les mobiles, que la vie de l'humanité sur la terre n'a pu s'édifier et
se maintenir qu'à la faveur d'instincts mauvais et absurdes, on pourrait
dire sans hésitation qu'une vie qui est née et se maintient dans des
conditions pareilles ne mérite qu'un sort: disparaître. Mais c'est
seulement si nous sommes pénétrés de la foi sacrée en l'éternelle
moralité du devoir universel, que nous avons le droit d'être moraux
autrement que par lâcheté et que nous savons que pour vivre nous n'avons
besoin d'aucun mobile mauvais, d'aucune action méchante.
On s'explique difficilement pourquoi le travail bienfaisant doit
affecter de nos jours la forme d'une lutte pour l'existence, d'une lutte
chargée de haine et d'animosité, dans une arène inondée de larmes et de
sang. Qu'elle est inhumaine, l'indifférence avec laquelle la société
regarde le jeune lutteur descendre sans conseils et sans préparation
dans cette arène pour disputer à chaque instant aux convoitises et à
l'égoïsme des autres le droit à la vie civique, à la nourriture, à
l'abri, à la culture pour lui et les siens! Un regard égaré, un pas
irréfléchi, une défaillance momentanée suffisent pour le faire abattre;
et si l'homme intérieur est incapable de résister au sort, la chute peut
entraîner, en même temps que la mort du corps, la destruction de l'âme.
La société doit assurer la sécurité à chacun de ses membres; elle a
aboli la sécurité assurée autrefois par les métiers qui étaient, en même
temps qu'un moyen de subsistance, une source d'inspiration créatrice, et
elle a créé, à la place du cercle de devoirs formé par les anciens
métiers, une arène de combat d'où ne sortent vainqueurs que ceux qui
savent attaquer en traîtres et user d'armes empoisonnées. Aussi la
société a-t-elle le devoir urgent de sacrifier les dépenses d'un mois de
guerre pour enlever à la lutte pour l'existence son caractère
grossièrement meurtrier. Alors seulement disparaîtront la profonde
angoisse et l'amertume avec laquelle des milliers d'humains pensent au
lendemain; alors seulement disparaîtront et le poison de la servitude
qui fausse les convictions et la passion impure qui s'attache aux
questions du _mien_ et du _tien_. Alors seulement on aura fait place aux
formes pures, destinées à déterminer les manifestations de la volonté
future.
Ces forces ne sont cependant ni nouvelles, ni étrangères. De nos jours
déjà toute création supérieure leur obéit. Ce qu'on demande, c'est qu'à
l'avenir elles président à toute création, de façon à ce qu'il n'y ait
plus de création inférieure.
Toute création est noble, lorsqu'elle n'a pas d'autre but que de créer;
toute création est sans valeur, lorsqu'elle s'effectue sous l'aiguillon
du désir, sous le fouet de l'angoisse, lorsque, au lieu de se suffire à
elle-même, elle sert à une fin.
C'est l'amour admirable, paternellement divin pour les choses créées qui
communique aux vieux objets de l'époque des métiers manuels vie et
substance, beauté et langage; les marchandises en série, fabriquées par
nos industries utilitaires, manquent d'âme et de vie, brillent d'un
éclat trompeur et sont destinées à finir leur vie éphémère sur le tas
d'immondices le plus proche. L'amour sans bornes qui communiquait à
l'ustensile du vieux temps une beauté désintéressée et une ornementation
appropriée à sa forme a été remplacé par la phrase calculée de
l'ornementation mécanique.
Levons nos regards des misérables travaux effectués en vue d'un gain
utilitaire, vers un de ces travaux de création qui impriment leur marque
à notre époque. Nous constations que la vie créatrice n'existe que là où
on travaille et produit indépendamment d'un but ou d'une intention
quelconque, pour l'objet lui-même. L'artiste est poussé par l'amour et
par le besoin de créer des formes, le savant par le besoin de connaître
et l'esprit d'ordre, l'homme d'État par la force de sa volonté et la
contrainte qu'exercent sur lui les idées, et même les professions les
plus attachées à la terre cherchent à réaliser des choses pensées, à
animer ce qui se prête à l'organisation. Le financier et l'organisateur,
qui créent pour s'enrichir, sont des ignorants et des boutiquiers;
jamais une graine féconde n'est tombée de leurs mains, car la parole et
l'oeuvre qui servent deux maîtres, la chose et le profit personnel, sont
sans force aucune et succombent sous la puissance de la parole et de
l'oeuvre libres qui ne servent que la chose et sont, de ce fait, plus
simples.
