attribution que le vote et la répartition des impôts, sont devenues,
par la substitution de la raison d'être, des assemblées législatives et,
dans les États parlementaires, des assemblées gouvernementales. De
l'époque où elles ne représentaient que des intérêts locaux et
professionnels, elles ont conservé le mode d'élection, devenu absurde et
nuisible, ayant pour noyau la circonscription, ce qui supprime les
minorités, morcelle le pays en d'innombrables atomes qui en donnent une
fausse représentation et enlèvent à l'acte électoral toute
signification. L'activité des Parlements, telle qu'on se la représente,
se manifeste dans le transfert des pouvoirs: le peuple transfère le
pouvoir législatif, dans la mesure où il en dispose, à une assemblée,
laquelle, dans le système parlementaire, transfère, à son tour, le
pouvoir législatif à un ministère. Théoriquement, il existe entre le
pouvoir législatif et le pouvoir exécutif une séparation nette; mais, en
réalité, il est difficile de les séparer, étant donné que, d'une façon
générale, c'est le gouvernement qui a l'initiative en matière de
législation, alors que la représentation nationale intervient
constamment dans les affaires de l'exécutif par son vote et son
contrôle. Dans les deux cas, les Parlements ont le droit de critique et
d'opposition, ce qui, le plus souvent, ne fait que gâter les projets de
lois et troubler l'administration.
Les Parlements sont cependant indispensables pour beaucoup de raisons
dont une, d'ordre mécanique, saute aux yeux: ils assurent la publicité
et le contrôle des actes gouvernementaux, et cela en vertu d'un certain
accord extérieur avec une forte partie de l'opinion publique. C'est là
une fonction nécessaire, mais le même effet pourrait être obtenu par
d'autres moyens, plus simples. Nous apercevons la véritable raison de la
nécessité des Parlements, lorsque, faisant abstraction de toute
phraséologie théorique, nous observons leur mode d'activité pratique,
sur des exemples empruntés à des États parlementaires.
La destination présumée des Parlements est de servir d'agences de
consultation: le peuple, représenté en raccourci et comme dans une sorte
de résumé, s'occupe de ses affaires. En réalité, tel n'est jamais et
nulle part le cas. Il y a bien la miniature du peuple, sous la forme
d'une image arithmétique plus ou moins exacte. Cette image arithmétique
d'intérêts grossièrement ébauchés se condense en majorités et forme
ainsi une sorte de filtre primitif dont on dit qu'il laisse passer les
propositions de lois répondant à la volonté et à l'intérêt de la
majorité nationale du moment. Ceci encore est une fiction, étant donné
que, d'une façon générale, la part du peuple dans l'élaboration de
propositions de lois est nulle; de nouvelles élections, consécutives à
une dissolution du Parlement, donnent souvent une image modifiée, mais,
dans sa composition, la majorité du Parlement coïncide rarement avec
celle du peuple, pour autant que, dans les questions concrètes, il est
encore permis de parler de majorité populaire.
Il existe donc une certaine image arithmétique, bien que le plus souvent
inexacte, et cette image manifeste son action par le vote. Mais on ne
peut pas dire qu'elle délibère et élabore.
Le Parlement parle. Le discours est une recommandation ou une
protestation, une critique, un exposé de motifs ou une théorie, mais il
ne se propose nullement de convaincre les collègues. Il est considéré
comme une démonstration politique et est destiné à agir sur le
gouvernement, sur l'opinion publique ou sur les électeurs. C'est
seulement dans des cas exceptionnels qu'on voit, dans les pays latins,
la sincérité l'emporter sur le calcul; chez nous, ce phénomène s'observe
dans les instants de grand enthousiasme. Mais si le Parlement ne
délibère, ni ne travaille, s'il se contente de parler et de voter,
comment se fait le travail parlementaire? Il est accompli par trois
organisations semi-officielles: le parti, la fraction, les commissions.
Dans les pays de régime parlementaire, il y a une commission principale
et permanente qui, sous le nom de cabinet, est chargée des soins du
gouvernement. Dans les pays à constitution mi-parlementaire, les
commissions délibèrent avec le gouvernement et dans leur propre sein, à
moins que les chefs de partis ne règlent les affaires dans des
entretiens personnels.
