupitres, devant soi. Toute
sa vie était là, ressuscitée, en ce dos agile, remuant, tantôt rond,
tantôt pointu, tantôt droit, tantôt courbé, et qui paraissait redire les
belles histoires de l’après-midi. Ce dos rayonnait comme un soleil. Des
joies chantaient autour; des joies chantaient partout.
Il éprouva le besoin impérieux de confier son bonheur à quelqu’un,
c’est-à-dire de se l’exprimer à soi-même, de se le rendre en quelque
sorte visible et tangible par une représentation matérielle. Il écrivit
à son père une
[Illustration]
longue lettre enthousiaste, fiévreuse, incohérente, pleine de projets
merveilleux et de puériles folies. Pour la première fois, il ne pensa
pas à y mettre un mot de tendresse, un souvenir pour ses amis de là-bas,
oubliés, pour Mme Lecautel, pour Marguerite, pour personne.
Les jours qui suivirent, Sébastien fut heureux, pleinement. D’abord, il
n’était plus seul, se savait protégé, défendu contre un retour possible
du malheur, et il se remettait à jouer, comme autrefois, entraîné par
Jean de Kerral, à des parties de paume, de raquette, dans des groupes
où, grâce à ce dernier, on le supportait, presque affectueusement.
Ensuite, il trouvait, en soi-même, de quoi embellir les heures de repos
et de rêve. Au contact plus intime et non seulement physique de ses
camarades, mêlé davantage à leurs caractères différents, frotté à leurs
passions dissemblables, son esprit s’enrichissait de découvertes
incessantes, de mille petits faits de vie morale, qui étaient un
perpétuel aliment pour ses appétits de connaître, parfois une
explication de ses façons de sentir. Ses pensées plus actives, plus
identifiées à son moi, devenaient des compagnes fidèles, victorieuses de
l’ennui, et chères infiniment. Souvent elles l’emportaient, par delà les
brutalités des apparences extérieures, dans des mondes éblouissants, sur
la frontière du réel et de l’invisible où, surnaturalisant les formes,
les sons, les parfums, le mouvement, elles se haussaient jusqu’à la
divination vague et précoce, pas encore consciente, de la beauté artiste
et de l’amour essentiel. Initié par son ami aux menus secrets de
pratique courante, dont l’ignorance, jadis, le chagrinait si fort,
arrêtait si brusquement l’essor de ses élans, il prenait aussi,
vis-à-vis des autres, une hardiesse plus grande, vis-à-vis de lui-même
une sécurité moins troublée. Il n’osa pas, cependant, aborder Le
Toulic, à cause de son air trop grave, de ses trop pédantes allures. Le
Toulic, piocheur endurci, intelligence lente, mémoire rebelle, volonté
obstinée de Breton, affectait de ne s’intéresser qu’à ses devoirs, et
passait une partie de ses récréations, le nez sur ses livres. Et puis,
quand il n’étudiait pas, on le voyait toujours pendu à la soutane des
surveillants et des professeurs qu’il accaparait, lorsque ceux-ci
venaient faire une apparition dans la cour. Il ne l’en aima pas moins,
de loin, le suivant avec plaisir, retrouvant, en lui, sérieux et
renfrogné, un peu du charme attirant des deux sœurs si jolies, dont
s’était ému son instinct de jeune mâle, un soir.
Mais, à mesure que son intelligence s’élargissait, que de pâles lueurs
jalonnaient le champ plus vaste de ses observations journalières, à
mesure que se développait, en lui, le désir d’apprendre, il se dégoûtait
davantage du travail, et ce dégoût s’affirmait, au point que la vue
seule de ses livres lui causa une impression pénible, irritée, presque
une souffrance. Il fut obligé de faire un effort violent sur lui-même,
pour les ouvrir, pour s’astreindre à les étudier. Les punitions
corporelles, le pain sec, la mise aux arrêts, la privation de
promenades; les punitions morales, la honte publique des mauvaises
places, augmentèrent cette disposition, au lieu de la réformer. Sa
réputation de paresseux, de cancre, s’établit bien vite, et il s’en
affligea: «C’était plus fort que lui, il ne pouvait pas».
Chez les natures d’enfant, ardentes, passionnées, curieuses, ce qu’on
appelle la paresse n’est le plus souvent qu’un froissement de la
sensibilité; une impossibilité mentale à s’assouplir à certains devoirs
absurdes; le résultat naturel de l’éducation disproportionnée,
inharmonique qu’on leur donne. Cette paresse, qui se résout en dégoûts
invincibles, est, au contraire, quelquefois la preuve d’une supériorité
intellectuelle, et la condamnation du maître. Telle elle était chez
Sébastien, à son insu. Ce qu’on le forçait à apprendre ne correspondait
à aucune des inspirations latentes, des compréhensions qui étaient en
lui et n’attendaient qu’un rayon de soleil pour sortir, en papillons
ailés, de leurs coques larveuses. Une fois ses devoirs bâclés, ses
leçons récitées, il ne lui en restait rien, dans la mémoire, qui le fît
réfléchir, rien qui l’intéressât, le préoccupât; rien, par conséquent,
ni formes, ni idées, ni règles, qui se cristallisât au fond de son
appareil cérébral: et il ne demandait pas mieux que de les oublier.
C’était, dans son cerveau, une suite de heurts paralysants, une
cacophonie de mots barbares, un stupide démontage de verbes latins,
rebutants, dont l’inutilité l’accablait. Jamais rien d’harmonieux, ni de
plaisant, qui s’adaptât à ses rêves, rien de clair qui expliquât ce par
quoi il était généreusement tourmenté. Ce qui le charmait, l’étonnait,
ce qu’il sentait de communication secrète de sa petite âme avec les
choses ambiantes; ce qu’il devinait de mystères épars, délicieux à
dévoiler, de vie foisonnante, délicieuse à écouler, on s’acharnait à
répandre sur tout cela les plus épaisses, les plus fuligineuses ombres.
On l’arrachait à la nature, toute flambante de lumière, pour le
transporter dans une abominable nuit où son rêve spontané, les acquêts
de sa réflexion enfantine, ses enthousiasmes, étaient retournés, avilis,
soumis à de laides déformations, rivés à de répugnants mensonges. On le
gorgeait de dates enfuies, de noms morts, de légendes grossières, dont
la monotone horreur l’écrasait. On le promenait dans les cimetières
mornes du passé; on l’obligeait à frapper de la tête contre les tombes
vides. Et c’étaient toujours des batailles, des hordes sauvages en
marche vers de la destruction, du sang, des ruines; et c’étaient
d’affreuses figures de héros ivres, de brutes indomptées, de conquérants
terribles, odieux et sanglants fantoches, vêtus de peaux de bêtes, ou
bardés de fer, qui symbolisaient le Devoir, l’Honneur, la Gloire, la
Patrie, la Religion. Et sur tout ce pêle-mêle, abject et fou, de
meurtrières brutes et d’homicides dieux, au-dessus de ces lointains
enténébrés, emplis du rouge carnaval des massacres, planait, sans cesse,
l’image du vrai Dieu, un Dieu inexorable et falot, à la barbe hérissée,
toujours furieux et tonitruant, sorte de maniaque et tout-puissant
bandit, qui ne se plaisait qu’à tuer, lui aussi, et qui, habillé de
tempêtes et couronné d’éclairs, se promenait, en hurlant, à travers les
espaces, ou bien s’embusquait derrière un astre pour brandir sa foudre
d’une main et son glaive de l’autre. Sébastien se refusait à admettre
pour Dieu ce démon sanguinaire et il continuait d’aimer son Dieu à lui,
un Dieu charmant, un Jésus pâle et blond, à la main pleine de fleurs, à
la bouche pleine de sourires, qui laissait tomber sur les enfants, sans
cesse, un regard de bonté infinie et d’intarissable pitié.
Cependant, il n’était point complètement rassuré par cette consolante
vision. Des doutes le harcelaient et l’image du Dieu extravagant et
sombre des Jésuites le hantait. Il repassait alors ses fautes, fouillait
ses menus péchés, avec la terreur soudaine de voir cet impitoyable Dieu
lui sauter à la gorge et le précipiter dans l’enfer, comme il avait
fait, disait-on, de tant d’enfants qui n’étaient point sages et
n’avaient pas voulu travailler. Durant la classe et les heures d’étude,
sous la suggestion directe des leçons parlées, son cerveau
s’alourdissait, ses facultés s’annihilaient, sa voix même se glaçait,
lorsque son tour venait de réciter. Il avait beau étreindre son petit
crâne, il n’en pouvait rien faire sortir; il ne pouvait non plus y faire
pénétrer les conceptions bizarres de cet enseignement, qui perpétuaient,
dans une forme plus grave, avec la garantie officielle des maîtres, les
histoires de Croquemitaine et les chimériques contes de fées.
