privés était minime. Des lois sanitaires et sociales fixaient les
limitations et les obligations les plus indispensables; des lois sur le
commerce et sur les sociétés par actions préservaient contre les abus
les plus immédiats en matière de contrats; quelques monopoles étaient
soustraits à l'industrie libre; des traités de commerce réglaient les
échanges extérieurs. Jugeant ces interventions au point de vue du libre
jeu des forces, beaucoup s'en plaignaient et les supportaient à
contre-coeur. Elles sont cependant insignifiantes et primitives, si on
les considère au point de vue d'une économie collective rationnelle.
Parmi les jugements portés sur notre économie de guerre, qui a surgi
sans préparation, mais dont l'improvisation a été somme toute assez
heureuse sur les points essentiels, on entend souvent des plaintes sur
l'excès d'organisation, et nombreux sont ceux qui attendent avec
impatience une prochaine détente. Nous souffrons sans doute d'un excès
d'organisation, en ce sens que nous sommes soumis à des réglementations
contradictoires, portant souvent sur des détails sans importance aucune,
car on confond souvent notre souplesse qui nous rend facilement
organisables avec la faculté d'organisation proprement dite, et on croit
avoir tout fait, lorsqu'on a accumulé règlements et prescriptions. Nous
croyons souvent posséder l'aptitude à l'organisation, parce que nous
sommes tous passés par l'école de la pensée systématique et schématique;
mais, en réalité, cette aptitude est excessivement rare, car pour savoir
ce qui est décisif, pour éliminer ce qui n'est pas essentiel, pour
connaître les hommes et pouvoir les juger, il faut des dons spéciaux et
une longue expérience. Nous aurions cependant sérieusement besoin de
cette aptitude, car, malgré les mille sens que les pédants
sous-entendent, lorsqu'ils parlent de changement de méthode, il est
certain que nous sommes en train d'opérer un changement de méthode dans
un sens qui, lui, n'admet aucune équivoque: jamais, en effet, nous ne
pourrons plus revenir en arrière, vers cette liberté illimitée de
l'économie privée dont l'égoïsme naïf éveillera chez nos successeurs un
sentiment analogue à celui que nous éprouvons au récit des pratiques du
temps de Robert Macaire. Le troisième effet éloigné de la guerre, la
transformation de l'économie conformément au principe: _l'économie est
la chose de tous_, signifie le premier pas important vers l'organisation
de l'avenir; et il ne serait pas inutile d'en analyser l'une après
l'autre les conditions et les conséquences.
1. C'est la machine qui joue un rôle décisif dans la guerre mécanisée;
la machine, c'est-à-dire les munitions et les moyens de transport. La
transformation de toute l'industrie d'un pays belligérant en industrie
de guerre est une condition indispensable. Désormais, en parlant
d'armements, on n'entend pas seulement une réserve d'armes: l'armement,
c'est le pays tout entier, transformé en un arsenal dans lequel tous
ceux qui ne sont pas sous les armes forgent des armes pour ceux qui se
battent. Or, l'armement comporte toutes les substances imaginables que
la terre produit, et, comme il est destiné à détruire et à être détruit,
son remplacement constitue le problème technique fondamental de la
guerre.
Le problème de l'armement devient ainsi un problème de travail et de
matériaux; et il est d'un sérieux angoissant, lorsque le pays
belligérant est bloqué par ses ennemis.
Il importe donc à l'État de savoir exactement ce qui se produit et se
consomme dans ses domaines, de connaître la manière dont tels et tels
produits sont obtenus, de posséder l'inventaire des substances dont il
peut disposer. Il doit pénétrer jusqu'à la trame la plus interne de la
production, dans l'atelier du fabricant, dans la caisse du propriétaire
foncier, dans les bureaux du commerçant. Il dresse des plans de
mobilisation pour la campagne économique, répartit ouvriers et employés,
contrôle les méthodes de travail; il ne peut pas admettre le gaspillage
de place, de forces, d'instruments de travail; il se préoccupe de la
dépense de matières premières et de substances auxiliaires de provenance
étrangère; il veille à ce que ces matières et substances soient
économisées ou remplacées dans la mesure du possible, que leur
réapprovisionnement soit assuré, qu'il en existe toujours une réserve
suffisante et qu'elles soient réparties selon les besoins et les
nécessités. Un nouveau principe naît, celui de la protection des
matières premières, qui n'a rien de commun avec celui de la protection
de l'industrie. Dans la consommation, on doit accorder la préférence aux
matières premières de provenance intérieure, alors même que cela ne
correspond pas aux calculs fondés sur les seuls intérêts, alors même que
le prix de revient de ces matières est plus élevé: des économies
réalisées sur la fabrication, des subventions éventuelles combleront la
différence. L'élasticité des industries, et notamment leur faculté
d'extension et la possibilité de leur transformation en cas de guerre,
doivent être souvent vérifiées et réalisées à titre d'essai et
d'épreuve. Lorsque les sacrifices exigés par ces expériences sont trop
grands, dépassent une juste mesure, il faudra encore avoir recours aux
subventions et, en dernier lieu, à la création d'industries d'État.
