possèdent, qui ont tout à perdre et rien à gagner, qui doutent de
l'avenir et infligent eux-mêmes un démenti à ce doute, en se plongeant
dans des travaux et des questions du jour. Certes, le rire et les
pleurs, l'amour et la haine, le plaisir et la douleur sont de toutes les
époques et de tous les peuples. Et, cependant, le Boschiman et le Papou
ne sont plus que le souvenir d'époques que l'humanité a dépassées; et,
cependant, le Christ a divisé l'existence humaine en deux phases; et,
cependant, il a suffi de trois siècles pour fonder sur la pensée toute
l'activité des peuples occidentaux, de quatre générations pour faire
d'une masse obscure une bourgeoisie capable des plus grandes actions et
pour renouveler du dedans l'organisme national allemand; et, cependant,
il a suffi d'une volonté royale pour faire de la Prusse l'organe chargé
de l'administration et de la défense du pays. À notre époque qui, par
paresse intellectuelle et aveuglement volontaire, a pris l'habitude de
refuser à des peuples entiers le droit à l'existence, bien qu'elle sache
que dans chaque collectivité parricides et menteurs, fous et malades,
penseurs, guerriers, saints, travailleurs, jouisseurs et créateurs, se
retrouvent en nombre égal, dans des proportions égales et dans le même
ordre; à notre époque, disons-nous, il est difficile de faire comprendre
que le changement de l'aspect historique comporte, non la transformation
universelle, mais seulement l'ascension de nouvelles couches, la
revalorisation des principales valeurs, l'extension de la sphère dans
laquelle se manifeste l'action de la pensée directrice, de l'idée. La
nature n'aime pas les transformations radicales; elle préserve les
vestiges du passé dans des compartiments de plus en plus éloignés et
isolés; le mollusque primitif et l'homme de l'âge de pierre vivent
toujours, et l'homme intellectuel de nos jours, rempli d'angoisse et de
convoitise, vivra encore dans des milliers d'années, mais la maîtrise du
monde ne lui appartiendra plus. La nature ne s'embarrasse pas de
considérations tirées du temps et du nombre; elle ne pousse pas les
hommes comme un troupeau vers les portes du paradis, mais elle crée,
comme le fait un artiste qui n'anime du souffle de son âme que le bloc
de pierre qu'il a choisi. La mer reste une étendue immuable, établie une
fois pour toutes, et cependant elle change de couleur et d'aspect à
toute heure sous l'influence des vapeurs qui s'étendent à sa surface,
des vents qui la remuent, des nuages qui la recouvrent de leurs ombres,
des étoiles qui s'y reflètent. C'est ainsi que dans chaque nation toutes
les croyances et toutes les connaissances, toutes les pensées et toutes
les volontés existent et agissent simultanément, mais ce qui donne à
une époque sa couleur spirituelle, ce n'est pas la décision de la
majorité, mais l'organisation et la cohésion plus ou moins fortes de la
nation. La puissance la mieux organisée et la plus unie devient la
puissance dominante, et sa domination une fois assurée, elle acquiert le
pouvoir majoritaire d'assimiler à elle les éléments incolores et
indifférents et de transformer peu à peu sa prédominance en un pouvoir
reconnu et approuvé par la majorité. Toute action assimilatrice repose
sur cette loi; et c'est pourquoi ne sont capables de coloniser et de
civiliser que les nations ayant réalisé chez elles l'unité morale et
l'accord des volontés.
Ce n'est pas une transformation morale radicale, rapide et s'effectuant
simultanément chez toutes les nations, qui forme le but et la prémisse
de notre doctrine et la condition de la phase future de l'humanité:
c'est d'abord une ascension et une extension imperceptibles de la
puissance spirituelle dominante, puissance d'union et de cohésion; c'est
ensuite le brusque réveil et la lente amplification de l'appel et de
l'accord de l'âme qui finiront un jour par faire résonner les vases même
les moins harmonieux. Le premier son est émis; il est encore très
faible; mais il ne s'éteindra plus jamais; il sera repris par des voix
hésitantes, et déjà de nos jours l'appel devient perceptible. Quand il
aura franchi le seuil de la conscience, ne fût-ce que d'une seule
collectivité nationale, on verra se déclancher la série de
transformations de la vie morale, et quand ces transformations auront,
en vertu de la loi de la dominance, acquis leur pleine efficacité, nous
assisterons aux débuts d'une époque caractérisée par des exigences
nouvelles et rigoureuses.
