Le vieil édifice idéal de l'économie classique s'était effondré. Que

chacun apporte sa contribution à l'économie mondiale, en ne produisant

que ce qu'il peut fabriquer dans les meilleures conditions de qualité et

de prix; qu'un libre échange de biens, qu'une circulation sans entraves

soient de nature à faire rendre au moindre effort les plus grands

effets: ces principes dogmatiques se trouvèrent dépassés. Quel mal y

a-t-il à ce qu'un produit soit payé plus cher, dès l'instant où il est

fabriqué par des forces nationales, par des hommes de chez nous? Le pays

économiquement le plus fort doit finalement rester victorieux, car il

dispose des sources de matières premières du monde et peut payer comme

bon lui semble le peu qui lui manque. Si le fournisseur ne peut pas

produire assez bon marché pour vendre à bénéfice, qu'il vende, à la

rigueur, à perte: tant pis pour lui s'il devient tributaire, et tant

mieux pour l'acheteur triomphant.

L'impérialisme et le nationalisme sont des tendances contingentes. Mais

ces tendances dominent complètement la pensée politique et, surtout, la

vie affective de notre époque: elles sont la cause interne qui a préparé

et provoqué la guerre actuelle; elles ont entretenu l'idée des

armements, qui a tenu les États sur le qui-vive, et l'idée de la

concurrence, qui a aggravé la moindre opposition entre peuples égaux. Et

c'est seulement après la guerre que nous verrons ces tendances atteindre

leur apogée.

Bien qu'il s'agisse d'une question subsidiaire, nous avons consacré à

l'examen des origines et de la nature de ces tendances plus de temps que

ne semblait devoir le comporter notre rapide exposé. Mais si nous

l'avons fait, c'est parce que nous aurons besoin dans la suite des

notions obtenues grâce à cet examen. Qu'il nous suffise de dire pour

l'instant qu'étant donnée l'action prépondérante que ces principes

peuvent encore exercer pendant une durée indéterminée et en présence

d'une politique visant au réalisme, la question relative au besoin de

puissance des États ne peut recevoir qu'une solution positive.

Ayant ainsi liquidé les questions préalables, formulées plus haut,

examinons brièvement les tendances politiques que pourra manifester

l'organisation sociale que nous avons esquissée.

Chacune des exigences que nous avons formulées, en partant de

considérations d'ordre moral, social et économique, ne peut que

renforcer la puissance de l'État et augmenter son ampleur. Ces exigences

réalisées, l'État devient le centre de toute la vie économique; tout ce

que la société produit et crée ne se fait que par lui et pour lui; il

dispose des forces et des moyens de ses membres plus librement que les

anciennes puissances purement territoriales; il reçoit la plus grande

partie de l'excédent économique; en lui s'incarne le bien-être du pays.

La division en classes économiques et sociales ayant disparu, c'est

l'État qui concentre entre ses mains toute la puissance de la classe

aujourd'hui dominante; les forces spirituelles dont il dispose se

multiplient; la production cesse d'être absurde et la consommation

d'être irresponsable, pour être orientées l'une et l'autre dans de

nouvelles directions, pour être mises l'une et l'autre au service des

besoins de conservation et, en cas de nécessité, des besoins de défense.

C'est que l'État, devenu l'incarnation visible de la volonté populaire,

ne peut pas être un État de classe. Si, toutefois, il persiste à

accorder sa préférence à une classe donnée, s'il est gouverné par des

puissances héréditaires, même à l'exclusion du pouvoir monarchique, le

manque de liberté qui en résultera deviendra insupportable, destructif

de toute vie intérieure, plein de dangers pour l'existence extérieure.

La revendication qui s'élève est celle d'un État populaire.

