L’encourageant accueil, les affectueuses paroles du jeune prêtre ne
rendirent point le calme à Sébastien. Vacillant, parmi les jambes
hostiles et les bouillottes heurtées, il avait eu beaucoup de peine à
s’installer, huitième, dans un coin. Et il restait le corps très raide,
les paumes collées aux genoux, n’osant s’allonger sur les coussins, ni
faire un mouvement, ni lever autour de lui ses yeux encore humides de
larmes. Dépaysé dans le luxe d’un compartiment de première classe,
comprenant qu’on l’observait, qu’on le dévisageait, il était
horriblement gêné, et cette gêne lui était une souffrance lancinante qui
absorbait l’autre, la souffrance de la séparation. Pourtant, au bout de
quelques minutes, il s’aventura jusqu’à chercher, d’un glissement d’œil
oblique et lent, à mieux entrevoir le Père, qui, sur la banquette d’en
face, à droite, était assis, le menton levé, la tête renversée contre le
dossier. Il lui parut très maigre, avec un long cou d’oiseau, des
pommettes saillantes, une bouche mince, sans sourires, et des yeux
redevenus sévères, sans caresses. Mais la manche d’une douillette,
pendant, balancée, hors du filet, promenait sur son visage une ombre
noire, courte, agile et mobile, qui en déformait les traits, tantôt
noyés d’encre, tantôt éclaboussés d’une trop brutale et presque
fantastique lumière. Sébastien s’amusa à suivre le jeu de cette ombre
qui passait et repassait avec des battements de chauve-souris. Il dut
abandonner cette distraction, qui lui servait en même temps de
contenance, effrayé d’entendre le Père lui adresser une question banale,
dans le but de le mettre à l’aise. Le rouge lui monta au front, comme
s’il eût été pris en faute. Pour répondre, par un violent effort de
courage, il rappela à lui sa volonté éperdue.
Bientôt de bruyantes conversations succédèrent au silence qui avait
accueilli son arrivée. Le Jésuite y prit part, sur un ton enjoué, avec
une familiarité de camarade, respectueux, sous ses allures libres et
dégagées, du rang social et de l’argent que représentaient ces jeunes
collégiens. Étant tous des anciens, il les connaissait de longue date,
et s’intéressait aux récits enthousiastes de leurs vacances. C’étaient
des promenades à cheval, des chasses, des voyages, des comédies au
château, des cochers, des gardes, des chiens, des poneys, des fusils,
des évêques; une évocation de vie élégante, heureuse, choyée, dont le
contraste avec la sienne, monotone et vulgaire, redoublait l’embarras de
Sébastien, y joignait l’amertume d’une inconsciente jalousie. C’étaient
aussi des nouvelles du collège, données par le Père: les embellissements
du parc, la chapelle de la congrégation, restaurée en l’honneur du
magnifique retable offert par la sainte marquise de Kergarec... la pièce
d’eau élargie pour le patinage... le théâtre reconstruit dans l’ancien
jeu de paume des moyens... une très importante réforme du Père Préfet:
l’exposition permanente, au parloir, d’un tableau contenant, gravés en
lettres d’or, les noms de tous les élèves reçus à Saint-Cyr. Enfin
l’acquisition d’un yacht, le _Saint-François-Xavier_, pour les
excursions en mer, les jours de grande sortie, un yacht tout blanc,
portant à la proue l’image du saint, soutenue par deux anges aux ailes
dorées.
--Très chic!.... Bravo!... applaudit l’un des élèves.
A quoi le Père ajouta:
--C’est encore un secret... mais il est question d’une fête monstre,
pour la bénédiction du _Saint-François_..., messe en musique,
procession, banquet, loterie... Le Père Gargan récitera une pièce de
vers admirable...
O _Saint-François-Xavier_, tu vogueras, superbe,
Sous la direction du Père de Malherbe
Et ta proue écumante et ton beaupré vainqueur
Fendront les îlots d’azur, avec beaucoup d’ardeur...
Et tous, se trémoussant de joie, entonnèrent en chœur, avec le Jésuite
qui battait la mesure:
Il était un petit navire
Qui n’avait ja... ja... ja...
Cette gaieté, qui correspondait si mal à l’état de son âme, navra
Sébastien. Cela lui répugnait de penser que des chansons pussent sortir
de lèvres, chaudes encore du dernier baiser des parents. Il s’efforça de
ne pas les entendre. Le train roulait à toute vitesse. De son coin, où
il demeurait immobile, l’enfant regarda, par la glace mi-levée de la
portière, le paysage nocturne: une fuite d’ombres, puis, au-dessus, une
fuite de ciel, de ciel étoilé d’or qui semblait retourner au pays,
emporté par de rapides nostalgies. Longtemps, il s’attacha, rêveur, à la
contemplation de ce ciel, que lui dérobaient parfois les épaisses fumées
de la machine se dorant au rayonnement de la lampe, et se fondant, tour
à tour, dans la nuit. La nuit était charmante; des blancheurs y
flottaient, au ras de la terre, doucement remuées; sur les masses
d’ombre, des reflets de peluches argentées se posaient; et les champs
prenaient des aspects de lacs endormis, de forêts noyées, de jardins
dont les fleurs se vaporisent; les coteaux s’érigeaient en villes
confuses, infinies, hérissées de tours, de clochetons, de flèches, en
villes barbares, en villes magiques, reculées jusqu’aux confins de
l’espace et du rêve, par la métamorphose incessante des brumes.
