Aujourd’hui je suis sorti. Je me suis promené dans les allées, sous les
feuilles et à l’ombre. Sur une route où les rameaux des arbres les uns
aux autres se joignent, s’enlacent, empêchent de voir le ciel, et font
obscur le sol, j’ai marché doucement et longtemps; un souffle frais
passait sur mon visage, sur mon cou, sur mes mains, avec la douceur et
l’insistance d’une eau courante... Des deux côtés de la route sombre et
reposante, à travers les rameaux des arbres qui pendaient en rideaux,
j’entrevoyais des champs éclatants de lumière et l’ombre lourde des
gens courbés qui travaillaient.
Dans le demi jour de ma route je me suis appuyé sur le tronc d’un
arbre,--ouvert comme une âme désolée d’amour, j’ai senti toute la
douleur humaine m’envahir... mon âme! ô trou noir et sans fond, je
t’ai vue! blessée, douloureuse, et gémissante pour toute la vie, ô
puits sans lumière à jamais! mal de mon âme, eau qui paraît dormante,
et qui veille toujours, et qui souffre, et qui pleure... Des violons
ont tremblé dans mon cœur, sur des frémissements de douleur inconnue
leur chant vibrant long s’est traîné, un écho d’abord lent comme une
forme blanche soulevé, puis un écho comme de cris éclatants, puis des
gémissements et des vagues de plaintes sont descendus de tous les murs
de mon cœur, et l’ont troublé, et l’ont fait frissonner, et l’ont
rempli comme l’air sonore d’une voûte!... Ah! pauvres têtes courbées
sur le sol, pauvres yeux qui regardez la terre, hélas j’ai su combien
vous étiez loin de votre vie! je vous ai vues, petites âmes placides,
séparées de votre désir autant que des étoiles!... O désolation,
désespoir! larmes de fièvre dans une solitude de cellule! regards
tristes, gestes las, je n’ai plus songé qu’à vous pour exprimer mon
âme! Hélas! tout le ciel ne me remplirait pas!
... La lumière tombe sur mon front, l’éclaire, puis s’éteint et
renaît, alternativement et toujours, à cause de l’ombre des feuilles
changeantes, ô mon front blanc, mon pauvre front, et vous mes yeux qui
avez soif de voir ce qu’on ne voit pas!... Une tristesse infinie est
montée en moi comme une marée, et je ne sais quels sanglots se brisent
dans ma gorge comme des vagues qui viennent de trop loin... Hélas!
Hélas! on dirait qu’un espoir suprême, immense, dans lequel se baignait
toute l’existence secrète, inapparente de mon âme, s’est enfui soudain
et m’a laissé vide...
* * * * *
Mon Dieu je suis triste comme un désert! je ne puis pas regarder, toute
mon âme est endolorie. Je ne vois plus de possible que les larmes.
Que je suis loin de toutes choses! je suis seul! je suis seul! C’est
un fleuve qui a crevé en moi. Tout ce qui était en moi s’est écroulé,
maintenant il n’y a plus que des ruines désolées et des plaines mornes.
Mon Dieu! mon Dieu! je suis comme un désert.
Hélas autrefois, il y avait pourtant de belles prairies en moi et
des ruisseaux et du soleil, et j’avais des joies fraîches... Tout
est emporté. Je ne pourrai plus être heureux... Ah pourquoi mon âme
s’est-elle éclairée? Où désormais le monde la satisfera-t-il? Où
trouvera-t-elle à donner un baiser?...
Voilà que le soir tombe. Il fait très doux maintenant, la fièvre
brûlante est partie des choses, elles sont un peu apaisées, elles sont
silencieuses, mais une langueur demeure et fait souffrir, on dirait
qu’un grand sanglot va s’effondrer, dégonflant tout, crevant soudain
dans le silence. J’ai le cœur serré. Les oiseaux qui criaient se sont
tus. Les grands arbres noirs sont tout à fait tranquilles. O la paix
attentive de ce silence!...
Le ciel est pâle, le ciel est blanc, il est clair et diaphane comme un
cristal, il est lumineux très doucement, on devrait voir à travers.
Qu’il est oppressant de regarder le ciel, voilà l’âme en allée, le ciel
est si blanc, le ciel est si clair, ô comment cela se fait-il qu’on ne
voit pas Dieu?...
Le soir tombe et toutes voix sont éteintes. Mais le silence qui descend
sur le monde, n’entre pas dans mon âme. Plus rien ne souffle, plus
une branche lentement ne s’incline, plus une herbe, plus une feuille,
et l’eau que rien ne ride est immobile maintenant et lisse comme un
miroir. Feuilles, petites feuilles au-dessus de ma tête, êtes-vous donc
figées pour l’éternité?--je n’entends pas ma voix... Rien ne bouge...
Nous sommes peut-être au fond d’un lac...
Quel silence! Il fait nuit. Quel silence. Je voudrais entendre le bruit
d’un jet d’eau, des gouttes d’eau, des gouttes d’eau...
Ah quel silence! Une voix qui jaillirait maintenant prendrait au
silence un son d’or vivant, ce serait une harmonie belle et délicieuse
comme de sentir son sang doucement couler des veines ouvertes, et se
sentir peu à peu, peu à peu ne plus vivre... Une voix qui jaillirait
maintenant se frapperait à des murs d’airain de silence, bondirait et
se propagerait, vibrante, éperdûment sonore en des échos profonds... Ce
silence est comme une eau tranquille, le rayon mince qui la perce se
lance, et d’onde en onde frémit, et s’éparpille en couronne aux milles
lames tremblantes, flamboyantes d’acier, le mince rayon, la petite
lueur qui perce l’onde, s’élance,--se propage,--et s’étalant blondit
éblouissamment le sable au fond des eaux...
Silence! Ah quelle voix va jaillir? Quelle parole adorable s’épanouir?
Où es-tu bouche qui va parler? Mon âme veut se nourrir de ton
souffle... Amante!... Mon amante!... Dieu, quelle nuit pour sa venue!
Mon âme est pleine, si le soupir immense dont elle souffre s’exhalait,
je crois qu’il déchirerait le ciel!... O mon Dieu, les roses sont
mourantes, je ne peux plus respirer, mon Dieu, mon Dieu, est-ce qu’il
n’y a pas de lèvres pour me baiser sur le cœur?...
La lune! Voilà la lune! elle tombe sur les feuilles; ah les arbres se
noient! Et voilà les pelouses inondées. Comme elle est blanche. Comme
elle est blanche, comme elle est pure, comme elle est fluide, comme
elle glisse! O mon Dieu la voilà qui me baigne, elle fond mes mains,
elle mouille mon cou!... Amante... Amante... Ah! que je souffre!... Je
sens mon âme qui voudrait s’échapper en toi...
... Il faudrait qu’elle soit là, penchée sous l’éclat de la lune, et
attentive à moi pour recevoir mon âme prête à s’échapper... Amante...
Elle tressaillirait... O me sentir baigné en elle comme dans les rayons
de la lune! Sentir nos âmes s’échanger en courants, lumineuses comme
ces lueurs divines... Amante!... Elle se pencherait sur moi, elle me
recevrait!... Amante!... Amante!