L'effrayante décadence des métiers manuels, qui se produit depuis

quatre-vingts ans et que les plus sérieux efforts sont impuissants à

enrayer, a pour cause moins la machine que la femme acheteuse. C'est

qu'il manque à celle-ci le coup d'oeil capable d'apercevoir dans ce qui

est fait à la main les qualités de solidité, d'authenticité,

d'adaptation parfaite à l'usage; elle manque également de fermeté pour

vouloir le nécessaire, pour prendre des décisions irrévocables; elle est

incapable de résister à la première impression, à la vague ressemblance

avec l'authenticité, à l'occasion, à la brillante apparence, au calcul

trompeur, au bavardage du vendeur. Toutes les honteuses habitudes du

commerce de détail sont nées du fait qu'il ne s'adresse guère qu'aux

femmes; ce qui exaspère l'homme qui a eu la malchance de s'égarer dans

un magasin quelconque, constitue le plus souvent un moyen d'exploiter

les faiblesses de la femme acheteuse. Disons encore ici en passant ce

que nous avons exposé ailleurs avec plus de détails: depuis que les

hommes professionnels ont, pour favoriser la femme, renoncé au sérieux

de l'instruction; depuis que les salles de théâtres et de concerts, les

collections de tableaux et les conférences sont devenus le domaine de la

femme, depuis que les femmes sont devenues lectrices de livres et de

débats, amies des artistes et protectrices de leurs oeuvres, l'art et la

critique d'art se sont à leur tour engagés sur la pente de la décadence

et sont également menacés dans leur existence. La sentimentalité stérile

de la littérature post-romantique a été le premier produit des salons,

et c'est peut-être parce qu'ils ont eu l'intuition de ce rapport que les

deux derniers esprits libres de notre époque, Schopenhauer et Nietzsche,

ont conçu une hostilité à l'égard des femmes.

C'est ainsi que la femme du nouvel ordre économique s'est trouvée placée

sans transition, d'une façon violente, dans des situations jusqu'alors

inouïes: poussée hors de l'enceinte domestique, chargée d'instruction,

ayant à s'acquitter d'obligations sociales, à entretenir des relations

utiles, à assurer la tenue extérieure de la vie, souvent engagée dans

des professions masculines, elle a tenu tête aux exigences les plus

dures auxquelles ait jamais eu à satisfaire la nature humaine, et cela

sans aucune préparation. Elle n'a pas succombé à la tâche et a donné à

notre siècle un aspect mixte, masculo-féminin.

Mais de graves effets secondaires devaient se manifester inévitablement.

Les habitudes prises par les femmes de calculer, d'acheter, de circuler

dans les rues, de vivre d'une vie extérieure, de ne dépendre que

d'elles-mêmes n'étaient pas faites pour rendre plus profond le côté

maternel de la nature féminine. L'amour extra-conjugal que l'homme

savait réprimer autrefois devait fatalement prendre un grand

développement, et l'on a vu surgir une des particularités les moins

réjouissantes de notre civilisation: la femme de luxe. Les anciens

devoirs de représentation des femmes de la noblesse étaient en voie de

disparition, en même temps que disparaissaient les devoirs de protection

qui incombaient autrefois aux hommes à leur égard: ce qui restait de cet

ancien cérémonial versait de plus en plus dans la caricature. La société

nouvellement enrichie demandait une facilité de relations exclusive de

toute contrainte, afin de s'exercer dans la richesse et jouir de tous

les avantages que peut présenter la vie de société. Ce jeu dangereux et

risqué était devenu une sorte de devoir, une occupation, un genre de

vie. On passait le temps en conversations d'où le coeur était absent. On

n'était préoccupé que d'habitations luxueuses, de domesticité, de

bijoux, de robes, de soins du corps, de bonne chère, de réceptions

d'invités de marque. Des intrigues amoureuses, souvent lucratives,

animaient seules cette vie; les conversations roulaient sur des chevaux,

des chasses, des voyages, sur les arts ravalés au niveau des

interlocuteurs; quelques actes de charité, des rapports avec la cour,

des cabales politiques, fournissaient à cette vie un semblant de

justification; l'éducation et la direction de la maison étaient assurées

par un personnel mercenaire et, en dehors de quelques discussions avec

le mari sur les intérêts communs, la femme croyait avoir rempli tous ses

devoirs en mettant au monde, sous la narcose, deux ou trois enfants.