Le Parlement apparaît ainsi, non comme la représentation solidaire et le
lieu des délibérations du peuple, mais comme une Bourse des partis,
étant bien entendu qu'il s'agit, non de la défense d'intérêts personnels
et matériels, mais d'un compromis général entre des intérêts différents
ou opposés, obtenu à la suite de pourparlers et de discussions, comme
lorsqu'on traite une affaire.
Ceux des représentants du peuple qui, abstraction faite de discours
d'occasion et de harangues électorales, n'exercent aucune activité
définie dans les organisations intermédiaires, jouent un rôle purement
statistique. Dans beaucoup de pays latins, ils se dédommagent en se
consacrant aux affaires, dans d'autres ils assurent des charges
bénévoles, en s'intéressant, par exemple, à des bureaux de réclamations
privées qui, pour des motifs désintéressés, mais non sans recours à la
pression, talonnent les autorités. Les vrais agents du peuple ou, plus
exactement, du parti sont les chefs dont le nombre est d'autant plus
grand et l'autorité d'autant plus forte que les tâches qui leur sont
imposées par l'organisme de l'État engagent davantage leur
responsabilité.
Ce tableau, qui apparaît bizarre à première vue, se révèle cependant
comme rationnel, lorsqu'on l'envisage de plus près. Si l'on a le courage
de ne pas se détourner des réalités données, on constate la présence
d'éléments susceptibles de transformer l'appareil parlementaire, d'un
mal nécessaire qu'il est actuellement, en un organisme fécond et
susceptible de développement. Arrêtons-nous donc un instant encore à la
question du mal nécessaire.
Abstraction faite du principe idéal de l'État populaire, on peut
affirmer qu'une hiérarchie de fonctionnaires (et un gouvernement normal
n'est pas autre chose), livrée à ses propres forces, est incapable de
maintenir longtemps sa vitalité. La comparaison avec l'armée ne joue pas
dans ce cas, car si l'armée a une mission plus étroite et plus constante
à remplir, elle dispose d'une réserve de forces responsables infiniment
plus grande et se renouvelant avec une extraordinaire rapidité; et elle
est, en outre, stimulée par la concurrence des armées étrangères par
lesquelles elle ne doit pas se laisser distancer, alors que l'activité
d'un gouvernement ne peut être comparée à celle d'un gouvernement
étranger que dans ses résultats, et non dans les mesures qui les
précèdent et qui peuvent parfois aboutir à des résultats différents.
Autrefois, lorsque l'administration d'un royaume était conçue sur le
modèle d'un domaine, un monarque paternel pouvait surveiller
personnellement son pays et se faire une idée de l'ensemble d'après les
échantillons qu'il voyait au cours de ses inspections. Il pouvait
imposer aux organes de son gouvernement ses propres critères de jugement
et transmettre à ses successeurs les principes d'économie,
d'incorruptibilité et d'exactitude dont il s'était lui-même inspiré dans
sa carrière. De nos jours, un seul département, comme celui de la
télégraphie ou de l'hygiène sociale, dépasse en importance et en étendue
tout l'ensemble de l'administration frédéricienne. Un monarque doué,
qui voudrait être au courant ne fût-ce que des plus importantes affaires
gouvernementales, risquerait d'être débordé, écrasé par les faits, alors
même qu'il se bornerait à exercer l'apparence seulement d'un contrôle
efficace. Mais un gouvernement spécialisé, détaché du reste de la
nation, alors même qu'il ne s'éteindrait pas, faute de renouvellement à
l'aide d'éléments extérieurs, finirait par se transformer en un
mandarinat immobile, impuissant à faire face à un régime économique plus
ou moins développé et à combattre l'opinion qui ne tarderait pas à se
dresser contre lui.
Le gouvernement a donc besoin de l'appui et de la collaboration d'une
deuxième instance, jouissant de toute son indépendance. Pas plus que par
un individu, cette instance ne peut être représentée ni par un Sénat, ni
par un Tribunal, qui n'ont pas la liberté complète de leurs mouvements,
ni par des corporations qui, elles, sont préoccupées avant tout par des
intérêts professionnels, d'ordre matériel. Il y a des siècles, c'était
l'Église qui formait cette instance indépendante; aujourd'hui, ce rôle
ne peut être rempli que par le peuple.
