conception du monde, on ne gagne pas grand'chose. Erreur! On gagne
beaucoup, car à partir de ce moment ce ne sont plus l'historien, le
juriste et l'administrateur qui sont chargés de se prononcer sur ce qui
est liberté ou oppression: c'est l'homme d'État pratique qui est appelé
à décider si les chaînes sont indispensables et qui emprunte ses
lumières à ceux qui ont créé et adopté la conception du monde donnée.
Toute contrainte individuelle cesse alors d'être une fin en soi, voulue
de Dieu, intangible. Le problème de la liberté redevient vivant; il
devient le problème du développement et des faits les plus élevés de
notre existence. Celui qui formule des revendications ne peut plus être
renvoyé du seuil, au nom d'une conscience morale supérieure: c'est aux
privilégiés et aux favorisés qu'incombe la tâche de justifier par des
preuves et leur conception du monde et leur conduite pratique. Mais une
conception du monde n'est pas un ensemble d'intérêts quelconque ayant
reçu une certaine interprétation: elle est une croyance harmonieuse,
formant un tout complet et plongeant par ses racines dans ce qu'il y a
de plus profondément humain et divin. Celui qui repousse cette croyance,
en brandissant l'épée de sa puissance, défend le droit à la violence et
se place en dehors des luttes de l'esprit, sur l'arène où se combattent
les intérêts. Il peut recruter des complices ayant les mêmes intérêts
que lui, mais il se prive du droit de convaincre humainement.
De toutes les conceptions politiques de nos jours, il en est une qui
s'appuie sur une vue d'ensemble du monde: c'est la conception
conservatrice, pour autant qu'elle se fonde sur le christianisme,
considéré, non comme une confession, mais comme une croyance absolue.
C'est ce qui explique la belle unité de sentiments que fait naître cette
conception et la force éducative des convictions qu'elle comporte. Pour
justifier cependant les contraintes existantes, elle doit quitter le
cercle des vérités évangéliques, s'abstraire des sentiments du
christianisme du moyen âge, pour se placer sur le terrain des intérêts.
En opposition avec la manière de penser traditionnelle, cet ouvrage
cherche à déduire ses postulats, qui dépassent en partie le domaine de
la politique pratique et forment ainsi une politique transcendantale,
d'une conception du monde formant un ensemble complet et fondée sur
l'essence et le devenir de l'âme. À une réserve près: les tâches
pragmatiques de cette dernière partie exigent, si nous voulons pénétrer
plus profondément la nature des choses et des institutions existantes,
une prémisse empirique. Cette prémisse n'est autre que le principe de la
puissance de l'État, principe qui ne se prête pas à une démonstration
transcendantale absolue. Nous en faisons l'objet de notre troisième
question préalable.
3. La croissance intérieure d'un État exige-t-elle l'accroissement de sa
puissance extérieure? Si la réponse affirmative à cette question
apparaît toute naturelle, lorsqu'on se place au point de vue des
intérêts politiques, elle ne peut être que douteuse au point de vue
purement humain. Personne ne s'aviserait de mépriser un citoyen de la
Confédération Suisse ou des Pays-Bas, parce que son État n'est pas une
grande puissance, n'entretient pas d'ambassadeurs et n'est pas toujours
appelé à prendre part à des Congrès. À mesure que se poursuivra le
morcellement national de l'Europe, on verra de plus en plus souvent des
cas où des États moyens, petits, voire insignifiants seront plus
vivement sollicités par les grandes Puissances que les États
impérialistes, difficiles à mettre en mouvement, et cela parce qu'il
suffit souvent d'un très petit poids pour rétablir l'équilibre dans les
conflits. Si la balkanisation de l'Europe se poursuit encore pendant
quelques générations, on verra se produire une telle mobilité de groupes
d'États, lâches ou serrés, qu'à l'exception de quelques rares États
strictement nationaux, chaque nationalité formera une sorte d'unité
fractionnaire, entrant dans des combinaisons multiples et variables. Et
c'est seulement dans la mesure où elle fera partie d'une de ces
combinaisons que chacune de ces unités jouira d'une puissance en rapport
avec ses conditions géographiques et physiques.