La seule chose dont nous ayons donc besoin est celle-ci: il faut que le
libre esprit, inhérent à l'amour pour la chose, qui guide aujourd'hui
toute création supérieure, réussisse à animer également les créations
moyennes et inférieures. Il n'est pas un seul travail sur la terre qui
ne puisse être animé par l'amour, ennobli par l'esprit et la volonté. La
nature humaine présente autant de variétés que les vocations humaines,
elle crée non seulement le soldat-né et l'ecclésiastique-né, mais aussi
l'imprimeur, le bicycliste, le joueur d'échecs, le sténotypiste. Il faut
que l'homme soit libéré de corvées héréditaires et de misère. Il faut
que chacun soit libre de choisir sa profession. Ce sont des conditions
dont nous avons déjà parlé; elles sont réalisables. Et quand elles
seront remplies, nous n'aurons plus besoin de la stimulation de forces
d'ordre inférieur, du coup de fouet despotique de la convoitise et de
l'angoisse; ce qui maintient vivante la structure humaine, ce ne sont ni
la faim, ni la luxure: c'est l'amour.
Mais d'où viendra l'impulsion passionnée, susceptible de mettre en oeuvre
les forces de direction et de domination? Dans une société qui méprisera
la vanité et aura dompté l'ambition, quel est celui qui voudra assumer
le double travail et les doubles soucis de la lutte et de l'ascension
de la vie pour lui-même et pour les autres? Le monde peut-il se passer
de ces derniers leviers qui sont aussi les plus forts, de ce moyen
automatique de sélection?
Déjà aujourd'hui il peut s'en passer et jamais plus il n'en aura besoin.
Pas plus que l'amour du gain ne crée les véritables valeurs économiques,
l'amour de la puissance personnelle n'est capable de réaliser la
domination véritable. Le dominateur vaniteux est le plus faible; il est
plus faible que le dominateur borné, plus exposé que le méchant. La
vanité tue la chose. La vanité exige une vie à part, une seconde vie, à
côté de celle consacrée à la création, une vie qui absorbe les forces de
l'homme à un tel point qu'il ne lui reste plus une heure à consacrer à
la contemplation, à la méditation, à la création solitaire et
désintéressée, dégagée de toute préoccupation étrangère. Le respect de
la vérité et de la nécessité disparaît, hommes et choses cessent d'être
des fins en soi, pour devenir des moyens, les décisions n'ont plus de
caractère et de direction et deviennent un jeu. On n'arrive au but qu'en
suivant la direction droite et en sachant clairement ce que l'on veut;
quelle que soit la direction suivie, pourvu qu'elle soit droite, on
arrive toujours à traverser le taillis et à revoir la claire lumière du
jour; en tournant dans un cercle, on s'égare et on se perd. On s'écarte
de la bonne direction, dès qu'on veut servir à la fois la chose et la
personne. À celui qui a consacré des années de sa vie au travail pénible
qui lui fut imposé par les nécessités et les besoins quotidiens, le
monde et la vie apparaissent, non plus comme le jardin du Seigneur, mais
comme une estrade en planches sur laquelle la cabale et l'intrigue se
donnent libre jeu. Jamais son oeil n'apercevra plus le pur éclat, jamais
son bras n'éprouvera la force nerveuse, jamais son coeur ne ressentira
la volonté enfantine qui bénit la semence et la moisson. La chose exige
l'homme entier, elle veut l'avoir à elle jour et nuit, et en présence de
cette exigence le plus fort et le mieux doué succombe, s'il ne sait
s'abstraire de sa propre vie et de son bien-être personnel.
