Et, maintenant, est-il possible et utile de hâter ce qui doit venir,

d'accélérer le devenir à l'aide de lois et d'institutions, de symboles

et de manifestations? N'oublions pas que ce qui anime les institutions,

c'est la mentalité qui les crée; les idées du temps, l'évolution du

monde s'imposent aux esprits qui obéissent, tout en résistant, comme le

ressort d'une montre. Le mouvement d'horlogerie vient après, car on a

beau faire avancer les aiguilles de la montre, le mouvement ne s'en

trouve pas accéléré. Une époque mûrit lentement, et c'est aujourd'hui

seulement qu'elle commence à être touchée dans sa conscience la plus

profonde. Ni les orages printaniers de la guerre, ni les rayons chauds

de la paix ne sont à même de troubler le calme profond de la terre où

germe la graine de la vie. C'est l'esprit qui engendre l'esprit, c'est

une chose qui sert de point de départ à d'autres choses. L'esprit ne

dépend même pas de la volonté, laquelle ne peut ni le créer, ni le

détruire. Quand le moment sera venu, les voix réclamant une nouvelle

justice deviendront de plus en plus nombreuses et ne se tairont plus,

jusqu'à ce que la certitude de nouvelles valeurs, de vérités

inattaquables naisse de la nuit du doute. Mais ces valeurs et vérités,

que notre époque commence à entrevoir, sont des biens de l'âme.

L'annonce de leur règne est faite aujourd'hui, comme il y a mille ans;

leur sens n'a pas changé; seule leur forme temporelle est autre. Mais ce

règne commence dans les profondeurs de la conscience, et c'est seulement

après s'y être épanoui, qu'il apparaît à la lumière du jour. N'obéissant

qu'à sa volonté du moment, l'individu, plein de doute ou de confiance,

peut bien se frayer tel ou tel chemin à travers les épaisses

broussailles mourantes. Peu importe! La résistance de masses mortes est

impuissante à ralentir quoi que ce soit, et le sacrifice portant sur des

choses matérielles ne peut rien accélérer. Qu'une conscience éveillée

fasse un sacrifice de ce genre: nous devrons y voir un témoignage, un

symptôme, mais non un acte décisif, car une nouvelle injustice profitera

de ce sacrifice. À la lumière du jour, l'éveil de la conscience

économique sera complet, lorsque la propriété ne sera plus envisagée que

comme un bien confié dont on doit rendre compte, lorsque l'arbitraire du

possédant sera remplacé par la responsabilité, lorsque la vie et le

travail n'auront plus pour but l'acquisition et la jouissance.

Le sens du développement consiste donc en ceci: l'idée et la foi qui

suppriment l'isolement de l'activité politique et morale de l'individu

et subordonnent à la vie d'une unité supérieure toutes les conventions

particulières, ainsi que les limites de l'activité de chacun et sa

responsabilité, cette même foi et cette même idée, disons-nous, auront

pénétré l'existence économique et sociale et remplacé la liberté

inférieure par une liberté supérieure. La liberté individuelle se

manifestera dans l'intuition et la vie intérieure, dans les créations

inspirées par l'une et par l'autre, dans les oeuvres de transcendance, du

coeur, de l'art et de la pensée.

Le jour où ce dernier domaine de l'activité humaine, la vie économique

et sociale, sera affranchi de l'arbitraire qui le caractérisait pendant

la période pré-étatique, le jour où il sera soumis, lui aussi, à la loi

de la responsabilité commune, de la volonté divine, et élevé au niveau

supérieur de l'âme,--bref, le jour où le vouloir le plus matériel de

l'humanité sera animé d'une nouvelle morale et soumis à un déterminisme

plus spirituel, ce jour-là il sera impossible de confier à n'importe

quelle forme politique la charge et la responsabilité d'une limitation

aussi grande et d'une domination aussi serrée. On verra alors se poser

la question politique de la nouvelle organisation de l'État. C'est là

une préoccupation qui a été considérée pendant des siècles comme la

fonction la plus élevée et la plus importante de la pensée théorique, de

la religion et de la philosophie et qui a fini par devenir, dès le début

de l'époque mécaniste et nationaliste, une affaire de routine historique

et ethnique, d'équilibre entre la tradition et l'utilité du jour.