Quelquefois, à la classe du samedi, pour distraire les élèves, le
professeur leur lisait des épisodes de la Révolution française, des
récits dramatisés des guerres de Bretagne et de Vendée. Sébastien y
retrouvait les mêmes physionomies ogresques que dans les livres de
classe, la même irruption de fous sinistres, les mêmes clameurs de
guerre et de haine furieuse. Mais, cette fois, les noms de Marat, de
Robespierre, remplaçant ceux des rois, des conquérants, retentissaient
avec épouvante; la guillotine y fonctionnait, aussi rouge de sang que la
framée des grands hommes et le glaive de Dieu. Il ne comprenait pas
pourquoi on l’obligeait à détester ceux-là, alors qu’on lui recommandait
de vénérer les autres. Et il écoutait, espérant entendre tout à coup les
noms de Jean Roch, Pervenchères... l’église... l’âne... Mais c’était
sans doute un trop petit massacre, pour qu’il eût chance d’intéresser
des imaginations d’enfants, habitués au récit de bien d’autres
hécatombes humaines. Sitôt que délivré de cette classe maudite, où tout
lui pesait, où tout l’ahurissait, il se remettait à vagabonder dans la
cour, les idées lugubres s’envolaient vite; il goûtait une joie plus
vive à ses jeux, un plaisir plus précieux à ses causeries. Même il
s’habituait aux arrêts et n’en ressentait plus aucun ennui. Appuyé
contre un arbre, il s’amusait à voir, autour de lui, la vie bruire et
s’agiter, et, de temps en temps, il lançait du pain que les moineaux se
disputaient avec de jolis mouvements qui le réjouissaient. C’est ainsi
qu’il se désaffectionna tout à fait du travail et bientôt, sans
remords, abandonnant ses devoirs, il passa les heures longues de l’étude
à rêver des choses plus douces, plus belles; à concevoir des formes, des
sons, des lumières, tantôt tristes, tantôt joyeux, suivant que son âme
était joyeuse ou triste; à créer en lui une multitude de poèmes, par où,
naïvement, inconsciemment, il atteignit la mystérieuse vie de
l’Abstrait. Il essaya aussi, d’instinct, de reproduire des objets qui
l’avaient frappé; il couvrit ses cahiers, ses livres, de dessins,
feuilles, branches, oiseaux, bateaux, et encore la figure pâle du maître
d’étude, qui, du haut de la chaire où il trônait, derrière la lampe,
enveloppait les écoliers silencieux d’un regard vigilant et froid.
En ce moment, la confession était, de tous les exercices religieux,
celui qui l’ennuyait le plus. Il ne s’y rendait jamais qu’avec un
trouble extrême, le cœur battant, comme vers un crime. Le solennel et
ténébreux appareil de cet acte obligatoire, ce silence, cette ombre, où
une voix chuchotait, l’effrayaient. Dans cette nuit, il se croyait le
témoin, le complice, d’il ne savait quoi d’énorme, d’un meurtre,
peut-être. La sensation en était si vive qu’il lui fallait tout son
courage, toute sa raison, pour ne pas crier, appeler au secours. Le Père
Monsal, son confesseur, un grand prêtre à face rougeaude, dodelinante,
aux lèvres grasses, aux manières doucereuses, le gênait par ses
questions. Il l’interrogeait sur sa famille, sur les habitudes de son
père, sur tout l’entour physique et moral de son enfance, écartant d’une
main brutale le voile des intimités ménagères, forçant ce petit être
candide à le renseigner sur des vices possibles, sur des hontes
probables, remuant avec une lenteur hideuse la vase qui se dépose au
fond des maisons les plus propres, comme des cœurs les plus honnêtes.
Sébastien avait pour cet homme qui était là, près de lui, la répulsion
nerveuse, crispée, qu’on éprouve à la vue de certaines bêtes rampantes
et molles.
[Illustration]
Il lui semblait que les paroles lentes, humides, qui sortaient de cette
invisible bouche, se condensaient, s’agglutinaient sur tout son corps en
baves gluantes.
--Et vous tutoyez votre père, mon enfant?
--Oui, mon Père.
--Ah! ah! ah!... C’est très mal... Il ne faut jamais tutoyer ses
parents... C’est leur manquer de respect... A l’avenir, vous ne
tutoierez plus votre père... Et vous n’avez pas de sœur, mon enfant?
--Non, mon Père.
--Non... Ah! ah!... pas de cousine?
--Non, mon Père.
--Non plus... Bon!... bon!... C’est très bien, cela, mon enfant... Mais,
vous avez bien une amie, chez vous, une petite amie?...
--Oui, mon Père.
--Ah! Bon! bon!... C’est très dangereux...
--Comment s’appelle-t-elle?
--Marguerite Lecautel.
Il s’étonnait d’avoir pu prononcer ce nom, en cette ombre tragique. Cela
lui faisait l’effet d’une trahison, d’une infamie, de quelque chose
d’affreusement vil et lâche. Et la voix du Père Monsal reprenait, plus
assourdie, s’échappant en petits sifflements, en petits râles, qui se
confondaient presque avec le bruit du surplis froissé et les craquements
du bois:
--Marguerite? Ah! ah!... Voyons, dites-moi, mon enfant?... vous n’avez
jamais eu avec elle des attouchements impurs?... Dites-moi, quand vous
étiez seuls, vous l’embrassiez quelquefois?... Elle aussi, quelquefois,
souvent, vous embrassait?
--Je ne sais pas.
Et, tout tremblant, il se cramponnait à l’accoudoir du prie-Dieu.
--Bon!... Bon!... Et comment vous embrassait-elle?... Sur la joue?...
sur la bouche?...
--Je ne sais pas.
--Sur la bouche?... Ah! ah!... C’est très grave... C’est un péché très
grave!... Et dites-moi encore... Vous n’alliez pas plus loin, avec
elle... Par exemple... oui... vous n’aviez pas le désir de... Enfin, je
suppose, vous n’alliez pas ensemble pour satisfaire certain besoin...
Ah!... Ah!...
--Non!
--Allons!... allons!... C’est très bien...
Il marmottait des mots latins; sa main, sur le grillage, passait et
repassait, distribuant de vagues bénédictions. Et, très rouge, prêt à
pleurer, avec de la honte sur la peau, Sébastien sortait du
confessionnal, sentant que quelque chose de sa pudeur, que quelque chose
de la virginité de Marguerite était restée là entre les mains
violatrices de cet homme.
* * * * *
Sur ces entrefaites, il eut une grande douleur. Le jour même qu’elle lui
arriva, il avait reçu de son père une lettre à la fois désolée et ravie.
M. Roch saignait beaucoup de voir les mauvaises notes et les mauvaises
places de son fils; il avait espéré mieux: «Je comprends à la rigueur,
écrivait-il, que tu ne puisses en obtenir d’autres, et ce n’est pas cela
que je te reproche. Il ne serait pas naturel, étant au milieu de tant de
jeunes gens, nobles et plus riches que toi, que tu passasses avant eux.
Il faut de la hiérarchie, et plus on l’inculque de bonne heure aux
enfants, et mieux cela vaut. Si tous les hommes de France avaient été
élevés chez les Jésuites, nous n’aurions plus jamais à redouter de
révolutions. Le curé aussi est de mon avis, et prétend que la hiérarchie
est nécessaire. Cependant, je suis très attristé, très mortifié, car
j’apprends par une lettre du Père Préfet, admirable, d’ailleurs,
d’élévation d’idées, que tu es un paresseux, que tu ne fais rien, que
tes maîtres ne peuvent obtenir de toi un résultat sérieux. Je ne te
demande pas d’être le premier de ta classe, cela ne se peut pas; mais
j’exige que tu travailles, car je m’impose des sacrifices énormes, et je
me saigne aux quatre membres, et je me prive de tout, pour t’assurer une
éducation supérieure... Vois pourtant ce qui t’arrive...»
Ici, M. Roch exultait.
«Me suis-je trompé quand je t’annonçais un avenir brillant?... Tu le
vois, tu vas entrer dans une famille illustre. La famille de Kerral est
très célèbre. Nous avons, le curé et moi, cherché ses traces dans les
annales de notre glorieuse histoire. C’est une famille historique. On la
trouve partout, dans la Révolution. Il y a un comte de Kerral qui
émigra, fut pris à Quiberon, et fusillé à Vannes... à Vannes même, mon
cher enfant!... Je suis très fier de cette relation pour toi. Quand tu
seras reçu dans cette grande famille, surtout, tiens-toi bien, sois très
poli et respectueux; surveille tes manières, ton langage; que tes habits
soient bien brossés, de façon à ce que je n’aie pas à rougir de toi. Tu
présenteras à cette noble famille toute ma gratitude, et tous mes
hommages... Donc, que ceci te soit un encouragement...»
Il ajoutait:
«Le Révérend Père Monsal a raison. Il vaut mieux, au point de vue de
l’autorité paternelle, et du développement de l’idée de famille dans les
générations présentes et futures, il vaut mieux, dis-je, que les enfants
ne tutoient pas leurs parents. Cela se passe ainsi dans les maisons
aristocratiques. D’ailleurs, mon enfant, rappelle-toi bien ceci: tout ce
que les Jésuites te diront est fondé sur la raison, le cœur, et sur un
sentiment très juste de défense sociale. S’ils sont des maîtres
admirables en politique, c’est parce qu’ils sont des maîtres admirables
en éducation.»
M. Roch continuait ainsi, durant deux longues pages d’écriture serrée,
ornée de volutes et de paraphes. Sébastien lisait cette lettre quand
Jean de Kerral, qui venait du parloir, l’aborda.
--Dis donc... tu sais... il ne faut pas te fâcher... parce que je
t’aime bien, toujours... Mais papa m’a dit que je ne pouvais pas
t’amener à Kerral...
Sébastien reçut au cœur un coup affreux et, très pâle, il laissa tomber
sa lettre à terre.
--Justement, bégaya-t-il, mon père m’écrivait... tiens... parce que...
--Oui... tu comprends, interrompit Jean... papa a dit en me tirant les
oreilles: «Si on l’écoutait, ce gamin-là, il nous amènerait tout le
collège». Enfin, il n’a pas voulu, quoi! ni maman non plus. Ils m’ont
demandé ce que tu étais. Je leur ai expliqué que tu étais
quincaillier... qu’on t’embêtait à cause de ça... mais que tu étais tout
de même bien gentil... et que je t’avais promis de te montrer mon
uniforme de hussard... Alors, ils m’ont défendu de te voir... ils m’ont
dit que tu n’étais pas une société pour moi... que je prendrais avec toi
de mauvaises habitudes... tu comprends... Et ils m’ont fait un sermon
parce que j’avais la manie de ne me lier qu’avec des pouilleux... J’ai
répondu que tu n’étais pas un pouilleux, que tu n’étais pas sale comme
Bolorec... Enfin voilà!