Cette vie dépravée de la femme fut non seulement tolérée, mais même

glorifiée, au sommet de l'échelle de la société mécanisée; les femmes du

peuple supportaient tout le fardeau du travail et fournissaient les

contingents de la prostitution; celles des classes moyennes ne

connaissaient que les soucis et les calculs; celles des classes

supérieures luttaient pour la représentation, pour l'instruction, pour

la conquête des professions masculines. Ces déformations de la vie

mécanisée ont affecté la nature même de nos femmes. La convoitise,

l'amour des apparences, le désir d'en imposer, la coquetterie sont

devenus leurs traits dominants, alors que l'Allemagne d'autrefois

n'avait connu ces traits que sous la forme de bizarreries inoffensives,

vite réprimées. Les conséquences morales de ces vices sont graves,

leurs effets économiques et sociaux sont tout simplement désastreux. À

la jalousie éprouvée à l'égard d'une voisine, au regard voluptueux d'un

passant, à la faiblesse et à la condescendance des hommes nous

sacrifions le travail de jour et de nuit de millions d'ouvriers.

Qu'est-ce qu'on trouve dans le commerce de détail? À côté du tabac et

des boissons alcooliques, on y trouve surtout des choses qu'achètent les

femmes, des objets inutiles, laids, caducs, qu'on veut avoir, parce que

d'autres en ont, parce qu'ils sont à la mode, parce qu'on en a vu de

pareils de loin, sur des tableaux, chez des gens qu'on croit distingués;

on les croyait alors d'un prix inabordable, et voilà qu'on les offre ici

à des prix dont le bon marché est déconcertant: ce sont des vêtements et

des parures conçus de façon à exciter la sensualité masculine, vêtements

et parures qu'on porte aussi longtemps que le permettent la faible

solidité des matériaux avec lesquels ils sont fabriqués et le bon désir

du marchand; ce sont des objets sans nom, dits articles, qu'on achète

pour acheter et qu'on donne ensuite pour s'en débarrasser. Et la loi de

la mode exige qu'à des périodes déterminées toute cette camelote soit

reconnue inutile et sans valeur, pour être remplacée par une autre, tout

aussi inutile et sans valeur.

Ce jeu pouvait encore être toléré, tant qu'il n'était qu'une affaire

privée d'une organisation domestique absurde. Mais dès l'instant où nous

nous rendons compte que cette fringale de marchandises, cette passion

d'acheter constitue une des plaies les plus dangereuses de notre vie

économique, l'extirpation de ces vices devient un affaire d'État et

d'humanité.

Ce serait offenser les femmes que de leur annoncer avec un sourire

complaisant qu'elles sont responsables des misères de notre époque. Nous

devons leur dire que si elles arrivent, par leurs actions charitables,

à faire sécher quelques larmes, elles en font couler infiniment plus par

leur attachement à ces riens inoffensifs qu'elles achètent et emportent

chez elles, enfermés dans des boîtes ou des paquets ou qu'elles se font

livrer par des voitures.

Si la mère est responsable de ce qu'il y a de mauvais dans l'homme,

l'amant et le mari sont responsables des erreurs et des égarements de la

femme. Le garçon finit par échapper à la mère, et ses erreurs de jadis

restent irréparables; mais la femme peut toujours être modelée par

l'amour, et les portes du repentir céleste lui sont toujours ouvertes.

C'est à l'homme de lui montrer le chemin, car c'est lui qui est le plus

responsable, le plus coupable du terrible désarroi dans lequel se débat

la femme d'aujourd'hui.