Si, pour remédier à l'absence de frein et de direction qui caractérise

encore le mouvement humain et les modes d'association humains, il faut

rattacher celui-là et ceux-ci à l'absolu et au transcendant, les

transformer conformément à une nouvelle morale et à des moeurs nouvelles,

on est obligé de convenir qu'un État se réclamant de la tradition et

vivant au jour le jour ne saurait suffire à cette tâche. Aussi notre

exposé comporte-t-il une suite qui doit être consacrée au chemin

politique. Nous avons suivi le chemin de la morale jusqu'au bout: il a

son point de départ dans la loi de l'âme et aboutit à la loi de la

responsabilité et à la conception d'une vie consacrée à la recherche,

non du bonheur et de la puissance, mais de la justice et de Dieu.

III

LE CHEMIN DE LA VOLONTÉ

Au moment où je me propose de m'engager dans le troisième chemin, qui

est celui de la volonté, de la volonté collective, base et mobile de

toute activité politique, je dois faire une confession personnelle, et

ce sera pour la première fois depuis des années que je parlerai de

moi-même.

J'écris ces mots dans l'après-midi du 31 juillet 1916, la veille du

deuxième anniversaire de la guerre européenne. Dans des milliers de

villes seront lues et écoutées des réflexions fières et graves,

sérieuses et rassurantes, et les commencements imperceptibles de la

lassitude s'évanouiront devant l'espoir prometteur de victoire, de

puissance et de bonheur.

Par-dessus les cimes des arbres qui sont devant ma fenêtre j'aperçois

dans le lointain les prés bleuâtres, les champs d'un blond pâle, la

ligne de collines à l'horizon. La moisson est abondante, et

l'approvisionnement de l'année est assuré. Au dehors, sur les frontières

sanglantes de l'Est et de l'Ouest, la folle attaque de l'ennemi faiblit

de nouveau, nous dit-on; cette attaque était d'ailleurs la dernière;

après elle viendra la paix. Devons-nous exiger beaucoup ou peu? C'est

que les partis en présence luttent pour le _comment_, et non pour le

_si_.

Il y a aujourd'hui deux ans que je me suis séparé de la manière de

penser de mon peuple qui voyait dans la guerre un événement salutaire.

Il y a des années que j'ai aperçu le crépuscule du peuple et que je l'ai

dénoncé par la parole et par la plume. J'en ai aperçu les signes dans

l'insolente débauche qui s'étale dans les rues des grandes villes, dans

l'arrogance de la vie matérialisée, dans la folie des milliards de la

fête séculaire de 1813, dans l'ironie des épigrammes historiques de

Koepenick et de Saverne, et surtout dans la mortelle indolence de notre

bourgeoisie fuyant les responsabilités, noyée dans les affaires. Un an

avant l'explosion de la guerre, j'ai, pour la dernière fois, attiré

l'attention sur l'issue qui approchait: le malheur devait venir, non

parce qu'il était une nécessité politique, mais en vertu d'une loi

transcendante, la Prusse n'ayant jamais rien appris autrement que sous

les coups.

Dans le bonheur estival du soleil de juillet, le peuple de Berlin, riche

et heureux de vivre, répondait avec joie à l'appel de la guerre. Les

vivants et ceux qui étaient déjà marqués pour la mort, en habits clairs,

l'oeil joyeux, se sentaient au sommet de la puissance vivante et à

l'apogée de l'existence politique. Une ombre de haine traversa tout à

coup la mer humaine en mouvement: le bruit s'est répandu qu'un espion

russe a été arrêté sur les marches de la cathédrale; déguisé en facteur

des postes, il a été trouvé porteur de projectiles. Mais les yeux ne

tardèrent pas à s'éclaircir, la haine disparut dans la tension

extraordinaire produite par l'espoir de la victoire et la soif de la

lutte.

Je ne pouvais que partager l'orgueil du sacrifice et de la force; mais

cet enivrement m'était apparu comme une fête de la mort, comme le

prélude symphonique d'une tragédie que je devinais obscure et terrible,

d'autant plus terrible qu'elle paralysait en moi l'enthousiasme.