Jamais un ambitieux n'a créé quelque chose de définitif. Celui qui
citerait l'exemple du puissant démon qui ferma derrière lui la porte du
vieux monde et s'engagea sur le chemin du nouveau, dans lequel il
pénétra sans le reconnaître, celui-là prouverait qu'il n'a pas compris
l'esprit du Corse ambitieux. Ce fanatisme de l'objectivité ne peut
exister que chez celui qui vit, non pour lui-même, mais pour l'objet; et
alors même que l'objet est une idole, le damier où se joue une volonté
furieuse, irraisonnée, il n'en est pas moins royal, puisqu'il ennoblit
l'homme, en l'arrachant à lui-même et aux vulgaires plaisirs. Ce n'est
pas pour la parade et la représentation, mais pour la conquête du
pouvoir impérial, qu'à Notre-Dame et à Erfurt Napoléon a dépouillé son
coeur de tout élément humain. Mais il a succombé, parce qu'il fut
impuissant à aller jusqu'au bout, à établir une séparation complète
entre l'idée et l'homme.
La responsabilité est la seule force qui puisse prétendre à la
domination et soit capable de la justifier. Elle ne réclamera jamais la
domination à cause de ses attributs extérieurs, elle ne réclamera jamais
le pouvoir à cause des joies humaines qu'il procure. Le pouvoir
responsable est un service, non un service mystique s'adressant à un
dieu despotique, non un service arbitraire comme ce dieu, exigeant qu'on
s'incline devant lui comme lui-même se prosterne devant son dieu: c'est
un service au nom d'une idée idéale et qui demande la participation de
tous à l'oeuvre commune. Le pouvoir responsable transforme le roi en
esclave, l'esclave en roi, non pour humilier l'un et élever l'autre,
mais pour rendre tous égaux en esprit. Il exige, non la soumission et
l'obéissance, mais la collaboration et l'adhésion; il méprise
génuflexions et intrigues, il a en horreur la pompe et l'idolâtrie.
Celui qui veut régner sur des esclaves est lui-même un esclave évadé;
n'est libre que celui qui est volontiers suivi par des hommes libres et
sert volontiers des hommes libres.
La joie que procure le despotisme découle du sentiment exagéré de sa
propre valeur et de l'humiliation qu'on inflige aux autres. On aime
encore le despotisme pour les aises qu'il procure, pour l'éclat et la
gloire qui y sont associés, pour la jalousie qu'il suscite; et lorsque,
par hasard, on sacrifie les aises, c'est toujours en échange d'autres
joies du même genre. La joie que procure la responsabilité découle de la
conscience du danger, du travail et des préoccupations: c'est la joie de
la création. Mais la création, pour autant qu'elle comporte des
sacrifices, est amour actif et, comme tel, la plus haute garantie de
notre droit transcendant. Si jamais l'humanité de la planète tellurique
devait comparaître devant le tribunal universel, il lui suffirait de
dire: «J'ai cherché mon bonheur dans l'amour créateur», pour être jugée
et absoute.
Grâce à la responsabilité, se trouve éliminée du nombre des mobiles
humains cette fausse stimulation qu'on appelle recherche des honneurs;
grâce à elle, se trouve réalisée cette tension passionnée de toutes les
forces de l'âme et de l'esprit dont le monde a besoin pour ne pas
manquer de direction. La responsabilité comporte non seulement la
persévérance à laquelle rien ne reste refusé au cours d'une vie, mais
aussi la justice d'une sélection qu'aucun facteur extérieur ne vient
influencer. L'ambition favorise les faibles et les sots qui sacrifient
le grand moment à la course après des mirages, tandis que la recherche
de la responsabilité désigne le capable et l'élu: c'est que chacun
n'aime que ce qu'il peut, et ne peut que ce qu'il aime d'un amour
véritable et désintéressé.
Nous avons vu naître de nouvelles formes de morale sociale, nous avons
vu s'opérer des transformations des forces déterminantes, des valeurs et
des fins. Or, nos exigences et leur réalisation n'ont rien qui soit
étranger à l'humanité, rien qui se rattache à une aspiration utopique,
car chacun de nos espoirs se trouve déjà réalisé, sans qu'ils en aient
conscience, dans tous les esprits honnêtes et purs de notre époque.
