sont une garantie de son maintien et de sa persistance, du fait encore
que tous les postes de quelque importance sont soumis à un contrôle
ayant pour but d'en empêcher l'accès aux éléments de l'opposition et que
le pays est parsemé d'un nombre suffisant de modèles auxquels chacun
peut se conformer, s'il le veut; du fait enfin (et c'est là le point le
plus important!) qu'une caste, dont tous les membres sont unis entre eux
par d'étroits liens de parenté et sociaux, exerce dans son ensemble une
influence personnelle tellement illimitée qu'elle est à même de
supprimer toute opposition et de faire occuper tout poste plus ou moins
menacé par un titulaire sûr,--de l'ensemble de ces faits, disons-nous,
découle un phénomène tout à fait nouveau et qui saute aux yeux, mais
auquel on ne prête pas toute l'attention qu'il mérite, car ceux-là mêmes
qu'il affecte ne s'en rendent pas toujours compte: le phénomène de
l'adaptation, de l'imitation féodale.
Des hommes qui, étant données leurs origines, leurs prédispositions,
leur conception du monde et de la vie, n'ont pas la moindre raison de
penser et de sentir en aristocrates, sont pris dans l'engrenage de la
machine politique et militaire. On utilise leur plasticité juvénile,
pour leur inculquer, à la faveur d'une longue éducation officielle, les
idées et habitudes régnantes, le respect des institutions et situations
féodales. Ceux qui se montrent totalement réfractaires sont éliminés et
obligés souvent de sacrifier un avenir des plus brillants; d'autres
deviennent indifférents; d'autres encore, et ils ne sont pas les moins
nombreux, commencent par éprouver l'impression pénible d'être suspects à
eux-mêmes et aux autres, de chercher à exagérer la manière de penser et
de se conduire qu'on exige d'eux; ils forment la classe des aristocrates
savants, aux mouvements moins libres que ceux des aristocrates de
naissance, et ils sont loin de jouir des avantages réunis des deux
classes dont ils font partie. Il arrive souvent, lorsqu'ils sont déjà
avancés dans leur carrière, que le contrôle intérieur et extérieur
auquel ils étaient soumis se relâche, pour céder la place à l'indolence
et à l'abandon: les instincts d'indépendance, jusqu'alors refoulés, se
réveillent, poussant l'homme soit à une lasse résignation, soit à une
lutte sans issue.
Cependant, comme l'homme connaît rarement son caractère véritable et ne
connaît jamais son caractère fictif, ceux qui ont subi l'éducation et
l'adaptation dans cette atmosphère confinée auront l'illusion de se
sentir tout à fait à leur aise et protesteront avec énergie contre la
qualification d'inorganique appliquée à une manière de penser qui,
faute de comparaison, leur apparaît comme absolue. À ceux qui
reprocheront à l'État pénétré de l'atmosphère féodale d'être dominé par
l'aristocratie, on opposera le fait que les bourgeois occupant des
situations officielles sont beaucoup plus nombreux que les féodaux. Et
comme l'objection tirée de l'esprit dominant et de l'atmosphère décisive
ne s'applique pas aux éléments bourgeois, le contradicteur qui avait osé
le reproche se déclarera vaincu et content. Les critiques venant de
l'étranger revêtent parfois des formes tellement haineuses que le
sentiment d'honneur interdit d'en tenir compte; en outre, elles
témoignent d'une ignorance des faits, appellent les choses par de faux
noms et ne servent finalement qu'à consolider l'ordre de choses
existant.
C'est ainsi que, contrairement à d'autres puissances invisibles, telles
que le jésuitisme et la franc-maçonnerie, dont l'activité est connue,
souvent même exagérée, l'état de choses dont nous parlons reste
profondément dissimulé. De temps à autre, un ministre renversé se
demandera où tel particulier, bien qu'occupant une haute situation
princière, a pu puiser la force et le pouvoir de le renverser, ce qui
fera apparaître à sa conscience certains liens et rapports qui
jusqu'alors lui avaient échappé; plus souvent, des journaux de nuance
radicale opposeront à cet État de classe l'État juridique, mais
reculeront impuissants et désarmés, lorsqu'on leur demandera des
preuves.