On ne peut admettre non plus l'affirmation abstraite, d'après laquelle
il existerait, dans l'économie spirituelle du monde, une culture
tellement indispensable qu'elle doit, pour le salut de tous les autres,
être importée et implantée partout. La civilisation possède une force
d'extension et d'expansion qui repose sur l'unité, la similitude du
genre de vie. Mais la culture ne possède pas de force de ce genre, car
elle exprime précisément l'originalité et l'unité d'un ensemble de
manifestations spirituelles. La plus forte et la plus immortelle de
toutes les cultures que nous connaissions, la culture grecque, était à
l'époque de son apogée, le patrimoine d'une population libre, moins
nombreuse que celle d'une moyenne ville de province allemande. Après la
disparition physique de ses créateurs, cette culture est devenue la
maîtresse de leurs vainqueurs et s'est étendue, sans propagande, au-delà
de l'Europe, jusqu'en Chine, en Amérique et en Australie. La culture
morale de la Palestine s'est emparée du monde après l'extinction
politique du pays où elle est née, et cela tant qu'elle n'était liée à
aucune confession: c'est aujourd'hui seulement qu'elle commence à
trouver un contre-poids dans les formes de croyance libres. On dirait
presque que le phénomène de la culture ressemble au soleil qui n'embrase
l'horizon qu'au moment où il disparaît. Mais il est certain que ce
phénomène n'est jamais perdu pour le monde. Lorsqu'une nation a dépassé
l'époque de son épanouissement, elle n'est plus capable, à moins de
renouveler complètement son sang, que de se répéter, se parodier
elle-même; mais ce qu'elle a créé entre dans la conscience de l'esprit
planétaire, malgré la destruction de parchemins, de bronzes et de
pierres.
L'essor de la vie reste cependant irrépressible. Mais si toute créature
a une vie limitée, l'esprit collectif d'une nation, comme tout autre
esprit, exprime visiblement sa volonté de vivre par la croissance et la
multiplication. La croissance implique la volonté de la destruction, car
la vie se maintient par la mort, et seule l'âme, dès sa première
ébauche, échappe par l'amour à cette loi originelle. Des esprits
collectifs qui, comme ceux des nations, présentent un degré de
constitution élevé, sont jeunes, de centaines de milliers d'années plus
jeunes, et plus primitifs que les apparents esprits individuels des
hommes; et alors même qu'on réussirait un jour à purifier leur
vouloir-vivre, en l'affranchissant de l'instinct du meurtre, la lutte
pacifique ou passionnée pour les moyens nécessaires à la vie fournira
ici, comme dans toute la nature organique, la preuve irréfutable et de
ce vouloir-vivre et du droit à la vie.
Si nous admettons ce vouloir-vivre des nations et la façon combative
dont il s'exprime et se manifeste pour assurer sa défense, l'évolution
séculaire de la vie des peuples, évolution dont il nous est impossible
de faire abstraction, nous oblige à reconnaître aux nations le droit
d'aspirer à l'accroissement de leur puissance.
Nous devons maintenant caractériser la manifestation de la volonté de
puissance, propre à notre époque. Sa désignation par les deux tendances
du nationalisme et de l'impérialisme peut être maintenue, bien que ces
tendances n'expriment que le double aspect de la mécanisation de la vie
politique.