L'État populaire suppose la participation de tous les groupes du peuple;

il englobe les organisations dans lesquelles se reflète l'originalité du

peuple; il sait utiliser toutes les intelligences, en imposant à chacune

la tâche qui lui convient. Comme dans une maison gouvernée d'après de

sains principes, le travail, l'autorité, les rapports réciproques des

membres, la responsabilité, le sentiment de solidarité, la

confiance,--tous ces facteurs, bien qu'ayant chacun sa sphère d'action

propre, sont réunis dans une synthèse harmonieuse. L'État populaire ne

ressemble ni à une usine se composant de propriétaires qui encaissent

les revenus, d'employés qui administrent et d'ouvriers qui travaillent,

ni à une colonie où, sous la protection d'une force armée, un groupe

d'hommes libres règne sur une masse d'ilotes.

L'État populaire ne correspond ni au gouvernement populaire, ni même à

la notion théorique de souveraineté populaire: il semble inutile

d'insister sur ce fait, à une époque qui connaît tous les secrets d'une

organisation, quelle qu'elle soit. Qui songerait à confier à une

assemblée générale la gestion des affaires ou l'administration d'une

association ou d'une société par actions? Les unités collectives sont

des éléments spirituels aux mouvements lents et, dans chaque cas

particulier, aux jugements rudimentaires qui ne deviennent des

conceptions sûres et solides qu'au bout d'un temps parfois très long.

Les administrations et les affaires comportent des tâches compliquées,

exigent une compréhension profonde et des décisions promptes qu'on ne

peut attendre que de l'individu. C'est le propre de l'esprit collectif

de manifester sa pensée et son vouloir les plus profonds par des forces

qui, brutes au début, ne s'affinent que peu à peu. Ce n'est pas l'acte

mécanique de l'élection qui constitue la forme exclusive ou même

essentielle de la manifestation de ces forces. Il existe une opposition

radicale entre le processus organique qui se reflète dans la structure

de tout être capable de penser, et les actions réciproques qui

s'exercent entre des éléments étrangers les uns aux autres et qui,

s'opposant sans cesse comme éléments dirigeants et éléments dirigés,

finissent par s'épuiser et s'user réciproquement.

C'est poser une question déplacée que de demander si l'idée de l'État

populaire a déjà été réalisée ailleurs. Et, de même, la question de

savoir si, tout bien considéré, les affaires vont mieux ou plus mal chez

tel ou tel autre peuple, ne mérite pas une discussion approfondie.

Chaque peuple crée son présent et son idéal et est responsable de l'un

et de l'autre. Vouloir éclipser ou supprimer l'idéal de l'un par la

réalité présente d'un autre, c'est se placer au point de vue du moment,

et celui qui le fait, qui confronte sa revendication, non avec l'idée,

mais avec la réalité étrangère, extérieurement et superficiellement

comprise, ne fait que se rabaisser lui-même.

Ni les institutions ni les paragraphes d'une constitution, ni les lois

ne sont à même de créer l'État populaire; celui-ci est un produit de

l'esprit et de la volonté. Il faut d'abord acquérir la mentalité

nécessaire; les institutions viendront ensuite toutes seules, à supposer

qu'elles soient nécessaires. Il y a des lois anciennes, formellement

mortes, mais ayant un contenu libre et vivant; et il y a des

constitutions modernes, souples, mais qui, par la volonté même de ceux

qui les ont conçues, sont devenues rigides et incompatibles avec la

liberté.

Ce n'est pas en changeant un mot écrit que nous abolirions la domination

du féodalisme, du capitalisme et du bureaucratisme: nous n'avons besoin

pour cela que de la volonté, mais venant des profondeurs mêmes de l'âme

populaire, soutenue par la force même de la nation et par la

connaissance claire des obstacles à abattre. Nous montrerons plus tard,

à propos de ce qui s'est passé en Allemagne, pourquoi cette volonté a

fait défaut jusqu'ici. Mais disons tout de suite que ce qui nous gêne et

nous étouffe, ce ne sont ni les hommes ni les choses, ni la volonté

consciente, ni les institutions faciles à dénombrer; c'est ce quelque

chose qui plane entre les hommes et les choses, qui paraît insaisissable

et n'en est pas moins perçu à chaque mouvement de la respiration--c'est

l'atmosphère spirituelle.

