sensible la résignation désespérée à une domination anonyme. Lorsque la
révolte est organisée, comme dans la social-démocratie, elle affecte à
son tour, étant donné que la relation de dépendance tient à notre être
par de profondes racines, la forme de la subordination. Et lorsqu'elle
ne le fait pas, elle dégénère en cancans de domestiques et en
discussions de brasserie.
Il n'y a pas de chemin qui conduise des classes inférieures aux
supérieures. La richesse et l'instruction érigent autour de ceux qui les
possèdent des murailles de verre, et le profond fossé qui existe entre
les formes de vie en deçà et au-delà de ces murailles ne peut pas être
franchi à la faveur de l'imitation et de l'insinuation, comme c'est le
cas chez les peuples méridionaux.
Une profondeur rêveuse, le sens de l'essentiel dont les choses ne sont
que le reflet, une forte personnalité et une universalité systématique
qui voit la contre-possibilité de toute possibilité et en tient compte:
telles sont les grandes, les plus grandes qualités qui ont, dès
l'origine, fait de l'Allemand un adversaire de la forme. C'est qu'en
effet toute forme est délimitation et unilatéralité. Elle repose sur la
suffisance, sur l'opinion enfantine qu'à côté de ce qui est bon existe
quelque chose de parfait qui ne peut être dépassé, et qu'à côté de ce
qui est prouvé il ne peut pas y avoir autre chose. Sans doute, l'amour
de la forme a sa source dans l'aspiration paradisiaque de l'homme à
l'accord pur, à l'harmonie parfaite, dans ce sentiment classique de
l'équilibre qui fait reculer l'homme devant les abîmes célestes et
infernaux. On a beau parcourir les domaines de l'art, de la science, de
la vie personnelle, sociale et politique, on n'y trouvera pas une seule
forme fondamentale qui soit née dans notre pays. Les formes de
l'architecture et des styles, des ustensiles domestiques, des tableaux,
de la musique, du roman et du drame, de l'organisation militaire, du
culte, de la manufacture, du commerce et de l'industrie, des entreprises
par actions et des constitutions,--toutes ces productions et formations
extérieures, qui portent encore aujourd'hui des noms étrangers, ce sont
d'autres qui les ont conçues pour nous. Et, cependant, l'esprit allemand
s'est emparé de ces vases, l'un après l'autre, a complété d'une main
pure et avec une compréhension sympathique l'idée qui a présidé à leur
forme et a ensuite rempli leurs creux avec un breuvage enivrant
tellement riche et abondant que les vases se sont trouvés débordés et
qu'il a fallu créer de nouvelles formes pour le trop-plein du liquide.
Cela nous a porté bonheur et a enrichi le monde. Mais nous sommes restés
pauvres en formes, parce que nous les méprisons. En revanche, les
créateurs de formes, qui se moquaient de nous, se sont appauvris
spirituellement.
Cependant, comme la politique n'est pas une entité absolue, mais une
lutte entre forces et contre-forces, nous devons tenir compte d'une
certaine absence de forme qui nous est nuisible. Nous avons parlé plus
haut des oppositions qui existent entre différentes manières de voir, et
nous devons convenir que la nôtre manque de toute régularité et confine,
grâce à notre nonchalance innée et à notre indifférence déclarée pour
toute apparence, à un informe laisser-aller.