Ainsi se trouve affecté le principe de la liberté économique, d'après
lequel chacun serait libre de se procurer de l'argent ou du crédit, de
fonder une firme par un acte notarial et de disposer ensuite à son gré
de la quantité limitée des instruments de travail et des moyens de
travail disponibles, de la main-d'oeuvre du pays, des matières premières
de provenance intérieure ou obtenues, à la suite d'échanges, de pays
étrangers, voire d'utiliser les variations de change, et tout cela en ne
tenant compte que des conclusions subjectives, telles qu'elles lui sont
dictées par ses intérêts, qu'il tire de la situation telle qu'elle se
présente à un moment donné. Sans doute, capital, main-d'oeuvre, matières
premières ne sont ni ne seront, comme le voudraient les socialistes,
propriété collective; mais ils seront soumis à la protection collective.
2. Lorsque l'époque des grandes luttes politiques et économiques sera
close, le nationalisme économique devra céder la place à des conceptions
plus rationnelles. Il ne faut pas exagérer l'importance de ce progrès,
car la période de l'exaltation nationaliste (et c'est en cela que
pourrait consister sa mission historico-économique) apportera peut-être
la preuve qu'on peut, grâce à une intensification correspondante de la
technique, rendre n'importe quel sol capable de fournir à ses habitants,
dans des conditions économiques avantageuses, tous les produits
nécessaires ou simplement désirables. S'il y avait déficit, on pourrait
le combler, en échangeant les produits dont le pays a le monopole contre
ceux qui lui manqueraient. Les droits sur les exportations et les
monopoles d'exportation remplaceront, dans les futures négociations
entre États, les anciens droits sur les importations. Toutes ces mesures
auront, sans doute, pour effet de dresser entre les pays des barrières
qui nous paraissent aujourd'hui absurdes; mais ces barrières auront des
effets esthétiques incontestables, en ce sens qu'elles opposeront une
digue au nivellement, à la standardisation mécaniste des biens de
consommation. Et de même que le voyageur de jadis trouvait dans chaque
pays, dans chaque ville des fruits, des gâteaux, des ustensiles, des
costumes et des constructions qui n'avaient leurs pareils dans nul autre
pays et nulle autre ville, de même, à l'avenir, les produits de chaque
pays auront leur caractère local particulier, et nous ne serons plus
condamnés à subir la monotonie de produits identiquement pareils dans
tous les pays et sous toutes les latitudes.
Un jour viendra, peut-être, où nos descendants éloignés envisageront le
retour au libre-échange mondial avec plus de sérénité que nous
n'envisageons aujourd'hui l'isolement. Il n'en reste pas moins que nous
devons tenir compte du fait que cet isolement nationaliste, quelle que
soit sa durée, se fera sentir avec une force croissante et, même en tant
qu'état de transition, ne manquera pas de modifier profondément la
conception régnante qui voit dans l'économie une affaire privée.
Les causes du nationalisme économique, dont nous voyons les débuts, sont
évidentes.
La guerre, quelle que soit son issue, ne satisfera les désirs et ne
compensera les sacrifices d'aucune des nations belligérantes. Aux
anciennes causes de haine viendront s'en ajouter de nouvelles, aggravées
par les questions des dettes, car il n'y a pas aujourd'hui deux peuples
qui, dans cette terrible épreuve où sont engagées toutes leurs forces,
n'aient pas quelque chose à se reprocher réciproquement. Le nationalisme
renaît non seulement dans le domaine politique, mais aussi, et surtout,
dans le domaine économique. Chacun reproche à l'autre d'avoir labouré
avec ses boeufs, de l'avoir combattu avec ses capitaux, avec ses
substances, avec les richesses acquises sur son sol. Chacun se rend
compte que la possession pure et simple, la force économique brutale
auraient suffi, sans le recours à la guerre, à assurer, au bout de
quelques dizaines d'années, la supériorité à celui qui la méritait.