Cela paraît vague et nébuleux. Nous réussirons cependant à saisir cet

être aérien, à le presser et à le filtrer, jusqu'à ce qu'il soit

débarrassé de ses éléments malsains; et, pour arriver à ce résultat,

nous ne devrons pas hésiter à descendre jusqu'à la trivialité des

événements de tous les jours. Cet élément atmosphérique, nous pouvons

le dire sans tarder, se compose de traditions et de conceptions

héritées; il comporte l'idée de défense de classe, le choix par

cooptation, la dérogation aux lois, les relations de famille, les

privilèges découlant de la richesse, les convoitises, les présomptions

et les soumissions. À des exceptions insignifiantes près, toutes ces

choses n'ont rien à voir avec des normes légales ou constitutionnelles;

elles sont des produits du caractère et du milieu d'origine, produits

qui, faute de points de comparaison et d'exemples contraires, passent

inaperçus pour la plupart d'entre nous. La comparaison avec une autre

atmosphère s'impose pourtant, ne serait-ce que pour la raison que l'air

même que nous respirons nous apparaît comme un élément familier et

échappant à toute critique, jusqu'au moment où un changement d'air ait

rendu notre muqueuse nasale et nos poumons plus sensibles.

Nous nous demandons sans cesse pourquoi des Allemands émigrés ne

retournent pas dans leur patrie d'origine, alors que leur amour de la

patrie est plus profond et plus vivant que chez des originaires d'autres

pays, lesquels cependant se décident plus difficilement à mourir à

l'étranger. Nous rencontrons de ces émigrés au cours de nos voyages;

nous constatons chez eux l'éveil de la faculté de comparaison, et nous

sommes tout étonnés d'apprendre qu'ils ont plus de reproches à adresser

à leur nouvelle patrie qu'à l'ancienne. «Mais pourquoi ne rentrez-vous

pas chez vous?» Ils secouent la tête: «Non; nous ne pourrions plus vivre

dans ces conditions.» C'est tout ce qu'on peut tirer d'eux. Ils ne

savent pas davantage, car ils sont incapables d'analyser l'atmosphère à

laquelle ils sont maintenant sensibles. Irlandais, Allemands et Russes

enrichissent le sol des États-Unis. Que des milliers de nos frères,

perdus pour nous, viennent former la meilleure force de ces États

lointains, voilà ce qui peint suffisamment notre atmosphère spirituelle.

En étudiant les lois de la franc-maçonnerie et de l'ordre des Jésuites,

nous pouvons bien, d'après les mots écrits, nous faire une certaine idée

de la nature et du but de l'une et de l'autre; mais leur caractère et

leur activité intimes ne seront compréhensibles qu'à ceux qui sont

capables de pénétrer l'esprit vivant héréditaire et acquis, de leurs

institutions. Les statuts de nos entreprises économiques se ressemblent

tous, à l'exception des deux ou trois premiers paragraphes consacrés à

la définition du but de l'entreprise; mais combien différents sont les

contenus vivants, les traditions et les habitudes, l'esprit et la

volonté qui inspirent ces organisations! Nos réflexions politiques

présentent cette lacune déplorable qu'abstraction faite des caractères

communs à telle ou telle classe sociale, elles prêtent plus d'attention

et consacrent plus de critiques aux institutions qu'à l'esprit qui les

anime. Ce que nous devons ne pas perdre de vue, lorsque nous

caractérisons l'État populaire, c'est que ce ne sont pas des lois qui

présideront à sa création, mais la libre volonté qui, elle, ne doit pas

être gênée par les restes fantomatiques d'organisations périmées et

étrangères, mais doit se manifester sans parti-pris, avec justice,

compétence et confiance.

Ce n'est pas seulement par antipathie pour les intrigues électorales et

l'arrivisme, pour les bavardages d'avocats et de publicistes que je suis

partisan de l'idée monarchiste: c'est par sentiment inné et parce que je

suis convaincu qu'au sommet du pouvoir de l'État doit se trouver un

homme profondément responsable, étranger et supérieur aux désirs,

tendances et tentations de la vie ordinaire; un homme initié, et non

hissé à cette dignité par les hasards d'une heureuse carrière. La

profondeur de ma conviction me donne le droit d'indiquer les conflits

pouvant surgir entre le monarchisme et l'État populaire.