Grâce à la mécanisation de la vie, l'homme a arraché la femme à son

foyer protecteur, l'a lancée dans le monde et dans la vie économique, a

fait tomber les clefs de ses mains et lui a confié la bourse; il l'a

mise en demeure de choisir entre les comptes de ménage, la coquetterie,

le travail au dehors et la vie solitaire. Le plus coupable, ce n'est pas

le tyran domestique, l'égoïste ou le seigneur féodal, mais l'homme

oisif, le coureur de femmes qui a fait de la femme un jouet, un objet de

bonheur, une source de plaisirs, qui a éveillé l'instinct hésitant qui

sommeille dans chaque femme, pour le transformer en vice, pour tuer

l'âme. Si les tendances sexuelles primitives qu'on avait réussi à

réprimer pendant des siècles se sont de nouveau manifestées dans la vie

des femmes de notre époque, avec un cynisme qui étonnera nos

arrière-petits-enfants, la faute en est à l'homme.

Nous devons être reconnaissants aux femmes de ce que leurs recherches

désespérées d'une solution aient fait naître et aient favorisé un

mouvement qui se trompe seulement quant au but. À nous incombe le devoir

de dévoiler ce but qui ne peut avoir rien de commun avec la domination

extérieure. Il ne s'agit pas d'imposer à la femme le retour à la cour et

au jardin déserts, à la quenouille et au métier hors d'usage, et il ne

s'agit pas davantage de lui rendre plus facile l'accès des chancelleries

et des tribunaux. Il faut s'appliquer avant tout à lui donner une haute

idée de sa dignité humaine, de lui inculquer le mépris du bonheur qui

s'achète, de l'ornement absurde, de l'oisiveté, source de tous les

vices; il faut chercher ensuite à lui faire comprendre que c'est elle

qui est responsable du bonheur intérieur et de l'ordre du grand ménage

que forme la collectivité humaine. Plus la société deviendra responsable

du bien-être et de l'éducation, de la culture et de l'ornement de la

vie, plus purs et plus importants seront les nouveaux devoirs de la

femme; et pourvu que le contenu de ces devoirs reste féminin et naturel

au sens le plus élevé du mot, nous ne devrons pas reculer devant les

formes qu'ils pourront revêtir, alors même qu'il faudrait, pour les

obtenir, faire intervenir certains moyens d'organisation, un plan de

construction rationnel, certaines entraves.

Nous allons maintenant examiner le dernier des moteurs qui maintiennent

le fonctionnement de notre monde mécanisé: l'égoïsme familial.

Il faut commencer par éliminer l'erreur morbidement inconsciente, qui

consiste à expliquer et à justifier la mystérieuse passion

d'accumulation par le désir d'assurer l'avenir des descendants, ce qui

n'empêche pas les possesseurs de la fortune de la garder jalousement

jusqu'à leur mort, en réduisant parfois leurs enfants à la portion

congrue et en réservant la jouissance complète de l'héritage à des

descendants plus éloignés. Il faut également éliminer la vanité

posthume, très répandue, de ces ambitieux qui savourent d'avance, comme

une volupté, l'étonnement de l'exécuteur testamentaire à la lecture des

clauses du testament. Seuls méritent de nous occuper ici la forme vraie

et noble de l'orgueil familial, la joie qui se rattache au maintien d'un

nom sonore, le joyeux souvenir des mérites des ancêtres, le souci

affectueux d'assurer le bonheur de la postérité.

