IX

Que tu sois là ainsi immobile, Marthe, que tu sois là dans la chambre,

cela me donne autre chose qu’une très grande joie... Tu n’es pas

tout près de moi, tu es à la fenêtre, et je suis à la porte... mais

seulement de te sentir là, de sentir là dans cet espace arrêté,

respirante et active, toute ta vie, je suis tremblant, je suis affolé,

je suis porté à un désir inouï... Ah! Marthe! te voir seulement, là,

debout et immobile!... en moi, c’est comme la lumière qui roule des

plaines au soleil, je suis resplendissant, les parois de mon corps

contiennent avec peine un rayonnement de flots qui étincellent,

j’étouffe, je suis ivre...

... Dans l’espace qu’arrêtent ces murs, Marthe, s’élèvent comme des

flammes, se penchent, s’attirent, souples, lisses et flexibles, nos

deux vies... Nos deux vies! Nos deux êtres... Il y a dans cette chambre

comme deux parfums que se lanceraient deux fleurs, et sur les choses

soudain l’on saisit des éclairs, c’est que passantes les touchent nos

deux âmes...

... Approches-toi, Marthe, approches-toi, viens plus près de moi... O

ma chair! ô mon sourire!... Bien-Aimée je sens l’amour plus fluide que

de nos corps... ma vie voudrait aller vers la tienne... O! comme des

souffles s’étaler, s’enrouler, se pénétrer... Et maintenant Marthe...

maintenant, pendant cette seconde, maintenant que tu marches et viens

vers moi... je sens ma vie encore plus attentive et plus tourmentée

de fuite, pendant cette seconde où toute ta vie est ainsi, veillante,

venant vers toute la mienne, je crois qu’il naît en moi des nappes de

clartés... ah! c’est peut-être ma vie, plus ardente, plus forte, et

pure, qui donne à mon cœur cette aube blanche, ou peut-être elle même

se pare-t-elle de toute sa splendeur de lumière, pour te recevoir toute

toi-même qui t’approche...

Tu t’approches... tu t’approches... Approches-toi... mais

approches-toi... approches-toi encore...

... Malheur! malheur à nous Marthe! On ne peut plus approcher?... Quoi?

Quoi donc? O malheur! tu t’es pressée contre moi, et mon corps t’a

arrêtée... Ah! quel rêve ai-je donc fait? Qu’est-ce que j’ai dit?...

Mon âme était toute prête pour s’unir à la tienne, j’attendais, il y

avait en moi une clarté... Et tout à coup tout s’éteint... Marthe!

Marthe! tu ne t’approches plus! Marthe! on ne peut plus s’approcher!...

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Chair · 第 16 / 23 题