Peu à peu, le calme se rétablit dans le wagon, les figures fatiguées
s’ensommeillèrent; et le Père, ayant déclaré qu’il était temps de
dormir, récita une courte oraison, et baissa le store sur la lampe. Tous
se tassèrent sous leurs couvertures, cherchant une position commode, au
détriment du voisin. Le silence qui l’entourait, la demi-obscurité
surtout, qui le baignait d’un mystère, où les visages n’apparaissaient
plus que comme des frissons de lumière, tremblotant sur des taches de
violentes ténèbres, enhardirent Sébastien. Heureux de n’avoir plus,
braquée sur lui, l’ironique curiosité de tant de regards étrangers, il
osa s’enfoncer davantage sur les coussins, étira ses membres engourdis,
et, calant sa tête dans l’angle capitonné de l’accoudoir, il croisa les
pans de sa redingote sur ses genoux, et ferma les yeux. Alors, au
roulis orchestral du wagon, qui le berçait délicieusement, qui lui
mettait dans l’oreille des musiques, des airs de chansons inconnues, des
rythmes de danses oubliées, il sentit descendre en son être une grande
douceur, presque une joie de vivre et d’être emporté! La gêne, la
crainte, la souffrance, tout cela s’évanouit, comme s’étaient évanouis
les tourbillons de vapeur, s’interposant entre le ciel et lui. Il écouta
aussi, avec confiance, le bruit clair, le joli et léger tintement
métallique d’un chapelet, dont les grains, durant une heure, se
déroulèrent sous les doigts du prêtre. A mesure que chaque tour de roue
l’éloignait davantage des choses regrettées, sans un déchirement
intérieur, avec une mélancolie résignée et bienfaisante, il revoyait, en
un rêve attendri, la petite rue de Pervenchères, les bonnes gens sur
leurs portes, saluant son départ, la gare et ses jaunes affiches; son
père qui le tenait tendrement par la main, et le Jésuite disant dans un
sourire: «Quel charmant enfant, Monsieur!... Et comme nous l’aimerons.»
Sur cette vision consolante d’une multitude de maîtres, ingénieux à
l’aimer, il s’endormit profondément.
Il ne se réveilla qu’à Rennes, où l’on quittait le train. A peine si
l’aube froide teintait d’une pâleur rosée la voûte vitrée de la gare.
L’arc immense qui la termine s’ouvrait sur un ciel morne, brouillé de
brumes jaunes, crasseuses; dans les brumes s’enfonçait un paysage de
toits noirs, de murs couleur de suie, de machines fumantes, de profils
perdus. Et parmi les rumeurs, les sifflets, les roulements des
locomotives sur les plaques tournantes, dans la clarté ternie du gaz,
une cohue d’ombres, une bousculade de dos vagues, de visages blafards,
s’agitaient. Sébastien, effaré, emboîta le pas du Père.
A Rennes, d’autres bandes d’élèves, venus de directions différentes,
attendaient. Ce fut un indescriptible brouhaha, une tumultueuse mêlée de
poignées de mains, d’embrassades, de confidences impatientes, auxquels
l’autorité des surveillants eut peine à mettre un terme. Après un
déjeuner sommaire, promptement servi au buffet de la gare, ils
s’empilèrent tous dans cinq grandes diligences, serrés l’un contre
l’autre, chacun jouant des coudes et des genoux, afin de s’assurer une
place meilleure. Sébastien avait encore les idées obscures, les yeux
bouffis de sommeil. Quoiqu’il eût très faim, il n’avait point osé
prendre sa part du déjeuner. Comme personne ne l’y avait invité, il
craignait de ne pas en avoir le droit. Dans la voiture, il se laissa
marcher sur les pieds, renvoyer d’une banquette à l’autre, étourdi,
inconscient, mais tâchant, dans son désarroi, à ne pas perdre de vue la
soutane du Jésuite, comme un voyageur égaré s’obstine, du regard, vers
la lumière aperçue dans la nuit, et qui le guide. Ce fut avec beaucoup
de peine qu’il parvint à s’insérer entre deux camarades. Et la voiture
roula.
--Tu es un nouveau? lui demanda son voisin de droite, un bel adolescent
qu’enveloppait un ample pardessus à collet de fourrure.
--Oui, répondit-il, tremblant, et cependant heureux que quelqu’un voulût
bien s’occuper de lui... J’suis d’Pervenchères.
--Ah! t’es d’Pervenchères?... Ta parole?... Et comment t’appelles-tu?...
Tu t’appelles, monsieur de Pervenchères?...
--Je m’appelle Sébastien Roch...
--C’est épatant, tu sais, de s’appeler comme ça!... Et ton chien?... Tu
as oublié ton chien!... Où est-il, ton chien?... Je me disais bien que
je t’avais vu quelque part, mon vieux Saint Roch!... C’était au-dessus
de la porte de notre jardinier, dans une niche... Dis donc?
Il lui bourra les côtes à coups de coude.
--Dis donc?... Ce n’est pas une raison pour t’asseoir sur mon pardessus.
Et comme les élèves riaient, que Sébastien, confus et très rouge,
baissait la tête:
--Allons! Châteauvieux!... fit le Père, d’une voix indulgente, presque
complice; laissez cet enfant tranquille.
Châteauvieux détourna la tête avec une moue de jovial dédain. Il lissa
sa fourrure, se ganta soigneusement, et raconta des histoires de chasse.