Vers la fin du XVIIIe siècle, un mouvement qui avait duré depuis un
millier d'années a pris fin en Europe: la fusion des deux couches de
population dont se composaient les nations historiques. Jusqu'alors
l'histoire avait été exclusivement celle de la couche supérieure. Ce qui
se passait dans la couche inférieure était soustrait à l'histoire, comme
chez les peuples orientaux. C'est pourquoi nous ne savons à peu près
rien de la vie et des origines de ces hommes inférieurs, non-libres,
qui n'étaient peut-être pas nombreux au début de l'époque historique,
mais se sont multipliés plus rapidement que leurs maîtres, en absorbant,
entre autres, les éléments prolétariarisés de la couche supérieure. De
leur manière de vivre, de penser et de sentir nous savons peu, et ce peu
est pour la plupart négatif. Ils n'avaient ni conscience nationale, ni
volonté politique. Plus ou moins protégés par l'État ou privés de
droits, ils constituaient une propriété. Que leur maître fût un Italien,
un Français, un Polonais ou un Suédois, qu'il fût un seigneur ou un
prince de l'Église originaire du pays ou étranger au pays, peu leur
importait. Lorsque de nos jours certains conservateurs romantiques
qualifient cet état de patriarcal, nous ne devons pas oublier que,
malgré les quelques soins qu'ils recevaient, dans le genre de ceux qu'on
prodigue aux animaux utiles, ces hommes pouvaient être vendus comme une
marchandise et que leurs propriétaires les traitaient parfois tout
simplement de canaille, sans attacher à ce mot un sens péjoratif.
Ce sont les descendants de ces hommes inférieurs qui, pour la plus
grande partie, forment le corps et constituent la force de l'Europe. Ils
ont détruit le vernis dont les couches supérieures, d'origine
germanique, ont couvert les pays européens, ils ont dégermanisé les
peuples et créé une nouvelle communauté de caractère qui se manifesta
dans l'aspect extérieur, dans la formation intellectuelle et dans le
genre de vie. En opposition avec le germanisme, ils ont introduit les
nouvelles formes de pensée de l'époque mécanisée, ils ont inventé de
nouvelles langues, de nouveaux arts et métiers, de nouvelles conceptions
de la vie ayant leurs racines dans la vieille sagesse populaire, dans
l'obéissance disciplinée, dans l'activité dépourvue de tout cachet
d'individualité. Une intuition populaire, qualitativement exacte, mais
erronée quant à l'explication causale, a souvent rendu les Juifs
responsables des révolutions spirituelles les plus violentes de notre
époque et des époques précédentes: c'est qu'on se rendait compte que la
manière de penser des Juifs s'harmonisait singulièrement avec celle de
l'époque mécanisée. Mais ce serait faire des Juifs les maîtres du monde
et considérer les peuples européens comme dépourvus de toute valeur que
d'attribuer aux quelques centaines de mille Juifs le mérite et le tort
de la mécanisation, et cela surtout dans des pays qu'ils n'habitaient
pas et à des époques où ils ne jouissaient d'aucun droit civique. Le
mouvement universel dont nous parlons n'est né que parce que le monde
occidental avait changé d'aspect; et le monde occidental devait
fatalement changer d'aspect, lorsque la vague humaine violemment grossie
a fait éclater l'enveloppe aristocratique et germanique, devenue trop
mince, et qu'une nouvelle population s'était répandue sur l'Occident,
pour la première fois depuis la grande migration des peuples.
Notre historiographie, se souvenant de la prospérité qu'elle devait à la
protection officielle, envisage la Révolution Française principalement à
travers le prisme de la Restauration. Au lieu de la considérer comme un
phénomène capital de l'histoire de la population, elle y voit un
incident historique de nature suspecte, occasionné par de mauvaises
affaires et une mauvaise récolte, provoqué par la plèbe d'une grande
ville; et elle la décrit comme un événement malheureux qui a été suivi
d'une série d'expériences surprenantes, dogmatico-rationalistes, et fut
pour les peuples bien pensants une source d'ennuis sans nombre. À cette
manière de voir, qui vise principalement à l'intimidation, s'oppose
toujours la conception d'après laquelle le bouleversement en question
signifiait tout simplement l'annonce brusque, explosive, pour ainsi
dire, de l'achèvement du processus d'intervention des couches sociales
en France. Cette explosion a provoqué des détonations successives dans
les pays voisins et a eu pour conséquence indirecte l'établissement d'un
nouvel équilibre, même dans des pays autres que la France.
