En revanche, il faudra sans retard supprimer les anomalies qui résultent

de la libre circulation des capitaux. On entend par là le droit que

chacun possède aujourd'hui de placer sa part de la fortune nationale à

l'intérieur ou à l'étranger, selon ses convenances. Il résulte de ce

droit que particuliers, établissements de crédit et sociétés

industrielles sont libres, en ne tenant compte que de la situation du

marché du capital, de vendre et d'acheter à leur convenance des valeurs

intérieures ou étrangères, sans autre contrôle que celui d'une sécurité

jugée suffisante et d'un examen politique superficiel des relations

existant entre le pays auquel appartient le prêteur et le pays étranger

emprunteur. Lorsque ce dernier passait quelques commandes industrielles

au pays prêteur, on ne songeait pas que le bénéfice pouvant en résulter

ne se traduisait que par une diminution infime du prix d'achat des

titres, et l'on ne voyait nul inconvénient à ce que le pays bénéficiaire

de l'emprunt fondât avec le capital mis à sa disposition une industrie

susceptible d'enrichir ses ouvriers et employés, de favoriser ses

productions, au préjudice peut-être du pays prêteur. On était, au

contraire, content, parce que le capital ainsi soustrait à l'économie

nationale rapportait un intérêt légèrement supérieur à celui qu'il

aurait rapporté, s'il avait été placé dans le pays même.

En réfléchissant bien aux conditions qui président à la formation de

nouveaux capitaux, on arrive à la conclusion que les placements ne

doivent pas être subordonnés à la seule considération du taux d'intérêt.

Il faut également tenir compte des besoins économiques généraux du pays,

besoins qui trouvent leur expression dans le niveau de la rente; et ce

niveau doit être envisagé d'une façon générale, car si on ne tenait

compte que de chaque cas en particulier, une banque de spéculation

apparaîtrait comme un des besoins les plus urgents du pays. Quant à

l'exportation de capitaux, elle ne devrait jamais être une question de

taux d'intérêt; mais, subordonnée à des compensations politiques et

économiques des plus sérieuses, elle ne devrait être autorisée par les

autorités politiques que dans des cas exceptionnels. À la place de la

libre protection des capitaux, il faut mettre la protection du capital

national.

4. Le déplacement des fortunes qui s'est produit à la suite de la

guerre trouve son expression dans l'accroissement de la dette publique.

Des revenus dont le total égale celui de l'épargne nationale doivent

être fournis pour être remis aux porteurs de rente qui, de leur côté,

contribuent à constituer ces revenus. En d'autres termes: le montant

total de l'épargne passe entre les mains de l'État qui lui assigne une

nouvelle répartition.

Il va sans dire que des revenus de cette importance ne peuvent plus être

obtenus par les moyens en vigueur jusqu'à ce jour. Qu'on ait recours à

une confiscation partielle des fortunes, à des impôts sur les

successions, à des monopoles, à des impôts sur la rente, sur les

échanges et la production, ou à tous ces moyens financiers à la fois, on

aboutira au même résultat: l'ébranlement du principe de la fortune

privée. La conviction se fait de plus en plus jour que l'État n'est pas

le pensionnaire des particuliers, envers lequel on est quitte, quand on

lui a abandonné quelques sous, mais que c'est lui qui dispose de la

fortune et des revenus de ses membres, selon des besoins dont lui seul

est juge. Si, de plus, l'État, après avoir opéré la confiscation

partielle des fortunes ou constitué des monopoles, devient le

propriétaire et l'administrateur d'innombrables intérêts particuliers

dont il peut, s'il le juge utile, remettre la gestion à des institutions

mi-officielles ou d'un caractère économique mixte, la dernière barrière

qui séparait l'économie privée de la chose de l'État se trouve

supprimée; et de même que toutes les activités matérielles, l'activité

économique devient une fonction directe ou indirecte de l'État.