D'où nous vient cette certitude? Telle est la question qui se dresse ici
et nous oblige de revenir, pour le confirmer d'ailleurs, à notre point
de départ. D'où nous vient, pour la première fois depuis des siècles,
l'assurance justificative que nous pouvons arriver à une nouvelle unité
de la foi et des valeurs, alors que ce monde intellectualisé et mécanisé
ne connaît que des convictions partielles, s'interdit toute appréciation
absolue, en l'étouffant sous le poids des comparaisons, a rompu toute
obligation et n'a consolidé que la volonté individuelle? Ne sommes-nous
pas, en pleine incompatibilité avec une foi ardente, abandonnés au
caprice aveugle des mouvements de majorités, aux tristes compromis des
intérêts et besoins matériels, qui doivent en fin de compte, ainsi que
l'exige la conception matérialiste de l'histoire, se plier aux lois
anonymes des forces naturelles et les aider à triompher de la pensée
humaine? N'avons-nous pas, en dernière analyse, sacrifié l'autonomie de
l'esprit au sort mécanique de l'équilibre?
Le triomphe de l'unité des volontés humaines et de la certitude morale
sur les faits matériels était assuré, tant que la religion révélée
déterminait toutes les manifestations du vouloir collectif. Ce triomphe
s'est évanoui le jour où le miracle a disparu de la vie quotidienne,
pour céder la place à la loi; le jour où le soleil et la lune ont cessé
de se conformer aux ordres de Dieu, parce que la pensée leur a imposé un
repos agité et un mouvement mort. Ce triomphe devait s'évanouir, parce
que la religion révélée, une fois disparue, ne revient plus, à moins de
se consolider tous les jours, comme c'est le cas en Orient, par des
annonces et des signes. Le miracle primitif devient un fait historique,
la foi devient dogmatique et le message se transforme en loi. La
divinité se cléricalise. La communauté des initiés devient église
mécanisée, la piété se mue en politique, la transcendance primitive se
transforme, à la faveur d'interprétations successives, en une puissance
terrestre, faite pour lutter contre des réalités, après être devenue
incapable d'en créer. La domination d'une religion révélée suppose un
peuple qui n'a pas encore franchi le chemin infernal qui aboutit à
l'intellect; elle suppose le renouvellement continuel à l'aide de signes
et de miracles qui maintiennent vivant le contenu transcendant primitif
et fournissent constamment une interprétation nouvelle et irréfutable
des rapports existant entre ce contenu et la marche de la réalité. Ce ne
sont ni les édits de prêtres ni les conciles qui maintiennent et
renouvellent l'unité religieuse et préservent sa primauté: ce sont les
prophètes.
La primauté de la religion a été ruinée par la raison. Le courage et la
conscience des peuples de souche germanique n'ont pu s'accommoder des
consolations matérialisées de la mystique et cherchaient à établir un
accord entre la foi et la pensée. Ces peuples ont créé une forme
religieuse qui devait pendant des siècles servir à l'humanité de
compagnon de route, parce qu'elle rendait accessible au regard la
transcendance primitive de l'Évangile; mais elle n'eut pas la force
nécessaire pour devenir une puissance spirituelle universelle, parce
qu'elle était schismatique, ne reposait pas sur une prophétie, laissa
toute liberté à la pensée scrutatrice et se mit dès le premier jour sous
la protection du pouvoir politique auquel elle devait son existence. Au
fond, le protestantisme a toujours vécu d'une vie privée, alors même
qu'il a réussi, grâce à la protection officielle, à acquérir dans
certains États monarchiques une influence politique; il n'a ni pu ni
voulu conquérir le pouvoir suprême qui consiste à fixer des valeurs pour
toutes les circonstances de la vie; le prédicateur de cour n'était
nullement disposé à suivre le chemin des prophètes et des martyrs.