Ce qui est très spécifique de notre caractère allemand, c'est que nous
n'avons éprouvé les effets de ce grand événement que d'une façon
indirecte, que la révolution est restée chez nous à l'état latent et ne
s'est manifestée que sporadiquement par des échauffourées et des
congrès, par des luttes de partis et des guerres civiles. C'est là une
preuve de plus que nous manquons du sentiment de responsabilité
politique, défaut qui, ainsi que nous le verrons plus tard, constitue
une des causes les plus profondes de la guerre actuelle. Quoi qu'il en
soit, l'interversion des couches sociales s'est produite également chez
nous, et c'est sur elle que repose le phénomène qui nous occupe ici: le
nationalisme.
La couche supérieure de la population européenne, d'origine germanique,
était homogène, en vertu d'une sorte de parenté internationale, dans le
genre de celle qui relie les unes aux autres les dynasties actuelles et
les familles de haute noblesse, par-delà les frontières et malgré les
différences de confession religieuse. Ces dynasties et familles
actuelles forment en effet comme une seule famille cosmopolite qui ne
connaît qu'une frontière, laquelle leur est d'ailleurs imposée par les
lois régissant leur constitution intérieure: la frontière qui les sépare
des classes inférieures. C'est seulement lorsque, par héritage, par
mariage ou à la suite d'une combinaison politique quelconque, l'une de
ces familles ou dynasties se trouve portée au pouvoir ou à la
souveraineté, qu'elle s'approprie et prétend être la seule à
représenter toutes les particularités nationales et confessionnelles,
telles qu'elles sont définies par la convention. Cette liberté de
déplacement dont jouissaient les supérieurs, cette liberté d'adhérer à
telle ou telle nation, à tel ou tel culte, ne se heurtait d'ailleurs pas
à des oppositions découlant de différences de culture. Partout où ils se
tournaient, les supérieurs retrouvaient la même domination spirituelle
de l'Église, les mêmes usages de chevalerie, la même langue de gens
raffinés, la même instruction et la même culture. C'est seulement avec
l'interversion des couches sociales qu'on a vu naître la bourgeoisie des
villes et, avec elle, les divisions sociales qui ont fini par s'étendre
jusqu'à la religion.
Lorsque les couches inférieures eurent acquis une influence décisive sur
les destinées des peuples, elles trouvèrent ces divisions accomplies et
achevées et s'en servirent pour créer le sentiment national. L'homme de
basse extraction n'a qu'une patrie, qu'une langue, qu'une foi, qu'une
tradition: celles de ses pères. Tout ce qui est étranger lui est
incompréhensible et haïssable. Il entoure de clôtures sa propre maison;
tout ce qui est au-delà de ces clôtures excite son mépris; la tribu
voisine lui est suspecte; le peuple voisin parlant une autre langue que
la sienne est son ennemi-né. Les écailles de la haine aveuglent comme
celles de l'amour; seul celui qui regarde au-delà est capable de
concilier les contrastes et de saisir les traits communs. Un sentiment
national, qui embrasse tout un pays, suppose ou une grande uniformité
des caractères physiques et psychiques ou un élargissement de l'horizon
intellectuel; nous autres Allemands commençons seulement aujourd'hui à
posséder un sentiment national pur et complet.