La route fut longue et lassante. Sous un ciel gris, gris comme un
plafond tendu de toile grise, sous un ciel immobile, sans une seule nuée
voyageuse, de courts horizons ondulaient, durs et secs; des champs se
succédaient, lourdement vallonnés, enclos de pierres, avec de chétifs
pommiers penchant, de distance en distance, leurs tignasses moussues. Çà
et là, des maisons basses, noirâtres, baignant dans la boue et le fumier
leurs assises, imbibées du purin des étables; çà et là, des masures
montrant, derrière les coteaux, des toits gondolés et des cheminées
croulantes. Puis des villages sordides où grouillait une humanité
bestiale, servile; faces terreuses, haillons de misère, lentes et
dolentes échines. Et des bois de chênes trapus, et des bois de pins
rabougris, faisaient plus triste le triste jour, pleurant entre leurs
sombres ramures. Plus loin, Sébastien vit des landes, des landes pelées,
dévorées par la cuscute, des pays de fièvre, maudits, à perte de vue, où
rien de vivant ne semblait croître et fleurir, où les gramens eux-mêmes
sortaient de la terre, déjà desséchés et morts. Des vaches
squelettaires, des spectres de chevaux roux, au mufle barbu comme le
menton des chèvres, erraient, sinistres, sur la pâleur vitreuse des
flaques d’eau, paissait l’illusoire pousse des ajoncs. Des moutons noirs
tiraient sur leurs entraves, et, boitant, faméliques, tournaient en
rond, sans cesse. De place en place, pareils à des animaux pétrifiés,
des blocs de granit se dressaient, inquiétantes carcasses, évoquant des
vies antérieures, des races disparues, les inachevées et fabuleuses
formes des âges préhistoriques. L’œil, parfois, se rafraîchissait à de
petites vallées vertes; dans les fonds d’herbe grasse, sous des branches
feuillues, passait la joie rapide des ruisseaux; oasis vite franchies,
vite oubliées, vite perdues en l’immense stérilité. Et l’haleine de la
mort recommençait à charrier, dans l’atmosphère plus dense, les lourdes
émanations paludéennes, et les tourbillons de poussière cosmique, larves
invisibles de l’éternelle pourriture. Aux carrefours des routes, aux
embranchements des traverses, tout d’un coup, surgissaient des calvaires
difformes, se penchaient des stèles barbares, s’accroupissaient de
géantes pierres, gardant le souvenir des dieux homicides qui ont régné
là.
Tout le monde descendait aux côtes. Les uns s’empressaient autour des
Pères qui exagéraient leurs airs fraternels et leurs allures gaies; les
autres escaladaient les fossés et lançaient des cailloux, pris d’un
besoin de mouvement. Quelques-uns, bras dessus, bras dessous, chantaient
des cantiques. Aucun n’adressa la parole à Sébastien qui remarqua, non
sans amertume, que le jeune Père «qui devait tant l’aimer» ne lui
prêtait plus la moindre attention. Sur la berge du chemin, écrasé par la
désolation de l’âpre nature, dont il ne pouvait comprendre encore la
farouche et mystérieuse beauté, ressaisi par ses terreurs du collège
qui, bientôt, allait apparaître, là-bas dans les brumes, il marchait
seul, l’âme en détresse, plus abandonné au milieu de ses camarades que
la bête vaguant à travers le silencieux infini de la lande. «Et comme
nous l’aimerons», se répétait-il, dans l’espoir d’étouffer
l’involontaire et persistante défiance dont son cœur était plein, et qui
lui rendait plus cruels l’inhospitalité des choses, l’indifférence de
ses maîtres et le mépris ricaneur, hautain, de ses compagnons. Cette
phrase qui lui revenait souvent, il croyait y démêler un sens
d’hypocrite moquerie, une ironie perfide, et il se disait: «Non, ils ne
m’aimeront jamais... Et comment pourraient-ils m’aimer, puisqu’ils en
aiment tant déjà, qu’ils connaissent mieux que moi, tant qui ont des
chevaux, des fourrures, des beaux fusils, tandis que moi, je n’ai rien?»
Il avait alors des envies violentes de s’enfuir; à un détour de la route
il ralentit le pas. Il attendrait que les voitures et la bande des
élèves eussent disparu, et puis il se mettrait à courir. Mais une pensée
le glaça. Où donc aller? Devant lui, derrière lui, partout, la solitude
morne, le désert. Pas une maison, pas un abri en cet espace de
cauchemar, en cette spectrale nudité terrestre. A l’horizon
qu’envahissaient des brumes violacées, pas un clocher; un ciel
implacable au-dessus de sa tête, un ciel maintenant enduit de plomb
opaque, que des corbeaux, par troupes affamées, traversaient sans
interruption. Et, tout petit, avec sa longue redingote qui lui faisait
dans le dos des plis ridicules, et dont les basques caricaturales
flottaient comiquement autour de ses jambes, il regagna les diligences,
continua de les suivre, souhaitant de n’arriver jamais.
A Malestroit, près d’un vieux pont, on s’arrêta pour relayer et pour
dîner: dîner morne, dans une sale auberge, sous des poutres enfumées,
parmi d’intolérables odeurs de cidre aigre et de graisse rance.
Personne ne parlait, étourdi par le voyage, et Sébastien, relégué à l’un
des bouts de la grande table, que des femmes servaient, en corsages
brodés, en coiffes ailées de religieuses, ne mangea point. Un
affaissement physique, une sorte d’anéantissement moral remplaçaient la
surexcitation aiguë de ses nerfs, maintenant détendus et meurtris. Sa
tête était vide, sa volonté paralysée. Il ne pensait plus à rien, ni au
passé, ni au présent; il ne sentait rien, ni ses jambes endolories, ni
ses reins rompus, ni la pesante boule de plomb qui lui emplissait
l’estomac. Hébété, ses mains cachées sous la table, il regardait devant
lui, sans voir, sans entendre, sans comprendre pourquoi il était là et
ce qu’il faisait.
Quatre heures après, il se trouva couché dans un petit lit de fer, entre
des cloisons de bois, fermées par un rideau blanc. Les cloisons
montaient à mi-hauteur du plafond, laissant, au-dessus d’elles, un vide
où des clartés tremblantes de lampes s’épandaient. Près du lit, une
étroite table, garnie d’une cuvette et d’un pot à eau; contre la
cloison, à portée de la main, un bénitier, surmonté d’un crucifix; en
face, contre l’autre cloison, ses habits qui pendaient, accrochés,
pareils à des peaux de bêtes écorchées.