Inquiet, piétinant sur place, Jean regardait autour de lui. Il reprit
avec volubilité:
--Il ne faut plus que je te voie... il ne faut plus que nous allions
ensemble... Le Père Dumont est venu, et il a promis à papa qu’il me
surveillerait... Mais je t’aime bien tout de même... Je te parlerai
quelquefois, quand on ne nous verra pas, tu comprends... Et puis,
Bolorec, on ne lui a pas défendu à lui, d’aller avec toi... Tu iras avec
Bolorec... Il est très gentil, Bolorec... Je m’en vais, parce que le
Père nous regarde... Il m’attraperait si je causais trop longtemps avec
toi... Ah! dis donc!... Il faudra aussi que tu me rendes le ballon en
cuir que je t’ai donné...
L’enfant ne pleura pas. Mais la douleur du coup fut si forte, qu’il
pensa s’évanouir. Il voulut crier: «Jean! Jean!» et ne le put. Il avait
la gorge serrée, la tête bourdonnante et vide, les membres tout froids.
Il essaya de faire un pas, et ne le put... Le sol sous ses pieds se
dérobait, se creusait en abîmes... Des lumières rouges dansèrent devant
ses yeux. Et Jean s’éloigna en sautillant.
Or, le lendemain, les élèves allèrent en promenade, sur la roule
d’Elven. On fit halte dans le bois de Kerral.
--On t’avait promis aussi de venir là? dit à Bolorec Sébastien qui,
depuis le début de la promenade, n’avait pas encore prononcé un mot.
--Oui.
--Et puis, après, on n’a plus voulu?
Bolorec haussa les épaules, et, sans avoir l’air d’écouter, ramassa un
éclat de bois qu’il se mit à examiner attentivement.
--Et ça ne t’a pas fait de la peine? insista Sébastien.
Bolorec secoua la tête.
--Pourquoi que ça ne t’a pas fait de la peine?
--Parce que... expliqua Bolorec.
--Tu n’aimais pas Jean, alors?
--Non.
--Et moi?... Est-ce que tu m’aimes?
--Non!
--Tu n’aimes donc personne?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que, je les em..., répondit Bolorec qui, tirant de sa poche son
couteau, s’apprêta à tailler le morceau de bois.
Et il ajouta, d’une voix tranquille:
--Tous!
Sébastien vit le château, une grande maison surflanquée de tourelles,
d’appentis, de constructions angulaires et disparates, tout cela de
guingois et triste comme une ruine. La mousse dégradait les toits; des
lézardes craquelaient les murailles, rayées de coulures pluviales; sur
la façade écorchée, galeuse, de larges plaques de crépi manquaient et
l’herbe envahissait les avenues désablées, une herbe sale, gâchée avec
les feuilles mortes, piétinée par les troupeaux, hachée par les charrois
pesants. La grille monumentale et rouillée se couronnait d’un écusson
descellé, qui grinçait, au vent, comme une girouette. Près du château,
dissimulée derrière un massif de houx panachés, et séparée de lui par un
fossé, plein d’eau bleuâtre et dormante, la ferme se tassait, basse,
juteuse, immonde, formant une cour carrée, sorte de cloaque, où des
landes coupées pourrissaient sur une couche épaisse de bouses anciennes.
Une odeur de purin, une fermentation végétale, une exhalaison d’humanité
croupissante, venait de là, intolérable et pestilentielle. Et, tout d’un
coup, Sébastien aperçut M. de Kerral, un petit homme trapu, la face
rouge, les moustaches blondes tombant de chaque côté des lèvres, les
mollets guêtrés de cuir fauve. Il tenait à la main une cravache et
frappait de petits coups secs, sur le tronc des arbres, en sifflant un
air de chasse. C’était, dans sa personne, un mélange de paysan et de
gentilhomme, de soldat et de vagabond. M. de Kerral s’avança au-devant
des Pères, du même pas sautillant qu’avait son fils. Il lui ressemblait
du reste, avec plus de dureté dans le regard. Sa mise était prétentieuse
et négligée; il avait, sur sa veste de velours noir, d’immenses boutons
de métal, où se voyaient, en relief, des fleurs de lys. Jean accourut,
bavard, très fier de se montrer à ses camarades, au milieu de son
domaine. Les élèves se taisaient, un peu gênés, se dispersaient, entre
les arbres, par groupes. On leur avait défendu de poursuivre les
écureuils et de couper les branches. M. de Kerral, les Pères et Jean se
dirigèrent vers la maison.
[Illustration]
En haut du perron, aux marches disjointes, une femme encapuchonnée d’un
châle à carreaux rouges et verts, attendait, ses coudes sur la rampe de
fer gauchie. On entendit une voix aigrelette, qui disait:
--Bonjour, mes Pères... Comme c’est aimable d’avoir choisi Kerral pour
but de promenade...
Saisi par plus d’étonnement encore que de tristesse, Sébastien rôda à
travers le bois, longea des murs croulants, des jardins abandonnés, ne
se heurta qu’à des vestiges de choses tombées, qu’à des débris de
choses mortes, enfouies sous les ronces. Par les trouées aériennes,
s’ouvrant dans les chênes et dans les pins, il entrevit des perspectives
de landes, un terrain aride, désolé, noir; çà et là, des petits champs
avares durement conquis sur les racines vierges des ajoncs et les
pierres, puis, des coteaux pelés où tournaient des moulins à vent. Il se
rappela l’histoire du clerc d’huissier, et des six chiens, que Jean lui
avait contée. Chaque détail qui l’avait fait rire lui revint, précis,
douloureux cette fois. Et son cœur se serra... Ah! comme son rêve était
loin, maintenant! Comme il se repentait de l’avoir si obstinément
caressé, ce rêve, non point parce que les magnificences désirées
aboutissaient à ces ruines, à cette misère, à cet homme, chasseur de
pauvres diables, mais parce qu’un sentiment nouveau pénétrait en lui,
qui révolutionnait tout son idéal: quelque chose de fort et de chaud,
ainsi qu’un coup de vin. Il venait de voir M. de Kerral, et il le
détestait. Il le détestait, lui et ses pareils. A ces hommes, vivant
parmi les autres hommes, comme la bête de proie parmi le gibier, et dont
son père lui disait, maintes fois, qu’il fallait les admirer, les
respecter, il compara ceux de sa race, qui peinent sur les besognes
journalières, petites existences serrées l’une contre l’autre,
s’entr’aidant, mettant en commun, pour les mieux supporter, les transes
d’aujourd’hui et les espoirs de demain; et il se sentit fier d’être né
d’eux, de représenter leur passé de douleurs, de recueillir l’héritage
de leurs luttes. Il trouva au tablier de travail de son père, aux
blouses des voisins, aux outils, dont le bruit laborieux avait bercé son
enfance, un air plus noble, mille fois plus noble que les insolentes
guêtres, la sifflante cravache et les fleurs de lys de ce Monsieur qui
l’avait méprisé, lui, et avec lui tous les petits, tous les humbles,
tous ceux qui n’ont pas de nom, et qui n’ont pas tué et qui n’ont pas
volé. Cela le réconforta. Devant la détresse intérieure qu’exprimaient
ce château, tombant pierre par pierre, et ce sol fatigué d’avoir nourri
des hommes sans amour et sans pitié, il éprouva un soulagement
véritable. Il se plut à imaginer, sous ces murs ébranlés, sous ces
orgueilleuses tourelles découronnées, qui n’avaient jamais abrité que
des opulences mauvaises et barbares, une vie affreusement triste, plus
désespérée que celle des mendiants, à qui sourit, parfois, le
réchauffant soleil de la charité, une vie hors la vie, perdue dans le
morne, sombrée dans l’irréparable, dont chaque minute accroissait les
angoisses, accélérait les définitives chutes. Et ce fut pour lui une
joie profonde, presque farouche et terrible, que cette pensée de
justice, où il goûta l’ivresse de la revanche, la revanche de sa propre
misère, et de toutes les misères de sa race qui tressaillaient en elle.
Ce qu’il y avait de sang du peuple dans ses veines, ce qui y couvait de
ferments prolétariens, ce que la longue succession des ancêtres, aux
mains calleuses, aux dos asservis, y avait déposé de séculaires
souffrances et de révoltes éternelles, tout cela, sortant du sommeil
atavique, éclata en sa petite âme d’enfant, ignorante et candide, assez
grande cependant, en cette seconde même, pour contenir l’immense amour
et l’immense haine de toute l’humanité.
S’apercevant qu’il s’était écarté de ses compagnons, Sébastien les
rejoignit, grave, hanté de cette idée que, désormais, il avait une
mission à remplir. Sans la définir nettement, sans en démêler les moyens
et le but, il l’entrevoyait belle, courageuse, dévouée. Et d’abord, il
n’acceptait plus que ces enfants le rejetassent de leur vie; c’était lui
qui, maintenant, allait les rejeter de la sienne. Il était décidé à
faire respecter son père, ses souvenirs, ses tendresses, et malheur à
qui oserait y toucher. Cette soumission qui le rendait petit, humble,
suppliant, peureux, il n’en voulait plus. Il ne voulait plus supporter
les fantaisies cruelles, les propos malsonnants, les mépris dont on
l’avait abreuvé jusqu’ici, être le jouet des caprices d’une foule
ennemie, se voir poursuivi par elle, comme le clerc d’huissier par les
chiens de M. de Kerral.
--Non! je ne veux plus! disait-il, tout haut, tandis que ses pieds
faisaient voler les feuilles mortes, et que, dans sa tête, la colère
montait... Je ne veux plus.
Bolorec était resté à la même place, taillant son morceau de bois. Deux
élèves, près de lui, l’agaçaient de leurs plaisanteries, qui,
d’ailleurs, n’étaient ni bien injurieuses, ni bien méchantes. Mais
Sébastien ne pouvait plus maîtriser les mouvements précipités de son
cœur. Il leur cria:
--Allez-vous-en... Je vous défends d’embêter Bolorec... il ne vous dit
rien, lui.