Et pendant que se déroulait la marche victorieuse vers l'Ouest, qu'on

s'approchait de Paris et qu'on commençait à entretenir un second

couronnement victorieux à Versailles, je pensais: ce qui importe, c'est

de nous sauver de la détresse, de l'étreinte de fer, de la haine

mortelle qui va se prolonger jusque dans la paix. Je siégeais alors au

ministère de la Guerre, pour aider de mes conseils à neutraliser les

effets du blocus; et pour prouver que ce ne sont pas des souvenirs

trompeurs qui me font exagérer les préoccupations que j'avais à cette

époque-là, je rappellerai seulement les mesures qui, proposées par moi,

ont été appliquées pendant des années avec une efficacité à laquelle des

experts ont rendu justice.

Je croyais, et j'y crois encore, à la possibilité d'un salut honorable

et providentiel; mais quant au bonheur dans la paix, je n'y crois pas

plus que je n'y croyais pendant ces jours pleins d'enthousiasme de notre

histoire nationale. Et, une fois de plus, les raisons qui me dictaient

ma croyance étaient d'ordre, non politique et militaire, mais

transcendant.

Je ne crois pas à notre droit, ni au droit de qui que ce soit de

régenter définitivement le monde, car ni nous, ni aucun autre peuple

n'avons mérité ce droit. Aucun titre ne nous autorise à régler les

destinées du monde, car nous n'avons pas encore appris à régler les

nôtres. Nous n'avons pas le droit d'imposer aux nations civilisées de la

terre nos pensées et nos sentiments, car quelles que soient les

faiblesses des autres nations, il est au moins une chose qui nous manque

encore, à nous: l'acceptation voulue de notre propre responsabilité.

Je crois fermement et avec certitude à une heureuse issue; mais je

redoute ce qui viendra après. Car cette guerre n'est pas un

commencement, mais une fin, et elle laissera après elle des ruines. Et

tous vont se disputer ces ruines: peuples, partis, classes, familles,

Églises. Si toute décadence ne portait en elle les germes d'une vie

nouvelle, nous serions aujourd'hui incapables de respirer. Mais la vie

nouvelle ne peut résulter que du réveil de l'âme, et ce réveil est

annoncé; c'est le seul germe qui reste capable de bourgeonner, alors que

tous les autres sont écrasés sous les pieds. Si nul de nous autres

vivants ne doit voir la réalisation de la promesse, en quoi cela

importe-t-il?

Cela importe beaucoup et peu: nous sommes sûrs de l'avenir, mais nous

mourrons comme une génération de transition, comme une génération

sacrifiée, destinée à servir d'engrais, indigne de voir la moisson.

Quel rapport y a-t-il entre ces confessions et les perspectives

d'avenir? Ce que nous venons de dire signifie le passage du libre

royaume de la pensée, dans lequel nous avons évolué, aux misères du

jour. Il est impossible de se soustraire à l'obligation de rattacher à

la réalité les ensembles d'idées dont l'objectif et la possibilité de

réalisation ne sont liés à aucune époque déterminée; car si ces idées

sont vraies, il faut, alors même qu'elles semblent en contradiction avec

ce qui existe, rechercher, dans la solide structure du présent, les

joints, pratiquer les brèches par où puisse pénétrer le premier souffle

du monde nouveau. C'est là un travail pénible, un travail de recherche

portant sur le donné, sur ce qui est lié au temps, au lieu, au hasard,

un travail au cours duquel on perd parfois la netteté des idées, le

contact avec l'air. Ce travail exige des instruments résistants; frapper

les murs de coups légers, en personnes bien élevées, ne suffit plus; la

hache devra s'attaquer à beaucoup de choses devenues chères.