Un État juridique peut se concilier avec l'atmosphère féodale, mais un
État populaire ne le peut pas, car cette atmosphère fera toujours d'une
partie du peuple la maîtresse héréditaire de l'autre; elle aura toujours
une tendance à créer deux peuples, dont le plus grand aura toujours des
raisons de mécontentement et de révolte. Et c'est ainsi que se referme
le cercle, la dynastie constatant une fois de plus qu'elle peut
s'appuyer seulement sur la caste, et non sur le peuple. Elle peut rompre
ce cercle par un acte de confiance absolue et contribuer ainsi à
l'édification de l'État populaire.
La contribution exigée du peuple dans le même but n'est pas moindre. Il
ne doit pas voir dans l'État une association utilitaire, association
armée de production et d'échange, ou association qui, en échange des
quelques droits sans valeur qu'elle lui confère, lui imposerait des
devoirs pénibles et des charges coûteuses et dont il serait condamné à
faire partie toute sa vie durant, sans espoir de s'en échapper. Encore
moins l'État doit-il apparaître au peuple comme un pouvoir policier
élargi, intervenant dans toutes les circonstances de la vie humaine, par
l'intermédiaire d'organes qui, partout où ils apparaissent, affirment
hautement leur supériorité qui les place en dehors de la morale
bourgeoise et pousse les citoyens à se soustraire à leur atteinte par
tous les moyens possibles. Mais, surtout, l'État ne doit pas devenir ce
qu'il est dans les pays latins décadents où chacun cherche à ruser avec
lui et à s'en servir pour ses fins égoïstes, où l'État se trouve
transformé en une sorte de marché sur lequel les coteries font commerce
de leurs services, se vendent et se laissent acheter, en une caisse
commune qui sert à enrichir les habiles aux dépens des sots.
L'État doit être le second _moi_ de l'homme, son _moi_ élargi et
jouissant d'une immortalité terrestre, l'incarnation du vouloir commun,
moral et agissant. Une profonde responsabilité doit lier l'homme à tous
les actes de son État, au point que chaque acte accompli par celui-là
puisse être considéré comme étant un acte de celui-ci. De même qu'au
regard d'une puissance transcendante il n'y a pas de pensée ou d'action
indifférente ou insignifiante, de même, au sein de l'État, il n'est pas
de domaine d'où la responsabilité soit absente. La triple
responsabilité, la responsabilité envers la puissance divine, envers soi
même et envers l'État, crée cet admirable équilibre de la liberté dont
l'homme seul est appelé à jouir et qui l'élève jusqu'aux confins du
monde planétaire. Lorsque la tendance à orienter toutes nos idées et
tous nos actes vers l'État sera devenue forte au point de descendre dans
l'inconscient et de former, pour ainsi dire, notre seconde nature, ce
jour-là sera créée cette conscience politique qui fait d'une nation une
véritable unité supra-personnelle et la rend immortelle.
Mais ce résultat, à son tour, ne peut être obtenu que dans l'État
populaire, et c'est pourquoi celui-ci doit être créé en premier lieu. Ce
serait, en effet, se tromper soi-même et tromper les autres que de
vouloir obtenir dans un État de classe ou de caste, par la prière ou la
persuasion, par des menaces ou des promesses, une conscience collective
pure. L'État fondé sur la force possède la puissance dont il peut se
servir pour contraindre ses sujets; mais qu'il ait du moins le courage
de ne pas exiger la reconnaissance et le dévouement de ceux qu'il
exploite.
Après cette analyse générale, consacrée aux idéaux politiques, analyse
qui ne vise aucune nation particulière et s'applique à toutes,
tournons-nous vers les choses de chez nous et examinons-les à la lumière
des idées que nous venons de développer. À mesure que nous avancerons
dans ce travail, il deviendra de plus en plus difficile: en partie parce
que nous devrons prendre garde de ne pas nous laisser déborder par la
multitude des détails et que nous aurons à chercher un équilibre entre
les exigences du jour et les fins absolues; en partie, et surtout, parce
que l'époque douloureusement grande de la guerre nous met en présence
d'un conflit de sentiments.
