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de la terre, sous ses pieds. Il marchait, comme en rêve, si léger qu’il
se croyait soutenu, emporté par deux grandes ailes, au-dessus du sol. Un
frère, à face de détenu, louche et crasseux, qui charriait du pain dans
une petite charrette, le croisa. Il ne le vit point. Deux autres frères,
à la bouche lippue, au regard souilleur d’enfants, le frôlèrent. Il ne
les vit pas davantage. Il ne voyait plus rien, plus rien dans l’espace,
qui, lui-même, se brouillait, s’ennuageait, se transformait en
blancheurs flottantes. Toute sa vie sensorielle, déséquilibrée, affluait
à son odorat. Des senteurs lui arrivaient aux narines, multiples,
différentes et si fortes, qu’il faillit s’évanouir. L’atmosphère, comme
dans une chambre fermée et remplie de végétaux, lui semblait lourde
d’odeurs acescentes et de vénéneux parfums. Il respira, décuplés par la
perception morbide exacerbée de ses nerfs, le souffle ammoniacal des
terreaux, l’exhalaison carbonique des feuilles mortes, les aromes
effervescents des herbes mouillées, le fleur alcoolisé des fruits.
Sébastien dut s’arrêter, la gorge serrée, pâle, presque défaillant. Il
avait dépassé le collège. A gauche, de petites constructions basses
s’espaçaient; et des jardins montaient en terrasse, jusqu’au parc; à
droite, une courte allée de châtaigniers aboutissait aux communs,
défendus par une palissade; et derrière les communs, une prairie
s’étendait, plane, unie, d’un vert argenté. Au milieu de
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la prairie, une nappe d’eau luisait, toute blanche, sans un reflet.
Alors Sébastien escalada la palissade, s’engagea dans l’allée, et voulut
courir. Mais, soudain, deux Pères, qui se promenaient, lui barrèrent la
route. Il s’arrêta, effrayé, poussa un cri.
--Eh bien! eh bien!... qu’est-ce que c’est?... On maraude, hein?... dit
l’un d’eux, d’un ton sévère.
Déjà il s’apprêtait à tirer les oreilles de l’enfant, quand frappé de sa
physionomie étrange, de l’ivresse inaccoutumée qui brillait dans le
mystère de ses deux prunelles, il reprit, plus doucement, en donnant à
ses gestes une inflexion d’affectuosité rassurante:
--Voyons, mon petit ami, où alliez-vous ainsi?
Sébastien fut remué par la douceur de cette voix, qui s’était, tout d’un
coup, assouplie jusqu’à la prière. Cependant, il n’osa pas répondre. Le
Jésuite insista.
--Pourquoi aviez-vous quitté la cour? N’ayez pas peur... Je vous aime
bien... Dites, mon enfant!
Tandis qu’il parlait, il lui flattait la joue, et le considérait d’un
air d’encourageante bonté. Il répéta avec un accent de pitié tendre:
--Pourquoi?... Voyons... vous avez du chagrin, n’est-ce pas?... Vous
vouliez vous en aller!...
Et, sous ces paroles simples qui le conquéraient, Sébastien sentit comme
une digue se rompre dans sa poitrine, puis un flot de larmes l’inonder.
Suffoquant, la gorge brisée par les hoquets, il se jeta dans les bras du
Père, sanglota.
--On m’a... on m’a... on m’a...
Il n’en put dire davantage. Comme un noyé qui se cramponne éperdûment à
l’épave miraculeuse que la vague lui apporte, il s’accrochait, de ses
doigts crispés, à la robe du Père. Et tout son corps tremblant, secoué
de spasmes, se haussait, se collait contre le corps du prêtre, dans un
paroxyste amour de vie retrouvée.
--On m’a... on m’a... on m’a...
Lorsqu’il fut un peu calmé:
--Allons, ne pleurez plus, consola le Père... Cela n’est rien, mon petit
ami... Venez vous promener avec moi... Ensuite, je vous ramènerai à
l’étude...
Mais Sébastien, la tête toujours cachée dans la soutane, gémissait:
--Non!... non!... Je ne veux pas... Je veux retourner à Pervenchères...
Je... je suis d’Pervenchères...
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