Les effets de la division millénaire de l'Europe en deux couches font,

pour ainsi dire, partie de notre sang. Nous ne sommes toujours pas un

peuple, nous sommes à peine un État. Mais une noblesse véritablement

dirigeante, un patriciat exerçant le pouvoir, doit rester fermé; son

mélange avec d'autres couches sociales marque sa décadence, son

appauvrissement, entraîne sa ruine. La noblesse expirante du XVIIIe

siècle a eu un dernier sursaut de mépris pour le bourgeois et le serf

pour lesquels elle a inventé les noms de roture et de canaille. Le temps

serait venu de nous sentir un peuple, et il y a des moments où le

sentiment de la communauté devient puissant. Lorsque nous voyons marcher

et mourir nos armées, nous nous sentons tous unis par l'amour et nous

croyons chacun sentir le feu qui doit nous fondre en une seule masse;

mais ce n'est là qu'un rêve, car les peuples divisés ne s'unissent

jamais. Une noblesse, hautaine dans la richesse, souple lorsqu'elle a

subi des revers, renouvelée de multiples façons, ayant subi toutes

sortes de mélanges, apparentée aux classes industrieuses, une noblesse

dont une moitié porte des noms bourgeois, l'autre des noms historiques:

telle est la classe qui gouverne et exerce les pouvoirs militaire et

politique. Une classe de riches contrôle les grandes industries, exerce

une influence occulte et ouverte, cherche à pénétrer dans la noblesse

gouvernementale et foncière, se complète par une étroite sélection

intellectuelle opérée sur ce qui reste des classes moyennes et se défend

contre une désagrégation par en bas. Une classe moyenne en voie de

dépérissement, qui voit les métiers manuels lui échapper, son terrain se

rétrécir, qui se défend contre la chute dans le prolétariat, cherche à

entrer dans la hiérarchie des fonctionnaires de la ploutocratie, se met

à la suite de la classe riche et se contente finalement d'être, au sein

de cette classe, une sorte de prolétariat d'opposition, de prolétariat

spécial, impuissant et désarmé, parce qu'il n'ose pas s'attaquer aux

bases de sa propre existence bourgeoise, d'un niveau relativement élevé.

Et tout à fait en bas, un prolétariat profondément remué, terriblement

silencieux, un peuple à part, une mer insondable d'où sort parfois un

regard ou un cri qui arrivent jusqu'au sommet: synthèse de tous les

péchés et de toutes les fautes de la société mécanisée.

C'est cet ensemble, composé de quatre parties, que nous appelons peuple.

Il y eut des aveugles pour nier qu'au moment d'un danger national, la

communauté de langue, de pays, d'événements vécus soient capables de

réaliser l'unité du vouloir; il y a des aveugles pour espérer que la

communauté de sacrifice suffira à transformer un dévouement passager en

une résignation durable. Nous qui mettons au-dessus de tout l'humble

responsabilité du pouvoir et la fière joie de la soumission, nous qui

voyons dans ces deux facteurs des forces organiques, complémentaires

l'une de l'autre, nous ne pouvons estimer que comme étant contraires à

la nature, comme étant un mal et une injustice, le service anonyme de la

caste héréditaire, la condamnation irrévocable d'un peuple à des corvées

dépourvues de tout élément spirituel, à des désirs et à des joies d'où

l'âme est absente. L'unité du peuple est incompatible avec sa division

en classes: qui veut l'une doit s'élever contre l'autre. Celui qui veut

voir se former l'homme allemand doit s'opposer à l'existence du

prolétaire allemand immobilisé dans son sort. Nous savons cependant que

c'est seulement par la pénétration continuelle, par l'alternance

incessante de la direction et de la soumission que se forme un peuple;

et nous savons aussi que l'hérédité des droits et des devoirs, des

destinées et des manières de vivre désagrège un peuple et forme des

castes.