Qu'est-ce qui est plus présomptueux: attendre jusqu'à ce que le grand
nombre finisse par comprendre ce qui n'est encore compris de nos jours
que par quelques natures exceptionnelles, ou nier à jamais la
possibilité pour les hommes de s'élever au sentiment libre? Le négateur
devrait au moins avoir le courage de reconnaître que toute pensée et
tout acte qui portent la marque du vouloir moral, impliquent la
confirmation d'une prérogative éternelle pour leurs auteurs et d'une
réprobation éternelle pour les autres.
La constance du progrès, le développement des germes qu'abrite notre
époque nous deviendront de nouveau visibles, si nous essayons
d'envisager à la lumière des lois entrevues l'ensemble des symptômes qui
témoignent en faveur d'une évolution morale du monde.
La vie extérieure devient plus calme, les grossières séductions et
tentations ayant cessé d'agir, n'exerçant pas plus d'attrait que les
sucreries, les perles en verre, les pois fulminants; les offres
insistantes et bruyantes, l'insolente réclame du vendeur ne sont plus
considérées comme choses naturelles et convenables; l'homme ne peut plus
retomber dans la misère et son enrichissement constitue un fait
indifférent. La hâte est angoissante; la bousculade et l'affolement des
hommes, aujourd'hui excusables en tant que moyens d'échapper à la ruine
et au désespoir, deviendront indignes le jour où la vie et le bien-être
de chacun seront assurés; le désir de se pousser, d'arriver à tout prix
soulèvera l'indignation générale. La manie, l'obsession des achats
seront éteintes et, avec elles, la détresse mortelle de l'industrie,
avec ses luttes d'intérêts. Le travail devient sérieux, calme et digne;
le souvenir de notre époque apparaît sous l'image d'une époque de
brocante et de bric-à-brac. Les centres du luxe empoisonneur et des
joies empoisonnées, des plaisirs matériels et des grossières excitations
se déplacent, se trouvent transférés d'abord dans les faubourgs et les
cités industrielles, ensuite dans les Balkans et finalement dans les
régions tropicales. Tous ceux qui sont en opposition avec la
collectivité civilisée sont libres d'y émigrer ou de les visiter; il
n'en demeure pas moins que la débauche et la corruption n'osent plus
s'étaler avec la même audace qu'autrefois. Il y aura peut-être encore
des femmes qui se promèneront dans les rues, ornées, comme des
négresses, de chiffons bariolés, de plumes d'oiseaux, de pierreries
éclatantes; qui, par des déhanchements provocants et des danses
lascives, chercheront à attirer des prétendants; qui bouderont dans des
coins capitonnés et parfumés et s'emploieront à séduire les derniers
commis voyageurs en vins ou en modes; mais ces femmes sauront ce
qu'elles font, car la conscience collective aura depuis longtemps
reconnu la fonction créatrice de la femme. Des fournisseurs enrichis
auront beau accumuler et dissiper derrière des grilles et des murs des
objets précieux, des meubles, des provisions de bouche, ils auront beau
gaspiller des forces humaines, réserver à leur usage exclusif des
oeuvres d'art et des beautés naturelles: ils ne seront enviés et admirés
que par quelques rares individus ayant la même mentalité qu'eux, mettant
consciemment les anciennes joies associées au désir de posséder et de
paraître au-dessus du jugement de la collectivité qui s'est élevée à une
culture supérieure. La surenchère matérielle qui, par la vulgarité dont
elle a su marquer les façades des maisons, les vitrines d'étalage, les
objets d'usage courant et les costumes, était un perpétuel défi au bon
sens et au bon goût, a disparu; l'enrichissement a cessé d'être une fin
générale, naturelle, approuvée; le luxe, au lieu d'être admiré, suscite
un étonnement attristé. La technique reste toujours au service de la
vie, mais son but ne consiste plus uniquement à rendre l'accomplissement
de toutes les fonctions plus rapide et plus facile. Son devoir consiste
toujours à dompter les masses, à spiritualiser le travail, à libérer
l'homme des fardeaux et des corvées incompatibles avec sa dignité, à
assurer la subsistance de la population sans cesse croissante de la
terre. Il est enfantin de tomber en admiration devant toute
intensification des excitations et des actions à distance; ce sont là
des joies qu'il faut réserver pour quelque temps encore aux Américains;
mais elles ne conviennent pas à une communauté spirituelle.