Nous perdons ainsi cette force civilisatrice qui repose sur le maintien
résolu de formes de vie éprouvées. Plus que cela: si les rapports de
dépendance dans lesquels nous vivons et qui s'expriment par la
subordination à ce qui est au-dessus, par le commandement dirigé vers ce
qui est au-dessous, si ces rapports, dépourvus de noblesse, s'opposent
déjà à ce que nous devenions un peuple de maîtres, l'absence de forme
contribue de son côté à diminuer notre conscience de maîtres à
l'intérieur de notre pays, l'efficacité de notre activité de maîtres
hors du pays. Si nous nous sommes montrés, dans les pays étrangers,
aussi mauvais colonisateurs que dans notre propre pays, si nous n'avons
su nous attacher ni les nations que nous avons nourries avec notre sang,
ni les peuples qui se rapprochent de nous par leurs origines, cela tient
moins à nos institutions qu'au fait que nous ne sommes pas des
maîtres-nés. Mais être maîtres ne veut pas dire afficher des prétentions
présomptueuses, ce qui ne peut être le fait que de natures ignorant
l'indépendance interne et profondément déprimées. Non, ce qui
caractérise un peuple de maîtres, c'est l'équilibre instinctif, établi
en dehors de toute réflexion, des droits et des devoirs, c'est
l'intuition des distances, c'est le renoncement à des exigences
mesquines, c'est la faculté de saisir l'essentiel et de s'y tenir, c'est
une supériorité qui rend capable de sacrifier ses aises à sa dignité,
c'est enfin, et surtout, la justice inflexible, libre, étrangère aux
préjugés et ignorant le mépris.
Lorsque l'état de dépendance se complique d'une situation matérielle
gênée, c'est la mesquinerie qui guette les gens qui en sont victimes. En
elle-même, la privation la plus dure est compatible avec la sérénité et
la liberté consciente. Mais celui qui sait s'accommoder de la dépendance
involontaire, succombe facilement à la tentation de chercher dans
l'apparence une compensation à ce dont il est privé. Or, l'apparence et
la privation sont difficiles à concilier, et cette incompatibilité ronge
la vie domestique, accable les femmes de soucis et prépare des
générations élevées dans la servitude.
Celui qui a la servitude, pour ainsi dire, dans le sang, celui, qui,
sans s'en rendre compte, s'incline devant la domination d'une caste
qu'il n'aime plus, mais qu'il envie, celui qui sait que son sort et
celui de ses enfants est inéluctable,--celui-là trouve sa consolation
dans le fait que ses semblables sont logés exactement à la même enseigne
que lui. Il aime mieux supporter une contrainte plus forte de la part de
ses supérieurs-nés que de voir un homme de son propre sang s'élever et
se rendre libre. Le fait que quelqu'un de son milieu et de son entourage
a acquis un certain degré de bien-être ou de puissance, loin de le
rendre fier et plein d'espoir, l'aigrit, car il sait que ce quelqu'un
est à présent à même de s'asseoir aux tables olympiques et de considérer
ceux qui sont restés en arrière avec mépris et dédain. La joie naïve des
Américains qui ne se lassent pas de vanter les milliards de leur
compatriote, en ajoutant qu'il a débuté comme vendeur de
journaux,--cette joie n'est possible que dans un pays où tout est ouvert
à tous. L'idéal du mécontent de chez nous ne consiste certainement pas
dans l'acquisition pure et simple de richesses matérielles qui tentent
surtout le citoyen d'outre-mer; mais il ne consiste pas davantage dans
la libre ascension spirituelle. Non, son idéal, c'est une utopie des
plus terre-à-terre, et en même temps des plus irréelles et dangereuses:
c'est l'utopie de l'égalité, même de celle qui ne peut être réalisée que
par l'abaissement de tous.
Il serait injuste d'appliquer à cet ensemble de sentiments la
qualification méprisante d'envie. Mais nous devons tenir compte des
dangers que ces sentiments présentent au point de vue de la politique
idéale. Si, en effet, tout état libre et désirable repose, non sur une
démocratie immobile, mais sur le va-et-vient continu de forces
spirituelles, il est certain que l'envie est la force qui s'oppose le
plus au mouvement d'ascension et contribue le plus à maintenir au
pouvoir, par simple habitude, des puissances expirantes.