L'esprit intellectualisé des peuples était dominé par la raison. Une
fois de plus, comme à l'époque de la naïve pensée pré-chrétienne, c'est
à la philosophie qu'est échue la mission de fixer les valeurs. Elle fut
peu écoutée, car le monde allait être absorbé pendant des siècles par le
travail sans exemple de la mécanisation. Science, technique, capital,
échanges, organisation de l'État, art de la guerre, division en classes,
conduite de la vie, art: tout cela devait être adapté au surpeuplement
du globe, aux transformations survenues au sein de chaque peuple. La
plus violente de toutes les révolutions terrestres avait pour corollaire
la liberté individuelle illimitée; des forces et des nationalités
opposées étaient appelées à prendre part au travail mondial, lequel
n'aurait jamais pu être mené à bonne fin sans la liberté illimitée de la
pensée et de ses méthodes. Inévitablement devait naître la grande
erreur, d'après laquelle l'analyse triomphante pouvait oser le dernier
pas: poser des fins à l'humanité. Erreur analogue à celle qui
consisterait à prétendre que l'imprimeur doit montrer le chemin au
poète, le mécanicien de locomotive au voyageur, le marchand de couleurs
au peintre ou le canonnier au général en chef.
Fidèle à son devoir et inquiète, la philosophie se remettait sans cesse
à réunir les fils dispersés, à imaginer des directions, des lois, des
impératifs éternels. Vain travail! Elle a abordé toutes les questions
critiques, elle a appris à douter de toutes les notions et du monde
lui-même, de Dieu et de l'existence, mais sa raison pure ne l'a pas
empêchée de passer, sans l'apercevoir, à côté de la plus simple des
questions préalables, à savoir si l'intellect qui pense, mesure et
compare, si l'art du «deux fois deux» et du «pourquoi» constituent et
restent les seules forces dont l'esprit éternel dispose pour pénétrer
ce qui est à la fois humain et divin. Elle est restée philosophie
intellectuelle. Elle s'est comportée comme le ferait un théoricien des
vibrations qui voudrait expliquer à l'aide de courbes et de diagrammes
l'émotion que fait naître en nous une symphonie; comme le ferait un
météorologiste qui voudrait, à l'aide de cartes du temps, rendre compte
de l'état d'âme que suscite une matinée de printemps; comme le ferait un
hydraulicien qui voudrait expliquer à l'aide de calculs la sensation que
nous éprouvons à la vue de la mer se brisant contre les falaises. Elle
n'a pas vu que les agitations de notre âme ne se laissent pas expliquer
par des procédés logiques et mathématiques et que l'observation et
l'analyse des notions ne sont pas applicables aux faits les plus
intimes. Elle n'a pas été frappée par la mesquinerie et la platitude de
ses définitions, lorsqu'elle se hasardait à aborder les forces internes
de l'amour, de la nature, de la divinité. Elle ne s'est jamais demandé
pourquoi ses doctrines morales étaient dépourvues du caractère
d'obligation absolue, et elle se demandait encore moins quelles sont en
général les conditions de l'obligation absolue. C'est qu'à l'argument
tiré de l'utilité générale, chacun est en droit de répondre: «Je
renonce»; et à toute construction théorique de devoirs: «Je m'y
soustrais, sous ma pleine et entière responsabilité». La pensée logique
peut légitimer le droit et les moeurs, mais jamais les valeurs et la