Il ne se rappelait pas exactement ce qui s’était passé, depuis
Malestroit. Il avait seulement la sensation de choses tronquées,
fugitives, un peu effarantes, passant de l’éclat vif des lumières au
néant des plus intenses ténèbres... Il se souvenait d’avoir longtemps
roulé, dans un bruit de grelots, de vitres ébranlées, roulé en une
voiture où des visages cahotés, endormis, s’éclairaient très pâles, à la
lueur terne d’un lampion... Et ce roulis, ces cahots, ces chocs des
épaules, il croyait les ressentir encore. Toujours tintaient à ses
oreilles, mais plus lointains, les grelots; toujours vibraient, mais
plus assourdies, les vitres. Et de fumantes croupes de chevaux, avec des
ossatures pointues, fantastiquement maigres, se levaient, bondissaient,
dans un halo de lumineuse vapeur... Puis une ville confuse, à peine
entrevue dans la nuit... puis une porte, devant laquelle l’on s’était
arrêté, une façade haute, sommée d’une croix dont les bras luisaient...
puis de longs couloirs blancs, des escaliers interminables... La marche
d’une foule sur des dalles sonores... Et des soutanes, rapides,
fuyantes... des saints de plâtre blafards, des vierges livides,
projetant sur les murs l’ombre de gestes raidis!... Des lits, des
lits... puis rien!... Sa peau brûlait, ses tempes battaient... Quelque
chose comme un cercle de fer lui opprimait le front... Où donc était-il?
Il se souleva à demi, hors des draps, et il écouta... Un grand
silence!... Un grand silence où, peu à peu, se percevait, plus
distincte, l’indécise et continue rumeur des respirations endormies, où,
tout à coup, éclataient la voix effrayée d’un rêve, le bruit rauque
d’une toux, le choc sourd d’un coude contre les cloisons de bois... Il
pensa à sa petite chambre de là-bas, à ses gais réveils, à la mère
Cébron, que tous les matins, dans la cuisine, il trouvait en train de
griller des tartines de pain, pour le café au lait, et il soupira.
C’était fini!... Jamais plus il ne reverrait sa chambre, ni la mère
Cébron, ni rien de ce qu’il avait aimé jusque-là!... De temps en temps,
sur la blancheur des rideaux, gonflés par un souffle furtif, rôdait,
vigilante et déformée, l’ombre d’une soutane... Et les heures sonnaient,
espaçant des siècles.
Le réveil ne sonna qu’à huit heures. Un tapage grandissant emplit le
dortoir; piétinement de foule, bourdonnement de ruche en travail, sur
quoi se détachaient le bruit plus clair des rideaux glissant, un à un,
sur leurs tringles de fer, et la ruisselée de l’eau tombant dans les
cuvettes. Machinalement, Sébastien se leva, la tête alourdie, les idées
disjointes, mal à l’aise. Un jour avare, un jour de prison, remplaçant
la lueur des lampes éteintes, rampait au plafond, laissait les cloisons
dans une pénombre étiolante. Il s’habilla à la hâte, gauchement,
négligeant de se laver, de peur d’être en retard, et, sans trop savoir
comment cela s’était produit, il se retrouva, au milieu d’une longue
file, heurté, bousculé, et flanqué de deux compagnons, ainsi qu’un
malfaiteur, entre deux gendarmes. La file s’ébranla. Il revit les
escaliers, les saints de plâtre, les couloirs percés de larges fenêtres,
par où des cours rectangulaires, des petits jardins souffrants, des
espaces carrés en forme de cloître et de préau, s’apercevaient
uniformément enclos de hauts bâtiments qui leur donnaient un jour
crayeux, d’une dureté, d’une tristesse infinie. Distraits, bâillant, les
élèves entendirent la messe dans une chapelle sombre, basse, étouffante,
sorte de tribune s’ouvrant latéralement sur la nef publique, haute et
voûtée, dont on ne voyait, en raccourci, qu’une partie du chœur et
l’autel fastueux. Ensuite, ils se rendirent au réfectoire, vaste salle
très claire, blanchie à la chaux, où, malgré la propreté des tables et
la remise à neuf des murs, persistaient des odeurs fades, les douceâtres
relents des anciennes nourritures. A peine si Sébastien toucha du bout
des lèvres au déjeuner: du lait chaud, servi en d’énormes jattes de
fer-blanc. Ce ne fut que dans la cour de récréation qu’il put reprendre
possession de soi-même, recouvrer la notion du lieu où il était,
reconstituer à peu près le souvenir de ce qui venait de se passer de
violent, d’insolite dans sa vie. Quoiqu’il éprouvât, à ce moment même,
une impression pénible d’abandon, d’exil, la sensation douloureuse
d’être arraché à des habitudes, à des joies, à des libertés vagabondes,
l’angoisse d’être emmuré désormais dans de l’inconnu, il aspira,
délicieusement, à pleins poumons, l’air frais du matin. Et il resta là,
sans bouger, regardant les élèves qui se dispersaient, par couples, par
groupes, regardant les autres cours qui s’animaient, le collège, et
s’étonnant de ne pas voir le théâtre, le bateau, dont ils avaient tant
parlé, dans le wagon, ni la mer, la mer qu’il désirait tant voir. Il
bruinait; un vent aigre soufflait de l’Ouest, poussant dans le ciel de
gros nuages floconneux; et cette fraîcheur humide qu’il apportait lui
faisait du bien, détendait ses muscles, calmait ses nerfs.
Tout à coup, un jeune garçon se planta, droit, devant lui.
--Je me nomme Guy de Kerdaniel, dit-il... Et toi, comment t’appelles-tu?
--Sébastien Roch!
--Tu dis?
--Sébastien Roch!
--Ah!
Guy de Kerdaniel cligna de l’œil, réfléchit un instant, et, les poings
sur les hanches, le torse cambré, il interrogea, très impérieux:
--Es-tu noble?
A cette question inattendue, Sébastien rougit d’instinct, comme s’il eût
été coupable d’un gros péché. Il ne savait pas exactement ce que c’était
d’être noble; mais, devant l’attitude dominatrice de son petit
interlocuteur, il soupçonna que de ne l’être pas cela constituait une
faute grave, une malpropreté, un déshonneur.
--Non, répondit-il, d’un air humble, presque suppliant.