L’un d’eux s’avança, les poings sur les hanches, provocant:
--Qu’est-ce que tu chantes, toi?... Quincaillier! Espèce de sale
quincaillier!
D’un bond, Sébastien se rua sur lui, le renversa, et le souffletant à
plusieurs reprises:
--Chaque fois que tu voudras m’insulter, tu en auras autant... toi... et
les autres...
Et, comme le battu se relevait, piteux:
--Oui, mon père est quincaillier, confessa Sébastien... Et j’en suis
fier, entendez-vous... Il ne fait pas dévorer les malheureux par ses
chiens, lui!...
Au bruit de la lutte, quelques écoliers étaient accourus. Personne
n’osa répliquer, et Sébastien entraîna Bolorec, qui semblait ne s’être
aperçu de rien.
Pendant le temps que dura le retour, Bolorec se montra plus expansif
qu’à l’ordinaire. Il parla:
--La prochaine fois, je couperai une belle racine, et je te ferai une
canne, avec une tête de chien... ou bien autre chose... Quelquefois,
pendant les vacances, papa m’emmène avec lui dans sa voiture, quand il
va voir des malades.... J’ai taillé le manche de son fouet... Deux
tibias, tu sais bien, des os, oui... deux tibias, avec une tête de mort
au bout... J’avais vu ça dans son cabinet, sur son bureau, et dans ses
livres aussi... C’est beau, ses livres... Il y a des cœurs d’hommes, des
machins... c’est comme des fleurs... Ici, dans les livres, il n’y a
rien? C’est embêtant.
Et, se rapprochant plus près de Sébastien, il lui dit tout bas, après
s’être assuré qu’on ne pouvait l’entendre:
--Écoute... promets-moi de ne pas répéter ce que je vais te dire... Tu
me promets?... Eh bien, tu sais que c’est l’empereur qui règne... Il
règne parce qu’il a rétabli la religion... Tu sais ça?... Eh bien, les
Jésuites veulent le renverser, et ramener Henri V... C’est sûr, parce
que Jean a entendu les Jésuites causer de ça avec son père... Eh bien,
j’ai écrit ça au préfet, moi... Alors, on va fermer le collège... Et
puis on tuera tous les Jésuites... Et puis, tous!... Voilà!
--Tu es sûr? interrogea Sébastien, effrayé.
--Puisque je te le dis!
--Et alors, on irait à la maison, nous autres?
--Oui!
--Et on ne retournerait plus au collège, jamais?
--Plus jamais!
Le reste de la route s’acheva dans le silence. Ils ne virent point la
lande que des bras de mer enlaçaient, que traversaient des fleuves d’or,
que parsemaient des lacs bibliques, la lande s’égrenant, au loin, dans
l’eau soirale, en forme d’îles mystérieuses, de monstrueux poissons, de
barques échouées. Ils ne virent point davantage la ville, où les
boutiques commençaient de s’allumer, ni les deux jeunes filles, si
jolies, debout, à leur même place, près du collège... Tous les deux
songeaient. Et leur songerie était pareille. Ils songeaient à des choses
douces, là-bas, à des figures aimées, dont le portail, qui brusquement,
devant eux, s’ouvrit en grinçant, fit s’envoler les souriantes images.
Quelques minutes après, Jean de Kerral, dans la cour, tandis que les
rangs se reformaient, pour rentrer dans l’étude, aborda Sébastien. Il
lui demanda:
--Tu as vu le château?... C’est beau, dis?
Sébastien ne répondit pas, et fixa Jean, d’un œil dur. Du même coup, il
pensa à cet homme qui frappait les arbres avec sa cravache, aux chiens,
au clerc d’huissier. L’impression qu’il avait eue dans le bois, à la vue
de ces murs, de ces tourelles, il la ressentit plus violente. Une haine
le poussait, contre Jean. Il eut envie de lui crier: «Fils d’assassin!».
--Pourquoi me regardes-tu ainsi? supplia Jean... Tu es méchant!... Ce
n’est pas de ma faute, tu sais bien... C’est papa qui ne veut pas...
Parce que moi, je t’aime bien...
--Ton père, ton château, toi... commença Sébastien.
Mais il s’arrêta, troublé, et vaincu... Jean était devant lui, si
triste, le considérait de ses yeux si étonnés, et si doux, que sa
colère, soudain, mollit et tomba. Il se rappela comment il était venu à
lui, gentil, affectueux, alors que tout le monde se détournait de lui
et l’accablait de mépris; il se rappela leurs serments échangés. Il dit,
redevenu presque tendre:
--Non... Je ne suis pas méchant... moi aussi, je t’aime bien.
Sébastien s’intéressa vivement à Bolorec. Son caractère impassible le
déroutait; le sourire, qui grimaçait en cette face molle et ronde,
n’était pas sans lui causer quelque terreur. Il ne savait s’il devait
l’admirer ou bien le craindre. L’aimait-il? Il n’eût pu le dire... Que
Bolorec ne lui eût pas adressé encore une parole affectueuse, cela
l’inquiétait. Il ne jouait jamais, restait des journées entières, bouche
close, sans qu’il fût possible de lui arracher un mot. On le voyait sans
cesse en train de tailler un morceau de bois, ou de menus quartiers de
pierre tendre qu’il collectionnait soigneusement, durant les promenades.
Il était très ingénieux à fabriquer de menus ouvrages, difficiles et
compliqués, des boîtes entrant l’une dans l’autre, des étuis, des
gréements de bateau; son adresse était émerveillante à sculpter des
têtes de chien, des nids d’oiseau, ou des figures de zouaves, à longues
barbes ondulantes, comme il y en a sur les pipes. Mais c’était un
mauvais élève, et qui ne dissimulait pas sa répugnance à apprendre, bien
qu’il eût la mémoire vive, l’intelligence alerte, dans un corps lent,
flasque, presque difforme, et sous des apparences d’idiot. Puis,
brusquement, sans raisons plausibles, comme s’il eût éprouvé le besoin
de rompre ces silences accumulés, trop pesants, il parlait, parlait. Et
c’était en phrases courtes, désordonnées, sans suite, des choses
énormes, souvent grossières et gênantes, d’extravagants projets
d’incendie du collège, des résolutions de fuites nocturnes, d’évasions
palpitantes, le long des toits, par-dessus les murs enjambés; et
quelquefois aussi, des histoires du pays, naïves et charmantes, des
légendes de saints bretons, que lui avait contées sa mère. Ensuite, il
retombait dans son mutisme accoutumé. Ce qui paraissait inexplicable à
Sébastien, c’est que Bolorec avait l’absolu mépris des injures et des
bourrades. Lorsqu’on le huait, lorsqu’on le battait, il ne se retournait
même pas; il allait un peu plus loin, d’un pas tranquille, sans se
plaindre jamais, sans jamais se révolter. A la longue, cette attitude
inerte avait fatigué les grands brimeurs, comme Guy de Kerdaniel. Il n’y
avait plus guère que les petits roquets qui lui aboyassent aux jambes,
sachant que c’était sans danger. Bolorec et Sébastien, toujours
ensemble, en étaient arrivés à ne plus rien se dire. Ils passaient les
heures de récréation, assis sous les arcades, près des salles de
musique, et ils écoutaient, sans s’en lasser jamais, les gammes
nasilleuses des violons, la sautillante gaieté des pianos, et les éclats
de cuivre, sévères, déchirants, des pistons et des bugles.
--Je voudrais apprendre la musique, soupirait Sébastien.
Et Bolorec chantait, sur des paroles bretonnes, un air de danse très
ancien, en scandant les rythmes d’un mouvement de tête balancé.
La musique causait à Sébastien des joies graves, de profondes délices.
Autant il s’ennuyait, le matin, après le réveil, à suivre, encore
endormi, les messes basses, silencieuses, marmottées dans cette chapelle
froide, nue, pleine d’ombres, autant la multiplicité des exercices
religieux, auxquels étaient astreints les élèves, le rendait paresseux,
le prédisposait aux veuleries, aux dégoûts, à l’opprimante obsession de
ce Dieu sournois et cruel qu’il détestait; autant le dimanche, il
attendait l’heure de la grand’messe avec impatience. Ce jour-là, la
chapelle en fête, l’autel orné de fleurs, éblouissant de lumières
infiniment répétées par les ors et les marbres, les officiants parés de
leurs étoles brodées, de leurs aubes de dentelles, la grande baie
s’ouvrant à travers la vapeur cérulée de l’encens sur des paradis
mystiques, et les voix supra-humaines des orgues, et les séraphiques
chants des maîtrises, redisant les admirables invocations de Haëndel, de
Bach, de Porpora, c’était le triomphe de son Dieu à lui, de son Dieu,
magnifique et bon, qu’accompagnaient toutes les beautés, toutes les
harmonies, toutes les extases. Ce jour-là, il se sentait vraiment près
de lui; il en avait la révélation corporelle, touchait sa chair
radieuse, ses cheveux auréolés, comptait les battements de ce cœur
rédempteur, d’où coulent les pardons. Ces mélodies le prenaient dans sa
chair, le conquéraient dans son esprit, dans toute son âme, et y
réveillaient quelque chose de préexistant à son être, de coéternel à la
propre substance de son Dieu, la suite sans fin des immortelles
métempsycoses. Il voyait réellement dans cette musique naître des formes
adorables, des pensées et des prières se corporiser, penchées sur lui
comme des saintes ou comme des lys; des paysages célestes s’emparadiser
d’une lumière inconnue et pourtant familière, se décorer de
constellations de fleurs, de corymbes d’étoiles; il voyait des
architectures aériennes surgir, se continuer avec les nuages, en
assomptions d’astres; tout un monde immatériel éclore, florir,
s’épanouir, se volatiliser ensuite, dans une exhalaison pâmée de
parfums. Ce qu’il avait connu de tendre et de charmant, ce qui
s’accumulait en lui de rêves étouffés, d’aspirations captives, tout cela
revivait aussi, en cette musique; tout cela battait des ailes, amplifié,
idéalisé, embelli des purifiantes grâces de l’amour. Et doucement,
délicieusement, des larmes coulaient de ses yeux; son cœur s’emplissait
d’une angoisse sacrée; une volupté parcourait ses nerfs en ignition, si
aiguë qu’elle allait parfois jusqu’à la défaillance, jusqu’au spasme.
