Tu m’as repris tout de suite. Je croyais être sorti de toi, mais tu
n’as fait qu’un pas, et j’ai senti que j’étais encore en toi, tu n’as
fait qu’un pas, et j’ai senti que mon âme s’en allait encore avec
toi... tu es près de moi: je suis plein de vie, de force et de sang; tu
t’éloignes un peu: mes veines s’ouvrent; tu t’éloignes plus: mon sang
s’écoule; je ne te vois plus: tout mon sang s’est écoulé, il n’y a plus
là qu’une chair répandue, étalée, pâle, informe; elle ne voit plus,
elle n’entend plus, elle respire à peine...
*
... Tu n’es pas là, Marthe; je ne sais pas où je suis. Tu es partie
avec ma vie. Entre toi et moi je sens un fil qui se tend quand tu
t’éloignes; il se tend, et c’est cela qui me fait mal. O Marthe! si
tu t’éloignais jusqu’à le rompre, le sang jaillirait, mon cœur se
briserait en morceaux sanglants...
Je ne sais pas où tu es. Tu es loin, et je ne vis pas...
*
... Où es-tu, Marthe? Qu’est-ce que tu fais? A quoi penses-tu? Mon cœur
est dans ton cœur, et mon cœur souffre si ton cœur ne bat pas pour
lui. Es-tu assise? Es-tu debout? Quel geste fais-tu? Je voudrais te
voir! As-tu la tête baissée? Ton cou est-il à découvert? Est-ce que la
lumière éclaire tes cheveux?... O je voudrais te voir!...
Tu es loin, et je ne vis plus.
*
Je suis assis derrière une fenêtre, à travers les rideaux je regarde
les arbres; je me promène dans mon jardin, je regarde le ciel; je vais
dans les champs, je regarde la terre. Mais je ne vois pas les arbres,
mais je ne vois pas le ciel, mais je ne vois pas la terre. Il y a une
grande ombre silencieuse en moi, et il n’y a qu’elle que je vois. Elle
est comme une nuée dans le fond de moi, et elle s’élève sans cesse dans
ma tête. Je ne regarde qu’elle tout le jour. Tout le jour je n’écoute
qu’elle. Cependant elle ne parle pas, et elle reste immobile...
Je ne peux pas vivre ainsi loin de moi. Je veux que tu viennes. Je
suis parti de moi. Dans un jour, tu viendras, je me reprendrai, et tu
ne me prendras plus en toi... Je suis enfermé dans ta chair, je ferai
fondre ta chair avec ma bouche, pour me délivrer. Je t’enlacerai, je
te prendrai, je boirai ta bouche, je boirai tes seins, je voudrais te
boire toute entière...
*
Bien-aimée! bien-aimée est-ce que je ne pourrai jamais me délivrer de
toi. Tu n’es pas là, et es là. Tu es toujours dans ma tête, je ne vois
rien, je ne vois que ton image. Viens, viens, sois là et ne bouge pas,
je serai heureux...
Mais non, je ne serai pas encore heureux.
*
De chacune de tes saveurs je mouillerai l’eau de ma bouche,
bien-aimée, je m’arrêterai à tous les points de ta chair, bien-aimée,
je prendrai tes yeux, je prendrai tes lèvres, je prendrai tes bras, je
prendrai tes seins, je les prendrai avec ma bouche, et je les ferai
passer en moi... Bien-aimée, bien-aimée, mon désir ne sera pas encore
épuisé...