Chacun se demande: comment des avantages aussi énormes qu'on n'aurait
jamais pu les soupçonner ont-ils pu être obtenus sur le terrain
économique? Et chacun de répondre: j'y ai contribué pour ma part. Chacun
prévoit que dans l'économie isolée il y aura plus d'une chose qu'il
faudra payer plus cher, qu'il faudra renoncer à plus d'un avantage du
commerce. Mais la guerre nous a habitués à deux choses: aux privations
et aux grands nombres, et l'on préfère perdre plutôt que de vivre dans
la crainte des bénéfices pouvant être réalisés par d'autres et
susceptibles d'être pernicieux au point de vue politique. Alors même que
la conclusion de la paix comportera des promesses d'accords, les hommes
de mauvaise foi trouveront toujours des prétextes à chicane. Chaque État
restera libre d'adopter des mesures sanitaires, techniques,
administratives, grâce auxquelles villes, pays, ports, canaux, stations
de charbon resteront ouverts aux amis et inaccessibles aux ennemis. On
n'aura même pas besoin de recourir à ces mesures, car la haine de peuple
à peuple suffira largement à tout.
Nous sommes ainsi au seuil d'une époque où le nationalisme économique,
sans peut-être aboutir au trafic exclusivement intérieur, n'en connaîtra
pas moins une forte diminution des échanges internationaux. La balance
du commerce et des paiements acquerra de ce fait une importance
infiniment supérieure à celle que, pour d'autres raisons de principe, on
lui attribuait à l'époque de l'ancien mercantilisme français. On verra
naître une sorte de néo-mercantilisme.
Il n'est pas de pays qui, s'il ne détient pas des valeurs étrangères,
productives de rente, soit à même, à la longue, de payer ses
importations autrement qu'en marchandises, car le montant total de ses
moyens fiduciaires suffit à peine à régler ses comptes d'un trimestre.
L'exportation n'est donc, ni une fin en soi, ni, comme d'aucuns le
croient, un défi économique, mais tout simplement un moyen de paiement
de dettes. Ce n'est pas l'exportation, mais l'importation qui constitue
l'élément primaire et décisif de l'activité économique. Si, pour une
raison quelconque, l'exportation était contrariée, alors que
l'importation de produits indispensables se maintiendrait au niveau
normal, le pays serait obligé d'exporter ses valeurs et ses titres de
propriété, abandonnant ainsi peu à peu à des étrangers la suprématie
économique. Ce serait pour lui la décadence.
La règle valable pour les dépenses faites en objets de consommation et
pour leur paiement s'applique également au cas dont nous nous occupons:
je puis déterminer ce que j'ai besoin d'importer pour ma consommation;
quant aux produits que je dois exporter en échange, à titre de paiement,
c'est l'autre qui en décide. Cet «autre» est libre de refuser les
marchandises que je lui offre, parce que leur genre ou leur origine lui
déplaît; il peut les déprécier, en leur opposant des barrières
douanières qui lèsent le vendeur, dans la mesure toutefois où il ne
s'agit pas de produits dont celui-ci a le monopole. Plus efficaces
encore que les barrières douanières sont les barrières créées par la
chicane, par les obstacles de toutes sortes destinés à entraver le
commerce et les relations entre peuples, par le sentiment national
exalté qui fait préférer, même à un prix élevé, les produits du pays à
ceux de l'étranger. Mais la dépréciation des moyens de paiement signifie
le renchérissement des produits qu'on veut acheter, et comme il s'agit
généralement de produits de première importance et de première
nécessité, le pays victime de ces manoeuvres se trouve placé dans une
situation qui l'oblige à produire moins économiquement que les autres,
ce qui ne peut que diminuer davantage sa faculté d'exportation.
C'est ainsi que, comme il y a deux cents ans, bien que pour des raisons
différentes, l'intérêt de l'économie nationale se trouve de nouveau
concentré sur la balance commerciale. Guidé par la tendance à s'enfermer
dans les limites de l'économie intérieure, tendance qui lui a été
imposée par les circonstances, le néo-mercantilisme place au centre de
ses préoccupations, non plus l'exportation et l'acquisition d'or, mais
l'importation.