Mais ici se présente une difficulté d'un autre ordre. Une foule n'est
capable ni de gouverner, ni même de délibérer. D'elle on peut attendre,
non des résolutions réfléchies et raisonnables, mais des décisions
impulsives et vagues. Même le système consistant à désigner des hommes
de confiance et qui peut encore trouver place dans un organisme
communal, n'est pas compatible avec l'organisme de l'État. Un pouvoir
central, en effet, ne peut pas reposer sur des hommes de confiance
locaux: il a besoin d'hommes politiques, d'hommes d'État. Or, la foule
électorale est incapable de discerner les qualités que doivent posséder
les hommes politiques et les hommes d'État chez ceux qui sollicitent
ses suffrages. Elle est, en revanche, parfaitement capable de se faire
une idée sur un programme de parti, lorsque ce programme lui est
présenté d'une manière intelligible et familière. Nous voilà ramenés au
paradoxe des systèmes électoraux qui, tout en ordonnant des élections
locales, provoquent des élections de parti. Nous reviendrons plus tard
sur ce point. Signalons en attendant ce fait saillant: des vouloirs
atomiques qui prennent part à l'élection émane bien une représentation
nationale, mais non un corps capable de travailler, de contrôler et de
gouverner.
Le transfert des pouvoirs est un procédé peu efficace. Il doit être
remplacé ou complété par un nouveau mode de délégation, et notamment par
une délégation dont les bénéficiaires seraient les partis, lesquels, à
leur tour, délégueraient leurs pouvoirs aux chefs politiques.
Le parti forme un ensemble représentant une partie définie du peuple,
une unité morale, intellectuelle et physique, une unité de vouloir. Il
est un peuple dans le peuple. Régions, provinces, districts, villes
peuvent cristalliser certains de leurs intérêts locaux communs et, à la
faveur de ces intérêts, rejoindre indirectement la politique d'État. Le
parti, au contraire, se trouve en relation directe avec la volonté
centrale et, comme il est d'une composition locale, il n'exclut pas les
intérêts de circonscription, sans toutefois reposer sur eux. Le parti
est susceptible d'organisation, présente une cohérence interne, est
capable d'un travail de longue haleine. On peut donc lui reconnaître un
jugement suffisant pour diriger les organes et les forces individuels.
C'est ainsi que sans bruit, et indépendamment des constitutions écrites,
s'est formé cet organisme intermédiaire qui rend les peuples
gigantesques de notre époque capables de vouloir.
Cette fantaisie, née spontanément, est saine et organique et ne se
trouve, par conséquent, nullement en opposition avec l'État populaire.
Aussi bien, en désignant le mécanisme propre de la représentation
populaire dans des termes empruntés aux transactions financières telles
qu'elles s'effectuent à la Bourse, n'avions-nous nullement l'intention
de marquer notre mépris pour ce mécanisme: nous voulions tout simplement
user d'une expression épigrammatique, destinée à attirer l'attention sur
une réalité susceptible d'amélioration ultérieure.
En serrant cette réalité de plus près, nous reconnaissons la véritable
signification des représentations populaires de notre temps, pour autant
qu'elles sont correctement comprises et normalement composées. L'image
arithmétique incomplète, mais plus ressemblante, des volontés
populaires, qui se reflète dans la composition d'un parti, indique dans
quelle mesure celui-ci puise son dynamisme, ses forces vives, dans le
peuple. Il suffirait presque, lors de chaque période électorale,
d'afficher dans la salle ce rapport de forces et multiplier le total des
voix obtenues par chaque chef, par le nombre des membres dont se compose
son parti. Mais le bizarre et souvent peu réjouissant appareil
parlementaire est indispensable, en tant que moyen de sélection et école
de formation d'hommes d'État et d'hommes politiques. C'est du moins ce
qu'il devrait être.
Dans les pays à gouvernement parlementaire, il l'est dans une mesure
plus grande que chez nous, bien que même dans ces pays-là on ne semble
pas toujours se rendre bien compte de cette circonstance. Le dynamisme y
est beaucoup plus prononcé, ce qui ne va pas toujours sans grands
dommages, puisqu'il se manifeste par des changements fréquents de
gouvernements, changements sans rapports avec les dispositions du pays
et apportant des troubles dans la marche des affaires. Étant donné le
niveau intellectuel moyen de ces pays, la sélection et la formation
donnent des résultats beaucoup plus heureux, puisqu'elles tirent d'un
sol plus pauvre des moissons intellectuelles plus abondantes et souvent
meilleures.