Lorsque les orgues s’enflaient, terribles, lorsque s’exaltaient les voix
des chœurs, célébrant le miracle eucharistique, c’était encore le même
trouble poignant, le même écrasement d’admiration qu’il avait eu, devant
la mer, un jour de rafale. Il lui en était resté une impression de
grandeur religieuse, extra-terrestre, la surnaturalisation de son être
chétif, dans l’énorme et le tout-puissant, qu’il retrouvait là, plus
violente, plus austère. Il aurait voulu se perdre dans ces ondes
sonores, déferlantes, se sentir soulevé par ces vagues d’harmonie,
formidables, où s’évanouissaient les laideurs humaines, et qui étaient
douces aux petits, comme les flots, briseurs de navires, sont doux aux
mouettes, aimées des grandes houles musiciennes. Étourdi, rompu, avec un
goût persistant d’encens sur la bouche, un goût de divin, Sébastien
revenait de la messe, comme il était revenu de la mer, anéanti,
chancelant, et gardant de longues heures le goût de salure fort et
grisant dont s’étaient saturées ses lèvres.
De ces hauteurs où son âme avait un instant plané, il retombait plus
lourdement que jamais dans le dégoût des besognes journalières. Ses
livres lui faisaient horreur davantage; il en comprenait mieux le vide
affreux, le barbare mensonge et la déprimante hostilité. Les ouvrir
seulement, et c’était la nuit, aussitôt; une nuit noire, opaque, qui
l’enveloppait, et où rampaient des larves gluantes, à tête de prêtres.
Oh! comme il eût désiré être une de ces voix qui chantaient à l’église!
Quelle ivresse de pouvoir arracher à un instrument de bois, à une plaque
de métal, ces harmonies qui versent l’extase. Quel orgueil de pouvoir
créer ce langage
[Illustration]
magique et béni, qui exprime tout, même ce qui est inexprimable; qui
explique tout, même ce qui demeure inexpliqué. Il supplia son père de
lui permettre d’apprendre la musique. Mais il fallait payer des leçons
supplémentaires et M. Roch fut fort scandalisé d’une pareille demande,
ce qui n’était pas le «fait d’un garçon sérieux et bien élevé». M. Roch
répondit que la musique n’était qu’une amusette indigne d’un homme et
bonne aux femmes qui n’ont rien à faire, aux aveugles qui mendient leur
pain. Est-ce qu’il l’avait apprise, la musique, lui? Son fils voulait-il
donc devenir vagabond, ou joueur d’ophicléide, comme François Martin,
dont tout le monde se moquait? Justement, une bande de musiciens
allemands étaient venus à Pervenchères. Ils étaient sales, dépenaillés,
avec de longs cheveux, et des allures de brigands. On les soupçonnait
beaucoup d’avoir mis le feu chez Richard, l’épicier. D’ailleurs, tous
les musiciens qu’il avait connus étaient ainsi: des va-nu-pieds!...
C’est comme le dessin!... Est-ce que le dessin devait faire partie d’une
éducation mâle? Napoléon dessinait-il? Il gagnait des batailles et
bâtissait le Code civil, ce monument incomparable, cette colonne Vendôme
de la civilisation moderne!... Non, non... cent fois non! Il entendait
que son fils apprît du solide,
[Illustration]
du solide encore et toujours du solide. Il ne se saignait pas aux quatre
membres pour que son fils,--son fils unique, le dernier espoir des
Roch,--en arrivât plus tard à vagabonder sur les grand’routes, une
clarinette sous le bras! De la musique!... du dessin!... Mais il était
donc décidé à faire le désespoir de sa famille!
Sébastien se résigna. Son père avait peut-être raison. Sans doute il
était un paresseux, un méchant enfant, se conduisait mal. Ce dégoût de
ses devoirs, ce désir de choses anormales étaient coupables, évidemment,
mais supérieurs à sa volonté. Il obéissait à des forces invincibles
contre lesquelles il ne pouvait rien. Il se rendait compte que depuis
son entrée au collège il était bien changé. Ne vivant que par sursauts,
dans des anxiétés continuelles, passant d’une résolution à une autre,
sans s’arrêter à aucune, retombant d’un enthousiasme à un affaissement,
aujourd’hui révolté, demain soumis, le cerveau, le cœur pleins de choses
contradictoires, d’aspirations différentes qui bouillonnaient et ne
parvenaient pas à sortir; il attendait, quoi?... Un regard qui se posât
sur lui, encourageant et bon? Une main qui le guidât à travers les voies
encombrées de son intelligence?... Il ne savait pas... Malgré la lettre
de son père, il continua de rôder auprès des salles de musique, espérant
vaguement surprendre le secret de cette science admirable et défendue,
qui lui semblait la grande porte de lumière ouverte sur la nature et sur
le mystère, c’est-à-dire sur la beauté et sur l’amour.
--Chante-moi ton air si joli! demandait Sébastien à Bolorec.
Sans lever les yeux de dessus le morceau de bois qu’il fouillait à la
pointe de son couteau, Bolorec chantait, s’interrompant parfois pour
expliquer.
--Tu comprends... C’est sur la lande, là-bas... Elles se tiennent
toutes par la main... Et elles s’en vont, et elles reviennent... Leurs
coiffes, qui remuent, sont blanches... Elles ont du velours à leurs
jupons rouges... Et Laumic, assis sur un tonneau, joue du biniou...
C’est beau.
Mais le Père Dumont, souvent, les chassait.
--Que faites-vous là encore, tous les deux?... réprimandait-il d’une
voix sévère... Ce n’est pas convenable que vous soyez toujours
ensemble... Allez dans la cour.
Alors ils s’en allaient, à regret, longeaient les barrières,
s’arrêtaient à la fontaine, dont ils s’amusaient à tourner le robinet,
pendant quelques minutes; et ils revenaient ensuite aux arcades, sitôt
que le Père s’en éloignait, pour dire son bréviaire sous les arbres, ou
faire une partie de paume avec les élèves privilégiés.
--Pourquoi dit-il que ça n’est pas convenable d’être ensemble?
interrogeait Sébastien, poursuivi par cette remontrance du Père, à
laquelle il ne comprenait rien.
--Parce que, répondait Bolorec, l’année dernière, chez les moyens, on en
a surpris deux, Juste Durand et Émile Caradec, qui faisaient des saletés
dans les salles de musique.
--Quelles saletés?
--Des saletés! quoi?
Et, avec une grimace de dégoût, il ajoutait:
--Des saletés... comme quand on fait des enfants...
Sébastien rougissait, n’essayait pas d’approfondir les paroles de
Bolorec, où il devinait des analogies coupables, des correspondances
honteuses, avec les questions dont le Père Monsal l’accablait, à
confesse.
* * * * *
Les semaines passèrent ainsi, jusqu’aux vacances de Pâques, coupées, au
carnaval, de fêtes très gaies, de plantureux repas, de représentations
théâtrales, de loteries, où ceux qui ne gagnaient rien, gagnaient des
plats de bouillie qu’il fallait manger, sur la scène, devant tout le
monde, riant et applaudissant. Il y eut une joute académique, où les
élèves de philosophie disputèrent avec éloquence sur Descartes et
lancèrent à Pascal des traits spirituels et méchants; il y eut des
concerts, des assauts d’escrime, toute une série de divertissements en
costumes historiques, auxquels Sébastien, malgré la nouveauté de ces
spectacles, prit un plaisir médiocre, le plaisir d’être plus seul avec
Bolorec, de voir la discipline se relâcher un peu, et les classes
s’interrompre. On joua une pièce de Sophocle, traduite en vers latins
par le Père de Marel, avec des intercalations de chœurs, chantés sur de
la musique de _Guillaume Tell_, également corrigée par le même Père de
Marel, dont le rôle, dans la maison, était de confectionner des vers, en
toutes langues, gais ou tristes, profanes ou sacrés, et s’adaptant aux
cérémonies qu’on y célébrait. C’était un gros bonhomme, rond, plaisant à
regarder, toujours en train de rire, et qu’on aimait beaucoup, parce
qu’il représentait uniquement la joie. On ne le voyait jamais qu’au
moment des fêtes, où il se prodiguait en inventions de toute sorte,
joviales et brillantes. Le reste du temps, disait-on, il voyageait.
Pendant les trois jours que durèrent, au collège, les fêtes du carnaval,
le Père de Marel, sans cesse au milieu des élèves, avait remarqué
Sébastien assez triste, qui restait à l’écart des autres, et il l’avait
reconnu pour le petit enfant qui, sous les marronniers, près de la
prairie, le jour même de la rentrée des classes, était venu se jeter, en
courant, dans sa soutane. De son côté, Sébastien l’avait aussi reconnu.
Il aurait bien voulu lui parler, mais il n’osait pas, ayant gardé de sa
folie, comme une honte, que la présence du Jésuite redoublait. Ce fut
le Père de Marel qui l’aborda, suivi du Père Dumont.
--Eh bien! Eh bien!... dit-il amicalement. On ne s’amuse donc pas?
Pourquoi êtes-vous là, tous les deux, à vous morfondre, quand la fête
est partout?... Il faut rire... C’est le moment.
Et se tournant vers le Père Dumont:
--Il est très gentil, ce gamin-là... Il a des yeux très intelligents.