S'il fut un temps où, plus que par la comparaison avec des normes
absolues, nos critiques nous étaient dictées par l'attente soucieuse
d'événements inévitables qui devaient venir mettre fin à tout ce que
nous avons édifié et marquer pour nos successeurs seulement le
commencement d'une ère nouvelle, et si, à cette époque-là, nous avions
facilement à la bouche des mots de reproche et même de colère, il est on
ne peut plus humain et naturel que les nobles exploits, les souffrances
salutaires de notre peuple éveillent en nous aujourd'hui un amour
exclusif de tout autre sentiment, un amour qui nous éblouit et nous rend
incapables d'apercevoir une forme quelconque aux contours nets. Et,
cependant, nous avons plus que jamais besoin de la forme, de la mesure,
de contours, parce que nous voulons bâtir. Les architectures idéales,
qui ne sont pas fixées au sol, qui n'ont pas de contours nets, sont des
châteaux en Espagne. En cherchant à entrevoir la possibilité la plus
heureuse de notre avenir, nous devons tenir compte des limites
naturelles de notre caractère, limites dont nous n'avons pas à avoir
honte, car elles sont assez larges et peuvent encore être reculées par
la connaissance. Sans doute, le plan sur lequel elles sont tracées ne
peut offrir qu'un réseau de lignes sombres, de nuances dégradées; mais
le regard intérieur aperçoit un dessin aux couleurs éclatantes.
Ainsi que nous l'avons déjà dit à plusieurs reprises, l'Allemagne,
surtout celle du Nord et du Centre, qui renferme les principales
régions, est un produit de fusion de couches sociales. Lorsque nous
racontons son passé, nous parlons surtout de la couche supérieure,
d'origine germanique, dont la domination s'étendait également aux autres
pays occidentaux. Nous connaissons son histoire, ses noms et
subdivisions ethniques, sa vieille langue, sa culture religieuse et
l'art de son moyen-âge. Nous connaissons les transformations qu'a
subies ce monde fermé, à partir du moment où ont commencé les mélanges
et à partir de la création de la culture allemande moderne, création qui
a été, au cours du XIVe et du XVe siècles, l'oeuvre des paysans
aisés, des habitants des villes et des patriciens allemands. Cette
période avait duré jusqu'à l'époque romantique, et même les oeuvres et
les actes de notre époque classique ont eu pour principaux auteurs des
représentants de la classe noble et patricienne de notre population. De
temps à autre seulement on voyait surgir un homme au nom roturier, qui
disait et créait des choses bizarres, singulièrement intemporelles. Et,
cependant, vers la fin du XVIIe siècle la couche supérieure, amincie,
était tendue jusqu'à éclater: les héritiers de noms, de propriétés, d'un
fonds de culture et d'instruction ne se chiffraient que par milliers,
alors que les anonymes se chiffraient par millions.
Au XIXe siècle, les membres de la classe inférieure font leur entrée
dans l'histoire, et alors commence la dernière transformation de la
manière de vivre et de penser, de la langue et de l'activité allemandes.