Le nationalisme politique a moins besoin de ce sentiment que de
l'expérience consciente ou représentée de l'hostilité qui l'oppose aux
autres peuples. Il est possible, à l'aide de moyens bien simples, de
rendre cette expérience agissante à chaque complication et avant toute
entrée en campagne, et cela bien au-delà de la limite des faits
contrôlables. Nous comprenons difficilement que les guerres d'autrefois
n'aient laissé derrière elles ni haines nationales, ni même, dans
beaucoup de cas, souvenirs amers, sauf lorsqu'il s'est agi d'atrocités
inconnues et inaccoutumées. Il est vrai aussi que nous nous rendons
difficilement compte que les guerres allemandes des trois derniers
siècles n'ont guère été que des guerres civiles. Les guerres d'autrefois
dépendaient de la volonté d'un maître ou de l'apparition d'une comète;
seuls les professionnels entraient en campagne; les moissons pouvaient
être broyées et les maisons incendiées, aussi bien par le compatriote et
l'ami que par l'ennemi: c'était le hasard qui décidait.
Ce sont les guerres napoléoniennes qui ont été la grande école du
nationalisme. L'adversaire était un Français infernal, en chair et en
os, son peuple a causé des ravages impitoyables et les armées
mercenaires de l'Europe étaient impuissantes à tenir tête à la nation
française armée. Les princes se sont vu obligés de se mêler à leurs
peuples, de devenir leurs frères d'armes, tout en se rendant vaguement
compte qu'ils ne faisaient ainsi qu'achever l'interversion des couches
sociales en Europe ou, pour parler leur langage, que «servir la
révolution». Mais en France même, dans le pays qui pendant presque une
génération entière, a bu à la coupe de l'enthousiasme national, le
nationalisme proprement dit était si peu éveillé, si peu différencié que
le tzar a été salué comme un libérateur et qu'on n'a gardé aucune haine
contre les conquérants de Paris.
Les peuples sont devenus, sinon les auteurs de leurs destinées, les
porteurs de leur idéal politique. À la place de l'ambition et de
l'arbitraire, ils se sont mis à exiger la responsabilité ou, tout au
moins, l'affranchissement de la domination étrangère et l'unité
nationale. En Allemagne, l'idée d'unité n'a trouvé des partisans que
dans une partie de la classe instruite; aussi a-t-elle pu être réalisée,
non par le peuple, mais par le vainqueur agissant en dictateur, à la
suite d'une guerre civile et d'une guerre de conquête.
C'est ainsi que le XIXe siècle est devenu l'époque des grandes
divisions et unifications nationales. C'est à ce mouvement que l'Empire
ottoman était redevable de son existence européenne et africaine, et
c'est lui qui forme l'événement central de la politique occidentale,
événement qui a engendré toutes les crises européennes, à l'exception du
règlement de comptes franco-allemand. Ne sont restées intactes jusqu'à
présent que les deux agglomérations formées par la Russie et par
l'Autriche, chacune cherchant actuellement à hâter par la force la
désagrégation de l'autre.
Ce qui a, plus que tout le reste, contribué à exalter l'idée
nationaliste, ce furent les conséquences économiques mondiales du
processus d'interversion des couches sociales.
L'augmentation de la population, l'accroissement du bien-être, le besoin
croissant de choses ne servant pas à la satisfaction de nécessités
immédiates, tout cela a rendu insuffisante, dans les États civilisés, à
population dense, une structure économique reposant sur l'agriculture.
On commença à demander des produits mécanisés, dont la fabrication exige
des matières premières provenant de toutes sortes de sources minérales
et organiques. Nul pays européen ne possède un sous-sol et un climat
suffisamment riches et variés, pour pouvoir tirer de ses propres
ressources tous les moyens dont il a besoin: ceux-ci doivent, en grande
partie, être achetés au dehors et payés. Le paiement s'effectue d'abord
avec l'excédent des produits de fabrication locale; mais ceci fait, les
pays du continent européen ont encore beaucoup à acheter et à payer.