Seules la durée et l'issue de la guerre décideront des délais dans

lesquels seront effectuées les transformations que nous envisageons ici

et leur étendue. Nous sommes partis de ce point de vue qu'elles ne

doivent être considérées que comme des phénomènes préparatoires, car un

phénomène extérieur, soumis aux conditions du temps, quelle que soit son

ampleur, peut bien agir comme facteur d'accélération, de préparation, de

déclanchement, mais est impuissant à transformer le coeur humain. Or, les

grands progrès de l'humanité résultent surtout de changements

intérieurs, obéissent aux mouvements des lois dernières. S'il est une

puissance soumise à la volonté et ayant ses racines dans les profondeurs

les plus intimes de l'âme humaine, c'est la connaissance. À supposer que

celle-ci soit, à son tour, une illusion, qu'au lieu de posséder une

force motrice, stimulante, elle suive seulement, telle une harmonie

d'accompagnement, le mouvement existant de toute éternité, notre devoir

ne s'en trouve nullement modifié: nous devons, dans la simple

association harmonique, chercher la clarté de la connaissance, avec la

même liberté et le même sentiment de responsabilité que si notre voix

fournissait la note principale.

Étant admis que les suites de la guerre, quelque favorables ou graves

qu'elles soient, seront autant de phénomènes préparatoires, leur

tendance à assurer à l'État une prédominance écrasante sur la volonté

des individus ne pourra trouver sa réalisation que dans l'État

populaire, car une pareille puissance, d'un côté, une pareille

subordination, de l'autre, ne peuvent pas exister dans un État divisé en

classes, mais sont seulement possibles dans un État où c'est le peuple

lui-même qui à la fois commande et obéit. Ce serait commettre une

suprême injustice et assumer la plus formidable responsabilité que de

permettre, à la manière orientale, à des castes héréditaires de

s'arroger une puissance quasi-divine et de réclamer, au nom de la

divinité, des sacrifices jetés en pâture aux prêtres.

Nous avons reconnu que l'État populaire constitue pour l'Allemagne une

nécessité actuelle et inéluctable. Nous avons analysé les aptitudes

pratiques des Allemands et, en premier lieu, leurs aptitudes négatives.

Nous avons exposé les suites immédiates de la guerre et ses suites

éloignées, et nous avons constaté que tout ce qui paraissait en repos

devenait mobile. Avant d'aborder la dernière partie de notre tâche

politique, à savoir l'examen des décisions et mesures propres à

contribuer à la réalisation du but, nous devons faire une réserve que

beaucoup trouveront singulière et qu'il nous sera cependant facile de

justifier: nous dirons notamment que, malgré son apparente simplicité,

cet examen, d'ordre purement pratique, n'a à nos yeux rien de décisif.

Nous irons même plus loin et nous essaierons de discuter, chemin

faisant, quelques-uns des principes politiques les plus anciens, les

plus populaires et les plus fondamentaux.

Lorsque quelqu'un désire planter une forêt, il choisit une situation

saine et un sol approprié. Il adapte aux conditions locales les essences

à cultiver et se garde bien de planter dans une marche des oliviers et

des cyprès. Il charge un personnel forestier compétent de protéger les

arbres contre les plantes nuisibles, d'assurer les réserves et une

exploitation régulière. Il abandonne le reste à la lumière et au soleil,

à la pluie et à la gelée et, sans intervenir dans la lutte entre plantes

et insectes, entre troncs et cimes, il laissera se former le dôme de

verdure dont jouiront ses enfants et ses petits-enfants. Lorsque

quelqu'un porte la responsabilité d'un certain nombre d'entreprises

économiques, il s'appliquera à leur déblayer le terrain, à leur poser

des buts, à leur inculquer les principes qui lui paraissent importants,

économie ou exploitation en grand, exploitation intensive ou extensive,

mais jamais il n'interviendra, sans nécessité urgente, dans les

ramifications de l'édifice dont il a confié l'organisation à des

administrations compétentes.