Au sein de la famille internationale, formée par les dynasties

européennes, il y a toujours eu des idées qui se rapprochent des notions

de classe de certains grands propriétaires féodaux; il y a notamment

toujours eu une tendance à considérer les provinces conquises ou reçues

en héritage ou acquises à la suite de mariages, comme une propriété de

la maison, et les soi-disant sujets comme un mobilier vivant; il y a

toujours eu une tendance à nouer, par-dessus la tête de ces sujets, qui

étaient parfois des co-nationaux, parfois des étrangers, des liens de

communauté de caste avec les souverains voisins, à rivaliser avec eux de

richesses, de droits et de pouvoir, à discuter avec eux des intérêts

communs, à prendre de concert des mesures contre des dangers communs.

Les lois généalogiques semblaient confirmer la conception de la parenté

des princes et de l'opposition irréductible qui les séparait des masses:

tout mélange avec le sang populaire proprement dit signifiait pour la

descendance ainsi métissée la privation des droits à la souveraineté,

alors que le mélange avec le sang le plus étranger était autorisé, dès

l'instant où ce sang était celui d'une dynastie chrétienne.

Des dynastes intelligents et larges d'esprit ont réussi à s'affranchir

du sentiment physique d'opposition au peuple; il fut beaucoup plus

difficile de vaincre une autre opposition, idéale celle-là, dont les

effets n'ont pu être supprimés que dans un très petit nombre de

monarchies.

En jetant un coup d'oeil en arrière, le dynaste constate que chacune des

générations qui se sont succédées dernièrement a imposé à sa maison

certaines restrictions de pouvoir; il en fut de même d'autres maisons

d'ailleurs; certaines dynasties ont été remplacées, d'autres ont été

renversées; des constitutions ont été arrachées par la force ou obtenues

à l'amiable; enfin on a vu naître çà et là des républiques. Il y a cent

ans, la force anti-dynastique s'appelait jacobinisme, révolution ou

bonapartisme; aujourd'hui, elle s'appelle démocratie ou radicalisme. Et

comme c'est le peuple ou une partie du peuple, le plus souvent la partie

la plus intelligente du peuple, qui est l'auteur et le promoteur de ce

mouvement hostile de limitation du pouvoir dynastique, il se forme,

entre le peuple et le monarque, une opposition pleine de périls qui peut

influer profondément sur la vie dynastique. On a beau, dans les

documents officiels, ignorer cette opposition hostile et exalter

l'accord harmonieux existant soi-disant entre le pays et son protecteur

paternel; on a beau traiter cette question avec les plus grandes

précautions, même devant les serviteurs les plus dignes de confiance: il

n'en reste pas moins que cette opposition occupe une large place dans

les conversations entre les dynastes eux-mêmes, qui s'entretiennent de

la hausse et de la baisse du sentiment monarchique, et que la

possibilité de coups d'État et de révolutions est discutée, au cours de

leurs rencontres et dans leurs réunions, dans des occasions et sous des

formes dont le sujet moyen n'a aucune idée. Nous savons par Bismarck

quelle influence les discussions de ce genre ont exercée sur les

décisions qui ont été prises jusque dans la maison de Guillaume Ier

et de son fils.

En ce qui concerne les fonctions publiques, le bourgeois moyen considère

que toute charge doit être remplie avec un dévouement passionné, tant

qu'elle est imposée, mais que personne ne doit s'octroyer lui-même une

charge, qu'on doit même chercher à s'y soustraire, toutes les fois que

ne se fait pas sentir d'une façon urgente la nécessité d'assumer une

charge comportant une restriction de la liberté personnelle. Cette

manière de voir ne peut s'appliquer à la charge dynastique. Le droit

constitutionnel en vigueur fait, en effet, du dynaste, non ce qu'on

appelle le premier serviteur de l'État, mais un associé, pour ainsi

dire, de la nation, ayant les mêmes droits qu'elle; si donc, étant

donnée l'instabilité des choses humaines, le centre de gravité qui

existe entre le monarque et la nation ne peut être considéré comme ayant

une fixité absolue, il n'y a aucune raison de ne pas admettre qu'il

puisse être déplacé, le cas échéant, au préjudice de la nation.