En présence de l'état de choses que nous venons d'esquisser, il est
facile de saisir les raisons du peu de popularité, de la faible
substance, de l'insuffisante efficacité des Parlements allemands, et
plus particulièrement du Parlement prussien. On redoute l'acte électoral
local. Faire surgir une majorité absolue dans une circonscription qui
n'a pas toujours une forte expérience politique, cela suppose l'emploi
de moyens qui, eux aussi, ne sont pas toujours purement politiques. S'il
manque une voix pour parfaire la majorité, les dizaines de mille de
bulletins déposés dans les urnes restent sans effet, et une minorité
forte, d'un niveau intellectuel peut-être très élevé, reste sans
représentation. Les avantages sont acquis aux localités en raison de
leur importance numérique. Les électeurs locaux entendent souvent
raconter et promettre des choses qui n'ont rien à voir avec la pensée
intime de l'orateur. Ce ne sont pas toujours les natures les plus nobles
et les plus honnêtes qui s'accommodent de ces procédés.
La vie des partis, à l'exception des partis agrarien et socialiste, est
mal organisée et d'une façon mesquine. À côté des habitués de tables
d'hôte, des politiciens amateurs et professionnels et des lecteurs de
journaux, toute la partie pensante, intelligents et agissante du pays
devrait se retrouver dans des clubs et des associations, dans des
réunions électorales et autres, pour délibérer sur le sort de l'État;
les forces politiques les plus éminentes du peuple devraient se trouver
en contact permanent avec leurs amis et mandants; les propos de cabaret
et les critiques personnelles devraient céder la place à une
collaboration franche et intime.
S'asseoir sur des banquettes dans une salle à moitié vide, faire passer
des motions, écouter des discours électoraux et, à l'occasion,
intervenir en faveur d'un chemin de fer d'intérêt local qui intéresse
l'arrondissement de l'orateur, tout cela ne constitue pas, pour tout le
monde, un bilan suffisant d'une année de travail. On n'éprouve pas un
grand besoin de chefs de fraction et d'hommes capables de travailler
dans les commissions, et en présence de l'indifférence et de la
lassitude parlementaires du pays, plus d'un doit se poser cette
scabreuse question: «À quand la fin?»
Dans les États parlementaires, chaque représentant du peuple se voit
d'avance nanti d'un portefeuille, et parfois de choses moins avouables.
Si ces mobiles ne sont pas nobles, ils sont du moins forts. Bismarck a
abaissé, et non sans raison, le Reichstag, le jour où cette créature qui
lui devait la vie a voulu se dresser contre lui. Notre Parlement s'est
souvent lui-même condamné à s'épuiser en critiques stériles; il a
rarement trouvé des paroles et des actes qui sauvent. Aussi sa puissance
créatrice ne s'est-elle pas accrue, alors que c'est seulement par
l'activité créatrice qu'on peut attirer à soi, gagner à sa cause les
esprits représentatifs du pays. À cela s'ajoute encore l'attitude
particulière du peuple allemand, qui n'aime pas l'éloquence et la
propagande, qui ne se sent pas sûr dans ses opinions politiques, qui se
décourage toutes les fois qu'on lui fait une nouvelle promesse sans la
tenir, mais qui possède une saine intuition des qualités humaines et
accorde plus d'estime à l'honnête travail du gouvernement qu'il a devant
ses yeux qu'à la dialectique de ceux qui le critiquent.
Une profonde réforme du parlementarisme allemand s'impose, non
seulement en vue de la réalisation de l'État populaire, mais aussi en
raison de la nécessité de donner à l'existence politique une base sûre.
La première mesure urgente consiste dans la suppression de l'élection
locale et dans son remplacement par un bon et sain système
proportionnel. Cette mesure est plus importante que toutes les autres
modifications des droits électoraux dans tous les États, y compris la
Prusse et le Mecklenburg.
La deuxième mesure consiste dans la constitution et l'organisation de
partis.