À plusieurs reprises, nous avons parlé de l'atmosphère de l'État, en

l'opposant à ses institutions rigides. Cette atmosphère est faite

d'impulsions volontaires, de convictions, d'appréciations, d'attitudes

du peuple. C'est sous sa pression qu'institutions et lois périmées

disparaissent, tandis que d'autres se remplissent d'un contenu nouveau

et que d'autres encore voient le jour pour la première lois. Elle n'est

cependant pas produite elle-même par les institutions qui le plus

souvent ne peuvent que la contrarier et l'assombrir. C'est une erreur de

croire que les institutions répondent à une nécessité unique: une

entreprise, qui perd le chef qui l'a créée, peut, sous son successeur,

être orientée dans des directions nouvelles; la tempête a abattu la

branche principale d'un arbre: la branche secondaire se développe,

jusqu'à devenir à son tour une branche principale; un État vaincu dans

une guerre voit se dresser devant lui des tâches nouvelles et surgir des

organismes nouveaux. La force vitale et le monde extérieur forment les

conditions nécessaires; le contenu de la conscience et la volonté

exercent une action décisive; quant à la structure et à la croissance,

elles peuvent bien s'effectuer dans plusieurs directions, mais

conduisent toujours au but fixé par le destin.

C'est pourquoi on se trompe, lorsqu'on considère comme des phénomènes

primaires et décisifs certaines formes de gouvernement prétendues

fondamentales: aristocratie et démocratie, parlementarisme et

absolutisme. Quand quelqu'un me demande si je suis aristocrate ou

démocrate, il me fait le même effet que s'il me demandait si je suis

réaliste ou nominaliste, au sens de la philosophie scolastique: je ne

puis lui opposer que le «non, non!» védique. Une démocratie radicale

peut se révéler comme un absolutisme dissimulé ou une oligarchie

ploutocratique; un gouvernement absolu peut se manifester sous la forme

d'une domination effrénée, à peine voilée, de la multitude. Chacune de

ces catégories, réduite à sa forme la plus pure, devient totalement

absurde: jamais un individu ne peut posséder la totalité de la

puissance, à moins d'être infini; jamais le _demos_ ne saurait

gouverner, au sens propre du mot, à moins de cesser d'être le _demos_.

Les institutions des États civilisés, malgré les différences de noms et

de formes extérieures, se ressemblent plus qu'on ne le croit, quant à la

composition de leurs équilibres complexes; elles ne diffèrent que par

l'esprit qui les anime. On peut dire, d'une façon générale, que les

institutions mûrissent, à mesure qu'elles s'éloignent de leurs origines:

les républiques, en devenant conservatrices; les monarchies, en devenant

libérales.

Il suffirait d'une forte et profonde conviction du peuple allemand pour

que toutes les exigences de l'État populaire en voie de formation soient

satisfaites, et cela sans qu'il y ait besoin de changer une seule ligne

du droit écrit, y compris le droit électoral prussien. Si l'appel à la

responsabilité et à la liberté qui inspire ce livre pouvait, repris et

intensifié par mille voix plus fortes que la nôtre, pénétrer jusqu'au

coeur des Allemands, ceux que n'anime que l'esprit de parti en

éprouveraient une frayeur tellement forte qu'ils en oublieraient tous

les intérêts matériels particuliers et qu'on verrait aussitôt surgir,

indépendamment de toute géométrie et arithmétique électorales, les

hommes qui conviennent à la nouvelle situation, en même temps que se

réaliseraient les idées en rapport avec cette situation. Les partis,

s'ils continuaient d'exister, ne seraient plus alors ce qu'ils sont

aujourd'hui, c'est-à-dire des associations d'intérêts faisant figurer

sur leur programme une excuse phraséologique, mais des oppositions

naturelles portant sur les modalités de réalisation d'un idéal commun.

Je me rends bien compte que ce que je viens de dire concernant le peu

d'importance des formes de gouvernement, constitue un fort argument pour

ceux qui, par paresse ou par inertie, se contentent de ce qui existe.

Mais je l'ai dit sans hésitation, car je suis plein de confiance dans la

force juvénile de notre peuple qui vient de subir de nouvelles secousses

et de nouvelles épreuves, qui attache plus d'importance au vin qu'aux

outres qui le contiennent, mais qui n'en jugera pas moins utile de

réparer quelques-uns des récipients par trop usés, sans quoi trop de vin

s'évaporerait sans profit pour personne. Arrière donc, les spectres

redoutés de la démocratie et du parlementarisme, de l'oligarchie et de

l'absolutisme!