Puisque, en quittant la lumière du jour pour descendre dans les

bas-fonds, on éprouve un sentiment d'oppression, n'est-il pas presque

inhumain de montrer aujourd'hui à un peuple, le plus pur de tous, à un

peuple couvert de plaies saignantes, transformé en une armée et

accomplissant des exploits incroyables, n'est-il pas inhumain,

disons-nous, de lui parler avec une dureté qui ressemble à de

l'ingratitude et qui, au fond, n'est que de l'amour, en lui révélant les

côtés sombres et défectueux de son être? N'est-il pas plus dur encore,

alors que la trêve de Dieu péniblement maintenue s'est transformée en

une guerre de tous contre tous, d'élever la voix, non pour annoncer la

paix, mais pour condamner des oeuvres et des valeurs qui semblaient

éternelles?

Pendant une année, cette douloureuse réflexion m'avait empêché de

continuer mon travail. Je le reprends aujourd'hui, car le devoir

m'oblige à ne pas taire ce qui m'est dicté par ma conscience, et parce

que dans le désaccord entre une considération relative et une aspiration

absolue, le choix qui fait abstraction des contingences ne peut pas

conduire à l'injustice.

Il nous faut élucider une série de questions préalables qui n'ont pu

qu'être effleurées précédemment.

1. _Tradition et idéal._--Depuis cent ans, on se sert, en Allemagne,

dans les questions politiques, de la seule méthode historique. Aussi ne

serait-il peut-être pas hors de propos de combattre cette méthode, en

l'opposant à elle-même.

Dans la mesure où nos fins généralement reconnues ne représentent pas

uniquement des intérêts matériels déguisés, elles ne sont pas le produit

du travail héréditaire d'esprits politiques qui, dans les pays

occidentaux, s'objective dans le gouvernement de parti et, dans les pays

orientaux, dans la tradition dynastique, mais elles résultent uniquement

de la pratique professorale des savants allemands. C'est que nos partis

sont jeunes, dépourvus d'expérience responsable, absorbés par des

intérêts matériels urgents; tandis que notre couronne, qui a toujours

défendu une forme de gouvernement déterminée, n'a été elle-même jusqu'à

présent qu'un parti.

Or, le savant, par ses dispositions essentielles, se trouve en

opposition radicale avec l'homme d'action, avec le politique et l'homme

d'affaires, qui, eux, sont en contact direct avec la réalité. Son

véhicule consiste dans la démonstration, qui est à l'opposé de

l'instinct indémontrable, de l'intuition. Au cours de l'action, il

s'agit moins de savoir si un fait donné est vrai que de savoir lequel de

deux ou plusieurs faits ou ensemble de faits présente plus d'importance

ou de poids. Faire des investigations scientifiques, c'est chercher; et

chercher, ce n'est pas peser. Sans doute, le savant consciencieux aura

souvent l'occasion, lui aussi, dans la sphère de son travail, de faire

des pesées, comme dans les cas où il s'agit de probabilités

documentaires; mais il le fera que dans les limites des usages consacrés

et admis, la pesée étant pour lui un expédient auxiliaire, et non un

procédé fondamental.

Or, bien qu'important, le procédé de la pesée n'est pas le procédé

ultime. Ce qui importe plus que tout le reste, c'est ceci: sentir en soi

des fins qui sont données, non par la recherche et l'érudition, mais par

une conception du monde obtenue par une intuition consciente ou

inconsciente. Des connaissances solides, une bonne mémoire et des

méthodes de pensée typiques et éprouvées sont, pour le savant, des

moyens de travail indispensables. Pour l'homme d'action, ce ne sont que

des moyens occasionnels. L'homme d'action travaille sur des faits

incessamment renouvelés, sa mémoire doit à chaque instant se vider et se

remplir de nouveau. Les méthodes qui président à sa pensée et à ses

décisions doivent à tout instant changer, et souvent à l'improviste, car

son activité est une lutte. Seul le but qu'il poursuit doit conserver

une direction invariable. Celui qui est fait pour l'action, n'est pas

fait pour la recherche, et l'obligation de se rendre dépendant de la

pensée des autres et des matériaux accumulés par d'autres ne pourrait

que paralyser ses mouvements. Et, inversement, celui qui est fait pour

la recherche ne peut que voir un élément irrationnel, une preuve de

présomption dans la tension constante qui aboutit à des résolutions

indémontrables. Le domaine de l'action se rapproche infiniment plus de

la création artistique que de l'érudition.