La troisième mesure, enfin, doit tendre à donner aux Parlements
allemands un contenu positif et la possibilité de se livrer à un travail
créateur, en dehors de la confection de lois et de l'approbation de
dépenses. Nous ne postulons pas la nécessité absolue du système
parlementaire qui, en lui-même, n'est ni bon ni mauvais, mais inspire de
nos jours à l'Allemand moyen une froide horreur. Si les représentations
populaires modernes doivent servir de correctif à la hiérarchie des
fonctionnaires et contribuer à la formation d'hommes d'État et d'hommes
politiques, il est également vrai que l'apprentissage ne doit pas
devenir pour l'élève une fin en soi, avec, en perspective, le faible
espoir d'obtenir un jour des succès critico-dialectiques et d'acquérir
l'influence gouvernementale tolérée d'un chef de fraction. Ce serait
trop demander à la force de désintéressement de natures normales que de
s'attendre à ce que des hommes de talent et pleins d'activité, appelés à
contrôler les actes gouvernementaux, se contentent, au lieu d'une
intervention active, d'une observation plus ou moins bien informée,
suivie d'une approbation. Une pareille attitude est faite pour engendrer
un état d'esprit nuisible: elle se transforme trop facilement en un
pessimisme à outrance qui voit tout en noir et enlève au gouvernement,
systématiquement blâmé et contrôlé, ce qui lui reste de joie de créer.
Mais, surtout, l'homme d'État, élevé dans une atmosphère et dans des
habitudes de critique, n'apprend jamais l'essentiel, à savoir la
responsabilité de celui qui agit, invente et crée, mais seulement les
méthodes parlementaires et le travail formel. On n'est pas à même de
juger ce qu'on ignore et ce qu'on est soi-même incapable de faire. Pour
être un homme d'État, il faut porter ou avoir porté une responsabilité
de créateur; celui qui ne joue que sur un clavier muet ne deviendra
jamais un artiste; le critique irresponsable oublie ses propres erreurs
et succombe au sentiment de son infaillibilité. La vocation n'attire
l'homme ni en haut, ni en bas; elle attire tout simplement l'homme à qui
elle convient et qui lui convient. Et voilà que le cercle se referme de
nouveau: notre Parlement n'est pas fait pour créer des hommes d'État
véritables; ceux que nous possédons ne sont pas à même de se frayer des
voies indépendantes et d'aspirer à des buts définitifs; l'imperfection
des services que rend le Parlement détourne de lui les lutteurs capables
et aimant la responsabilité, la sélection tarit et le cycle recommence.
Cet état de choses ne peut avoir pour effet que d'éloigner de plus en
plus de la politique le peuple représenté dans cette organisation
partielle des volontés qu'on appelle parti. Si les hommes qui sont à la
tête d'un parti avaient l'expérience des responsabilités, s'ils avaient
une connaissance parfaite des événements intérieurs antécédents, des
mobiles et des obstacles, s'ils possédaient l'aptitude à discerner ce
qui est réalisable et désirable, ce qui est chimérique et dangereux,
s'ils connaissaient et comprenaient les acteurs de la scène européenne,
il est certain que les délibérations d'un parti ne se ressentiraient
pas de l'atmosphère créée par des jugements impulsifs et par la
politique de brasserie: elles auraient une valeur pragmatique. Si, en
outre, l'homme politique qui est à la tête d'un parti savait qu'il se
trouverait un jour appelé à assumer de nouvelles responsabilités
actives, cela serait une garantie contre les troubles stériles dont
souffre la politique d'État, en même temps que serait établi le principe
de la responsabilité de parti, principe qui ne pourrait agir que dans le
sens de la modération et de la politique réaliste. À la faveur de cette
responsabilité, on verrait alors naître un bien indispensable et
inappréciable sur l'importance duquel nous aurons encore à revenir: un
ensemble de fins concrètes, se transmettant de génération en génération,
passées au crible de la réflexion, à la fois réalistes et idéalistes, et
cela aussi bien dans le domaine de la politique intérieure que dans
celui de la politique extérieure. Cet ensemble de fins, remplaçant la
phraséologie incolore et vide des programmes de nos partis, avec ses
interprétations variant d'un jour à l'autre, apporterait à notre
activité politique ce qui lui manque le plus: la stabilité. Le manque de
stabilité, soit dit en passant, le danger de surprises que peuvent créer
des fins surgissant à l'improviste, le tout associé à une puissance
militaire des plus fortes, à une atmosphère féodale et à la docilité
d'un peuple confiant à l'extrême: tel est l'ensemble de conditions que
nos adversaires désignent improprement sous le nom de militarisme. Il
n'est pas conforme à notre dignité d'organiser notre vie selon le désir
de nos ennemis; mais il est conforme à la dignité humaine, au sens le
plus élevé du mot, d'examiner chaque jugement, fût-ce même le jugement
d'un ennemi, de le dépouiller de ce qu'il a d'injuste et d'en tirer des
conclusions pratiques.