L'absolutisme le plus rigoureux est encore de la démocratie, bien que

sous des formes faussées. Le dynaste absolu a le pouvoir et le droit de

fouler aux pieds et d'écraser tous ceux qui tombent sous son regard.

Mais ceux qui ne sont pas écrasés (et tous ne peuvent pas l'être), le

dominent et se servent de lui pour dominer, en observant, il est vrai,

certaines formes byzantines. L'absolutisme est la domination exercée par

une partie du peuple sur l'autre, et cette démocratie partielle présente

des gradations qui vont jusqu'à la domination féodale ou ploutocratique

des monarchies constitutionnelles. Qu'on ne dise pas que la personne du

dynaste constitue dans une certaine mesure un troisième pouvoir, ayant

les apparences de l'indépendance. C'est seulement aux moments décisifs

de la guerre et de la paix que cette personne peut affirmer librement

son pouvoir, pour le bonheur ou le malheur de son peuple; mais la

structure de l'État moderne est tellement compliquée que ce troisième

pouvoir se trouve dans l'impossibilité d'exercer une activité durable,

alors même qu'il serait l'incarnation permanente du génie de

l'indépendance. Jadis, le monarque pouvait bien pratiquer la troisième

politique qui était celle de sa maison ou de l'Église ou d'un État

étranger, ou encore la politique conforme aux principes qui lui ont été

inculqués par l'éducation: aujourd'hui, il est un instrument dont une

partie du peuple se sert pour dominer l'autre. Il n'en va pas autrement

dans une oligarchie qui, elle aussi, ne peut affirmer et imposer son

ploutocratisme que si elle a des partisans; elle doit avoir derrière

elle une partie du peuple qu'elle croit dominer, mais qui, en réalité,

la domine, si elle veut pouvoir asservir la masse restante.

La démocratie, comme principe pur, est également impossible, sauf

pendant ces rares et courtes périodes de transition où une plèbe, au

fond oligarchique, domine le peuple, alors que l'autorité traditionnelle

a subi une éclipse momentanée. S'il existe en général des formes de

gouvernement fondées sur l'ordre,--et sans l'ordre aucun État civilisé

de nos jours ne saurait se maintenir, même pendant quelques mois,--ce

n'est pas le peuple qui est capable d'en assurer le fonctionnement. Il

ne lui reste qu'à remettre ses pouvoirs à d'autres, notamment à des

hommes de confiance, et, ce faisant, il crée un pouvoir oligarchique ou

absolutiste auquel il est obligé, bon gré mal gré, d'accorder les droits

les plus étendus sur lui-même. Et alors surgissent ces nombreux

inconvénients qui apparaissent à nous autres Allemands comme

spécifiquement démocratiques et nous inspirent la plus profonde

antipathie pour ce principe illusoire. Le peuple peut, aussi souvent

qu'il le veut, troubler ses hommes de confiance dans leur travail

professionnel, les fatiguer par des contrôles incompétents, les révoquer

mal à propos, confier des emplois à des favoris incapables.

La lutte pour le pouvoir commence et ne tarde pas à devenir effrénée. On

assiste à de bruyantes campagnes électorales, avec corruption des

électeurs qu'on paie avec de l'argent acquis également par la

corruption. Savants et hurleurs, aventuriers et richards, avocats,

journalistes, spéculateurs et généraux se disputent le pouvoir et

l'argent. Peu nous importe que les mêmes choses, sous d'autres noms,

puissent se produire également dans les monarchies: renversement

incessant de ministres, dilettantisme, troubles apportés à la continuité

gouvernementale, intrigues, servilité, bluff, corruption, camarilla,

prédominance militaire, justice de classe et autres vices du même genre.