La note qui domine aujourd'hui dans les relations humaines est celle de
la division et de l'hostilité. On ne doit pas adresser la parole à celui
qu'on ne connaît pas. On doit tout au plus lui opposer la rudesse des
intérêts, mitigée par une politesse toute de surface. Dans les affaires
d'argent, a dit un ministre prussien, il n'y a pas place pour la
cordialité. Lorsqu'on se connaît mieux, la politesse s'exagère jusqu'à
la bouffonnerie, mais l'hostilité persiste, car elle a sa raison
profonde et terrible dans les dangers dont la lutte économique menace
la vie de chacun. Le jour où l'homme sera assuré contre le manque d'abri
et la faim, contre la misère et la maladie, comme il est défendu
aujourd'hui contre le meurtre et le vol, l'inimitié perdra tous ses
droits, et celui qui continuera à nourrir des sentiments hostiles contre
ses semblables prouvera qu'il est dévoré par l'avidité et l'égoïsme. La
méfiance, la moins chère de toutes les sagesses, est aujourd'hui pour
plus d'un d'entre nous un fruit de notre expérience de la vie, et il se
peut qu'une génération qui est incapable d'apprécier les qualités
humaines, d'interpréter leurs signes, ne se heurte que trop souvent à
l'abus de confiance, au mensonge et à la perfidie; n'est-ce pas, en
effet, cette même génération qui prête une oreille attentive aux
mensonges de milliers de bavards, se laisse éblouir par la réclame du
vendeur et est incapable de résister aux plus grossiers moyens de
séduction? Le jour où l'humanité sera affranchie de l'angoisse et de la
convoitise, elle recouvrera sa faculté de jugement, retrouvera sa
dignité et sa confiance en elle-même; et quand l'homme aura acquis
l'habitude, sans exagération ni mépris, de juger impartialement les
qualités physiques et spirituelles de son prochain, il saura dans quelle
mesure il doit se fier à lui, ce qu'il peut lui demander, ce qu'il est
en droit d'en attendre et ce qu'il lui doit lui-même. La méfiance
étroite et aveugle aura disparu; l'homme regarde dans les yeux de
l'homme et reconnaît en lui son frère.
Sous l'aiguillon de la cupidité et de l'ambition, l'hostilité sociale
s'exacerbait pour devenir une lutte féroce pour les biens de la vie
extérieure. Le cri furieux: «renonce, pour que je possède; sacrifie,
pour que je jouisse; meurs, pour que je vive!» a poussé les peuples à
s'entre-déchirer et à s'entre-tuer et a transformé l'unité du peuple
fraternel en une guerre héréditaire de classes et de castes. Toute
réflexion, toute considération humaine était faussée par la question du
_mien_ et du _tien_. On est arrivé à un point tel qu'aucune
considération politique n'était plus capable de diriger les forces du
peuple vers une fin pure, que l'unité du vouloir, si forte fût-elle,
était impuissante à imprimer l'intensité d'une force de la nature à
l'aspiration de la justice intérieure: toutes les valeurs ont été
remises en question, et au-dessus de tout s'élève, tacitement reconnue,
la force fatale des intérêts.