Il se tâta la poitrine, les flancs, les genoux, pour bien s’assurer
qu’une bosse ou quelque dégoûtante infirmité ne lui avait pas,
soudainement, poussé sur le corps. Ensuite il considéra, de son doux œil
effaré, le hardi camarade dont l’évidente majesté l’éblouit. Cette
casquette, crânement posée en arrière de la tête, sur la nuque, ces
gestes délibérés, ce visage insolent, pâle et fin, aux grâces souples et
douteuses de courtisane et, par-dessus tout cela, ces habits seyants et
frivoles, lui apparurent comme la révélation de quelque chose de très
grand, de sacré, d’inaccessible, à quoi il n’avait pas encore songé
jusqu’ici. Sébastien fut véritablement écrasé de tant de prestige, et,
par contre, il acquit, sur l’heure, la certitude de son indignité. A
n’en pouvoir douter, il était devant l’un de ces êtres supérieurs,
augustes, dont son père parlait avec tant de respect et
d’émerveillement. Ce petit personnage, de toute évidence, n’était point
comme lui-même, bâti de chair vulgaire et d’os grossiers, mais de
matières précieuses, plus précieuses que l’or et l’argent. Il se dit:
«C’est peut-être un fils de prince». Ce fut un moment de douloureux
émoi. Sous ses vêtements, antiques hardes, godantes défroques de
famille, sommairement retaillées, retapées par la mère Cébron, et qui
lui pesaient aux épaules, plus lourdes que des chapes de plomb, il se
jugea si gauche, si infime, tellement déchu, qu’il eût voulu disparaître
au fond de quelque trou, ou s’évaporer dans l’air, comme une fumée.
Pourtant, avec l’intention vague de se réhabiliter
[Illustration]
il bégaya, en un mouvement comique des lèvres:
--J’suis d’Pervenchères... dans l’Orne... J’suis d’Pervenchères...
Il se souvint des recommandations de son père. Pour convaincre le
troublant Guy de Kerdaniel de son droit à vivre, près de lui, à respirer
le même air, manger le même pain, apprendre les mêmes choses que lui, il
tenta de raconter l’église, les chapiteaux, l’illustre ancêtre Jean
Roch, l’âne, leur mort à tous les deux, dans les rues, à coups de bâton.
La phrase qu’il fallait ne lui vint pas. Il ne savait par où commencer,
par l’âne, ou par l’église. Et, bégayant, plus fort, et croyant résumer
cette magnifique histoire dans un seul cri, il répéta.
--Puisque j’suis d’Pervenchères!... Na!...
Ce correctif plaisant parut ne pas impressionner beaucoup Guy de
Kerdaniel qui, lui aussi, examinait Sébastien, des pieds à la tête,
dédaigneusement. Étonné, scandalisé même de se trouver en présence de
quelqu’un qui, n’étant pas tout à fait un paysan, n’était pas non plus
un noble, de si mince noblesse que ce fût, l’aristocrate gamin ne
pensait pas à rire. Il était devenu sérieux comme un juge; des plis durs
rayaient son front. Ce fait anormal le choquait, autant qu’il dérangeait
ses notions héréditaires sur l’organisation des hiérarchies humaines, et
le bon ordre des contacts sociaux. Devait-il hausser les épaules et s’en
aller, ou bien administrer une paire de gifles à ce minuscule insecte,
qui avouait n’être pas noble et s’appeler de ce nom barbare: Sébastien
Roch?... De ce nom cynique: Sébastien Roch?... Sébastien Roch!...
Certes, rien que cela valait une gifle. Il hésita, quelques secondes, la
main levée. Finalement, pris d’un suprême dégoût où s’affirmait mieux
que dans la violence l’inflexible antagonisme des castes, il se
contenta de demander:
--Alors!... qu’est-ce que tu fais ici?
--Je ne sais pas, gémit-il.
Guy s’impatienta, frappa la terre du pied.
--Enfin, ton père, qu’est-ce qu’il fait, ton père?
--Papa?... articula Sébastien.
Mais il s’arrêta de nouveau, décontenancé.
Au choc de cette interrogation, il venait d’entendre distinctement la
porte d’un monde se refermer sur lui. Une poussée brutale le rejetait
hors d’une vie qui n’était point la sienne, et où il n’avait pas,
anonyme et chétif avorton, le droit de pénétrer. Maintenant, il ne
doutait plus que si manquer de noblesse était une impardonnable faute,
faire quelque chose équivalait à une infamie, dont rien ne pouvait vous
laver. Il admira Guy de Kerdaniel autant qu’il l’envia et le détesta.
«Qu’est-ce qu’il fait ton père?» Et voilà que la nécessité de répondre à
cette question lui causait subitement une gêne insurmontable, une
angoisse plus vive que toutes celles jusqu’alors souffertes. Sébastien
éprouva contre son père et contre lui-même un sentiment affreusement
pénible, qu’il ne se souvenait pas d’avoir jamais connu. Ce n’était pas
de la colère; c’était plus que de la pitié, presque de la honte, cette
espèce de honte, basse et lâche, qui s’attache à l’idée de la difformité
physique. Avec une précision où s’accentuaient toutes les infériorités
sociales, il revit son père, en manches de chemise, les reins serrés par
le tablier de cotonnade grise, fureter dans une boutique, encombrée
d’objets vulgaires, et très laid, de ses mains maculées de rouille,
gercées de travail, ranger des poêlons de fonte, ficeler des paquets de
clous. Cela lui sembla répugnant, inadmissible, et plus irréparable que
s’il eût été bossu ou cul-de-jatte. De même qu’il avait mesuré la
distance qui le séparait de Guy de Kerdaniel, de même il mesura celle
qui séparait son père du père de celui-ci: un beau monsieur, sans doute,
avec une belle barbe étalée, et des mains très blanches, fièrement campé
dans une voiture, que menait, sur des allées de sable jaune, à travers
des paysages riches, un cocher tout galonné d’or. Dans la vertigineuse
seconde que dura son hésitation à répondre, mille pensées, mille
souvenirs, mille sentiments, mille spectacles, mille presciences,
défilèrent ensemble et pêle-mêle. Les êtres, les choses, les idées
prenaient des contours autres, des directions et des formes nouvelles,
d’une implacable rigueur, d’une désenchantante brutalité. Et les murs de
la cour, et la boutique projetaient leur sale ombre sur ses plus chers,
ses plus purs souvenirs. Son père, les voisins, Mme Lecautel,
Marguerite, le pays tout entier, le ciel natal, et lui-même, cette ombre
les enveloppait d’un épais, d’un étouffant voile de dégoût. En ce
moment, ses billes d’agate et de verre colorié, sa belle boîte de
compas, ses toupies de cuivre ronflant, dont il était si fier, vis-à-vis
de ses camarades de là-bas, qui réalisaient sa conception la plus élevée
du bonheur, du luxe et du rang, il les eût sacrifiés, sans un regret,
avec joie, tout de suite, pour être né de parents nobles et oisifs, pour
pouvoir le crier bien haut à la face de tous les Kerdaniel de la terre.