Peu nous importe que des dynastes exceptionnels soient capables

d'endiguer, dans une certaine mesure, ces vices ou que de bonnes

démocraties, comme celles de la Suisse, des Pays-Bas, du royaume de

Suède, des villes hanséatiques et de beaucoup d'administrations

communales allemandes réussissent à les réprimer. Ces choses

représentent, non la forme, mais le fond, les traits spirituels des

peuples chez lesquels elles se manifestent. Ce qui nous intéresse, c'est

ceci: la démocratie représente, elle aussi, non le gouvernement du

peuple par le peuple, mais celui d'une partie du peuple par l'autre: le

plus souvent de la population rurale par la population des villes, de la

population pauvre par la population riche, de la population non

instruite par la population mi-instruite et se disant civilisée.

Les différences, si profondes en apparence, qui existent entre les

diverses formes de gouvernement sont donc tout à fait superficielles. Si

leurs formules et leurs rites diffèrent, leurs vertus et leurs vices se

ressemblent; elles peuvent être bonnes ou mauvaises, fortes ou faibles,

mais elle se ressemblent toutes par la scission du peuple en une masse

dominée et une masse dominante.

Comme une nouvelle représentation acquiert plus de netteté et se grave

davantage dans les esprits, lorsqu'elle est attachée à un vocable

nouveau, nous donnerons le nom d'_organocratie_ à la forme de

gouvernement à laquelle doit prétendre l'État populaire, que cette forme

présente les apparences extérieures de la démocratie ou celles de la

monarchie dynastique. Mais nous ferons aussitôt remarquer que, même à la

lumière de cette nouvelle notion, ce n'est pas la lettre qui doit

décider, mais l'esprit populaire.

Cette notion signifie cependant, non l'établissement d'un équilibre de

repos entre les masses dominantes et les masses dominées, mais le

mouvement organique de la vie dans un va-et-vient incessant des esprits

et des forces. Chaque membre de la nation doit être appelé à dominer et

à servir à la fois, à assumer simultanément ou tour à tour des

responsabilités et des charges. On ne doit laisser nulle part l'esprit

se dégrader et se consumer. Tout homme doué d'aptitudes suffisantes a le

droit de prétendre à l'instruction et à un travail adapté à ses

aptitudes. Il doit régner, non une égalité de droits et de devoirs, mais

une égalité d'accès aux uns et aux autres. Le choix doit reposer, non

sur la faveur, mais sur la vocation. Sans gouverner ni régner, le peuple

n'en forme pas moins la source toujours renouvelée où se recrutent ceux

qui gouvernent et qui règnent, à l'exception de la monarchie enfermée

dans l'isolement de son cadre héréditaire, bien que rien ne doive

s'opposer à ce qu'elle renouvelle sa race par le mélange de sang sain

emprunté au peuple. Des avantages héréditaires subsisteront toujours,

car manières de penser, expériences, culture et dons peuvent se

transmettre héréditairement. Mais, pour être efficaces, ces avantages

auront besoin d'une preuve, vu qu'il ne suffit pas que quelqu'un

appartienne à telle ou telle souche, pour qu'on soit autorisé à

conclure qu'il possède soit des vertus et des dons, soit des vices et

des défauts héréditaires. L'instruction et l'éducation du peuple

constitueront la tâche la plus importante; le choix judicieux et le

développement de tout don naturel seront à la base de tout le travail

social. La religion et l'art jouiront de la protection de l'État, sous

la réserve du libre développement de leurs doctrines. Personne n'aura le

droit d'utiliser les biens spirituels de la nation pour

l'assujettissement d'individus ou de classes.

L'objection d'utopisme que nous sommes sûr de voir nous opposer sur ce

point, ne peut jamais être réfutée dialectiquement. Celui qui est

habitué dans la vie à prendre et à réaliser des décisions soulevant des

critiques et donnant lieu à toutes sortes de prédictions, sait que

l'implacable «impossible!» a toujours été opposé à toute idée pleine de

promesses et d'espoirs. «Plans chimériques», «champ trop vaste»,

«grandiose, mais irréalisable»: tels sont les clichés des principales

objections stériles qui ont étouffé plus d'une décision. On peut donc se

demander sous la réserve de quel accueil il est permis de lancer dans le

monde quelque chose de fort et de bon. Ce ne peut être sous la réserve

d'un consentement général, car chacun ne donne son consentement qu'à ce

qui lui est familier; or, s'il n'y a que son exigence qui lui soit

familière, elle est fausse, car, si elle ne l'était pas, elle serait

réalisée depuis longtemps, par le consentement unanime. Et c'est ainsi

que les qualifications méprisantes que nous avons citées plus haut ont

toujours exprimé le salut que le monde adressait à tout ce qui est bon,

et ceux qui ont cherché à réaliser quelque bien en savent quelque chose.

