IV

Ce soir! Ce soir! Quand tu t’es abandonnée, mourante, à mon bras, quand

le regard de mon âme presqu’évanouie s’est mêlé au tien, quand je t’ai

sentie, toute tremblante, et si éperdue, et si pressante qu’il semblait

que tu voulais entrer dans mon cœur, tes lèvres, je les ai entendu

murmurer, tout bas presque, et dans un souffle: «Ce soir...

Ce soir! Ce soir! Mon Dieu, tu me regardais comme si tu voyais en

moi des paradis, tu frémissais, tu étais douce, tu étais tendre, et

presque désolée, peut-être, comme le crépuscule... Quand nous nous

sommes étendus sur la mousse, et quand je t’ai enlacée, nos bouches, en

s’approchant, étaient comme expirantes, et nos cœurs battaient si fort,

et nos bras étaient si faibles que nous crûmes nous évanouir... Marthe!

nous étions sur la mousse, et ta bouche sur ma bouche, et nos yeux sur

nos yeux, et notre âme était bondissante! Marthe, nous étions serrés,

nous étions suffoquants, j’ai cru que nous allions mourir d’amour...

Comme une fleur qui jaillit, comme un sanglot, ta voix monta: «Ce

soir...

Ce soir! Mon Dieu, j’attends ce soir comme s’il allait apparaître des

choses inouïes... Ce soir!... Sans doute, je vais vivre toute ma vie...

Ce soir! ce soir!... On dirait qu’après, je n’aurai plus qu’à mourir...

V

Le bruit du monde s’est écoulé, toute la lumière est ensevelie. Il fait

nuit. Je ne respire plus. La soif qui m’altère est immense...

Des soupirs qui s’appuient, Marthe, la mer est lourde. Les soupirs

montent au ciel, et soutiennent les astres. Les soupirs remplissent la

terre. Les soupirs sont ce qui deviendra ensuite les plaintes et les

gémissements d’amour. Je souffre, Marthe, un soupir sans fin qui gonfle

ma poitrine, la laisse anxieuse et vide...

Penches toi sur moi, prends ma bouche; penches toi sur moi, prends mes

yeux. Écoute, je suis plein de toi; tu es dans mon sang, prends mon

sang; écoute, tu es toute en moi, prends toi; tu m’as chassé de moi, tu

t’es mise en moi, ce n’est plus en moi que je vis, c’est en toi. Prends

moi. Prends moi dans ton ventre, dans ta tête et dans ton cœur. Je ne

suis plus moi, je suis toi. Je suis toi, ne me laisse pas loin de toi,

je suis quelque chose de toi séparé de toi. Marthe! ah! ne le sens-tu

pas? Marthe, ne souffres-tu pas, parce que je ne suis en toi? Tout ce

que j’ai en moi pourtant, est parti de toi. J’ai de ton souffle et de

ta vie, tu dois être plus faible en souffle et en vie. J’ai tes veines,

et j’ai de ton sang, ah! tu dois avoir moins de sang!

Colle tes lèvres à mes lèvres, Marthe, colle ta chair à ma chair, colle

tes bras, colle tes mains, appelle en moi tout ce qui est à toi. Il y a

en moi des échos pour chaque partie de toi, tes yeux ont un écho, tes

seins ont un écho, ta bouche a un écho, et si tel lieu divin de toi

s’appelle en moi, son écho lui répondra.

Tu parles et tu vis en moi, Marthe. Tu es en moi, toute en moi. Ton

premier regard, dans mon être profond, lança un germe que ta voix fit

croître, et qu’arrosèrent tes gestes, la vue de ta chevelure et de ton

cou, et ton sourire. Il a poussé dans mon cœur, il a jeté ses rameaux

tout autour, il s’est étendu, et maintenant je suis envahi. Et c’est

toi, Marthe, ainsi qui es en moi. Tu es en moi, partout en moi...

Chaque geste, chaque sourire, chaque regard de toi, chaque parole

s’est reflété en moi comme dans un miroir qui respire et qui sent.

Mais ce miroir-là ne tire pas à lui que l’aspect, il prend aussi la

vie que recouvre l’aspect. Et quand un sourire de toi entre en moi, ce

n’est pas le dessin seulement de la couleur de tes lèvres qui se peint

sur l’eau fragile de mon âme, quand un sourire de toi entre en moi,

Marthe, la chair même de tes lèvres, leur lourdeur, leur épaisseur, se

creuse dans ma chair et s’y loge, de sorte que j’ai en moi, réellement

tes lèvres qui sourirent, leur peau, leur matière et leur sang.--Et

maintenant il y a dans mon cœur une Marthe qui te regarde, qui souffre

et qui attend. Ah! viens! Vois-la, reconnais-la, couvre toi de ta

forme, habille toi de ton image. Viens! Nous ne souffrirons plus.

Viens! A toi, rends toi, reprends toi, à moi, rends moi. Viens, nous

allons être heureux comme Dieu.

Serre moi, Marthe, attache moi de tes bras, enfonce toi dans ma

poitrine... Dans mes yeux regarde, vois-tu tes yeux sous les miens;

reprends tes yeux. Si tu voyais sous mes joues, tu verrais tes joues,

si tu voyais sous mon front, tu verrais ton front, si tu voyais sous

mon cou, tu verrais ton cou. Tu es en moi, partout, reprends-toi,

reprends-toi.

Bien-aimée, mes yeux te voient comme ils n’ont jamais vu, mes mains

te touchent comme si elles se touchaient, bien-aimée, j’ai une soif

immense. Bien-aimée, remplis ma bouche de ta saveur, bien-aimée, fais

trembler mes narines de ton parfum... Nos bouches se baisent comme pour

se boire. Nous souffrons de l’amour, bien-aimée, nous souffrons de nous

sentir hors de nous-mêmes. Le baiser baise comme pour pomper la vie.

Mon baiser baise, mon baiser aspire, mon baiser veut reconquérir tout

ce qui de moi est en toi; nous souffrons car il nous manque trop de

nous; nous nous baisons, c’est pour reprendre en nous ce que nous nous

sommes pris. Mon baiser aspire le suc de ta bouche: Je veux tirer du

fond de toi, faire remonter en toi, et reboire à ta bouche, ce que tu

bus de moi...

Nos bouches se baisent à s’épuiser, Marthe. O laisse ta chair enchantée

sur la mienne, des bouches partout se baisent tout le long de nous...

Marthe! Marthe! une joie immense monte en moi... Ah! je sens s’ouvrir

les portes de nous-mêmes. Nous sommes des eaux qui se mêlent... ô

joie! ce qui est en moi coule en toi, ce qui est en toi, coule en

moi... ô délice, tu n’es plus trop en moi, je ne suis plus trop en toi;

tu es en moi comme je suis en toi, je suis en toi comme je suis en

moi... Bonheur! nous coulons l’un dans l’autre... Nous sommes des eaux

mêlées! nous sommes des eaux mêlées!...

Bien-aimée! Bien-aimée! Quelle joie! Quelle lumière! C’est le sang

de Dieu qui glisse en nous. Tout s’éclaire, des lacs éblouissent,

les échos parlent, tout résonne, je suis rempli de vibrations, mon

âme est comme le tremblement d’une cloche, j’entends, j’entends en

moi, immense, le bruissement de feuilles d’airain, sans nombre qui

frémissent au vent...

Chair · 第 11 / 23 题