Si l'on jette un coup d'oeil sur l'ensemble des grandes et belles
qualités qui caractérisent nos classes moyennes et inférieures,
--infaillible honnêteté, compétence et fidélité au devoir, ardeur au
travail, courage devant le danger et la souffrance, sentiment calme,
profond et pieux que leur inspirent Dieu, l'homme et la nature, amour de
la patrie et oubli de soi-même, soif de savoir, de comprendre et de
pouvoir,--les tâches sombres de notre tableau apparaissent
insignifiantes au point de vue humain, et notre nation peut encore se
vanter heureusement de posséder si peu de défauts. Mais si nous nous
plaçons au point de vue des idéaux politiques, qui forment la pierre de
touche de notre analyse, nous ne pouvons plus nous contenter de cette
considération, car les quelques défauts que présente notre caractère
sont malheureusement de ceux qui peuvent rendre, et ont rendu pendant
longtemps, un peuple a-politique. Ce dont nous avons besoin, c'est
l'indépendance, le sentiment de noblesse, la mentalité de maîtres, le
désir de responsabilité, la générosité; nous avons besoin de nous
affranchir de l'esprit de soumission et de commandement, de mesquinerie
et d'envie. Telle est la condition de toute la politique allemande et de
toute la politique de l'avenir, et cette condition sera réalisée, non
par les institutions, mais par une transformation de notre caractère. À
l'avenir, tout homme politique, pour autant qu'il ne représentera ni
puissance, ni intérêts quelconques, devra être pénétré de cette vérité
que c'est l'éveil de nouvelles forces morales qui constitue la condition
fondamentale de notre organisation et que les institutions humaines
suivent docilement la marche du développement, comme l'écorce suit la
croissance du tronc. Si nous sommes devenus une nation il y a cent ans,
si nous sommes devenus un État il y a cinquante ans, nous devons dès
maintenant, par une renaissance intérieure, commencer à devenir une
nation politique, un État populaire.
Certes, il y a quelques années à peine, le plus grand connaisseur de
notre histoire nous donnait peu d'espoir. Il louait le peuple pour sa
fidélité à ses seigneurs terriens et pour sa soumission; mais il
s'emportait, dès qu'il était question d'opinion publique, de courants
politiques et de responsabilité. Aux publicistes, aux savants, aux
professionnels de la politique et aux dilettanti il attribuait la
responsabilité des erreurs populaires qui menaçaient son oeuvre.
L'immaturité du peuple était pour lui un axiome, puisqu'il allait
jusqu'à refuser au peuple un sentiment national direct; ce n'est
qu'indirectement, d'après lui, par l'intermédiaire du sentiment
dynastique, qu'un sentiment national allemand pourrait s'affirmer.
Certaines formes de patriotisme que nous avons connues pendant les
années d'agrandissement qui ont précédé la guerre semblaient confirmer
cet impitoyable jugement. Nous avons rarement connu les explosions
spontanées de fierté virile qu'auraient dû nous inspirer notre peuple,
notre pays, notre communauté. Nous nous contentions d'hommages
symboliques, et plus d'une fois, pour nous sentir unis, nous avions
besoin d'être stimulés par une haine commune.
Notre découragement s'aggrave encore, à mesure que nous nous élevons
vers les couches de la grande bourgeoisie, vers les éléments puissants,
dominants, sinon toujours dirigeants, de notre société capitaliste.
Cette puissance politique centrale nous offre une image concrète de ce
dont elle est capable dans l'attitude du parti qui la représente au
Reichstag allemand: du parti national-libéral.
Ce parti ne peut pas obtenir grand'chose, mais il est capable de tout
empêcher; il porte une responsabilité plus grande que celle dont il a
conscience. Il représente les éléments cultivés de la grande
bourgeoisie, mais aussi les intérêts du capitalisme; il conserve les
vieux idéaux du libéralisme, mitigés cependant par des compromis avec
les pouvoirs établis; il est partisan du jugement libre et exempt de
préjugés, mais il a besoin aussi des forces et des moyens dont disposent
les défenseurs privilégiés de l'État. Il pourrait exercer une action
décisive et, cependant, lorsqu'on jette un coup d'oeil sur les quelques
dernières dizaines d'années, on constate que, malgré lui et sans en
avoir jamais été remercié, il a été au service du féodalisme.