L'antipathie à l'égard du peuple, la volonté d'imposer aux hommes de

basse extraction une soumission et un esclavage sans nom, la tendance à

rompre les liens qui rattachent entre eux les fils d'un même peuple,

tous ces sentiments ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil

familiaux. Égoïsme, en tant qu'on ne se contente pas de transmettre un

nom noble, avec tous les avantages que procure l'éducation et le fait

d'appartenir à un certain cercle social, mais qu'on réclame en plus la

certitude de ne jamais être troublé dans la possession des biens acquis

et de pouvoir en acquérir constamment de nouveaux, pendant que les

autres peineront à la sueur de leur front. Celui qui s'est rendu compte

qu'il n'y a pas de jouissance héréditaire sans qu'il y ait, d'autre

part, esclavage héréditaire, que la multiple nature humaine ne supporte

impunément aucun abus héréditaire, qu'il s'agisse de celui de la liberté

de ne pas travailler ou de celui du travail imposé, celui-là découvrira

dans l'égoïsme de caste le péché radical de la société humaine; si, au

contraire, il persévère dans la tendance à l'isolement égoïste, il

n'osera plus parler de l'unité et de la fraternité d'un peuple, mais

avouera franchement son mépris pour une plèbe marquée par le sort et

affirmera sa volonté de la dominer éternellement.

L'égoïsme de maison, de famille ou de classe ne peut donc en aucune

façon être considéré comme un des moteurs naturels, moralement

justifiés, de la société humaine, et le monde est libre de renouveler à

chaque époque le choix de ses esprits dirigeants et des forces qui

doivent le conduire. L'hérédité corporelle et matérielle doit céder la

place à l'hérédité spirituelle qui règne déjà aujourd'hui dans les

domaines immatériels; ce ne seront plus les fils qui hériteront des

pères, mais les disciples des maîtres, et le népotisme sera remplacé par

l'élection. Notions morales et idées théoriques deviendront la propriété

du peuple, l'éducation sera une fonction de la collectivité; le peuple,

promu lui-même à la noblesse, à la fois son propre serviteur et son

propre maître, deviendra l'auteur de ses propres destinées et le gardien

de ses élus.

Mais pour qu'il en soit vraiment ainsi, pour qu'aucun élément étranger

ne vienne altérer la noblesse du peuple, pour que la responsabilité

coïncide vraiment avec la force morale et intellectuelle, pour que les

mauvais bergers, les esclaves souples soient mis dans l'impossibilité de

se glisser jusqu'au pouvoir, il faut la présence d'un facteur dont nous

avons déjà parlé à plusieurs reprises et dont on commence à apercevoir

l'intervention: la connaissance et l'appréciation infaillibles des

qualités humaines et des valeurs qu'elles représentent.

Car il est un danger que nous ne devons pas perdre de vue: à mesure que

les destinées deviennent plus mobiles et indépendantes de toute pression

et détermination extérieures, que les liens résultant de la tradition et

de la naissance se relâchent et perdent leur pouvoir d'orientation

impérieuse, l'arène sur laquelle luttent les forces spirituelles et

morales devient de plus en plus libre et, en même temps, de plus en plus

exposée à être envahie par des chevaliers d'industrie, des menteurs

intellectuels et des hypocrites moraux. Déjà le régime ploutocratique de

nos jours encourage une sélection immorale au plus haut degré, puisque

fondée sur le succès; il existe tout un ensemble de carrières moyennes

où le menteur et le bavard, le rusé et l'arriviste, l'incompétent et

l'homme âpre au gain, l'hypocrite et le flatteur, l'insolent et l'escroc

l'emportent incontestablement sur les hommes doués de qualités morales

et compétents. Déjà de nos jours nous courons le danger de voir la vie

économique envahie par des flibustiers, l'opinion publique devenir un

instrument entre les mains des avocats et les qualités nobles et

modestes être condamnées à la misère et à la mort.