morale absolues, défiant toute objection. Ces valeurs et cette morale ne
peuvent avoir leur source que dans l'Absolu, dans ce qui est
impalpablement divin, et l'homme n'aurait le droit de se contenter de
formules morales conventionnelles établies par sa raison scrutatrice que
si le chemin qui mène à la transcendance lui était fermé et
inaccessible. Mais ce chemin lui est largement ouvert; ce n'est pas le
chemin des églises et des couvents, des dogmes et des rites, mais celui
de la vie intérieure et de l'intuition, celui-là même qui a été suivi,
en partie du moins, par tous ceux qui, n'écoutant pas les avertissements
utilitaires de la pensée intellectuelle, ont pu, ne fût-ce que pendant
un instant, s'abandonner sans désirs et en silence à l'amour, à la
nature, au divin. Sans doute, en nous engageant sur ce chemin nous
devons prendre congé de la vieille sagesse, de l'expérience pratique qui
ne s'étonne de rien et qui nous accompagne sur les chemins battus de
l'intellect, toujours les mêmes et dont nous connaissons les moindres
détours. Nous nous égarons, nous balbutions, nous nous arrêtons frappés
d'étonnement devant les portes de ce royaume dont la description échappe
à notre langue; mais une éternelle certitude nous pousse toujours en
avant, et lorsque nous rentrons chez nous, nous avons les yeux pleins
d'images ineffaçables dont nous retrouvons l'expression dans les
préceptes et doctrines des plus grands d'entre nous qui ont tous dit et
annoncé la même chose: le commandement de l'amour, le royaume de l'âme,
la communion avec Dieu.
Ces mots semblent vieux et usés; ils échappent à toute analyse. Et,
cependant, il n'est pas une question vitale, il n'est pas une question,
même de celles se rattachant aux choses les plus lointaines et les plus
mesquines de la vie, qui, trempée dans cette source, ne laisse
apparaître le lumineux rayon de sa vérité et de sa gravité. Il n'est pas
d'ensemble si embrouillé, d'erreur si compliquée qui ne se laissent
facilement démêler à la lumière de la vérité entrevue. Toutes les
valeurs viennent, grâce à elle, se ranger dans l'ordre hiérarchique,
tous les jugements deviennent des sentiments vécus et éprouvés, et même
la vie terrestre, si fugitive, se trouve légitimée, non en tant que
dernière instance ayant le droit de faire de ses besoins le critère du
bien et du mal, mais en tant que _Orbis pictus_ que nous cherchons à
dépasser. École du coeur et de la volonté, palestre de notre corps
périssable, la vie, ainsi comprise, loin d'être une fin en soi, la
source du suprême bonheur et de la suprême tristesse, loin de mériter
d'être l'objet de nos suprêmes passions et de notre suprême désespoir,
se présente à nous comme un devoir, un legs, une destinée passagère que
nous devons accepter avec gravité et dignité, voire avec amour.
Ce n'est pas la philosophie de l'intellect qui nous a montré le double
chemin, l'ancien et le nouveau, qui conduit vers le monde et vers Dieu:
c'est la force d'intuition, qui avait déjà reçu auparavant plusieurs
noms et que nous appelons connaissance intime. C'est elle qui se
chargera de conduire l'humanité, charge dont la religion ne peut plus
s'acquitter et que la philosophie intellectuelle est incapable de
remplir, et comme nous vivons et mourons avec la foi dans cette
connaissance, la question relative à la certitude de la doctrine se
trouve épuisée.