Comme le parti, la classe qu'il représente manque de force directive.
Les intérêts sont mis avant et au-dessus des idéaux, les dangers venant
d'en bas menacent la propriété; or, y a-t-il un intérêt supérieur à la
propriété? N'est-il pas malheureux que la voix de ceux qui ne possèdent
pas se fasse entendre dans la représentation nationale, lorsqu'il s'agit
de régler l'emploi de la fortune nationale? Aussi doit-on combattre
tout d'abord le péril du communisme; le reste viendra après. Et,
d'ailleurs, qu'est-ce que la politique, d'une manière générale? Une
perte de temps. La marche de l'administration et des affaires
extérieures est assurée par des spécialistes, sinon toujours d'une façon
parfaite, du moins aussi bien que partout ailleurs. On peut les
critiquer et, lorsqu'ils pensent trop à leurs intérêts personnels, les
rappeler à l'ordre. Mais le plus urgent, ce sont les tâches
journalières: le bénéfice annuel, l'agrandissement de l'entreprise, le
dividende sont choses qui ne peuvent attendre. Vous dites que toutes ces
choses reposent sur une base profonde, à l'abri de tout danger et de
toute menace, à savoir sur la puissance de l'État et sur le bien-être du
pays? Laissez-nous d'abord mettre de l'ordre dans ceci et cela;
peut-être nous restera-t-il ensuite un peu de temps pour nous occuper
d'autre chose que les affaires. Sans doute, tout irait mieux si...
suivent des jugements durs sur des personnes responsables et
irresponsables, car on est incapable de comprendre (et quand on le peut,
on ne le veut pas) que c'est le système qui est responsable, et non les
personnes, et que c'est la nation qui est responsable du système.
Si encore il n'y avait que cette indifférence! Mais plus on s'élève dans
la hiérarchie bourgeoise, et plus on s'enfonce dans l'ombre d'une
dépendance volontaire dont le moins qu'on puisse dire est qu'elle est
une sorte de vénalité désintéressée.
Il faut faire honneur à sa situation et à sa carrière. On ne voudrait
pas sacrifier les relations qu'on entretient avec des hauts dignitaires.
Un grand train de maison exige des invités de marque. On a quelquefois à
combler certaines lacunes de l'éducation et de l'instruction; or, rien
ne les comble mieux qu'une bonne couche d'idées toutes faites. Le
régiment et le corps dont fait partie le fils, les amis et parents du
gendre exigent des égards. On ne doit jamais négliger les relations:
avancer en grade, passer d'une classe à une classe supérieure, c'est
s'ouvrir des perspectives pleines de joie; et même les satisfactions
moins importantes de la vanité bourgeoise exigent, en plus de certains
efforts matériels, des idées de tout repos, sans rien de subversif.
Sans doute, il y a encore des patriciens dont le caractère se refuse à
solliciter et à recevoir; des patriciens qui, s'appuyant sur quelques
droits et devoirs, tiennent à préserver leur personnalité et renoncent à
recevoir des invités qui, se rencontrant par hasard à la porte de votre
maison, ont l'air de s'excuser les uns devant les autres de cultiver une
pareille relation. Ces exemples sont particulièrement fréquents dans les
villes et dans les maisons de la bourgeoisie aisée. Quant aux nouveaux
riches, qui sont plus nombreux en Allemagne que dans n'importe quel
autre pays européen, il faut les excuser si, grisés par leur ascension,
ils ne trouvent plus rien impossible et croient continuer à monter,
alors qu'ils ne font que s'infiltrer.
La sagesse rancunière de Louis XIV a réussi à dompter la noblesse, en
assignant à son culte un objet nouveau: la cour. Sans s'en rendre
compte, notre système féodal a préparé le même sort à notre bourgeoisie
montante: il lui a ouvert une nouvelle perspective, en lui demandant en
échange le sacrifice de ses idées. Le résultat de cette imitation de la
manière de penser féodale a été plus complet qu'on n'aurait pu le croire
de prime abord: il manque à notre bourgeoisie ce léger mélangé de
scepticisme qui convient si bien à la noblesse authentique, laquelle, se
sachant telle, ne craint ni les critiques ni les épreuves. C'est
pourquoi nous voyons nos bourgeois avancer avec une conviction, une
méfiance et une pompe qui sont trop exagérées pour être naturelles.