Ici, comme dans toutes les circonstances compliquées en apparence, la

meilleure solution du conflit me paraît être celle qui repose sur la

conception purement humaine des choses. Lorsque les fils d'une famille

sont devenus assez grands pour pouvoir fonder leurs propres foyers,

l'autorité paternelle ne s'en trouve pas nécessairement diminuée. Elle

revêt seulement une forme qui repose, au lieu de la contrainte, sur

l'équilibre naturel. Si les fils ont une nature saine et s'ils ont

confiance en leur père, ils continueront à le consulter toutes les fois

qu'ils auront des décisions à prendre. Si le père, de son côté, a une

nature saine et possède une expérience et une largeur de vue

suffisantes, il restera le guide de ses fils, même après qu'ils se

seront séparés de lui. Et ces rapports entre père et fils seront

d'autant plus solides qu'ils seront moins conscients et plus spontanés.

Si, au contraire, ils reposent sur des stipulations dictées par la

jalousie et la méfiance, ils seront dépourvus de toute force interne.

On parle beaucoup, chez nous surtout, de monarchie forte. Or une

monarchie est forte lorsque, au lieu de jouir de privilèges sans nombre

et de responsabilités extraordinairement grandes, elle a su gagner

l'adhésion de la partie la plus forte de la population. Et elle est

particulièrement forte, lorsqu'elle s'appuie sur un sentiment profond et

indéfectible du peuple car, en dernière analyse, ce pouvoir suprême

repose, non sur des clauses écrites et sur des droits qu'il s'agit de

faire valoir mais sur l'accord humain et la confiance humaine. Un

monarque absolu, qui est libre de réaliser, dans les détails, le moindre

de ses caprices, peut, dans les choses essentielles, se montrer

totalement impuissant, incapable de réaliser une volonté forte ou

capable de ne la réaliser que grâce à l'intervention d'un tiers qui se

sert de lui comme d'un instrument. Par contre, le détenteur d'un pouvoir

limité en apparence peut en réalité exercer un pouvoir presque illimité,

lorsqu'il sait que dans chaque conflit pouvant surgir, il aura la nation

à ses côtés et qu'il a la conscience de n'agir qu'au profit de la

collectivité.

Ces choses impondérables et ces tendres chaînes, qui ne sont pas

toujours maniées avec toute l'objectivité et toute l'impartialité

nécessaires, nous intéressent et nous touchent au point de vue de

l'action qu'elles peuvent exercer sur les idées du monarque et sur

l'atmosphère de l'État populaire. Si le monarque s'occupe davantage de

ce qui le sépare du peuple que de ce qui l'unit au peuple, s'il pense au

passé avec regret et envisage l'avenir avec appréhension, si son esprit

est préoccupé par la défense de ses droits et la stabilisation de sa

maison, au lieu de chercher à rendre indestructibles les liens qui le

rattachent à l'ensemble de la nation, ses pensées et résolutions

assumeront cette duplicité qui confère souvent au caractère dynastique

des traits indéchiffrables et problématiques.

Chaque pas devient un pas double, comme celui du pion sur le damier, car

il doit servir à la fois à la chose et à la maison. Toutes les

attitudes à l'égard des hommes deviennent des attitudes doubles: «Quelle

est l'utilité de cet homme pour la chose, quelle est son utilité pour

moi?» Toute manifestation revêt un aspect double: elle doit être à la

fois efficace et utile.

Ce sont les rapports avec les hommes et le milieu qui, dans leur nature

et leurs suites, nous intéressent ici plus particulièrement et se

rattachent plus intimement à nos considérations sur l'État populaire.

Nous allons donc les examiner d'un peu plus près.