On pourrait croire que le monde et la vie ainsi conçus deviennent
presque un jeu; que si le monde et la vie étaient ainsi faits, beaucoup
de forces actives et de passions efficaces seraient perdues et que
l'humanité, satisfaite et rassasiée, passerait son temps dans une
contemplation quiétiste. Sans doute, la convoitise et l'angoisse,
l'arrogance et la tristesse désespérée ne joueraient plus le même rôle
que dans le passé. Mais ce ne sont pas ces passions qui ont créé ce
qu'il y a de grand sur la terre. L'admiration devant l'intellect
mécaniste et ses exploits aura diminué, car nous commençons déjà à nous
rendre compte qu'il constitue une force d'une uniformité routinière et
facile à acquérir, une force capable de niveler, non de créer, une force
perspicace, mais non éclairée. Mais malgré le discrédit dans lequel sera
tombé l'intellect, le monde ne deviendra pas moins sage. Il fut un
temps où les actes de marcher et de parler étaient nouveaux et
exigeaient la tension de toutes les forces spirituelles des hommes;
aujourd'hui, ces actes nous sont familiers, et nous sommes à même de
parler en marchant et de marcher en parlant. La pensée quotidienne nous
est devenue, elle aussi, familière; elle remplit nos journées et pas mal
de nos nuits; il y a même des moments où nous voudrions arrêter le
courant de nos pensées impitoyables et indésirables. Nous nous plongeons
dans le sommeil, parfois dans la méditation. Le fait que nous sommes
bien plus conscients de nos pensées, même abstraites, et de nos
résolutions capitales que de notre respiration, prouve à quel point nous
sommes encore écoliers, combien fragile est encore notre maîtrise dans
cet art insignifiant. Plus nous accorderons de place à l'intuition
méditative, exempte de désirs, plus nous soumettrons nos pénibles
jugements au contrôle et aux corrections de la connaissance pure et
désintéressée, et plus notre travail intellectuel deviendra silencieux
et sûr et pénétrera dans la sphère des choses dépassées. Comparez la
clarté, la pureté et la certitude qui caractérisent les résolutions des
hommes libres et ayant reçu une heureuse éducation avec le travail borné
et plein d'effort auquel se livrent, dans l'incertitude qui les entoure,
les caractères purement intellectuels, et vous aurez une idée de la
maîtrise inconsciente et modeste à laquelle peut atteindre un jour le
travail intellectuel et qui rendra à l'humanité des services infiniment
plus grands que l'avantage insignifiant et pourtant si envié dont
jouissent nos quelques natures dressées dans l'art de penser.
Cet avenir que nous entrevoyons sera caractérisé, non par l'absence de
sagesse, mais par l'absence de toute sagesse banale et par la certitude
du jugement intime. L'incertitude dont font preuve notre époque et ses
représentants les plus sages dans leurs appréciations et jugements est
sans exemple, car jamais auparavant les hommes n'ont connu un pareil
débordement de l'intellect, dépourvu de tout frein, déchaînant et
justifiant sans discernement les sentiments les plus arbitraires. Nos
amours et nos haines, dans leurs changements incessants, nos jugements
relatifs à ce qui est admissible, juste et exigible, ne sont pas moins
hésitants et dépourvus d'instinct que nos jugements esthétiques qui
n'ont pour effet que de déparer et de défigurer le monde. Comme tout
peut être démontré, tout est démontré tous les jours, et chaque
démonstration est acceptée. Et, pourtant, chaque jour apporte, à
quelques-uns du moins, la preuve qu'il y a dès maintenant quelques rares
hommes qui façonnent le monde en créateurs, parce qu'ils puisent leur
être et leur jugement dans les profondeurs de l'intuition, et que ces
hommes, qui sont les meilleurs d'entre nous, sentent et annoncent,
quelles que soient leurs origines et leur vocation, la même chose dans
toutes les grandes questions, à la gloire et à la louange de la vérité
absolue. Il n'y a rien d'extraordinaire à espérer qu'un temps viendra où
le nombre aura augmenté de ceux qui seront capables d'interroger leur
coeur et leurs sentiments et de se laisser guider dans toutes les choses
de la vie journalière, du monde et de l'éternité par des jugements
puisés dans leur fond le plus intime. La vie ne deviendra pas pour cela
un jeu froid, alors même que l'angoisse, les apparences, les futilités
en auront disparu et, avec elles, quelques joies stupides, quelques
plaisirs inavouables. La volonté supérieure stimulera les passions les
plus fortes et, comme le domaine de cette volonté ne sera plus fondé sur
la misère, la contrainte et l'animalité, il portera la marque de la
liberté. Ce n'est pas vers l'indifférence à l'égard des hommes, vers la
froide pitié et vers l'éloignement poli que nous nous acheminons, car
lorsque les moyens qui servent dans la lutte brutale pour le pain et la
considération seront épuisés, lorsqu'auront disparu notamment la
concurrence et la fraude, la jalousie mortelle et la mauvaise joie,
l'hypocrisie et le désir de dominer, on verra naître, comme c'est déjà
le cas aujourd'hui chez les meilleurs d'entre nous et comme ce fut le
cas pendant toutes les grandes époques, la responsabilité, le souci de
la collectivité, le sentiment social et la solidarité. Nous n'avons à
craindre ni l'une ni l'autre de ces deux manières de penser opposées et
également terre à terre: le nihilisme et la crédulité matérielle, car le
désespoir qui mène à la négation aura disparu, tout comme la misère qui
croit à toutes les fausses prières et à tous les rites superstitieux,
destinés à procurer des avantages terrestres. Et c'est alors que
l'esprit de la reconnaissance et de la soumission, du silence et de
l'amour s'élèvera à la transcendance véritable.