Lorsque le savant veut se livrer à l'action politique, il doit chercher

à déduire ses fins de ce qui est donné, et cela, par exemple, sous la

forme de l'extrapolation d'une courbe. Si la Providence avait suivi ces

méthodes, l'histoire n'aurait jamais connu de grands tournants et de

grands écarts: à chaque instant donné, la direction, par de légères

oscillations asymptotiques, aurait tendu vers le point zéro, sans jamais

l'atteindre.

Au point de vue subjectif, la politique des savants apparaît comme une

tendance avouée à se conformer à la tradition, à tout déduire de

conditions de lieu et de temps, de conditions physiques et humaines;

elle manifeste une antipathie pour tout ce qui est immédiat et pour

l'idéal, lequel est volontiers qualifié de dogmatique et de spéculatif.

À première vue, la continuité du passé semble justifier la conception

politique des historiens érudits. Mais il y a là une triple illusion

optique. En premier lieu, il y a la patine du temps qui semble

rapprocher, rattacher les unes aux autres des choses dissemblables, en

attribuant un caractère local et historique même aux faits paradoxaux.

Dans deux mille ans, si tous les documents qui s'y rapportent sont

détruits, la campagne de Russie de Napoléon sera peut-être considérée,

dans sa paradoxalité, comme un mythe solaire; mais à nous, qui en

connaissons les détails, elle apparaît comme une entreprise française

par excellence. En deuxième lieu, la continuité elle-même est une

illusion, car on ne l'établit qu'après coup. Lorsque quelqu'un attend

l'épanouissement inconnu d'une nouvelle plante, il peut, d'après le

tronc et les feuilles, imaginer plusieurs formes possibles; c'est

seulement lorsqu'il se trouve en présence du fait accompli que la

nécessité de la forme et de la couleur voulues par la nature lui

apparaît évidente. Il aperçoit _a posteriori_ une continuité qui lui

semble univoque, jusqu'à ce qu'il ait constaté qu'une plante de la même

espèce peut donner une variété de fleurs, s'assurant ainsi qu'une seule

et même fonction est susceptible d'aboutir à des résultats multiples.

Et, enfin, le coup d'oeil rétrospectif modifie les prémisses. Lorsqu'il

se produit quelque chose d'absolument imprévu, il est facile au

spectateur de découvrir, dans les nuages qui recouvrent les événement

antécédents, de nouvelles conditions ayant jusqu'ici échappé au regard

et qui, une fois découvertes, transforment et le passé et ses prémisses.

L'image du présent est presque aussi subjective que celle de l'avenir,

et le passé lui-même, si objectif en apparence, est sujet aux

changements.

Objectivement considéré, le traditionalisme est l'élément d'inertie et,

comme tel, légitime. La labilité des institutions et des destinées d'un

peuple ne doit pas dépasser un certain degré, faute de quoi nous aurions

le tableau d'une république nègre. Sans doute, les profondes racines de

l'intérêt suffisent à maintenir ce qui existe; lorsque vient s'y ajouter

l'action retardante de la tradition, le degré d'inertie augmente, et

lorsque la tradition devient prédominante, le système se survit à

lui-même. Quand ce cas se présente dans un pays comme le nôtre, qui

manque déjà d'initiative politique et ne possède pas assez d'imagination

pour trouver des formes nouvelles, il faut un grand effort d'idéalisme

spéculatif et un grand essor intuitif, pour secouer le fardeau de ce qui

existe.

Et c'est en ceci que se résout l'antinomie entre la tradition et l'idée:

la tradition aura toujours la force matérielle nécessaire pour attirer à

son niveau et s'assimiler ce qui vient de l'idée et pour assurer ainsi

la continuité du devenir; quant aux éléments ayant leur source dans les

idées, quelque abstraits et inaccoutumés qu'ils puissent paraître, ils

sont destinés à insuffler de nouvelles tendances à ce qui est pétrifié

et ossifié.