On peut attacher à ces faiblesses une importance morale plus ou moins
grande; mais ce qui est certain, c'est qu'en faisant d'une classe la
pupille d'une autre, elles la démoralisent au point de vue politique.
C'est ainsi que dans la Prusse allemande il ne subsiste qu'un seul
pouvoir politique véritable: le féodalisme conservateur. Le peuple suit
l'autorité; celle-ci fut d'abord cléricale et féodale; lorsqu'il s'en
détourna, ce fut pour suivre l'autorité des agitateurs. Le socialisme
dispose des masses et poursuit des intérêts, mais il lui manque une
conception spirituelle du monde. Le catholicisme organisé place les
intérêts confessionnels au-dessus des intérêts politiques. Le féodalisme
seul possède une conception du monde, d'un caractère historique et
religieux, qui se concilie très heureusement avec ses intérêts
politiques et matériels. Il dispose du pouvoir exécutif, il a partie
liée avec la plupart des puissances dynastiques, militaires et
familiales et entraîne dans son sillage la partie la plus puissante de
la bourgeoisie.
Le succès constitue l'argument le plus fort en faveur de ce qui existe.
Si la guerre actuelle se terminait par une victoire complète, rapide,
absolue, la réalisation de l'État populaire s'en trouverait
considérablement retardée. Et, d'un autre côté, il n'est pas un Allemand
qui, aimant son pays et son peuple, ne préférerait mille fois supporter
la réaction, même aggravée, de 1815, plutôt que d'admettre la moindre
diminution de la puissance et de l'honneur de l'Allemagne. Mais quelle
que soit l'issue de la lutte mondiale, une chose est certaine: pour les
fins suprêmes de la nation, qui nous intéressent ici, cette guerre
constitue une préparation, et non une décision. Nous devons cependant
nous attendre à ce qu'elle se répercute dans l'avenir par trois effets
plus ou moins lointains, dont l'un, le troisième, fera ici l'objet d'une
analyse et d'une discussion spéciales.
En premier lieu: cette guerre constitue la première épreuve vraiment
collective du peuple allemand, dont les couches inférieures forment
aujourd'hui le noyau principal. Les armées combattantes du XIXe
siècle représentaient une petite fraction de la population, surtout de
la population rurale, de la haute bourgeoisie et de la noblesse.
Aujourd'hui, on se trouve pour la première fois en présence du peuple
armé, du peuple tout entier sous les armes. Et ce n'est pas seulement
l'armée qui combat, qui peine et qui souffre: c'est toute âme vivante du
pays. Et cette fusion, ce ne sont pas les journées d'août qui l'ont
opérée, quelque magnifique et immense que fût alors l'enthousiasme:
celui-ci ne fut en effet qu'un enivrement de fête, au sens le plus élevé
du mot, et si l'on avait pu alors jeter un regard derrière le voile qui
cachait l'avenir, cet enthousiasme se fût certainement calmé, comme chez
les quelques rares clairvoyants dont l'attitude fut, sinon plus froide,
beaucoup plus grave. Ce qui nous unit aujourd'hui est moins joyeux,
moins lumineux, mais à l'abri de toute menace et de toute déception
future: ce sont le devoir et la responsabilité qui ont résisté
victorieusement à toutes les épreuves. Aujourd'hui nous percevons
l'unité du double son: soucis et douleurs, d'un côté; espoir et
confiance, de l'autre. Cette communauté de vie et de souffrances
constitue un ciment plus puissant de la nationalité que les origines, la
langue, les moeurs et les croyances. Ce qui s'est uni sous une pression
pareille, reste uni pour toujours. Ce qui s'est divisé, reste divisé à
jamais. Jusqu'alors la couche inférieure était une partie constitutive
de la nation et, il faut le dire, la plus grande; à partir
d'aujourd'hui, elle est un membre de la nation, et le membre le plus
puissant, dans la mesure du moins où elle est consciente de sa
responsabilité. C'est en effet cette responsabilité du corps de la
nation qui décide tout; si nous pouvons l'acquérir et la conserver, nous
sommes et restons une nation et un État populaire; si nous sommes
incapable de l'acquérir, nous restons la classe subordonnée dans une
association politique. Ce qui nous reste de notre manque d'indépendance,
de notre immaturité, de notre absence de sens politique, disparaît dès
que nous avons saisi et retenu ceci: l'État, et le pays sont _res
publica_, la chose de tous, et non la chose de particuliers, de classes
ou de castes; chacun est responsable de cette chose, comme il l'est de
lui-même, de sa femme et de ses enfants, de sa maison et de son foyer,
de sa famille et de son nom.
