I
Passe une robe blanche, toute blanche dressée comme l’aile d’une
barque... Vision pour l’élan de mon cœur exalté... Où vas-tu? D’où
viens-tu? Tu glisses sur l’or du sable comme mon rêve. Tu ondules, tu
te penches, tu te balances, barque sur le flot. Mon cœur se balance.
Ah! qu’un coup de vent vienne, il l’emportera! Je ne veux pas! Je ne
veux pas!... O courir, ô la joindre!... Aile blanche! Aile blanche!...
Mais elle se tourne, et elle revient, mais elle revient, elle va
passer... Oh! Oh! elle me regarde... O mon âme elle m’a regardé!...
Qu’elle est belle!... Nos yeux se sont baisés... Qu’elle est belle!
Qu’elle est belle! Ses cheveux sont lourds... Qu’elle est belle! je
vois la lumière de son cou, je vois ses bras nus... Qu’elle est belle!
Sa chair est transparente comme le ciel...
Elle est passée, elle m’a regardé. Et voilà qu’elle fuit! Où va-t-elle?
Est-ce qu’elle est folle?... Elle sent bien que ce n’est pas fini...
Je suis ébloui, je vais tomber... comment peut-elle marcher?... Où
va-t-elle?... où va-t-elle?... Je ne me suis pas trompé, mon Dieu,
son image vivante est entrée en moi, et elle est toute brillante...
Elle va vite! elle va très vite! elle court!... Peut-être est-elle
surprise,--d’avoir tressailli ainsi, elle a peur, elle ne sait pas,
elle est toute affolée, et elle court...
... Il faut que je l’approche. Je n’ose pas. Elle a si peur. Il
faudrait encore un baiser de nos yeux... Quand je lui aurai parlé,
elle s’abandonnera... Elle reconnaîtra ma voix, ma voix est faite pour
son oreille... Elle reprendra son calme, elle respirera doucement, je
ne troublerai rien dans son atmosphère... Je l’approcherai et elle me
reconnaîtra... maintenant elle ne sait pas encore... Elle a détaché une
musique dans ma pensée... Elle va, elle va toujours. Il y a des rochers
là-bas, qui l’arrêteront. Alors j’irai près d’elle, je la regarderai,
et je lui offrirai ma main pour passer les rochers...
* * * * *
Elle a pris ma main!... Je le savais bien... Ah! mon cœur va
éclater!... Les roches sont glissantes, je la tiens, je sens de sa
chair dans ma main... Elle a pris ma main!... Ma main, fais-toi
délicate, fais-toi douce, deviens comme une fourrure, enveloppe-la
savoureusement,... comme si tu étais une bouche baisante, ma main,
presse-la un peu mollement... Ah mon cœur va éclater!.... O ma voix,
toi qu’elle entend, descends en elle comme un charme, ma voix, ondule
et caresse-la... Mais elle parle! ô c’est un ruisseau, ses mots sont
des gouttes d’eau, qui tombent en courant, babilleuses, dans l’eau.
Quelle musique! source de fraîcheur, ô frisson de joie, je voudrais
que ta voix parle dans mon cœur, et je boirais dans mon cœur ta voix,
l’irisement, le prisme aux sept saveurs des gouttes d’eau de tes
paroles....
* * * * *
Elle marche auprès de moi! Elle me parle!... Tout de suite elle a été
apaisée, maintenant elle me regarde, elle est confiante, elle se tourne
vers moi, elle est comme une fleur ouverte, son âme se sent libre avec
la mienne... Je ne peux pas retirer mes yeux de ses yeux, il y a dans
ses yeux plus d’espace, plus de profondeur pour mes yeux qu’au ciel...
Mon Dieu elle me sourit!... C’est avec un sourire qu’elle me voit!...
Ah! la joie de mon cœur est comme l’aurore...
Marcher ainsi toujours près d’elle! Je voudrais que cette plage ne
finisse jamais! Toute la vie, je voudrais aller ainsi avec ce bonheur.
Jamais je ne serai plus heureux! Je l’aime, et je sens qu’elle va
m’aimer... Elle est attentive, elle me sourit... Je sens toute son âme,
saisie, qui me regarde, et elle tremble de joie....
* * * * *
... Nous nous sommes arrêtés dans une baie de sable, elle s’est appuyée
contre un rocher... Elle me regardait! elle me regardait! Je me suis
penché. Elle parfumait comme une fleur au chaud midi s’exhalant... Ah!
de toute la largeur soulevée de ma poitrine, je l’ai respirée... Elle
souriait... Victoire! Victoire! Tumulte!... mes lèvres ont bondi sur
sa bouche, et l’ont prise!... Puis je me suis évanoui à respirer son
souffle....
* * * * *
... Marthe! Marthe! tu t’appelles Marthe! ô jamais je n’ai entendu
rien de plus délicieux... Marthe!... Je n’entends plus rien... Marthe!
Marthe!...
*
... Je vois ton cou Marthe, il jaillit... ô fleurs! ô sourires, ô
couleur des aurores!... Ton cou jaillit... Courbe, ovale divin,
transparences aux reflets bleus! Toute ma vie, je veux la vivre à
adorer ton cou... Suavité! Suavité!... Mon Dieu, pour des baisers sur
ce cou, il faudrait une autre bouche, d’autres lèvres inimaginables...
Ton cou jaillit! Neige et nectar d’aurore! ô faire fondre et boire le
blanc de ce cou! ô joie d’azur! ô paradis ivre!...
*
O les seins sous l’étoffe respirante! et les hanches mouvantes! la
chair silencieuse et pleine de vie! O mettre ma main sur ta chair,
Marthe, la toucher seulement, là, sous ton corsage... Je sens naître
mille bouches qui aspirent, qui se tendent, qui demandent ton baiser...
*
Des parfums, des oiseaux, du ciel divin, et des baisers, elle me
semblait mourante... Je la baisais toujours, sur elle, blanche partout,
écrasant le sang rouge de ma bouche...