VI

Tu m’as repris tout de suite. Je croyais être sorti de toi, mais tu

n’as fait qu’un pas, et j’ai senti que j’étais encore en toi, tu n’as

fait qu’un pas, et j’ai senti que mon âme s’en allait encore avec

toi... tu es près de moi: je suis plein de vie, de force et de sang; tu

t’éloignes un peu: mes veines s’ouvrent; tu t’éloignes plus: mon sang

s’écoule; je ne te vois plus: tout mon sang s’est écoulé, il n’y a plus

là qu’une chair répandue, étalée, pâle, informe; elle ne voit plus,

elle n’entend plus, elle respire à peine...

*

... Tu n’es pas là, Marthe; je ne sais pas où je suis. Tu es partie

avec ma vie. Entre toi et moi je sens un fil qui se tend quand tu

t’éloignes; il se tend, et c’est cela qui me fait mal. O Marthe! si

tu t’éloignais jusqu’à le rompre, le sang jaillirait, mon cœur se

briserait en morceaux sanglants...

Je ne sais pas où tu es. Tu es loin, et je ne vis pas...

*

... Où es-tu, Marthe? Qu’est-ce que tu fais? A quoi penses-tu? Mon cœur

est dans ton cœur, et mon cœur souffre si ton cœur ne bat pas pour

lui. Es-tu assise? Es-tu debout? Quel geste fais-tu? Je voudrais te

voir! As-tu la tête baissée? Ton cou est-il à découvert? Est-ce que la

lumière éclaire tes cheveux?... O je voudrais te voir!...

Tu es loin, et je ne vis plus.

*

Je suis assis derrière une fenêtre, à travers les rideaux je regarde

les arbres; je me promène dans mon jardin, je regarde le ciel; je vais

dans les champs, je regarde la terre. Mais je ne vois pas les arbres,

mais je ne vois pas le ciel, mais je ne vois pas la terre. Il y a une

grande ombre silencieuse en moi, et il n’y a qu’elle que je vois. Elle

est comme une nuée dans le fond de moi, et elle s’élève sans cesse dans

ma tête. Je ne regarde qu’elle tout le jour. Tout le jour je n’écoute

qu’elle. Cependant elle ne parle pas, et elle reste immobile...

Je ne peux pas vivre ainsi loin de moi. Je veux que tu viennes. Je

suis parti de moi. Dans un jour, tu viendras, je me reprendrai, et tu

ne me prendras plus en toi... Je suis enfermé dans ta chair, je ferai

fondre ta chair avec ma bouche, pour me délivrer. Je t’enlacerai, je

te prendrai, je boirai ta bouche, je boirai tes seins, je voudrais te

boire toute entière...

*

Bien-aimée! bien-aimée est-ce que je ne pourrai jamais me délivrer de

toi. Tu n’es pas là, et es là. Tu es toujours dans ma tête, je ne vois

rien, je ne vois que ton image. Viens, viens, sois là et ne bouge pas,

je serai heureux...

Mais non, je ne serai pas encore heureux.

*

De chacune de tes saveurs je mouillerai l’eau de ma bouche,

bien-aimée, je m’arrêterai à tous les points de ta chair, bien-aimée,

je prendrai tes yeux, je prendrai tes lèvres, je prendrai tes bras, je

prendrai tes seins, je les prendrai avec ma bouche, et je les ferai

passer en moi... Bien-aimée, bien-aimée, mon désir ne sera pas encore

épuisé...

Chair · 第 12 / 23 题