II

Je n’ai pas pu dormir, toute ma tête résonnait des baisers, dans la

nuit, ma bouche se tendait, je n’avais plus de souffle, un grand mal

est entré en moi, je sens mon cœur gonflé dans ma poitrine, j’étouffe...

Est-ce l’amour, mon Dieu, est-ce l’amour? Je suis languissant et je

suis plein de force. Je suis près de m’évanouir, je suis las, je suis

désolé,--et je suis si triomphant que je voudrais une trompe de cuivre

pour lancer jusqu’au bout du monde les cris de mon âme éclatante!...

Marthe! Marthe!... Je voudrais la tenir serrée contre moi, et mes bras

sont vides!... Marthe!... Mon corps brûle comme un charbon, il doit

mordre et creuser les draps, quand je me lèverai, ce sera d’un trou

noir de cendres!...

Marthe!... Elle était avec moi; je la touchais, elle avait des yeux

clairs, j’ai baisé sa bouche, c’est comme un fruit, elle a une peau

parfumée qui doit couvrir une petite chair fondante de fruit, on y

goûte un suc de délice...

Elle n’est plus là! Elle n’est plus là! O j’ai la fièvre! ô j’ai du

mal! Mon Dieu, elle ne m’aimera peut-être plus... Et si nous allions

mourir maintenant?... ô mon Dieu, mon Dieu, faites qu’elle vive

encore!... Hélas! ah! si elle mourait! elle pourrait mourir... c’est si

facile de mourir... Mais alors! mon Dieu, qu’est-ce que je deviendrais,

moi qui suis si heureux, moi qui crois que je vais avoir tant de

bonheur?...

... Quelle joie! Je n’ai jamais eu tant de joie qu’hier! Que je

suis heureux!... Ah comment cela peut-il se faire? Il faut que Dieu

veuille mon bonheur... C’est le plus grand hasard, je l’ai rencontrée

tout-à-coup... Arriver sur la plage à la minute où elle passait! Depuis

que mon père m’a créé, il faut que tout ce que j’ai fait ait été

combiné avec toutes les minutes, pour qu’à cette minute-là justement

j’arrive sur la plage... Je l’ai vue, je lui ai donné la main, et nos

lèvres se sont baisées!... Elle m’aime! Elle m’aime!... Comme c’est

simple de s’aimer. Nous nous sommes aimés tout de suite. On croit qu’on

ne sera jamais aimé, on imagine que c’est une aventure extraordinaire,

on la demande, on l’appelle comme une chose impossible... Et c’est si

simple! on va l’un vers l’autre, on se regarde, et tout de suite c’est

l’amour...

* * * * *

Hier!... Hier, je descendais le chemin, je ne l’avais pas encore

vue! Je ne l’avais pas encore vue! Est-ce possible? Je ne savais rien,

je ne m’attendais à rien. J’allais comme cela, sans savoir... Ah!

depuis cette heure là, on dirait que j’ai fait le tour du monde!... Je

ne l’avais pas encore vue!... Je ne savais pas qu’elle existait, je

ne savais pas qu’elle respirait... Je ne savais pas que j’allais vers

elle, et elle ne savait pas qu’elle venait vers moi... J’allais!... et

c’était pour la rencontrer, et c’était pour lui prendre la main, et

c’était pour la baiser, et pour qu’elle me baisât sur le cœur...

Je descendais le chemin, ô tout était si beau!... Sans doute parce que

nous allions nous rencontrer, et les choses profondes le sentaient,

il n’y avait que nous qui ne le savions pas... Quand elle est passée,

j’ai eu une émotion comme si toute mon âme se renversait. Il n’y a pas

encore un jour! Il n’y a pas encore un jour! Je tremblais, j’avais vu

tout de suite que pour moi elle était belle comme Dieu! et je ne savais

pas si jamais je lui parlerais, ni même si jamais il m’arriverait

encore de pouvoir la regarder... Je tremblais, je ne savais pas... O

comme tout cela est loin!... Je lui ai parlé, elle m’a parlé, je l’ai

touchée avec mes lèvres, et elle m’a touché avec ses lèvres... Il n’y

a pas encore un jour... Mon Dieu, elle a tout saisi en moi. Depuis que

je l’ai vue, on dirait que sont nés en moi un millier de ces miroirs si

blancs qui étourdissent à regarder, et qu’ils ont pris, et qu’ils ont

mis dans mon cœur toute la lumière qui flotte sur le monde...

* * * * *

Marthe! Marthe! Marthe! je ne peux plus attendre, je veux te voir,

je veux te voir!... Tu es entrée dans ma tête et tu l’as prise, tu es

entrée dans ma tête, tout s’est évanoui, je ne sais plus rien, je ne

vois plus rien, tout ce que je pensais s’est fané. Marthe! je ne peux

pas vivre. Chaque instant sans toi, quelque chose gonfle mon cœur, il y

a quelque chose dans mon cœur qui veut s’échapper, qui veut s’envoler

comme un oiseau qu’on tient dans sa main les ailes fermées, il y a

comme une fleur qui veut s’épanouir, pleine de vie, pleine de sève,

et dont le calice est attaché! Marthe! mon cœur, mon cœur te veut, il

veut s’ouvrir, il veut s’épanouir, il veut se répandre en toi... Et tu

n’es pas là!... Il se gonfle, il va éclater... Une nuit encore avant

de te voir!... ô toutes mes veines battent, mon sang bouillonne, je

tremble... Je vais mourir... J’ai la fièvre, ma poitrine étouffe... je

cherche de l’air, je ne puis pas respirer. Mon Dieu, ferme mes yeux,

retire d’elle ma pensée, donne-moi du sommeil, protège-moi, ou je vais

mourir avant la fin de la nuit...

Chair · 第 9 / 23 题