Le Père Dumont secoua la tête.
--Mais si paresseux!... si paresseux! Une nature incorrigible, un
caractère insouciant... Et très mal avec ses camarades... Surtout
paresseux!
--Ta, ta, ta!... Avec des yeux comme ça!... C’est qu’on ne sait pas le
prendre. Je le connais, le petit Sébastien Roch... Je parie qu’avec moi,
il travaillerait. Allons, venez, maître Sébastien, que je vous confesse!
Ses paroles étaient pleines de douceur et de gaieté. Elles émouvaient et
faisaient rire. Sébastien les écoutait comme de la musique. Une grande
paix entrait en lui, d’être avec ce Jésuite qui n’était point pareil aux
autres, et qui lui disait des choses, comme il avait rêvé souvent d’en
entendre, des choses qu’il comprenait, qui le ranimaient, lui
redonnaient confiance. Avec une bonté indulgente, capteuse, perspicace,
avec une adresse presque maternelle qui force l’expansion cordiale,
appelle les confidences, le Père de Marel l’interrogeait, et Sébastien
s’abandonnait à l’impérieuse joie de lui répondre, au soulageant besoin
d’ouvrir ce cœur, trop violenté, trop solitaire. Peu à peu, en phrases
enfantines et charmantes, d’abord lentes et timides, ensuite accélérées,
précipitées, il dit ses tristesses, ses enthousiasmes, ses déceptions.
--Voyons... voyons... interrompit le Père, ému par la naïveté grave de
cette passion qui s’exprimait avec une force insolite... Voyons!...
qu’est-ce que vous aimeriez le mieux apprendre?... Dites-le moi.
--La musique!... C’est si beau... C’est ce qu’il y a de plus beau...
C’est...
Il cherchait des mots pour rendre ce qu’il avait ressenti, et ne les
trouvant pas, il continuait de balbutier, montrant la place de son cœur.
--C’est là!... Ça m’étouffe quelquefois de ne pas savoir... parce que...
Oh!... je travaillerais bien... parce que... quand j’entends de la
musique, alors... je comprends mieux, j’aime mieux...
--Eh bien, je vous l’apprendrai, la musique, moi, promit le Père... Je
vous apprendrai le cornet à piston... c’est un bel instrument...
Etes-vous content, là?
--Je voudrais chanter à l’église.
--Eh bien, vous chanterez à l’église... et ailleurs... J’en fais mon
affaire... Et, maintenant, mon petit ami, ne pensons plus à tout cela...
Il faut, aujourd’hui, rire, jouer, gambader, faire le fou... Allons!...
houp!
Comme Sébastien restait là, sans bouger, le regardant de ses prunelles
fixes, où brillait une ivresse grave.
--Allons!... houp! répéta-t-il.
Et l’enfant, de sa voix suppliante, prononça:
--Mon Père... ne vous fâchez pas... ne me grondez pas... Je voudrais
vous embrasser... parce que... enfin parce que, jamais, personne ne m’a
parlé comme vous... parce que...
Mais le Père, moitié souriant, moitié triste, lui donna sur la joue une
tape amicale, et il le quitta, se disant, tout remué par une grande
pitié:
--Pauvre petit diable!... trop de tendresse!... trop d’intelligence!...
trop de tout!... Il sera bien malheureux, un jour.
Les vacances de Pâques furent une déception imprévue pour Sébastien. Il
avait rêvé d’effusions, de caresses sans fin, d’inexprimables attentes
de bonheur. De son coin, dans le wagon qui le ramenait, il guettait
anxieusement le retour des paysages familiers. A mesure qu’il approchait
du terme désiré, une émotion lui serrait le cœur à le rompre. Déjà il
reconnaissait son ciel plus léger, plus profond, la forme des champs,
les arbres, les fermes au haut du coteau, la rivière qui luisait dans
les prairies, les routes sinueuses, qu’il avait parcourues, combien de
fois?... Rien n’était changé. Un clair soleil illuminait cette
résurrection charmante... Entre les hachures roses des peupliers, tout
d’un coup, Pervenchères, tassé, grimpant sur la côte, étageait ses
maisons qu’il n’avait jamais connues si brillantes et si jolies,
pareilles, en ce moment, à de gais morceaux de soie et de velours
vibrant dans l’air; et l’église les dominait, éclaboussée de soleil,
avec une grande ombre qui la prenait de travers, ainsi qu’une écharpe
bleue. Derrière les palissades de la voie, il aperçut le père Vincent,
dans son jardin; il eut envie de lui crier: «C’est moi, Sébastien!» Il
était chez lui; il allait tout revoir! Son père l’attendait à la gare.
Et ce fut fini.
--L’omnibus prendra ta malle... Nous, nous allons rentrer à pied, décida
M. Roch, d’un ton sévère...
Dès qu’ils furent hors de la gare:
--Écoute-moi, commanda le quincaillier... Ce que j’ai à te dire est
grave... D’abord, j’ai longtemps hésité à te faire venir ici. Mon
intention était de te laisser au collège, en pénitence... Je l’aurais
dû, peut-être... Dans les circonstances actuelles, et pour dix jours
seulement, payer la dépense d’un tel voyage, ajouter cette charge à
toutes les charges dont tu m’accables, c’est dur!... Je ne suis pas
millionnaire, sacredieu!... Si tu es là en ce moment, c’est que j’ai
voulu te parler moi-même, te raisonner... Je me suis dit que j’aurais
sans doute plus d’autorité sur toi que tes maîtres... Car enfin, un père
est un père... Et même, je puis me vanter de n’être pas un père comme
tous les autres...
Des gens sur la route passaient, reconnaissaient Sébastien.
--Ah! c’est monsieur Sébastien!... Bonjour, monsieur Sébastien!... Comme
vous avez maigri! Comme vous êtes pâlot.
--Mais non! Mais non! Il n’a pas maigri! protestait M. Roch... Il est
gras, au contraire, il est trop gras!
Son fils maigrir chez les Jésuites! Il ne pouvait admettre une telle
supposition: elle lui semblait une injure contre cet ordre confortable,
un reproche indirect lancé à sa personne.
--C’est le voyage! expliquait-il.
Et, non sans brusquerie, arrachant Sébastien aux compliments du retour,
il reprenait, de sa voix digne où tremblait une irritation inhabituelle:
--Je suis outré!... outré!... Tu ne me causes que des tourments... Tu
vois, c’est parce que tu es paresseux que M. de Kerral n’a pas voulu de
toi... Il a redouté pour son fils un pernicieux exemple!... Parbleu!
c’est clair!... D’abord, je te défends de raconter à nos amis cette
déconvenue, parce que moi, j’ai tenu à dire partout que tu sortais
régulièrement dans cette grande famille... Cela te rehaussait dans
l’estime des gens d’ici... D’ailleurs, maintenant, je ne puis me
déjuger... Si le curé te demande des détails, il faudra lui en donner,
lui en donner beaucoup... Tu diras que tu as vu, au château, des
oubliettes, tu parleras des portraits d’ancêtres... des voitures
armoriées... Enfin, tu t’arrangeras pour ne pas me rendre ridicule...
tu m’entends... J’ai de l’amour-propre, moi... Et je suis outré!...
mortifié, ce que j’appelle.
Et il lui secoua le bras, brutalement, pour communiquer plus de force
persuasive, plus d’éloquence réellement sentie, à l’amertume de ses
récriminations.
Sébastien était stupéfait de cet accueil... Dès les premiers mots de ce
discours, le charme s’était envolé. Maintenant, un ennui l’accablait. En
montant la rue de Paris, il trouva Pervenchères trop petit, sale et
triste, les habitants vilains et grossiers. A peine s’il répondit aux
bonjours qu’on lui envoyait de toutes parts, et il regretta Vannes,
l’amusant dédale des rues, ses maisons aux pignons gothiques, aux étages
en surplomb, le port, la goélette.
--Oui, j’ai bien peur, poursuivit M. Roch, que tu fasses la honte de mes
derniers jours!... Dans quelle situation tu me mettrais, si les
Jésuites, ne pouvant venir à bout de toi, allaient te renvoyer? Chaque
matin je tremble d’apprendre cette catastrophe... On me demande: «Et
Sébastien! Êtes-vous content de lui? A-t-il de bonnes places?...» Je ne
veux pas avoir l’air d’un imbécile, et je réponds: «Oui». Mais à quoi
penses-tu?... Et pourquoi ne dis-tu rien?... Tu entends?... Tu es là
comme une souche! C’est que tu ne sembles pas comprendre que tu es une
charge pour moi, une charge très lourde... Tu me crois riche?... Et le
reste t’est bien égal!... Si je ne t’avais pas, j’aurais pu, cette
année, acheter le champ du Prieuré, qui a été vendu pour rien... pour
rien... voilà ce que tu me coûtes!... Et je me serais retiré du
commerce... Ah! bien oui!... Il faut que je trime pour toi, pour un
enfant sans cœur. Ah! j’ai été bête!... Mon Dieu, que j’ai été bête!...
J’aurais dû te laisser ici, t’apprendre le métier de quincaillier...
Mais un père est un père... Il a de l’ambition... J’en suis bien puni...
C’est comme ta tante Rosalie... Elle est très mal... Sa paralysie
remonte... Voilà encore un héritage sur lequel il ne faut pas compter.
Et pendant ce temps-là, à quoi songes-tu?... A jouer de la musique!...
Je me tue de travail, je ne vis que de privations, tout m’échappe à la
fois... Et toi? Monsieur veut apprendre la musique!... Je suis outré,
outré, outré!...
Sur ces mots, ils s’arrêtèrent devant le magasin. Sébastien remarqua,
avec étonnement, au-dessus de l’enseigne, une banderolle neuve, d’un
vert criard, en zinc découpé. Sur le déroulement des plis de métal,
était écrite en lettres rouges et gothiques la devise des Jésuites: «_Ad
majorem Dei gloriam_».