On ne peut pas étudier le passé, sans apercevoir le profond fossé qui
sépare l'ancien du nouveau; et, pourtant, on se résigne difficilement à
l'idée que nous sommes devenus un peuple nouveau. Plus d'un préférerait
faire partie du monde de Goethe, Kant et Beethoven, que nous commençons
aujourd'hui seulement à comprendre, que de ce monde de masses et de
choses matérielles qu'est devenu le nôtre. Plus d'un aimerait mieux être
héritier et successeur qu'ancêtre et pionnier. Il en est qui voudraient
expliquer le phénomène fondamental de notre époque, la mécanisation, par
des influences étrangères, par une contagion extérieure. Et, cependant,
les hommes qui exercent aujourd'hui une action décisive sur notre vie
et notre époque ne sont pas les fils des hommes d'autrefois. Ce ne sont
pas les milliers de jadis qui ont produit les millions d'aujourd'hui: il
suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'oeil sur les noms et les
visages, de comparer, surtout dans les petites régions, restées à l'abri
de mélanges, les représentants des millions d'aujourd'hui avec ceux des
milliers d'autrefois. Ces millions, plus proches qu'ils ne le pensent
des millions d'autres pays, ayant avec eux plus de ressemblance
extérieure et intérieure qu'ils ne voudraient le reconnaître, ces
millions, disons-nous, forment un peuple nouveau et peuvent le proclamer
avec fierté et joie, car un commencement est plus difficile et comporte
plus de responsabilités qu'une fin.
Sans doute, notre commencement ne fut pas seulement difficile: il fut
aussi, en quelque sorte, triste et dépourvu de tout caractère sacré.
Ceux qui ont apporté la mécanisation ont imprimé à leur époque le cachet
de l'ancienne soumission. L'avidité et l'ambition, l'application au
travail et la patience sans limites ont rempli les formes abstraites,
mécaniques et massives des créations de cette époque de l'esprit du
primitif terre-à-terre. Le peuple nouveau était un peuple primitif, au
milieu de la civilisation la plus raffinée et de l'essor intellectuel le
plus intense.
Si l'avènement de la couche inférieure s'était produit chez nous avec
une violence volcanique, révolutionnaire, comme chez d'autres peuples,
la responsabilité du pouvoir lui eût incombé dès le début. Mais étant
arrivée à la surface avec une lenteur hydraulique et sans même s'en
rendre compte, elle a reçu les droits qui s'attachent au pouvoir, sans
en assumer les devoirs.
De la caste dominante, disparue en grande partie, principalement
submergée par le nombre, des noyaux puissants se sont conservés et
maintenus, surtout en Prusse. Ils se sont vu obligés de partager la
domination économique avec la ploutocratie plébéienne, d'abandonner en
partie les pouvoirs administratifs à une caste d'employés, assimilés à
la noblesse, en gardant pour eux la domination rurale et conservant,
grâce à leurs attaches avec la dynastie, le contrôle des affaires
politiques et militaires. Mais, avant tout, ces restes de la noblesse,
s'ils n'ont pu réussir à maintenir la pureté de leur sang, ont soigné
leur type physique, au point que dans nul autre pays la différence
n'apparaît, à première vue, aussi profonde entre le type moyen du noble
et le type moyen des autres classes du peuple.
Cette différence se révèle d'une manière symbolique, lorsqu'on assiste
au défilé d'un régiment d'élite. Les seigneurs qu'on qualifie d'ailleurs
volontiers de ce nom, se distinguent par la finesse plus grande de leurs
étoffes et la coupe de leur uniforme, par l'élégance de leurs armes, par
leurs insignes plus discrets et plus choisis. Leurs chevaux, plus
gracieux, portent un harnachement argenté et des selles légères. Mais
l'aspect extérieur de ces seigneurs frappe plus encore que leur
équipement: tête étroite, profil tranché, cheveux fins et blonds; le
cou, court et enfoncé chez l'homme du peuple, est mobile et souple chez
le seigneur, le dos est long et étroit, tout le corps est d'une
flexibilité d'acier. Les mains sont distinguées et blanches, les cuisses
et les jambes fines et bien dessinées: le cavalier se tient en selle
sans la moindre contrainte. À côté de ce type vraiment noble, l'homme du
peuple, à l'exception peut-être des originaires du Holstein ou de la
Frise, apparaît lourd, large, ramassé.