En son trouble d’orgueil, il chercha d’abord à mentir, à se renier, à se
hisser sur des héraldismes vertigineux. Il ne trouva rien d’assez
plausible, rien d’assez émerveillant, ne sachant pas ce qu’il fallait
dire. D’ailleurs, son pantalon trop court, sa veste trop large, en forme
de flottante guérite, qui protestaient de la modestie de leur origine,
le découragèrent, le rappelèrent à la réalité de sa condition. Puis il
comprit que ce serait vil de mentir ainsi, se souvint des paroles que ne
cessait de lui répéter son père: «Il faut toujours être soumis et
respectueux envers les personnes plus élevées que soi, par la fortune et
par la naissance». Et, d’une voix tremblée, où pleurait toute l’humilité
d’un aveu, il murmura:
--Papa?... Il est quincaillier!
Ce fut aussitôt un éclat de rire, une explosion de moqueries qui lui
éclaboussèrent la figure, ainsi qu’un jet de boue.
--Quincaillier!... Ha! ha! ha! quincaillier!... Tu es venu ici pour
rétamer des casseroles, dis?... Tu repasseras mon couteau, hein?...
Qu’est-ce qu’on te paie par jour, pour nettoyer les lampes?...
Quincaillier!... Hé là-bas!... Il est quincaillier!... Hou!... hou!...
hou!...
Le rire alla se perdant, ironiquement scandé par la fuite de deux pas.
Sébastien leva les yeux. Guy de Kerdaniel n’était plus là... Il avait
rejoint un groupe d’élèves, auxquels, gesticulant, il racontait déjà
l’extraordinaire et scandaleuse aventure d’un quincaillier égaré parmi
de jeunes nobles. Des cris de surprise, de protestation, des
exclamations indignées, éclatèrent... Un quincaillier! qu’est-ce que ça
mangeait?... un quincaillier!... c’était peut-être venimeux?...
Quelques-uns proposèrent de donner la chasse à cette bête inconnue et
malpropre. Et le rire recommença, renforcé cette fois d’autres rires
plus aigus et de plus insultantes moqueries. Ils imitaient l’aboiement
des chiens, le claquement des fouets, le son de la trompe, le galop
d’une chasse à travers les halliers.
--Hardi, les toutous!... Hou! hou! hou!
Toutes les voix, tous les regards, le petit Sébastien les sentit peser
sur lui, infliger à son corps la torture physique d’une multitude
d’aiguilles, enfoncées dans la peau. Il eût voulu se ruer contre cette
bande de gamins féroces, les souffleter, les piétiner, ou bien les
apaiser par sa douceur, et leur dire:
[Illustration]
--Êtes-vous fous de rire ainsi de moi qui ne vous ai rien fait?... qui
voudrais tant vous aimer?
S’il avait eu son pain d’épices, ses tablettes de chocolat, il les leur
eût distribués.
--Tenez, vous voyez que je ne suis pas méchant!... Et je vous en
donnerai d’autres.
Un Père surveillant, qui, non loin de là, lisait son bréviaire, vint se
mêler au groupe. L’enfant se crut sauvé: «Il va les faire taire, les
punir», pensa-t-il. S’étant informé pourquoi l’on riait de la sorte, le
Jésuite se mit, lui aussi, à rire, d’un rire amusé, discret et paterne,
tandis que son ventre rond, secoué de légers soubresauts, gonflait
gaiement la soutane noire. Alors, pour ne plus entendre ces rires et ces
voix qui lui faisaient mal, pour échapper à ces regards qui le
martyrisaient, Sébastien courba la tête et s’éloigna désespéré.
Dans la vaste cour, entourée d’une haute barrière blanche et fermée sur
le parc par une quadruple rangée d’ormes grêles, des enfants de son âge
couraient, jouaient, d’autres se promenaient, bras dessus, bras dessous,
sérieux et bavards; d’autres encore, assis sur les marches du jeu de
paume, narraient les prouesses de leurs vacances. Il n’en connaissait
aucun. Pas un visage ami, pas une allure familière, pas une main prête à
se tendre vers sa détresse de nouveau venu. Avec une serrée au cœur, il
observait que des élèves, arrivés comme lui, de la veille, comme lui
dépaysés, perdus, tout bêtes, se cherchaient, se rapprochaient,
commençaient des ébauches d’amitié, sous l’œil favorable des maîtres.
Seul, il restait à l’écart, n’osant faire aucune avance, de peur des
rebuffades; il sentait s’élargir le vide autour de lui,
irrémédiablement, il le sentait s’élargir de tout l’infranchissable
espace, de tout l’inviolable univers qui le séparait de Guy de
Kerdaniel, et des autres, de tous les autres. Cela se reconnaissait donc
que son père était quincaillier? Il gardait sur lui la visible empreinte
de cet état condamné? Il était plus repoussant qu’un chien, dont la peau
est rongée par le mal rouge? Pourtant, bien des fois on lui avait dit
qu’il était joli; on avait admiré ses boucles blondes, ses joues roses
et saines, ses yeux qui ressemblaient à ceux de sa mère. On avait donc
menti?... On l’avait donc trompé?... Il était laid, d’une laideur
tellement avérée qu’elle excitait la risée, le dégoût, la haine? Ce qui
lui rendait plus sensible la certitude de cette laideur, c’est qu’il
attribuait à tous ses camarades des airs de beauté, de beauté
désespérante, qui tenait sûrement à leur condition heureuse de nobles et
que ne pouvait ambitionner le méprisable fils d’un méprisable
quincaillier!... Pourquoi, si petit, si faible, si laid, si mal vêtu,
l’avait-on envoyé si loin, sans une protection, sans une défense?