--Tiens!... vois, dit M. Roch... la peinture s’écaille... Est-ce
convenable?... Eh bien, je n’ai pas pu faire réparer ma devanture pour
les fêtes de Pâques, à cause de toi... De la musique! je vous demande un
peu!... Allons, entre, va dans ta chambre... Je vais attendre la malle,
moi!... Et tâche d’avoir une autre figure que celle-là... Ce n’est pas
la peine de mettre les voisins au courant de nos tristes secrets.
Ces dix jours de vacances furent intolérables. Ils parurent à Sébastien
un siècle. Depuis l’heure du lever jusqu’à celle du coucher, il eut à
subir l’identique et perpétuel assaut des mêmes plaintes folles et des
mêmes grotesques exhortations. Il lui fallut supporter les plus
déraisonnables reproches, et les accusations les plus hyperboliques,
dont l’extravagante injustice confinait au bouffon. Une fois lancé sur
cette pente, M. Roch ne s’arrêta plus. Ce qui lui était arrivé de
fâcheux ou d’anormal, il en rendit son fils responsable. Aigrement, il
lui jeta, à la figure, la baisse du fer, la recrudescence de ses
rhumatismes, la faillite d’un maréchal où il avait perdu cinquante
francs, le ralentissement de la vente. Retenu sévèrement à la maison,
emmuré dans cette arrière-boutique, si froide et sombre, avec la
perspective continuelle des murs suintants, le morose spectacle de la
cour, encombrée d’ordures, l’enfant n’eut pas d’autres moments de répit
que ceux des visites. Encore y endura-t-il un genre de supplice
particulier et non moins cruel; il y entendit son père vanter ses succès
scolaires, ses fréquentations aristocratiques, ne parler que de
noblesse, décrire les magnificences du château de Kerral; il fut forcé
d’appuyer sur ses imaginations biscornues, sollicité au mensonge par son
père lui-même, dont l’audace vile et la basse effronterie lui emplirent
l’âme de dégoût, le firent rougir de honte.
A peine si, deux fois, il obtint la permission d’aller seul, chez Mme
Lecautel. Là, son plaisir de revoir Marguerite fut aussi gâté par
l’inquiétant souvenir des confessions. Entre sa petite amie et lui,
toujours s’interposait la laide, la déflorante image du Père Monsal.
Marguerite avait été malade, et la maladie l’avait rendue encore plus
jolie, jolie étrangement, avec quelque chose de fauve et de fatal qui
troublait, en elle: la sujétion de tous les organes, l’obéissance de
tous les mouvements au sexe implacable et dévorateur. L’alcoolisme
paternel, qui avait coulé dans ses veines de fillette un sang ardent et
brûlé, semblait aussi avoir laissé davantage en ses yeux trop dilatés,
striés de fibrilles vertes, et sous ses paupières meurtries déjà de
douloureuses ombres, la précoce et si mélancolique flétrissure d’autres
ivresses. Sébastien n’osa pas la regarder; il ne voulut point qu’elle
l’embrassât, comme jadis. Chaque fois qu’elle s’approchait de lui, il
reculait un peu effrayé: «Non, non,... il ne faut pas!» En même temps
que les paroles du Père Monsal l’incitant à d’obscures tentations,
malgré soi, par la pensée, il dévêtait ce corps chétif, souple et
frôleur, y cherchait la place des mystères impurs, les dévoilements de
chair défendue et maudite. Aux caresses, aux étonnements de Marguerite,
il ne pouvait que répondre:
--Non! non!... Il ne faut pas!...
Il repartit sans un regret, les vacances finies. Ce fut, au contraire,
un soulagement pour lui, que de se retrouver dans le wagon, avec le Père
Dumont et quelques camarades, qui lui rapportaient l’odeur du collège.
Cette odeur il la respira presque délicieusement, comme un prisonnier
délivré respire l’odeur de la vie à laquelle il est rendu. Dans le
baiser rapide que, tout à l’heure, ils avaient échangé, son père et lui,
il avait senti que quelque chose s’était brisé, était mort
irrémédiablement. Il ne s’en affligea pas, et il eut un plaisir
véritable à penser qu’il allait revoir Bolorec et que celui-ci lui
chanterait peut-être une ronde nouvelle. Même, il évoqua, avec
complaisance, sa physionomie, quand il disait:
--C’est sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont... et elles
reviennent.
Et longtemps, il rêva à des paysages remplis de voix qui chantaient.
* * * * *
Le printemps fut charmant. Les feuilles reverdirent aux arbres de la
cour, et les fonds du parc se parèrent de couleurs tendres. Sébastien
eut, lui aussi, des tressaillements de sève montante, dans son être un
afflux de force et de courage, et comme une efflorescence de toutes ses
facultés agissantes et pensantes. Il fut moins inquiet, plus souple à se
façonner aux petites déceptions, aux petites douleurs de son existence,
et le dégoût de ses devoirs s’atténua. Il avait même des accès de
gaieté saine, s’ingéniait, sans y réussir, à fouetter, de son entrain,
l’incoercible indolence de Bolorec.
Les Jésuites possédaient, sur le golfe du Morbihan, à quelques
kilomètres de Vannes, une sorte de grande villa qu’on appelait
Pen-Boc’h. Les élèves, durant la belle saison, y allaient deux fois par
semaine, régulièrement. On se baignait, on y soupait, et l’on s’en
revenait ensuite, joyeux, par les bois de pins, le long des estuaires
aux eaux dormantes. Sébastien prenait à ces promenades un plaisir
infini. Il ne se lassait pas d’admirer le spectacle de cette petite mer
intérieure, qu’enclosent, à droite, la côte d’Arradon, à gauche, les
collines d’Arzon et de Sarzeau, et qui s’ouvre sur l’Océan, par un
étroit goulet, entre la pointe effilée de Loqmariaker et les
promontoires carrés de la presqu’île de Rhuys. Des courants la
sillonnent en tous sens, laissant sur la surface bleue des traînées
blanches, des sentes laiteuses et nacrées; une multitude d’îles la
parsèment; celles-ci cultivées, comme l’île aux Moines; celles-là
sauvages, comme Gavrinis, où les temples druidiques érigent leurs blocs
de granit barbares. Toutes, elles ont des aspects différents, bizarres;
les unes ressemblent à de fabuleux poissons, dressant au-dessus des
flots leurs nageoires dorsales; d’autres simulent d’immenses croix
couchées, et qui s’en vont à la dérive; il y en a qui paraissent
s’avancer, ainsi qu’une troupe de phoques, dans un bouillonnement
d’écume; d’autres encore, rocs luisants, tantôt couverts, tantôt
découverts par la marée, émergent de l’eau clapoteuse et développent,
sur la clarté irradiante, des bouquets de pins, en capricieux et noirs
éventails. Et ce sont des alternances de sol obscur et d’onde brillante,
une infinité de lacs céruléens, de criques mauves, de fleuves
empourprés, de maëlstroms livides, étrangement découpés par des
soubresauts de terres rocheuses ou bordés de grèves orangées; une
confusion météorique de reflets, de lumières errantes, de flamboiements
chromatiques, où passent des vols de barques aux voiles qui saignent
dans le soleil et s’irisent dans la brume. Mais ce que Sébastien aimait
le plus, plus encore que les formes modifiées et les changeantes
couleurs de cette atmosphère maritime, c’était la sonorité, la musique
rythmée, divinement mélodieuse, que les vagues et les brises
apportaient. Il en percevait toutes les notes, en recueillait toutes les
vibrations, depuis le grondement sourd, plaintif, désespéré, venu du
large mystérieux, jusqu’aux berceuses chansons des criques roses,
jusqu’aux gaietés d’harmonica, enfantines et rebondissantes, que l’eau
égrenait, en s’éparpillant sur les galets du rivage. Ce qui l’étonnait
et le charmait, c’était cet ensemble prodigieux de voix, de voix
proches, de voix lointaines, de voix douces, de voix terribles; c’était
cet incomparable accord d’instruments aux cuivres surhumains, aux
célestes archets; c’était l’harmonie éparse et fondue de ces orchestres
aériens et de ces invisibles chœurs engloutis sous les remous, auprès
desquels il lui semblait, alors, que ceux de la chapelle, le dimanche,
n’étaient que des balbutiements d’enfant. De ces promenades, il revenait
toujours un peu ivre, butant contre les arbres, heurtant les pierres,
donnant de la tête sur le dos de ses camarades, les oreilles vibrantes
des musicales résonances de la mer. Pourtant, dans son étourdissement,
avec avidité, comme pour se griser davantage, il ouvrait ses narines,
toutes grandes, au vent chargé de l’odeur iodée des goémons et de
l’arome vanillé de la lande en fleur. Ces soirs-là, il se couchait les
membres rompus, le cerveau meurtri d’un endolorissement qui lui était
plus doux qu’un baume, plus suave qu’une caresse.
Le Père de Marel lui avait tenu parole. Il venait le prendre, chaque
jeudi, à l’étude du soir, et lui enseignait la musique. Sébastien y
montra une ardeur extrême, impatient d’en avoir fini avec les premières
difficultés de l’épellation.
--Quand pourrais-je chanter à l’église? demandait-il souvent.
Son professeur était obligé de le calmer. Il avait même des scrupules à
l’idée de lui révéler un art qui allait peut-être décupler la rêverie en
cette âme déjà trop rêveuse, et surexciter la sensibilité de ces nerfs
trop facilement impressionnables.
--Sapristi! mon petit ami... lui disait-il en hochant la tête...
J’aimerais mieux vous apprendre la gymnastique... le trapèze vous
vaudrait mieux.