Comment s'effectue le paiement dans ce dernier cas? À l'aide du travail
salarié. On achète plus de matières premières que n'en exige la propre
consommation du pays, on les travaille et on exporte le produit
manufacturé, compensant ainsi, par la différence entre la valeur de ce
produit et celle des matières premières ayant servi à sa fabrication,
les frais de la consommation locale. On devient l'ouvrier salarié du
monde, le pays se transforme en un vaste atelier travaillant pour le
dehors. Et comme chaque pays se sent capable de prendre part au travail
commun, il en résulte une concurrence de tous les pays sur le marché
mondial du travail, concurrence qui affecte les formes d'une lutte pour
l'exportation.
Envisagée, en effet, au point de vue économique, l'exportation n'est pas
seulement l'expression de l'avidité de l'industriel ou d'une tendance
irrésistible des industries souffrant de la surproduction: elle poursuit
un autre but encore, qui consiste à vendre les produits du travail
indigène, afin de couvrir les dettes que chacun contracte en achetant
des marchandises. C'est que chacun s'habille avec de la laine venant du
dehors, consomme des produits d'alimentation venant de l'étranger, se
sert de machines fabriquées avec du métal de provenance étrangère ou de
produits de ces machines faits, eux aussi, avec des substances d'origine
étrangère.
Seuls les pays anglo-saxons se tiennent, impassibles, en dehors de cette
concurrence pour les débouchés: les Américains, parce que leur
gigantesque Empire continental constitue la seule région de la Terre qui
se suffise à peu près à elle-même; les Anglais, parce que leurs
ancêtres, devançant extraordinairement le cours du développement, ont
fondé un Empire colonial qui fournit tout ce qu'on peut désirer et
accepte tout ce qu'on lui offre; et, en même temps, le contrôle que
l'Angleterre exerçait sur le commerce européen lui permettait de
recevoir tous les ans, en marchandises en quantité voulue, les intérêts
des capitaux qu'elle avait engagés dans les industries d'autres pays.
Il se peut que les autres États n'aient pas eu conscience, jusqu'en ces
derniers temps, de la véritable signification de leur concurrence
acharnée pour le marché du travail (l'action collective obéit
généralement à des instincts obscurs et les peuples n'en aperçoivent
qu'après coup les raisons logiques); il n'en reste pas moins que ces
pays agissaient conformément aux besoins nés des circonstances
nouvelles.
Pourquoi l'autre s'enrichirait-il du travail qu'il nous dérobe? S'il
veut nous acheter ce qui lui est nécessaire, il faut qu'il le paie cher:
et nous diminuerons, en outre, la valeur de ses moyens de paiement, en
lui rendant difficile le paiement par échange. On appelait cette manière
d'agir _protection du travail national_ et, effectivement, les systèmes
de droits protecteurs ont pour conséquence de consolider les économies
naissantes et d'améliorer les conditions de la vie nationale. La
concentration du sentiment national sur des questions en rapport avec
les intérêts économiques: telle fut la forme affective à laquelle a
abouti imperceptiblement la logique de la lutte économique.
Mais ce ne fut pas tout, car le besoin de matières premières de
provenance étrangère subsistait, et ce besoin faisait toujours de
l'acheteur, poussé par la nécessité, un humble solliciteur auprès de son
créancier. Seule pouvait remédier à cette situation la formule anglaise,
car la formule américaine restait inaccessible: formule de l'État
colonial, affranchi de l'importation étrangère, impliquant la possession
d'une flotte qui a servi à acquérir les colonies et sert à les protéger,
la possession de routes, de ports et de points d'appui destinés à étayer
l'Empire.
Deux nouvelles notions sont nées à la suite de l'extension à l'économie
nationale des formes de vie et de pensée mécanistes: le nationalisme
économique, se manifestant sous la forme d'une concurrence hostile sur
le marché limité de la planète, avec orientation d'une grande partie de
la politique extérieure des États vers des buts économiques;
l'impérialisme, le besoin insatiable, irrésistible d'étendre le pouvoir
de l'État à toute région accessible, chacune pouvant devenir une pierre
angulaire ou, tout au moins, fournir une valeur d'échange dans l'édifice
idéal de l'universalité se suffisant à elle-même.