Ce soir! Ce soir! Quand tu t’es abandonnée, mourante, à mon bras, quand
le regard de mon âme presqu’évanouie s’est mêlé au tien, quand je t’ai
sentie, toute tremblante, et si éperdue, et si pressante qu’il semblait
que tu voulais entrer dans mon cœur, tes lèvres, je les ai entendu
murmurer, tout bas presque, et dans un souffle: «Ce soir...
Ce soir! Ce soir! Mon Dieu, tu me regardais comme si tu voyais en
moi des paradis, tu frémissais, tu étais douce, tu étais tendre, et
presque désolée, peut-être, comme le crépuscule... Quand nous nous
sommes étendus sur la mousse, et quand je t’ai enlacée, nos bouches, en
s’approchant, étaient comme expirantes, et nos cœurs battaient si fort,
et nos bras étaient si faibles que nous crûmes nous évanouir... Marthe!
nous étions sur la mousse, et ta bouche sur ma bouche, et nos yeux sur
nos yeux, et notre âme était bondissante! Marthe, nous étions serrés,
nous étions suffoquants, j’ai cru que nous allions mourir d’amour...
Comme une fleur qui jaillit, comme un sanglot, ta voix monta: «Ce
soir...
Ce soir! Mon Dieu, j’attends ce soir comme s’il allait apparaître des
choses inouïes... Ce soir!... Sans doute, je vais vivre toute ma vie...
Ce soir! ce soir!... On dirait qu’après, je n’aurai plus qu’à mourir...
V
Le bruit du monde s’est écoulé, toute la lumière est ensevelie. Il fait
nuit. Je ne respire plus. La soif qui m’altère est immense...
Des soupirs qui s’appuient, Marthe, la mer est lourde. Les soupirs
montent au ciel, et soutiennent les astres. Les soupirs remplissent la
terre. Les soupirs sont ce qui deviendra ensuite les plaintes et les
gémissements d’amour. Je souffre, Marthe, un soupir sans fin qui gonfle
ma poitrine, la laisse anxieuse et vide...
Penches toi sur moi, prends ma bouche; penches toi sur moi, prends mes
yeux. Écoute, je suis plein de toi; tu es dans mon sang, prends mon
sang; écoute, tu es toute en moi, prends toi; tu m’as chassé de moi, tu
t’es mise en moi, ce n’est plus en moi que je vis, c’est en toi. Prends
moi. Prends moi dans ton ventre, dans ta tête et dans ton cœur. Je ne
suis plus moi, je suis toi. Je suis toi, ne me laisse pas loin de toi,
je suis quelque chose de toi séparé de toi. Marthe! ah! ne le sens-tu
pas? Marthe, ne souffres-tu pas, parce que je ne suis en toi? Tout ce
que j’ai en moi pourtant, est parti de toi. J’ai de ton souffle et de
ta vie, tu dois être plus faible en souffle et en vie. J’ai tes veines,
et j’ai de ton sang, ah! tu dois avoir moins de sang!
Colle tes lèvres à mes lèvres, Marthe, colle ta chair à ma chair, colle
tes bras, colle tes mains, appelle en moi tout ce qui est à toi. Il y a
en moi des échos pour chaque partie de toi, tes yeux ont un écho, tes
seins ont un écho, ta bouche a un écho, et si tel lieu divin de toi
s’appelle en moi, son écho lui répondra.
Tu parles et tu vis en moi, Marthe. Tu es en moi, toute en moi. Ton
premier regard, dans mon être profond, lança un germe que ta voix fit
croître, et qu’arrosèrent tes gestes, la vue de ta chevelure et de ton
cou, et ton sourire. Il a poussé dans mon cœur, il a jeté ses rameaux
tout autour, il s’est étendu, et maintenant je suis envahi. Et c’est
toi, Marthe, ainsi qui es en moi. Tu es en moi, partout en moi...
Chaque geste, chaque sourire, chaque regard de toi, chaque parole
s’est reflété en moi comme dans un miroir qui respire et qui sent.
Mais ce miroir-là ne tire pas à lui que l’aspect, il prend aussi la
vie que recouvre l’aspect. Et quand un sourire de toi entre en moi, ce
n’est pas le dessin seulement de la couleur de tes lèvres qui se peint
sur l’eau fragile de mon âme, quand un sourire de toi entre en moi,
Marthe, la chair même de tes lèvres, leur lourdeur, leur épaisseur, se
creuse dans ma chair et s’y loge, de sorte que j’ai en moi, réellement
tes lèvres qui sourirent, leur peau, leur matière et leur sang.--Et
maintenant il y a dans mon cœur une Marthe qui te regarde, qui souffre
et qui attend. Ah! viens! Vois-la, reconnais-la, couvre toi de ta
forme, habille toi de ton image. Viens! Nous ne souffrirons plus.
Viens! A toi, rends toi, reprends toi, à moi, rends moi. Viens, nous
allons être heureux comme Dieu.
Serre moi, Marthe, attache moi de tes bras, enfonce toi dans ma
poitrine... Dans mes yeux regarde, vois-tu tes yeux sous les miens;
reprends tes yeux. Si tu voyais sous mes joues, tu verrais tes joues,
si tu voyais sous mon front, tu verrais ton front, si tu voyais sous
mon cou, tu verrais ton cou. Tu es en moi, partout, reprends-toi,
reprends-toi.
Bien-aimée, mes yeux te voient comme ils n’ont jamais vu, mes mains
te touchent comme si elles se touchaient, bien-aimée, j’ai une soif
immense. Bien-aimée, remplis ma bouche de ta saveur, bien-aimée, fais
trembler mes narines de ton parfum... Nos bouches se baisent comme pour
se boire. Nous souffrons de l’amour, bien-aimée, nous souffrons de nous
sentir hors de nous-mêmes. Le baiser baise comme pour pomper la vie.
Mon baiser baise, mon baiser aspire, mon baiser veut reconquérir tout
ce qui de moi est en toi; nous souffrons car il nous manque trop de
nous; nous nous baisons, c’est pour reprendre en nous ce que nous nous
sommes pris. Mon baiser aspire le suc de ta bouche: Je veux tirer du
fond de toi, faire remonter en toi, et reboire à ta bouche, ce que tu
bus de moi...
Nos bouches se baisent à s’épuiser, Marthe. O laisse ta chair enchantée
sur la mienne, des bouches partout se baisent tout le long de nous...
Marthe! Marthe! une joie immense monte en moi... Ah! je sens s’ouvrir
les portes de nous-mêmes. Nous sommes des eaux qui se mêlent... ô
joie! ce qui est en moi coule en toi, ce qui est en toi, coule en
moi... ô délice, tu n’es plus trop en moi, je ne suis plus trop en toi;
tu es en moi comme je suis en toi, je suis en toi comme je suis en
moi... Bonheur! nous coulons l’un dans l’autre... Nous sommes des eaux
mêlées! nous sommes des eaux mêlées!...
Bien-aimée! Bien-aimée! Quelle joie! Quelle lumière! C’est le sang
de Dieu qui glisse en nous. Tout s’éclaire, des lacs éblouissent,
les échos parlent, tout résonne, je suis rempli de vibrations, mon
âme est comme le tremblement d’une cloche, j’entends, j’entends en
moi, immense, le bruissement de feuilles d’airain, sans nombre qui
frémissent au vent...