Seuls le nivellement et la dépréciation de la richesse, la
réconciliation des hostilités héréditaires, la suppression de la
division en membres éternellement passifs et membres éternellement
actifs, l'unification de la société humaine en un organisme vivant,
souple, se renouvelant lui-même; seule, disons-nous, cette
transformation ayant sa source dans les profondeurs de la conscience
morale, telle que la conçoit notre nouvelle doctrine, pourra arrêter et
arrêtera la lutte fratricide des hommes et des peuples. Il ne s'agit pas
de créer des paradis terrestres, de rendre la vie plus douce à celui-ci,
d'épargner des blessures à celui-là, d'assurer le triomphe de la justice
ou, moins encore, de la pitié: ce dont il s'agit, c'est de remplir
l'éternel devoir qui consiste à appeler les hommes à des luttes
nouvelles et dures, afin d'empêcher le monde de mourir dans sa prison
matérielle, de lui rendre sa dignité, de lui montrer le chemin d'un vie
plus difficile à conquérir, de la vie de la communauté et de l'âme, sous
la protection de Dieu.
C'est le sentiment de la solidarité qui devient alors le sentiment le
plus intime de la vie humaine. Si, de nos jours, tout ce qui n'est pas
défendu est permis, si, aujourd'hui, chacun cherche à atteindre les
limites des droits qui lui sont accordés, un jour viendra où chacun
cherchera à atteindre les extrêmes limites de ses forces utiles. La
vie, affranchie de l'angoisse de la souffrance et de la cupidité des
jouissances, cessera d'être un jeu froid ou un sport ennuyeux des
membres et des cerveaux; nous aurons gardé la force royale de la
volonté, qui, au lieu d'être au service de fins se détruisant
elles-mêmes, sera animée par la conscience d'un devoir envers la
divinité qui nous a mis dans cette vie, qui nous rend responsables de
tous nos actes extérieurs, de tous nos sentiments intérieurs et qui veut
que, nous conformant à la loi de la divinisation, nous cherchions à nous
élever de l'existence animale à l'existence spirituelle et de celle-ci à
la vie de l'âme.
Qu'il est facile de se détourner avec un sourire de cette sainte
assurance et, alléguant avec résignation l'éternelle immutabilité de la
nature humaine, de remettre les fins supérieures à un avenir brumeux et
insondable, afin de pouvoir s'occuper avec d'autant plus de liberté des
questions du jour!
Ces questions du jour, auxquelles vous sacrifiez vos jours et vos nuits,
que sont-elles? Elles ressemblent aux chemins que suivent les sources et
les ruisseaux non captés; en l'absence de toute volonté spirituelle,
susceptible de diriger leur cours, ils transforment le terrain en
marécage où une poutre ou un bloc de pierre, jetés çà et là, sont
destinés à fournir au pied hésitant un appui qui s'enfonce sous les pas.
S'abandonner aux questions du jour, c'est renoncer à poursuivre l'idéal
d'une humanité meilleure, que nous portons cependant en nous-mêmes;
c'est se livrer à l'arbitraire de l'époque qui, après avoir gaspillé des
milliers de vies, ébranle un équilibre instable qui étouffe toutes les
forces, jusqu'à ce que l'avalanche se détache et se mette à rouler, à la
recherche d'un point de repos, en détruisant et en écrasant tout sur son
chemin. Ne s'occuper que des questions du jour, c'est pratiquer une
politique du moindre effort, c'est chercher à réaliser ce qui est le
plus facile et le plus possible, et non ce qui est le plus nécessaire,
le plus difficile et le plus pénible; c'est établir un compromis entre
les volontés existantes, non parce qu'on reconnaît à toutes des droits
égaux, mais uniquement parce qu'il est impossible de les détruire ou
qu'elles sont trop nombreuses. Le monde laisse à ces sottises, vanités
et petits besoins le soin de décider de l'ordre dans lequel ils seront
satisfaits, et la première place est prise par celui qui crie le plus
fort. Aucune des époques historiques qui ont précédé la nôtre n'a jamais
renoncé à soumettre ses aspirations à un jugement de valeur et à les
conformer à son idéal intuitif; c'est à nous, qui sommes dominés par
l'intellect plein de sagesse et de science, qu'il a été réservé de
livrer notre vie terrestre et divine au jeu des forces du hasard, de la
majorité, des origines, des derniers préjugés et des valeurs éclectiques
et de discuter les questions du jour avec une gravité quasi sénatoriale.