Malgré ses parentés et ses amitiés internationales, la famille

dynastique n'en reste pas moins une famille nationale. Elle a besoin de

relations, peut-être de relations représentatives, et elle a le droit de

les choisir. Mais ici intervient un élément de défense: la dynastie

représente une caste tellement fermée, tellement lointaine que, pour

elle, les différences de grandeurs disparaissent dans la perspective:

chaque enfant du peuple lui apparaît comme un type délimité ou comme un

spécialiste avec lequel on ne peut avoir que des relations uniquement en

rapport avec sa spécialité. Une gradation naît cependant du fait que les

grandes familles du pays sont plus rapprochées de la cour et forment une

société dont les membres, se connaissant entre eux et étant connus de la

dynastie, professent les mêmes idées, conçoivent la vie de la même façon

et ont les mêmes habitudes qu'elle.

Dans les cas donc où la dynastie croit avoir besoin d'une défense

particulière contre les tendances destructives de la population et ne

peut se décider à s'appuyer sur l'ensemble de la nation, elle se tourne

résolument vers la noblesse héréditaire, foncière et militaire, parce

qu'elle sait que cette partie de la nation a autant à redouter la

démocratisation que la dynastie elle-même, que son éclat, sa position et

son sort en général dépendent étroitement de la couronne, que cette

classe est toujours et toujours en mesure de fournir l'état-major de

l'armée et des grandes administrations, de surveiller l'une et les

autres, d'y maintenir l'esprit et l'organisation que commandent ses

intérêts. Il naît ainsi, entre la dynastie et la noblesse une communauté

d'intérêts exclusive et de plus en plus étroite communauté qui, si elle

est parfois troublée par quelques conflits isolés, ne peut jamais

disparaître, communauté dont les effets sont à peine visibles aux

profanes et dont aucune constitution écrite ne limite la durée et

l'extension.

En d'autres termes, toute dynastie qui ne tend pas consciemment, avec le

libéralisme le plus large et un dévouement confiant, vers la réalisation

de l'État populaire véritable, crée une aristocratie agraire et

militaire, dont l'atmosphère pénètre la structure de l'État et dont les

tendances dominent la nation. Nous aurons l'occasion d'examiner ailleurs

la question de savoir si et dans quelle mesure la Prusse a conservé des

éléments de féodalisme, visibles ou invisibles; ici nous allons

poursuivre nos considérations générales sur l'État populaire.

Pour assurer à la caste féodale la prédominance absolue, il n'est pas

nécessaire que toute l'armée et toutes les administrations se composent

uniquement de membres de cette caste. Il faut, pour obtenir cet effet,

le concours de quatre éléments. En premier lieu, la société qui gravite

autour de la cour, la société dirigeante de la nation, doit être

aristocratique, pour former la pépinière et l'école permanente des idées

et des habitudes, pour offrir un choix suffisant et approprié de

personnalités éprouvées et représentatives, pour servir de modèle auquel

le reste de la nation n'aurait qu'à se conformer. En deuxième lieu, bon

nombre de généraux et d'officiers des régiments d'élite doivent

appartenir à cette société. La proportion doit être assez grande et

constante, la préférence accordée aux régiments en question assez

prononcée, pour provoquer l'émulation et l'imitation jusque dans les

régions les plus reculées du pays; et pour cette raison les troupes

d'élite ne doivent pas être concentrées dans un seul endroit. En

troisième lieu, l'administration doit être pourvue, du moins dans les

postes les plus élevés et importants, de chefs aristocratiques. En

quatrième lieu, enfin, les administrations centrales de la politique

intérieure et extérieure doivent, dans les postes les plus en vue et les

plus responsables, être dirigées par des membres de l'aristocratie.

Inutile de pousser la complication plus loin. Il arrivera sans doute que

même dans les postes administratifs secondaires, dans les garnisons de

province, dans les établissements d'instruction, dans les

administrations autonomes, la caste féodale finira par occuper une

situation prépondérante. Mais ce sera là un résultat subsidiaire qui

n'aura plus une grande importance pour la collectivité.

Où va le monde? · 第 19 / 27 段