Alors qu'il semblait naturel, jusqu'en ces derniers temps, que chacun
fût libre d'acheter à l'étranger, pour importer dans son pays, tout ce
que bon lui semblait, on commence aujourd'hui à se rendre compte que
chaque machine, chaque perle, chaque bouteille de champagne importées,
outre qu'elles servent à nourrir la main-d'oeuvre étrangère, aux dépens
de la fortune nationale, ont encore pour effet de rendre plus difficile
la future production collective, puisque celle-ci, au lieu de pouvoir
produire ce qui lui convient, ce qui lui paraît utile et nécessaire, est
obligée de se conformer à des indications étrangères, de travailler pour
payer des dettes. Dans le cas extrême, il peut arriver que des gens
riches importent des marchandises de luxe en quantité telle qu'il en
résulte une véritable pénurie de substances alimentaires et de matières
premières, lorsque ce sont notamment ces substances et matières que
l'étranger, profitant de différences de changes, exige en paiement.
De toutes ces considérations néo-mercantiles découle la nécessité
d'instituer, à côté de la protection agricole et industrielle, à côté de
la protection des matières premières dont nous avons parlé plus haut,
une surveillance générale de l'importation, surveillance qui doit
s'étendre à toutes les marchandises non indispensables ou pouvant être
remplacées, à tous les produits dont les succédanés plus ou moins
approchés peuvent être fabriqués dans le pays, mais surtout à tous les
articles de luxe.
Nous avons parlé plus haut des avantages esthétiques de l'économie
réduite à ses ressources intérieures. Nous devons maintenant, à propos
du contrôle de l'importation, signaler, au contraire, un inconvénient
esthétique qui sera particulièrement sensible pendant la période de
transition. Si déjà de nos jours les produits de consommation
artificiels sont, à l'exception des produits techniques, d'une
fabrication défectueuse et d'un goût plus que douteux, et cela pour des
raisons que nous avons énumérées précédemment, nous assisterons très
vraisemblablement, dans un proche avenir, à la naissance d'une économie
fondée sur la fabrication d'articles bon marché, de produits succédanés,
d'imitations trompeuses auxquelles manqueront la naïveté et l'absence de
prétentions de l'économie purement domestique. Mais ici encore nous
devons avoir confiance dans la bonne volonté des hommes et dans le bon
sens national et espérer que, par une adaptation progressive, la
nécessité fera naître une vertu ayant une tonalité et une
caractéristique nouvelles.
3. Aucun des effets éloignés de la guerre, y compris les transformations
politiques, n'égalera en importance le déplacement de fortunes qui se
sera effectué dans chaque pays et l'appauvrissement temporaire des
nations européennes. Nous avons déjà parlé des conséquences sociales de
la guerre. Cette fois nous nous trouvons de nouveau en présence du
problème économique de la formation de capitaux, formation que rendront
difficile et la naissance de toute une catégorie de rentiers d'État, et
les pertes en main-d'oeuvre et en intelligences, et les obstacles
auxquels se heurteront les relations internationales et les troubles qui
ne pourront que s'aggraver et croître à l'intérieur de chaque État.
La nécessité d'un effort de travail plus prolongé et plus soutenu
apparaîtra avec évidence, mais cet effort a des limites. Ce qui importe
davantage et est plus désirable, c'est l'augmentation du rendement dans
l'utilisation de la main-d'oeuvre, des matières premières, des
instruments de travail, des méthodes économiques et des capitaux. Toutes
ces questions, y compris en partie la dernière, n'étaient résolues jadis
que conformément à l'intérêt personnel de chacun et au principe de la
libre concurrence, et il devait en être ainsi, tant que l'augmentation
du bien-être dépassait les exigences et besoins possibles de chacun.
Mais comme aujourd'hui la puissance nationale dépend plus que jamais de
l'équipement matériel et que le degré de cet équipement, abstraction
faite du bien-être momentané, dépend, à son tour, de la concurrence
entre les Puissances, telle qu'elle s'est manifestée au cours de la
guerre, la reconstitution et l'augmentation de la richesse nationale ont
acquis une importance politique dont la responsabilité incombe à l'État.
L'intervention de l'État devra se produire soit là où, grâce à des
circonstances particulièrement favorables, la libre concurrence n'a pas
encore réalisé l'extrême tension des efforts, soit dans les cas où les
forces individuelles ne suffisent pas à transformer le cycle économique,
soit enfin dans les cas où l'intérêt momentané de l'individu se trouve
en opposition avec l'intérêt permanent de la collectivité.
Il importe tout d'abord d'éprouver, au point de vue de leur rendement
utile, les exploitations techniques et agricoles. Des établissements
vieillis, gaspilleurs de forces, de matières et de travail, peuvent être
modernisés ou, lorsque leur transformation n'est pas possible, ils
devront être fermés et abandonnés. Les sources de production de forces
devront être centralisées. Des syndicats seront soumis au contrôle:
s'ils servaient à entretenir artificiellement, au préjudice des
consommateurs, des industries éparpillées, mal situées, mal
administrées, on pourrait les obliger à leur retirer leur appui. On
pourra fonder des unions qui seront responsables de la consommation
économique des matières premières et de toutes les récupérations
possibles. Quant aux petites industries qui manquent d'installations
perfectionnées, elles pourront être groupées en associations.