La triple devise: «foi, espérance, amour» a été annoncée par le dernier
prophète aux millénaires à venir, et tout ce qui concerne les rapports
entre l'homme, le divin et la vie terrestre est résumé dans ces trois
mots. Une époque morte, privée de révélation, a pu les rejeter dans
l'ombre. La foi est considérée comme un devoir désagréable, mais
nécessaire, de tenir pour vraies des choses dont on sait pertinemment
qu'elles ne le sont pas; de sacrifier non seulement l'intellect, mais
aussi la conscience, à un commandement. L'espérance, mal interprétée,
consiste à s'attendre à ce que, en vertu du principe de la réciprocité,
le sacrifice ne reste pas vain, mais rapporte des avantages. Quant au
commandement de l'amour, il y a longtemps qu'il est mort; ce qui en
reste, c'est la pitié et une intervention froidement mesurée en faveur
de la diminution de la misère: c'est la seule oasis de paix dans la
lutte des convoitises. L'amour humain actif n'a pas réussi à s'atténuer
à côté de l'amour sexuel, de l'amour des proches et des amis.
Nous parlerons de la foi future dans un autre ouvrage. Ici il est
question de la société humaine. Aussi n'interpréterons-nous les paroles
de saint Paul qu'en leur donnant un sens social, en tenant compte des
besoins de notre époque et de l'évolution que nous venons d'esquisser.
Ainsi interprétées, voici ces paroles: liberté autonome et responsable,
solidarité et transcendance.
Lorsque nos successeurs jetteront un jour un coup d'oeil rétrospectif sur
notre époque, ils se demanderont avec un étonnement effrayé comment les
quelques siècles au cours desquels s'est effectué le mélange des peuples
européens ont pu suffire à la pensée intellectuelle pour atteindre son
apogée et imprimer au monde entier la marque de la mécanisation. Nous
éprouvons un sentiment analogue, lorsque nous nous reportons à l'aube du
genre humain, à ses débuts qui ont certainement duré des centaines de
milliers d'années, et que nous pensons à ses premières conquêtes, telles
que la marche bipède, le langage, le feu; seulement, au sentiment que
nous éprouvons ne se mêle pas l'amertume dont ne pourront se défendre
nos futurs juges. C'est seulement par l'arrivée au premier plan des
couches inférieures, asservies depuis un temps immémorial, qu'ils
pourront expliquer ce qu'il y avait de bas et de primitif dans notre
époque, à savoir la passion pour les futilités chez les hommes et chez
les femmes, le manque de courage devant la vie, l'hostilité réciproque,
la passion d'accumuler les moyens de subsistance, l'inconsistance dans
les appréciations, l'absence de morale obligatoire, de responsabilité,
de sentiments de dignité, de solidarité. Comme toutes les époques de
rupture de servage et d'ascension brusque des couches inférieures de la
population, comme l'époque de la Grèce décadente et celle de l'Empire
Romain, notre temps peut être considéré à la fois comme une fin et comme
un commencement; mais ce qui restera à titre de mérite sans exemple de
nos générations, c'est que la régénération sera l'effet, non d'une
soumission à un joug étranger, mais d'un vouloir intime et profond.