2. La notion allemande de la liberté, qui est, elle aussi, un produit de

l'érudition, signifie, lorsqu'on la dépouille de son appareil

métaphysique, à peu près ceci: «Tu ne dois pas désirer la licence

effrénée; entre celle-ci et la liberté il y a la limitation organique;

tu n'es soumis à aucune autre restriction qu'à cette limitation

organique, voulue de Dieu» (Ce syllogisme est rarement démontré et, le

plus souvent, on se tire d'affaire, en disant qu'il n'en va pas

autrement ailleurs). «Si tu es pénétré de cette vérité, tu possèdes la

liberté intérieure; il te reste, en outre, la liberté transcendantale,

morale, esthétique et religieuse.»

Il est certain qu'on peut, à l'aide de cet enchaînement d'idées,

justifier aussi bien l'esclavage ancien et moderne que l'inquisition,

l'absolutisme, le servage, le _sweating system_ et les excès coloniaux,

car n'avons-nous pas la proposition intermédiaire, en vertu de laquelle

les individus soumis à la tutelle se voient accorder la liberté

transcendante? Mais ce qui est décisif dans cette proposition, c'est la

notion de l'organique, et ce qui prouve que cette notion reçoit des

partisans de ce raisonnement une interprétation très étendue, c'est

qu'ils rangent parmi les choses voulues de Dieu la dépendance

héréditaire d'homme à homme, de classe à classe, de religion à religion,

et même, à l'occasion, de peuple à peuple.

Mais si la dépendance soi-disant voulue de Dieu n'a en réalité rien

d'organique, elle se transforme en une contrainte arbitraire qui ne se

laisse ramener à aucune notion de liberté, quelque philosophiquement

qu'elle soit conçue; et le caractère intolérable de la contrainte

s'accentue, en même temps que l'arbitraire ne trouve plus sa

justification ni dans la tradition historique ni dans l'autorité.

Les savants professionnels, ceux-là mêmes qui ont créé la notion

allemande de liberté, ayant en outre l'habitude de se prononcer sur sa

casuistique et ses critères, il est très instructif d'examiner, dans

leurs rapports avec les conceptions en vigueur, les aptitudes civiques

de ces savants. La situation sociale d'un savant en place est uniquement

fonction de l'estime dont il jouit auprès de ses pairs. Il ne dépend ni

d'un public, comme un artiste professionnel, ni de la législation et des

règles auxquelles obéissent les industriels, ni de parlements, de chefs

et de souverains comme l'homme d'État, ni d'une classe d'entrepreneurs,

comme le prolétaire. Intellectuellement et socialement, le savant vit

dans une république de savants, dans une sorte d'État dans l'État, dans

lequel ne pénètrent que la Providence, la législation fiscale et la très

douce autorité du ministre des cultes. Une large autorité sur ceux qui

sont au-dessous assure la réputation de la chaire; des relations

cordiales avec ceux qui sont au-dessus assurent au titulaire de la

chaire les honneurs académiques, les faveurs de la Cour et une influence

politique. Flottant ainsi à l'état d'équilibre élastique à l'intérieur

du corps fluide de la société, nos savants sont dépourvus de tout

désir, et leur situation peut être considérée comme la parfaite

expression de la liberté politique. Ici une contrainte organique se

montre compatible avec la mobilité spirituelle et civique; l'autorité et

la domination avec une subordination tolérable. Faire l'éloge de la

carrière d'un savant allemand, c'est faire l'apologie de la liberté

allemande.

Admettons cependant, ce qui n'est d'ailleurs pas à craindre, que le

savant se déclare un jour embarrassé pour formuler son avis sur

l'interprétation de la notion de liberté dans un cas donné: quelle

possibilité aurions-nous encore de formuler un jugement personnel?

Sans doute, le critère de la contrainte organique n'a rien d'absolu;

mais il ne s'en laisse pas moins enfermer dans certaines limites. Une

contrainte cesse d'être organique, lorsqu'elle n'est plus nécessaire. Et

elle n'est plus nécessaire, lorsqu'il est possible de démontrer qu'on

peut atteindre le même but avec des moyens moins limités. Mais le but

découle de notre manière de concevoir le monde, c'est-à-dire de la

conception qui forme l'instance décisive, parce que, indépendante des

désirs et intérêts personnels, elle est dictée par la profonde

conviction qui réside dans le coeur des hommes.

Où va le monde? · 第 17 / 27 段