Aussi peut-on dire, sans risque de se tromper, que ce qui n'est pas

accueilli par ce salut est dépourvu de valeur.

Je sais bien que l'inverse de cette proposition n'est pas toujours vrai:

il y a des plans qui paraissent chimériques et qui le sont

effectivement. Il vaut cependant la peine, lorsque, à défaut de preuves,

on possède la certitude interne, de justifier cette certitude qui puise

dans quelques expériences la force de ne pas plier le genou au premier

cri d'alarme: «utopie!»

Sans doute, nous n'avons aucun moyen de prouver la possibilité de fonder

un État qui, tel un organisme vivant, attire à lui les forces les plus

nobles de toutes les couches du peuple et s'impose la tâche de former

avec ses soixante millions d'habitants un ensemble de génies, de talents

et de caractères qui soit de nature à éclipser les moissons

napoléoniennes; d'un État qui, malgré les différences de dons et de

devoirs humains, ne se compose que d'hommes libres, décidant eux mêmes

de leur sort. Mais si les preuves de cette possibilité nous manquent,

nous avons du moins des analogies. De toutes les grandes et florissantes

formations humaines, se renouvelant elles-mêmes d'une façon organique,

je n'en citerai et n'en examinerai qu'une: l'armée prussienne.

Qu'il ne suffise pas d'avoir la vocation pour se voir accorder libre

accès dans cet organisme, c'est ce que tout le monde sait, et nous ne

nous appesantirons pas là-dessus. Ce qui nous intéresse ici, c'est la

sélection libre et indépendante qui s'y opère depuis le grade de

lieutenant jusqu'à ceux d'officier d'État-Major, de commandant de

régiment et de général de brigade. Au-dessus de ces grades, la sélection

s'effectue d'après des principes différents dont nous n'avons pas à nous

occuper. On connaît le système d'épreuves et d'observations auxquelles

sont soumis les futurs officiers, ainsi que le système qui préside à

leur formation académique, pratique et technique. Chacun se rend compte

que, grâce à cette formation, ce sont presque uniquement les meilleurs

et les plus forts qui sont appelés à assumer des responsabilités

décisives, tandis que les inaptes sont éliminés et que les médiocres

sont chargés de tâches moyennes. Comme le principe féodal a déjà pu

jouer librement lors du premier choix des admissibles, assurant ainsi

d'avance une unité morale et intellectuelle du futur corps d'officiers,

la sélection ultérieure s'effectue indépendamment de toute considération

de classe; elle est, quelque bizarre que cela puisse paraître,

démocratique, mais non au sens détourné du mot. Nous voulons dire par là

qu'au lieu d'être fondée sur le principe de l'élection à la majorité des

voix, cette sélection est organisée de telle sorte qu'une catégorie de

supérieurs se complète et se renouvelle constamment, en appelant dans

son sein, à la suite d'un choix judicieux, des représentants d'une

catégorie de subalternes qui jouit des mêmes privilèges qu'elle; et, ce

qui est le plus important, elle le fait sans aucune pression du dehors,

sans accorder le monopole à l'ancienneté et sans limiter la concurrence

des dix mille candidats une fois admis. Même sous les deux rois non

militaires, Frédéric-Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, l'esprit de

l'armée s'était maintenu intact; le corps est si sain, la méthode si

parfaite, que la croissance organique se poursuit, alors même que la

cime de l'arbre est entamée.

Avant de clore cette brève analyse critique de quelques principes

politiques fondamentaux, examinons rapidement l'essence du

parlementarisme, car, malgré la défaveur dont jouissent les

représentations nationales dans tous les États, elles vont se trouver en

présence de tâches nouvelles et importantes.

Où va le monde? · 第 23 / 27 段