Plus importante et plus difficile que l'organisation d'entreprises
individuelles est la transformation, dans le sens d'une plus grande
efficacité, de l'ensemble des méthodes et usages qui sont entrés
profondément dans les habitudes du consommateur.
Qu'un cigare ou une épingle à cheveux augmente d'une partie ou plusieurs
fois de sa valeur, avant d'arriver du producteur au consommateur, c'est
là une chose indifférente en elle-même. Ce fait n'a pas d'importance,
même lorsqu'il s'agit d'un tissu, pour autant qu'il ne sert pas à la
satisfaction essentielle d'un pauvre. En ce qui concerne les
marchandises de luxe, ce renchérissement est même désirable, en tant que
moyen de restreindre leur consommation. Mais il importe essentiellement,
au point de vue de l'intérêt général, que des milliers de cerveaux et de
bras ne soient pas affectés à cette besogne inutile qui consiste à
suivre les marchandises dans leur trajet, à perdre le temps à attendre,
à faire la réclame, à ranger, à voyager, à palabrer, à persuader. Il
importe que des milliards du patrimoine national ne soient pas
accumulés improductivement et inutilement, dans d'innombrables magasins
de gros, de demi-gros et de détail. On consommerait peut-être moins de
tabac, si à chaque coin de rue deux employés insuffisamment occupés
n'attendaient pas le client dans des boutiques et des magasins coûteux,
dont le parquet pourrait être recouvert tous les ans d'une nouvelle
couche d'argent représentant leur prix de location. On vendrait
peut-être moins de savons et de papier à lettres, si l'acheteur devait
faire deux cents pas de plus pour s'en procurer. Le commerce de tissus
en détail serait peut-être plus fatigant, si telle boutiquière était
obligée de visiter deux fois par an un dépôt de gros, au lieu de
recevoir deux fois par semaine la visite d'un voyageur loquace. Il est
possible que des dames trouvent à redire, en constatant une diminution
sensible des nouveaux modèles d'étoffes qui étaient autrefois lancés sur
le marché en nombre illimité et dont une bonne moitié, refusée par le
public, devait être vendue à bas prix, ce qui avait pour résultat de
grever d'autant la consommation normale. Il est possible que la
concurrence par la réclame, érigée en système et portant, somme toute,
sur des articles de consommation exactement identiques, trouve une
compensation aux millions dépensés à cet effet dans une légère
augmentation de la vente: cette question et beaucoup d'autres du même
genre concernent les intérêts particuliers, mais n'ont rien à voir avec
ceux de la collectivité. À celle-ci il importe avant tout de sauver et
d'épargner les forces de travail et les capitaux de la nation. Elle aura
à décider si des coopératives de producteurs, de marchands et de
consommateurs, si des ententes sur la limitation des modèles, sur des
dépôts collectifs, sur la normalisation du crédit, si la rationalisation
des centres du commerce de détail, la fixation de la durée moyenne du
travail et des bénéfices moyens ne seraient pas de nature à modifier les
méthodes et usages commerciaux du pays, de façon à rendre productives
des forces innombrables, à empêcher la multiplication de dépôts, la
perte et le renchérissement des marchandises.
Le droit que possède la collectivité de disposer des forces ouvrières du
pays peut être étendu. Aujourd'hui, tout homme aisé est libre de vivre
sans travailler, c'est-à-dire de se faire nourrir par la société, en se
contentant tout simplement de payer les services qu'il reçoit; il est
libre, sans posséder aucun don ni titre spécial, d'embrasser telle
carrière libérale et, sous le prétexte qu'il occupe une situation
sociale élevée, il peut mener une vie oisive que ne justifie même pas
son penchant à la méditation. Plus que cela: chacun est libre de
soustraire au pays autant de main-d'oeuvre qu'il juge convenable et,
pourvu qu'il la paie, de l'employer dans telle ou telle industrie, sans
que personne s'occupe de savoir si celle-ci est utile ou superflue; et,
lorsqu'il s'est suffisamment enrichi, il peut encore soustraire à la
réserve de main-d'oeuvre du pays autant de travailleurs que bon lui
semble, pour son service personnel. Dans les cas d'urgence, ces usages
devront, eux aussi, être examinés de près et subir des restrictions.