De cette différence physique, qui est un des éléments d'opposition entre
le seigneur et le serviteur, l'homme du peuple se rend profondément
compte. Il adore la main blanche et obéit volontiers au robuste poignet
qui le remet à sa place; au _toi_, qui lui est jeté amicalement, il
répond respectueusement dans la troisième personne du singulier; il
exprime avec tout son corps les marques extérieures de son respect. S'il
lui arrive de vouer le même culte, à moitié inconscient, à un chef
instruit sortant de ses propres rangs, il ne le fait pas naturellement,
instinctivement, comme lorsqu'il s'agit d'un noble, mais parce que ce
chef a su, par ses mérites personnels, gagner son estime. Son père a
déjà adoré le père du seigneur actuel, et le vieux, tout en grondant et
punissant ses propres enfants, regardait le jeune seigneur avec un pieux
attendrissement. Et ce petit comte, âgé de sept ans, se comportait déjà,
comme s'il avait une expérience cinq fois séculaire, comme un patron
bienveillant et conscient de sa supériorité, traitant ses gens comme des
protégés, sauf le dimanche où il les traitait en égaux; sachant ce qui
leur était utile et nuisible, ce qui pouvait les rendre malades ou
présomptueux; leur donnant ce qui leur convenait et exigeant d'eux ce
qui lui revenait: le respect, en échange de la confiance; la soumission,
en échange de la bienveillance. Le seigneur n'a pas à avoir honte devant
ses gens; il peut faire ce que bon lui semble, car ses petits vices et
ses petites faiblesses sont considérés comme des droits seigneuriaux;
celui qui ne les possède pas devient suspect, et celui qui, à leur
place, fait preuve de vertus bourgeoises, goût pour la science, pour les
affaires, pour le travail, n'est pas un noble authentique. Depuis des
siècles, chacune des deux castes a fini à la longue par s'adapter, à la
langue, aux attitudes, aux manières, aux sujets de conversation, aux
actes de bienveillance et de malveillance de l'autre. Toutes les formes
et variétés de caractère, permises et possibles, sont connues et
définies, toute attitude tolérable est prévue. Sont considérés comme
intolérables, lorsqu'ils viennent d'en haut, la méchanceté, l'orgueil,
le mépris et l'ironie; et lorsqu'ils viennent d'en bas, la critique,
l'entêtement, le mécontentement et la révolte.
Cette conscience de sujets soumis et dévoués remplit en Prusse des
millions d'âmes et pénètre même plus haut, jusque dans la bourgeoisie
libre, où elle prend des formes corrompues et moralement dangereuses.
Dans sa forme la plus pure, elle se manifeste par de beaux traits
enfantins et rappelle l'heureuse vie patriarcale qui nous séduit tant
dans la jeunesse de chaque peuple. Au point de vue de la psychologie des
peuples, ces traits ont une grande valeur: ils créent la masse qui se
prête le plus à la discipline et à l'organisation; un organisme
collectif qui, sans se laisser influencer par des sentiments et des
idées, fournit, jusqu'à la dernière limite de ses forces, l'effort qui
lui est demandé; un esprit collectif qui suit avec une confiance
inébranlable tout guide autorisé agissant et parlant d'une façon
compréhensible et avec sympathie. Ce guide n'a pas besoin d'exciter
l'enthousiasme ni de fournir des explications; aucune critique n'est
exercée à son égard. Il ne s'agit pas là, à proprement parler, de la
conscience du devoir, car il n'y a pas conflit; il s'agit encore moins
d'obéissance passive, car la masse suit le chef de son plein gré; on se
trouverait plutôt en présence d'une docilité quasi enfantine.
C'est la plasticité des masses qui a rendu possibles les deux grandes
organisations prussiennes: l'armée et la social-démocratie, la première
d'origine rurale et primaire, la seconde d'origine urbaine et mécanisée.
Les traits de caractère que nous venons de passer en revue ne sont pas
germaniques. Ils sont en contradiction avec toutes les anciennes
descriptions qui parlent de la nature altière, hautaine, individualiste
des Germains, de leur soif d'indépendance et de leur hostilité à toute
organisation. Ils sont en contradiction avec ce que l'histoire nous
enseigne concernant l'activité des Germains, et surtout avec le tableau
que nous présentent les noyaux germaniques ayant survécu dans la Suède
du Sud, dans la Frise, en Westphalie, Franconie et Allemanie, et même
avec les traits de la classe noble et patricienne de ces régions. La
description que nous avons donnée est plutôt celle du caractère slave
ayant reçu une légère empreinte germanique qui a transformé sa mollesse
féminine et sa tristesse mi-orientale en gaieté enfantine et son
obéissance passive en zèle actif, par le souvenir de l'ancienne fidélité
librement consentie.
