XI

Aujourd’hui je suis sorti. Je me suis promené dans les allées, sous les

feuilles et à l’ombre. Sur une route où les rameaux des arbres les uns

aux autres se joignent, s’enlacent, empêchent de voir le ciel, et font

obscur le sol, j’ai marché doucement et longtemps; un souffle frais

passait sur mon visage, sur mon cou, sur mes mains, avec la douceur et

l’insistance d’une eau courante... Des deux côtés de la route sombre et

reposante, à travers les rameaux des arbres qui pendaient en rideaux,

j’entrevoyais des champs éclatants de lumière et l’ombre lourde des

gens courbés qui travaillaient.

Dans le demi jour de ma route je me suis appuyé sur le tronc d’un

arbre,--ouvert comme une âme désolée d’amour, j’ai senti toute la

douleur humaine m’envahir... mon âme! ô trou noir et sans fond, je

t’ai vue! blessée, douloureuse, et gémissante pour toute la vie, ô

puits sans lumière à jamais! mal de mon âme, eau qui paraît dormante,

et qui veille toujours, et qui souffre, et qui pleure... Des violons

ont tremblé dans mon cœur, sur des frémissements de douleur inconnue

leur chant vibrant long s’est traîné, un écho d’abord lent comme une

forme blanche soulevé, puis un écho comme de cris éclatants, puis des

gémissements et des vagues de plaintes sont descendus de tous les murs

de mon cœur, et l’ont troublé, et l’ont fait frissonner, et l’ont

rempli comme l’air sonore d’une voûte!... Ah! pauvres têtes courbées

sur le sol, pauvres yeux qui regardez la terre, hélas j’ai su combien

vous étiez loin de votre vie! je vous ai vues, petites âmes placides,

séparées de votre désir autant que des étoiles!... O désolation,

désespoir! larmes de fièvre dans une solitude de cellule! regards

tristes, gestes las, je n’ai plus songé qu’à vous pour exprimer mon

âme! Hélas! tout le ciel ne me remplirait pas!

... La lumière tombe sur mon front, l’éclaire, puis s’éteint et

renaît, alternativement et toujours, à cause de l’ombre des feuilles

changeantes, ô mon front blanc, mon pauvre front, et vous mes yeux qui

avez soif de voir ce qu’on ne voit pas!... Une tristesse infinie est

montée en moi comme une marée, et je ne sais quels sanglots se brisent

dans ma gorge comme des vagues qui viennent de trop loin... Hélas!

Hélas! on dirait qu’un espoir suprême, immense, dans lequel se baignait

toute l’existence secrète, inapparente de mon âme, s’est enfui soudain

et m’a laissé vide...

* * * * *

Mon Dieu je suis triste comme un désert! je ne puis pas regarder, toute

mon âme est endolorie. Je ne vois plus de possible que les larmes.

Que je suis loin de toutes choses! je suis seul! je suis seul! C’est

un fleuve qui a crevé en moi. Tout ce qui était en moi s’est écroulé,

maintenant il n’y a plus que des ruines désolées et des plaines mornes.

Mon Dieu! mon Dieu! je suis comme un désert.

Hélas autrefois, il y avait pourtant de belles prairies en moi et

des ruisseaux et du soleil, et j’avais des joies fraîches... Tout

est emporté. Je ne pourrai plus être heureux... Ah pourquoi mon âme

s’est-elle éclairée? Où désormais le monde la satisfera-t-il? Où

trouvera-t-elle à donner un baiser?...

Voilà que le soir tombe. Il fait très doux maintenant, la fièvre

brûlante est partie des choses, elles sont un peu apaisées, elles sont

silencieuses, mais une langueur demeure et fait souffrir, on dirait

qu’un grand sanglot va s’effondrer, dégonflant tout, crevant soudain

dans le silence. J’ai le cœur serré. Les oiseaux qui criaient se sont

tus. Les grands arbres noirs sont tout à fait tranquilles. O la paix

attentive de ce silence!...

Le ciel est pâle, le ciel est blanc, il est clair et diaphane comme un

cristal, il est lumineux très doucement, on devrait voir à travers.

Qu’il est oppressant de regarder le ciel, voilà l’âme en allée, le ciel

est si blanc, le ciel est si clair, ô comment cela se fait-il qu’on ne

voit pas Dieu?...

Le soir tombe et toutes voix sont éteintes. Mais le silence qui descend

sur le monde, n’entre pas dans mon âme. Plus rien ne souffle, plus

une branche lentement ne s’incline, plus une herbe, plus une feuille,

et l’eau que rien ne ride est immobile maintenant et lisse comme un

miroir. Feuilles, petites feuilles au-dessus de ma tête, êtes-vous donc

figées pour l’éternité?--je n’entends pas ma voix... Rien ne bouge...

Nous sommes peut-être au fond d’un lac...

Quel silence! Il fait nuit. Quel silence. Je voudrais entendre le bruit

d’un jet d’eau, des gouttes d’eau, des gouttes d’eau...

Ah quel silence! Une voix qui jaillirait maintenant prendrait au

silence un son d’or vivant, ce serait une harmonie belle et délicieuse

comme de sentir son sang doucement couler des veines ouvertes, et se

sentir peu à peu, peu à peu ne plus vivre... Une voix qui jaillirait

maintenant se frapperait à des murs d’airain de silence, bondirait et

se propagerait, vibrante, éperdûment sonore en des échos profonds... Ce

silence est comme une eau tranquille, le rayon mince qui la perce se

lance, et d’onde en onde frémit, et s’éparpille en couronne aux milles

lames tremblantes, flamboyantes d’acier, le mince rayon, la petite

lueur qui perce l’onde, s’élance,--se propage,--et s’étalant blondit

éblouissamment le sable au fond des eaux...

Silence! Ah quelle voix va jaillir? Quelle parole adorable s’épanouir?

Où es-tu bouche qui va parler? Mon âme veut se nourrir de ton

souffle... Amante!... Mon amante!... Dieu, quelle nuit pour sa venue!

Mon âme est pleine, si le soupir immense dont elle souffre s’exhalait,

je crois qu’il déchirerait le ciel!... O mon Dieu, les roses sont

mourantes, je ne peux plus respirer, mon Dieu, mon Dieu, est-ce qu’il

n’y a pas de lèvres pour me baiser sur le cœur?...

La lune! Voilà la lune! elle tombe sur les feuilles; ah les arbres se

noient! Et voilà les pelouses inondées. Comme elle est blanche. Comme

elle est blanche, comme elle est pure, comme elle est fluide, comme

elle glisse! O mon Dieu la voilà qui me baigne, elle fond mes mains,

elle mouille mon cou!... Amante... Amante... Ah! que je souffre!... Je

sens mon âme qui voudrait s’échapper en toi...

... Il faudrait qu’elle soit là, penchée sous l’éclat de la lune, et

attentive à moi pour recevoir mon âme prête à s’échapper... Amante...

Elle tressaillirait... O me sentir baigné en elle comme dans les rayons

de la lune! Sentir nos âmes s’échanger en courants, lumineuses comme

ces lueurs divines... Amante!... Elle se pencherait sur moi, elle me

recevrait!... Amante!... Amante!

Chair · 第 17 / 23 题