A l’aube je me suis levé, j’ai couru sur la route vers le ciel rouge.
J’étais fou. Mon cœur était tordu dans ma poitrine. Pour rafraîchir
tout mon être enflammé, je me suis baigné dans une prairie, j’ai trempé
mon front dans la rosée, et je sentais toutes les petites feuilles et
toutes les petites herbes humides sur mon front, et j’ai enfoncé mes
mains dans des touffes de fleurs et dans des buissons.
O mal de mon âme, qu’est-ce qui pourra te soulager? je souffre,
je suis mordu indiscontinûment par une soif ardente. La voir! la
voir!... Hélas comment perdre ma souffrance? Hélas que faire? Hélas! où
aller?... Mon Dieu, rien ne me distrait plus, ni les oiseaux chantants,
ni le parfum des fleurs, il n’y a qu’elle qui soit un oiseau chantant,
il n’y a qu’elle qui soit une fleur qui parfume... Avant qu’elle ne
vienne, mon Dieu, je vais mourir mille fois...
Je ne peux pas être ainsi, étendu, immobile comme s’il n’y avait rien
en moi que de la fraîcheur et de la paix. Je ne peux pas être ainsi les
yeux au ciel, je ne peux pas me reposer, je ne peux pas être comme une
chose qui coule doucement, naturellement, en chantant, au milieu de
toutes les autres choses, j’ai une fièvre qui me dévore, je voudrais
m’agiter pour oublier mon mal. Hélas! il n’y a qu’un regard d’elle
qui me guérira, quand je serai avec elle et que je sentirai là, tout
près, sa petite âme, son petit souffle, je serai apaisé, et je serai
tranquille. Ce sera comme un champ de violettes qui lèvera dans mon
cœur...
Où es-tu Marthe? où es-tu?... Voici le chemin qui descend à la mer.
Nous nous y sommes baisés tous les deux. Il nous a vu. O comme les
fleurs sont blanches! Je me sens défaillir, j’ai envie de gémir...
... Là, par l’éclaircie des arbres, mais c’est elle sur le sable
assise!... C’est elle! C’est elle!... Mon Dieu toute la lumière du
ciel s’éteint. On dirait qu’elle a pris toute la lumière. Je vais
mourir, mes veines s’ouvrent, et je suis faible comme si mon sang se
répandait... Marthe! Marthe! Ah comment ne sent-elle pas que je suis
derrière elle... Bien-Aimée, tourne-toi, regarde-moi... J’approche, je
suis dans l’air et le ciel qui la trempent... Bonjour Marthe! Bonjour
Marthe! Bonjour! Bonjour! O son regard, ses lèvres, son front, son cou,
toute sa chair penchée vers moi! J’ai dans la tête tant de flammes,
tant de bruit, tant d’amour, que je ne puis que tomber à tes pieds,
épuisé, et te regarder, avec toute la tendresse, avec tout l’amour
infini, avec toutes les caresses de mes yeux. Te regarder! sentir mes
yeux se noyer dans tes yeux qui baisent mes yeux!... Marthe je ne puis
rien dire... j’ai souffert! je t’avais vue, et je ne te voyais plus!...
Et maintenant je te revois! je te sens, là, je te sens toute aimante,
et toute à moi...
Donne moi ta main, Marthe, mets ta main dans le feu de ma main,
j’aime la chair de ta paume et la chair un peu molle de tes doigts,
et la chair de ton poignet pâle... Nos mains se tiennent, nos mains
heureuses... Quand tu serres ma main, Bien-aimée, je sens tout l’amour
qui fleurit dans ton cœur, et mon cœur s’épanouit. De ton cœur à ta
main brûlant le courant va, glisse, il passe dans ma main, il me
pénètre, il coule en nous, ah! c’est comme si nous avions une seule
vie, on dirait que ma chair est ta chair...
Restons là sans bouger, Marthe; nous pourrions attendre l’éternité,
nous n’épuiserions pas la source du délice. Tu m’aimes, et je t’aime,
nul n’aura jamais une joie aussi profonde... Je suis étendu à regarder
la lumière dans tes yeux, et je vois que toute ton âme est ravie,
qu’elle sourit et qu’elle se donne. Quelque chose circule en nous,
coule de toi à moi, à travers nos mains, à travers nos yeux. Et cela
seulement nous remplit de bonheur. Pour nous, c’est plus que toute la
vie de l’univers, nous pourrions rester là toujours, et nous serions
toujours heureux... Rien n’existe plus, finesse, douceur du sable,
lumière pure, couleur charmante du ciel et de la mer, rien n’existe
plus... Marthe, je suis couché à tes pieds, et je ne sais plus que cela
au monde. Je t’aime! je t’aime! tu me donnes tes yeux, je vois que tu
m’aimes, et tu es heureuse, et je suis heureux...
O Marthe! Marthe! mon amour! ma rose! mon délice! ma musique!
j’ai souffert comme un malheureux, parce que tu n’étais pas là, et
maintenant je suis heureux comme un bienheureux parce que tu es là...