[Illustration]
Alors, il coupait ses leçons de causeries gaies, d’histoires drôles, de
récitations comiques, de promenades dans le parc, estimant que ce qu’il
fallait d’abord à ce tempérament, prédisposé aux mélancolies
déséquilibrantes, c’était la gaieté morale et le mouvement corporel. Un
jour vint où, devant certains phénomènes inquiétants, il jugea sa
responsabilité trop engagée. D’ailleurs, si bon qu’il fût, il ne se
plaisait qu’avec les natures gaies, dans le rire sonore et bien portant.
Aussi, il espaça ses leçons, les modifia, et, profitant de la retraite
où allaient entrer les élèves qui se préparaient à leur première
communion, il finit par les cesser tout à fait.
La première communion de Sébastien fut marquée par un incident qui fit
grand bruit au collège et dont on parle encore, chaque année, comme un
miracle de la grâce. La retraite avait duré neuf jours; neuf jours de
prières, d’examen de conscience, d’instruction religieuse, si
terrifiants qu’ils lui avaient gâté la poésie mystique de ce sacrement,
et la douceur de la vie passée au milieu des camarades, en pleine
détente, et rendus plus sociables, affectueux, par le recueillement et
la piété. Cet acte, qu’il allait accomplir, on le lui représentait comme
un épouvantail. Et les exemples dramatiques, les bonheurs exaltés, les
châtiments horribles venaient à l’appui des explications du catéchisme.
On lui avait cité l’histoire d’un enfant impie que des chiens avaient
dévoré vivant; un autre s’était fracassé le crâne en tombant du haut
d’une falaise, notoirement précipité dans la mer par la vengeance
divine. Et combien qui brûlaient en enfer! En revanche, un autre s’était
senti si enivré de bonheur et de sainteté qu’à la sortie de l’église,
étant allé retrouver ses parents au parloir, il leur avait présenté son
couteau, les avait suppliés de le tuer, disant: «Tuez-moi! Tuez-moi!...
je vous en conjure... car je suis sûr d’aller au ciel tout droit!» Cela
troublait fort Sébastien. Il vivait en des transes continuelles, obsédé
par tous les démons de l’enfer, qui font griller des âmes d’enfant, au
bout de leurs fourches, dans les flammes qui ne s’éteignent jamais.
Chaque jour, à la suite d’examens de conscience éperdus, c’étaient des
confessions générales, où il fallait s’aider de manuels spéciaux,
contenant, par ordre alphabétique, la liste lugubre, effrayante, des
péchés, des vices, des crimes, une si extraordinaire accumulation
d’infamies, de hontes inexpiables, que les enfants, affolés, se
croyaient devenus subitement des sacrilèges, des lépreux, des bêtes
immondes, couvertes de fange, qu’aucun pardon n’était capable de
purifier et de guérir. On en voyait qui, tout d’un coup, très pâles,
frissonnant de terreur, se frappaient la poitrine et criaient tout haut:
«J’ai péché! J’ai péché! Mon Dieu, sauvez-moi de la damnation... Mon
Dieu, épargnez-moi vos tourments!» Quelques-uns étaient pris de crises
nerveuses; il fallait les emporter, les coucher, les soigner. Joseph Le
Guadec mourut d’une méningite.
C’est dans ces conditions particulières d’exaltation que Sébastien
s’approcha de la sainte table. Il tremblait; sa gorge était serrée. Le
menton appuyé contre la nappe, il attendait, en proie à une émotion
presque mortelle, et il regardait, de coin, le prêtre qui, portant le
ciboire d’or et murmurant des prières à voix basse, faisait, de lèvres
en lèvres, voler l’hostie, au bout de ses doigts écartés et très blancs.
Dès qu’il eut reçu l’hostie, d’abord il s’étonna. Au lieu d’éprouver
l’indispensable chaleur et la nécessaire extase qu’on lui avait
prédites, il ressentit sur la langue, une impression de froid glacial
qui, gagnant la bouche, la poitrine, se répandit dans tout son corps,
secoua ses membres, fit claquer ses dents ainsi qu’un frisson de fièvre.
En même temps, cet étonnement pénible s’augmenta d’un atroce embarras.
Il ne savait comment avaler cette hostie qui était la chair, qui était
le sang d’un Dieu! Sa langue maladroite, irrespectueusement, la
promenait d’un coin du palais à l’autre. Ici, collée aux muqueuses, là
fragmentée ou bien réduite en paquet gluant, il ne parvenait pas à lui
faire franchir les défilés de sa gorge. Une sueur froide afflua vers son
front, mouilla ses cheveux, madéfia ses tempes. Il se crut damné. Dieu
ne voulait pas de lui. Dieu ne voulait pas entrer en lui! «Mon Dieu! Mon
Dieu! pria-t-il, grâce! grâce!» Inutile prière. Le Dieu se dérobait. Une
contraction du pharynx repoussa l’hostie au bord des lèvres, l’hostie
sacrée qui n’était plus qu’une menue boule de pâte dans de la salive
amère. Alors, la certitude du sacrilège, l’impossibilité d’éviter les
châtiments, lui apparurent si évidentes, qu’il eut un éblouissement, un
vertige. Tout, autour de lui, tourna: la chapelle, les officiants, les
enfants de chœur, les cierges, le tabernacle, tout rouge, devant lui,
comme une mâchoire de monstre. Et il vit la nuit, une nuit noire,
affreuse, pesante, où des falaises, des précipices, des chiens furieux,
de grands diables féroces, de grandes flammes dévoratrices, s’agitaient
et dansaient, épouvantablement. Cependant, il ne perdit point
connaissance tout à fait, et en titubant, en s’accrochant de la main aux
bancs, il put rejoindre sa stalle, où il s’affaissa, ployé en deux, dans
une prostration d’agonie... Et, tout d’un coup, dominant les voix qui
chantaient à la tribune, par delà les allégresses extasiées des violons
et les triomphales sonorités des orgues, un cri, immédiatement suivi
d’un sanglot, se fit entendre. Ce cri était si aigu, et si douloureux ce
sanglot, que l’office, troublé, faillit s’interrompre. A l’autel, le
prêtre surpris dans ses génuflexions, se retourna, effrayé; tous
tendirent le col et portèrent le regard dans la direction du cri.
C’était Sébastien qui l’avait poussé ce cri, et qui, écrasé, contre le
prie-Dieu, la tête cachée et roulant dans ses mains, les omoplates
soulevées comme par une violente tempête intérieure, sanglotait, à se
rompre les veines. Un spasme plus fort que les autres avait rejeté
l’hostie hors de la bouche, avec un jet de salive, et le malheureux
était resté, quelques secondes, sans pouvoir la reprendre, la figure
barbouillée de cette bave, où se diluait le corps de Jésus. Il sanglota
de la sorte, tant que dura l’office; pendant le sermon que prononça le
Père Recteur, il sanglota. On le vit, tandis que les chants du _Te Deum_
montaient, exultants, vers la voûte, on le vit qui se frappait la
poitrine, avec démence. Et sur ses lèvres se précipitaient, se
bousculaient les prières, les invocations ardentes, les supplications
affolées. En se rendant au réfectoire des Pères, où un banquet avait été
préparé pour les premiers communiants, il sanglotait toujours. Il
semblait que les larmes ne pussent se tarir jamais. Ses paupières le
piquaient comme des plaies à vif; il marchait, sans voir, les jambes si
molles, que, pour ne pas tomber, il était obligé de s’appuyer aux murs.
Et il disait: «Mon Dieu! épargnez-moi... ne me faites pas mourir... Je
suis un petit enfant, et ça n’est pas de ma faute... Je vous promets
d’expier mes péchés... Je travaillerai bien, j’aimerai mes camarades et
mes maîtres, et je porterai des cilices, et je me flagellerai la
poitrine, comme ces grands saints, dont on nous a appris l’histoire, qui
furent des pécheurs et qui sont au ciel».
--Votre première communion a été très édifiante, mon cher enfant... lui
dit le Père Recteur, au réfectoire... Nous en sommes très heureux...
Elle sera votre sauvegarde, plus tard, dans la vie; aujourd’hui elle est
votre pardon.
Sébastien considéra, sans comprendre, ce prêtre aux traits si purs, aux
gestes si nobles, au visage d’une si calme et marmoréenne beauté, et
dont la voix avait l’onction d’un baume, tandis que ses yeux gardaient
sur leurs globes pâles quelque chose de sec, d’impénétrable, de plus
narquois et de plus impénétrable que le destin.
[Illustration]
Durant quelques semaines, Sébastien se montra d’une piété exemplaire,
farouche, d’une assiduité au travail, acharnée et rare. Il passa, auprès
de ses camarades, pour un saint et pour un héros. Puis, quand il vit que
non seulement il ne lui arrivait rien de fâcheux, à la suite de cette
effrayante aventure, mais qu’il en recueillait, au contraire,
d’inespérés honneurs, des amitiés flatteuses, d’enthousiastes
admirations, il se prit à réfléchir, à douter de l’hostie, du Père
Recteur, de ses condisciples et de lui-même. Et il eut, très confuse
encore, l’intuition de l’ironie qui est dans la vie, cette ironie énorme
et toute-puissante qui domine tout, même l’amour humain, même la justice
de Dieu. Insensiblement, il se relâcha de ses devoirs et de ses
exercices pieux. Il revint s’asseoir, avec Bolorec, sous les arcades,
près des salles de musique.
* * * * *
--Quand tu as fait ta première communion, qu’est-ce que tu as éprouvé?
lui demanda-t-il un jour.
--Rien! répondit Bolorec.
--Ah!... Et l’hostie?... Qu’est-ce que c’est que l’hostie?
--Je ne sais pas... Papa aussi en donne à des malades, et ça les
purge...
Sébastien demeura songeur, un instant, et brusquement:
--Chante-moi ta ronde si jolie... tu sais... celle où tu disais: «C’est
sur la lande, là-bas... Et elles s’en vont, et elles reviennent...»
Pourtant, à la fin de l’année, il eut deux prix et il s’en étonna.
[Illustration]