En deuxième lieu: la diminution du bien-être européen, consécutive à la
guerre, le déplacement de la propriété et l'aggravation des charges que
la guerre aura occasionnées domineront partout l'ampleur et les forces
contributives de la classe moyenne supérieure. On aura beau imposer la
richesse jusqu'aux extrêmes limites compatibles avec la forme actuelle
de la vie économique, on réussira sans doute à diminuer d'une façon
notable son total, mais non le nombre de riches, malgré le changement de
personnes qui peut résulter d'appauvrissements occasionnels et de la
formation de nouvelles fortunes. L'agriculture, malgré les difficultés
d'exploitation passagères, verra son niveau s'élever, grâce à
l'intervention du capitalisme et, vu la situation générale, ses charges
ne seront pas augmentées d'une manière excessive. La classe moyenne
inférieure et la classe ouvrière réussiront, par la lutte pour les
salaires, à maintenir leurs conditions d'existence normales, malgré
l'accroissement des charges. En revanche, le rentier, le propritaire
d'une maison de rapport, le commerçant moyen ne trouveront pas de
compensation: ils seront affaiblis, prolétarisés en partie, et les
couches inférieures de la classe ploutocratique ne seront pas
elles-mêmes assez riches en hommes et en fortunes pour les remplacer.
Cette classe moyenne, cependant, recèle dans son sein des savants, des
publicistes, des bureaucrates d'un talent non négligeable, et dans ces
dernières années c'est elle qui fournissait à la vie économique des
administrateurs supérieurs ayant reçu une culture scientifique et
possédant le sens de la responsabilité commerciale. La déchéance d'une
classe indispensable au point de vue intellectuel, ne restera pas
seulement pour ses membres un avertissement douloureux et ne constituera
pas seulement une perte sensible pour l'organisme social: elle nous
apportera surtout la preuve que, tout comme notre corps gouvernemental,
le corps des représentants de notre travail intellectuel repose sur une
base trop étroite.
Cette preuve nous fait toucher du doigt le vice fondamental de notre
organisation sociale où règne encore l'usage primitif de confier les
responsabilités à des castes héréditaires, alors même qu'elles sont
frappées d'épuisement quantitatif et qualitatif, cependant qu'en bas
grossit la masse du peuple qui n'a pas encore donné sa mesure, qui s'use
dans l'uniformité d'un travail mécanique et se trouve exclu du service
national et de l'essence même de la nation. Nous avons là une véritable
leçon des choses qui nous montre d'une façon irréfutable qu'un corps
vivant ne peut se renouveler et se recréer intérieurement que grâce au
va-et-vient organique des forces et des sucs, et que la rigidité
inorganique doit céder la place au principe organique du mouvement et de
la croissance.
En troisième lieu: cette guerre porte un coup décisif au principe de la
liberté de la propriété individuelle et prépare les formes futures de
l'économie collective, en montrant sur le fait que les affaires
économiques ne sont pas chose privée, mais la chose de tous.