Il est difficile de dire dans quelle mesure les grands traits de
l'ancienne classe supérieure allemande--besoin de créer, passion
mystique, profondeur et transcendance--ont pénétré dans l'âme des
masses. Toujours est-il que ces traits n'ont pas encore beaucoup
contribué à faire naître une vie spirituelle supérieure: le chant
populaire a disparu, l'art populaire n'existe pas encore, les plaisirs
refoulent les joies. Nous n'avions pas besoin de la guerre pour savoir
que notre peuple était capable, comme aucun autre, d'amour, de
dévouement, de sacrifice et de courage. L'intelligence, la patience et
l'application ont créé la mécanisation. Nous avons déjà eu plus d'une
fois l'occasion de parler de ces qualités et d'en apprécier la valeur
morale. Ici nous allons envisager leur portée politique, en nous plaçant
uniquement au point de vue de l'avenir national.
Si la souplesse et la docilité, le respect de l'autorité et le sentiment
de dépendance créent les associations de sujets les plus maniables, il
n'en reste pas moins que la formation de sujets ne constitue pas la fin
dernière de l'État. Comme dans les grandes constructions, tous doivent à
la fois charger les autres et porter eux-mêmes. Si notre voisin de
l'Ouest nous offre le spectacle d'un organisme instable où chacun veut
dominer et où personne ne veut servir, à moins qu'on ait recours, pour
obtenir des services, à la ruse ou à l'enthousiasme artificiel,
l'Orient, de son côté, nous effraie par la mortelle apathie des masses
qui, chargées de fardeaux écrasants, succombent ou aboutissent à des
explosions de violence. Le danger qui nous menace consiste dans le
manque d'indépendance, de conscience de nos forces et de notre dignité,
dans l'absence de jugement personnel et dans la crainte de la
responsabilité.
Si l'ingénuité et le manque d'indépendance sont les matières premières
politiques que nos masses, encore incultes, fournissent en vue de
l'édification de l'État, les défectuosités de ces matériaux apparaissent
singulièrement nombreuses, lorsqu'on envisage les masses touchées par la
mécanisation: prolétariat urbain et classes moyennes.
Il est vrai qu'on retrouve, dans ce monde mécanisé, cette situation de
dépendance qui semble décidément inévitable. Ici encore, l'État est, non
la chose de tout le monde, mais un domaine confié à l'administration des
hommes les plus notables. Ici encore il y a un pullulement d'autorités
dont on ne fait ni ne fera jamais partie. Mais ces autorités, loin
d'être d'origine nobiliaire, loin d'être représentées par des
personnalités patriarcales, sont des gens ordinaires occupant des postes
et emplois anonymes: c'est le capital représenté par le directeur,
l'ingénieur de l'exploitation, le fondé de pouvoirs, le contre-maître,
par des commettants, des clients, des financiers; c'est la bureaucratie,
représentée par le percepteur, le policier, l'employé de guichet. On
doit, en outre, accomplir deux années de service militaire, sous les
ordres de la classe féodale, représentée par le lieutenant et le
sous-officier. L'obéissance à toutes ces puissances n'est plus
indifférenciée et instinctive: elle n'est pas non plus accordée à
contre-coeur, car on manque de termes de comparaison, dans le genre de
ceux qui s'offrent aux nationaux émigrés à l'étranger. L'obéissance est
acceptée comme une pénible nécessité de la vie, et avec le sentiment
d'une obligation à laquelle il n'est pas permis de se soustraire. C'est
pourquoi la révolte contre cet état de choses apparaît, non comme une
revendication du droit à la liberté, mais comme un acte
d'insubordination qu'on commet avec une nuance de remords.