III

A l’aube je me suis levé, j’ai couru sur la route vers le ciel rouge.

J’étais fou. Mon cœur était tordu dans ma poitrine. Pour rafraîchir

tout mon être enflammé, je me suis baigné dans une prairie, j’ai trempé

mon front dans la rosée, et je sentais toutes les petites feuilles et

toutes les petites herbes humides sur mon front, et j’ai enfoncé mes

mains dans des touffes de fleurs et dans des buissons.

O mal de mon âme, qu’est-ce qui pourra te soulager? je souffre,

je suis mordu indiscontinûment par une soif ardente. La voir! la

voir!... Hélas comment perdre ma souffrance? Hélas que faire? Hélas! où

aller?... Mon Dieu, rien ne me distrait plus, ni les oiseaux chantants,

ni le parfum des fleurs, il n’y a qu’elle qui soit un oiseau chantant,

il n’y a qu’elle qui soit une fleur qui parfume... Avant qu’elle ne

vienne, mon Dieu, je vais mourir mille fois...

Je ne peux pas être ainsi, étendu, immobile comme s’il n’y avait rien

en moi que de la fraîcheur et de la paix. Je ne peux pas être ainsi les

yeux au ciel, je ne peux pas me reposer, je ne peux pas être comme une

chose qui coule doucement, naturellement, en chantant, au milieu de

toutes les autres choses, j’ai une fièvre qui me dévore, je voudrais

m’agiter pour oublier mon mal. Hélas! il n’y a qu’un regard d’elle

qui me guérira, quand je serai avec elle et que je sentirai là, tout

près, sa petite âme, son petit souffle, je serai apaisé, et je serai

tranquille. Ce sera comme un champ de violettes qui lèvera dans mon

cœur...

Où es-tu Marthe? où es-tu?... Voici le chemin qui descend à la mer.

Nous nous y sommes baisés tous les deux. Il nous a vu. O comme les

fleurs sont blanches! Je me sens défaillir, j’ai envie de gémir...

... Là, par l’éclaircie des arbres, mais c’est elle sur le sable

assise!... C’est elle! C’est elle!... Mon Dieu toute la lumière du

ciel s’éteint. On dirait qu’elle a pris toute la lumière. Je vais

mourir, mes veines s’ouvrent, et je suis faible comme si mon sang se

répandait... Marthe! Marthe! Ah comment ne sent-elle pas que je suis

derrière elle... Bien-Aimée, tourne-toi, regarde-moi... J’approche, je

suis dans l’air et le ciel qui la trempent... Bonjour Marthe! Bonjour

Marthe! Bonjour! Bonjour! O son regard, ses lèvres, son front, son cou,

toute sa chair penchée vers moi! J’ai dans la tête tant de flammes,

tant de bruit, tant d’amour, que je ne puis que tomber à tes pieds,

épuisé, et te regarder, avec toute la tendresse, avec tout l’amour

infini, avec toutes les caresses de mes yeux. Te regarder! sentir mes

yeux se noyer dans tes yeux qui baisent mes yeux!... Marthe je ne puis

rien dire... j’ai souffert! je t’avais vue, et je ne te voyais plus!...

Et maintenant je te revois! je te sens, là, je te sens toute aimante,

et toute à moi...

Donne moi ta main, Marthe, mets ta main dans le feu de ma main,

j’aime la chair de ta paume et la chair un peu molle de tes doigts,

et la chair de ton poignet pâle... Nos mains se tiennent, nos mains

heureuses... Quand tu serres ma main, Bien-aimée, je sens tout l’amour

qui fleurit dans ton cœur, et mon cœur s’épanouit. De ton cœur à ta

main brûlant le courant va, glisse, il passe dans ma main, il me

pénètre, il coule en nous, ah! c’est comme si nous avions une seule

vie, on dirait que ma chair est ta chair...

Restons là sans bouger, Marthe; nous pourrions attendre l’éternité,

nous n’épuiserions pas la source du délice. Tu m’aimes, et je t’aime,

nul n’aura jamais une joie aussi profonde... Je suis étendu à regarder

la lumière dans tes yeux, et je vois que toute ton âme est ravie,

qu’elle sourit et qu’elle se donne. Quelque chose circule en nous,

coule de toi à moi, à travers nos mains, à travers nos yeux. Et cela

seulement nous remplit de bonheur. Pour nous, c’est plus que toute la

vie de l’univers, nous pourrions rester là toujours, et nous serions

toujours heureux... Rien n’existe plus, finesse, douceur du sable,

lumière pure, couleur charmante du ciel et de la mer, rien n’existe

plus... Marthe, je suis couché à tes pieds, et je ne sais plus que cela

au monde. Je t’aime! je t’aime! tu me donnes tes yeux, je vois que tu

m’aimes, et tu es heureuse, et je suis heureux...

O Marthe! Marthe! mon amour! ma rose! mon délice! ma musique!

j’ai souffert comme un malheureux, parce que tu n’étais pas là, et

maintenant je suis heureux comme un bienheureux parce que tu es là...

Chair · 第 10 / 23 题