Pourquoi, si brusquement, l’avoir arraché aux quiétudes, aux intimités
douces du pays, son pays, silencieux et charmant, où tout lui était
familier, fraternel, où il était plus beau, plus riche, plus envié que
n’importe lequel des enfants, ses compagnons d’école et de jeux; où tout
le ramenait, à cette heure de souffrance, et la dureté de l’exil et le
remords de ne l’avoir pas assez aimé, ce pays maintenant perdu, aimé de
cet amour encore inéprouvé qui lui noyait le cœur d’amers regrets et de
violentes tendresses? Ici, l’air lui semblait pesant; le vent, chargé
d’odeurs insolites, l’étourdissait; les arbres maigres, dépouillés de
leurs verdures fragiles, suintaient de la suie; et le bâtiment du
collège, au fond, là-bas, énorme et gris, barrait le ciel de ses quatre
étages moroses, troués de fenêtres noires et sans rideaux, des fenêtres
pleines d’yeux en embuscades et d’invisibles guettements d’ennemis...
C’est donc là qu’il allait vivre désormais, dans le fond du cloître,
dans la servitude de la caserne, dans l’étouffement de la prison, seul
au milieu d’un grouillement d’êtres qui lui seraient toujours étrangers
et hostiles. Ceux-ci, près de lui, passaient, indifférents à ses
implorations muettes; ceux-là lui jetaient, dans un crachat:
«Quincaillier! hou! hou!» Et ce «hou! hou!» finissait par lui causer une
sorte d’hallucination. Il croyait entendre ce «hou! hou!» bourdonner à
ses oreilles, comme un épais vol d’insectes, gronder comme un lointain
appel de bêtes fauves. Cela se propageait des bouches rageuses aux yeux
moqueurs, inexorablement; cela sortait des murs, du sol, tombait du
ciel; cela franchissait les barrières, circulait dans les autres cours,
ranimait, d’une gaieté mauvaise, la somnolente récréation d’un jour de
rentrée.
--Quincaillier!... hou! hou!
La tête molle, les membres lâches, Sébastien s’accota contre un arbre et
il pleura. Durant une minute, sa petite âme d’enfant, qui, pour la
première fois, venait de regarder et d’entendre la vie, mesura tout
l’infini de la douleur, tout l’infini de la solitude de l’homme.
Longtemps, il demeura appuyé contre son arbre, les bras ballants,
inerte. Dans sa détresse, une idée bizarre, un désir obstiné d’enfant,
surnageaient; il eût souhaité voir la mer. Pourquoi ne la voyait-il pas,
nulle part?... Pourquoi ne l’entendait-il pas? Puisque les Jésuites
avaient acheté un grand bateau... Où était-il, ce grand bateau?... Un
vol de pigeons passa, tournoya au-dessus de la cour. Il le suivit,
jusqu’à ce qu’il eût disparu, derrière le collège. Bien sûr que les
bateaux devaient voler sur la mer, ainsi que les pigeons dans le ciel;
il se rappelait, en un livre d’images, un bateau, avec des voiles
déployées et toutes blanches, comme des ailes. Sa pensée vagabondait
d’un objet à l’autre, s’attachait surtout aux choses flottantes, aux
nuages, aux fumées qui se dissipent, aux feuilles que le vent emporte,
aux flocons d’écume, s’en allant à la dérive des courants. Mais elle le
ramenait, d’un coup de fouet brutal, très vite, à l’implacable réalité
de sa misère. Il se remémora, successivement, tous les détails de son
voyage, depuis le moment où il avait quitté la maison. Chaque incident,
grossi par son imagination, déformé par l’état d’exaltation nerveuse où
l’avait mis sa scène avec Guy de Kerdaniel, lui était un accablement
nouveau. Exilé de Pervenchères, il avait tout perdu; repoussé de ses
condisciples, dédaigné de ses maîtres, condamné à l’abandon, il n’avait
plus rien où raccrocher une espérance. Oh! comme les discours de son
père, qui l’ennuyaient tant, lui eussent semblé délicieux à entendre!
Comme il aimait l’arrière-boutique, la cour puante, les murs aux
suintements ignobles qui lui apparaissaient, aujourd’hui, plus
étincelants d’or et de pierreries que les féeriques portes des songes!
Des choses oubliées, poignantes, des physionomies lointaines,
misérables, lui revenaient en foule, de là-bas. Il se souvenait de
François Pinchard, un voisin triste, un petit cordonnier bossu, avec des
cheveux frisés, et la peau plus noire que ses cuirs. Chaque jour, en
allant à l’école, ou bien au jardin, il l’entrevoyait, penché sur son
ouvrage, ramassé sur lui-même, dans un raccourci douloureux qui
accentuait encore la difformité de son torse. Les gamins riaient de lui,
le poursuivaient à travers les rues: «Hé! Mayeux!» Et le petit bossu
fuyait, roulant sa bosse, sur ses courtes jambes, la tête crépue à
moitié cachée par le surhaussement des épaules. Sébastien se complaisait
à évoquer le pitoyable souvenir de François Pinchard, tout attendri de
découvrir des analogies de situation, des similitudes de souffrance,
avec sa situation et sa souffrance de réprouvé. Pauvre bossu! Il n’était
point méchant, pourtant! Bien au contraire! Il n’était point méchant,
comme sont les bossus. Alors pourquoi cet acharnement contre sa
misérable carcasse? Obligeant envers tout le monde, adroit, courageux,
il aimait à rendre service, à faire plaisir aux autres. On le trouvait
prêt à donner un coup de main, pour n’importe quelle besogne. Il
suffisait qu’on l’appelât: «Allons, viens ici, bossu», pour qu’il
accourût, heureux de se dévouer, de se montrer utile et bienfaisant.
Sébastien s’arrêtait, avec une pitié immense, sur cette bonté touchante
de François Pinchard, l’exagérait, la magnifiait, la sanctifiait, et par
une irrésistible transposition de l’égoïsme humain, la faisait sienne,
comme il faisait siennes aussi les souffrances du petit bossu, au point
de se confondre avec lui, de se vivre en lui. Et les souvenirs émouvants
reprenaient leur cours. C’est ainsi qu’un dimanche, Coudray, le
charpentier, sorte de géant bellâtre, l’avait battu sans raison, pour
rire, pour amuser les jolies filles, car elles aimaient qu’on inventât
des farces cruelles, qui le faisaient pleurer. Il était si drôle, sa
bosse avait des sursauts si comiques, lorsqu’il pleurait: «Hé là, donc,
Mayeux!» Et le gros poing du charpentier, habitué à équarrir d’énormes
troncs de chêne, s’était abattu à plusieurs reprises sur la bosse du
bossu. «Sacré Mayeux! Hé, là!» Pinchard s’était secoué, ainsi qu’un
chien que son maître a corrigé, et, plus étonné de la folie de cette
agression, qu’indigné des coups reçus, il avait dit, en frottant la
place endolorie.
--Pourquoi que tu m’bats?... Tu n’serais seulement pas capable d’m’dire
pourquoi qu’tu m’bats... Na!... Na!... C’est malin!
Et puis, on l’avait trouvé pendu, un matin, dans son échoppe. Sébastien
avait demandé pourquoi on ne le revoyait plus, pourquoi sa maison
restait silencieuse et fermée. On lui avait répondu qu’il était mort. En
son esprit inviolé d’enfant, la mort ne correspondait à rien de précis
ni de terrible. Sa mère aussi était morte, et il ne la concevait pas
autrement que morte, c’est-à-dire absente et heureuse. Quelquefois, il
avait contemplé sa photographie dans la salle à manger. En regardant son
visage tranquille, un peu effacé par le temps, sa taille frêle, sa robe
à fleurs, ses cheveux roulés en repentirs; et derrière cette jolie
personne, des balustres, des fuites pâlies d’étang, de bois, de
montagnes, il s’était dit: «Elle est morte», sans une secousse au cœur,
sans un regret de ne pas l’avoir connue, tant il pensait que cela devait
être ainsi. Il était même content de la voir en un paysage si calme, si
doux, qui était, sans doute, le paradis où vont les morts charmants.
Vivre! Mourir! Mots vagues, sans représentations matérielles, énigmes
auxquelles ne s’était pas arrêtée son enfance, vierge de douleurs.
Maintenant, il comprenait. Une heure soufferte au contact de la vie
avait suffi pour lui révéler la mort. La mort, c’était quand on ne se
plaisait pas quelque part, quand on était trop malheureux, quand
personne ne vous aimait plus! La mort, c’étaient ces espaces
tranquilles, avec ces balustres drapés d’étoffes et fleuris de roses!
«Hé! Mayeux!» A ce cri, un autre cri se mêlait: «Quincaillier, hou!
hou!» Et les deux cris se confondaient poussés par l’aboyante meute des
méchants. C’était la mort! Il enviait François Pinchard, il enviait sa
mère, il enviait tous les morts inconnus. Puisque tous ces morts étaient
morts, il pouvait bien mourir, lui aussi. Et, doucement, sans luttes
intérieures, ni révoltes physiques, sans un déchirement de son petit
être, l’idée de la mort descendait en lui, endormante et berceuse.
Sébastien quitta son arbre, longea la barrière, ne s’occupant plus des
élèves, lesquels, repris par d’autres distractions, semblaient l’avoir
complètement oublié. Il était apaisé. Une légèreté gagnait ses muscles
plus souples: son cerveau s’allégeait, baigné d’ondes fluides et de
vapeurs grisantes. Ainsi qu’à l’approche d’un bon sommeil, après une
journée de fatigues, il ressentait quelque chose d’inexprimablement
doux, quelque chose comme l’éparpillement moléculaire, comme la
volatilisation de tout son être, de tout son être sensible et pensant...
Mais comment se tuerait-il?... L’idée de la mort brutale, de la mort
horrible, avec du sang, des membres rompus, des chairs béantes, de la
cervelle étalée, ne lui vint pas. Il concevait la mort comme une
aérienne envolée vers les espaces supérieurs ou comme une lente
descente, un glissement giratoire et candide dans des gouffres de
lumière... Le jeune Père, il se le rappelait, avait parlé d’une pièce
d’eau... Où était-elle, cette pièce d’eau?... Il regarda et ne vit que
des cours en rumeur. En face, le collège dardait sur lui l’éclair
oblique, farouche, multiplié de ses yeux haineux... A droite du collège,
se devinait un vaste espace, ceinturé de cimes de sapins très sombres,
qui moutonnaient durement dans le ciel.
--C’est peut-être par là, se dit-il, imaginant déjà une immense surface
rose, où des joncs flexibles, des roseaux chanteurs traçaient des routes
de clarté, de resplendissantes avenues d’eau firmamentale; une surface
immobile, rêveuse, attirante, comme était celle de l’étang de la Forge,
dont, tant de fois, il avait exploré les rives herbues, et respiré,
délicieusement, l’âpre senteur des fermentations paludéennes.
Sous les arcades du jeu de paume, le surveillant passait et repassait,
d’un pas alenti, le nez sur son bréviaire. Sébastien accéléra sa marche,
pensa à François Pinchard, à sa mère, et sortit de la cour, sans
obstacle. Très calme, maintenant, il allait, les yeux fixés sur l’espace
vide, dont on ne savait pas si le fond était de la terre solide, ou de
l’eau remuante, et que le cirque noir des sapins emplissait d’un mystère
d’abîme.
--Et si c’était la mer! se dit-il encore, en son obstination d’enfant.
L’image du petit cordonnier le précédait, le conduisait:
--Hé! Mayeux!...
L’image souriait et il souriait à l’image.
--Quincaillier, hou!... hou!...