Mais les forces opposées commencent à se réveiller. Lorsqu'un de ces

rares hommes qui sont devenus clairvoyants entre par hasard dans une

solennelle réunion de représentants de nos classes intellectuelles et

dirigeantes, il est tout étonné de saisir sur leurs visages des signes

de préoccupation, d'entendre dans certaines paroles des accents de

repentir et de remords, signes et accents qui s'effaceront et

disparaîtront l'instant d'après, mais qui, sur le moment, échappent aux

chefs et à la foule malgré eux, indépendamment de leur volonté et en

dehors de leur conscience. Lorsque deux hommes clairvoyants se

rencontrent, ils conçoivent à peine que leur clair savoir et leur claire

vision restent pour la foule un mystère... Ils sourient

mélancoliquement, lorsqu'ils voient des célébrités reconnues étaler leur

nudité morale, leur absence d'âme, et cela au premier mot par lequel

elles expriment leur assurance satisfaite et qui ne doute de rien. Ils

se sentent remplis de joie, lorsqu'ils croient saisir dans le regard ou

l'exclamation d'un homme moyen la manifestation d'une âme profonde,

pure, pleine de dignité. Aujourd'hui, un homme est méprisé, parce qu'il

a subi la flétrissure de la prison pour un crime ou un délit commis dans

un moment d'égarement, ou parce que la pauvreté l'oblige de se livrer à

un travail humiliant; mais d'autres, qui portent bien plus visiblement

les marques de l'esclavage sur leurs visages, leurs membres et dans leur

coeur, prononcent des jugements revêtus de robes rouges, bénissent sous

des dais, dirigent des destinées humaines et gardent le sceau de la

puissance.

Dans les temps à venir on ne connaîtra pas le mépris, car le mépris est

un crime contre la dignité divine. Au lieu de mépriser et torturer

l'homme resté en arrière, encore esclave de corps et d'âme, on tâchera

de l'élever par l'amour. Seulement, on ne le chargera d'aucune

responsabilité, avant qu'il ait atteint l'état de pureté; on n'aura pas

confiance en lui, avant qu'il ait conquis la vérité; on résistera

impitoyablement à toutes ses protestations et railleries, à tous ses

subterfuges et accès d'exaspération, à toutes ses flatteries et

supplications. Il faut que les enfants soient déjà à même de reconnaître

et de tenir à l'écart ces poisons qui devront être désignés par des noms

clairs et intelligibles. Les vocations qui ont besoin de ces qualités,

les genres de vie, les dispositions, les plaisirs qu'elles trahissent,

rien de tout cela ne pourra être considéré comme honorable; on estimera

davantage le travail d'un vidangeur que celui d'un bavard; les

égarements morbides seront punis moins sévèrement que le luxe provocant

et l'apparat; on méprisera moins les maisons de tolérance que les

endroits où l'on profane et déforme l'art.

Pour se rendre compte de la force de direction que peut imprimer à un

peuple une conviction consciente, il faut tourner ses regards vers un

pays qui ne doit pas nous servir de modèle et où les notions étroites et

inconscientes de dignité seigneuriale et de tradition de caste sont

devenues le canon de tout jugement humain. Le mot menaçant: «ceci n'est

pas conforme à la dignité d'un seigneur», et ceci «n'est pas dans la

tradition», maintient des millions dans les limites d'une conduite

conforme, à la rigueur, à certaines exigences intellectuelles et

morales. Mais au devoir et aux besoins transcendants de notre avenir ce

maigre impératif ne pourra plus suffire. La question qui se posera alors

est celle ci: «Qu'est-ce qui est conforme à la dignité de l'âme humaine

et conciliable avec cette dignité?»; et devant le mot d'ordre

catégorique, qui laisse loin derrière lui tous les devoirs empiriques,

intellectuels et utilitaires, on verra pâlir caractères et vocations,

talents et droits, tout ce qui domine et gouverne le monde

d'aujourd'hui, et l'on verra s'établir un état de paix et de

tranquillité dans lequel les hommes, les choses et la divinité

retrouveront les droits qui leur sont dus.

Nous approchons de notre dernière analyse, qui est aussi la plus

sérieuse. Les puissants mobiles de nos actes volontaires, passion pour

l'apparence et la représentation, pour le clinquant et les futilités,

égoïsme et isolement familiaux, ont disparu: n'est-il pas à craindre que

le mécanisme de la société, privée de toutes ces forces motrices,

s'arrête à son tour, que le travail de civilisation qui s'était

poursuivi jusqu'ici sur la terre se trouve interrompu et que les biens

matériels et spirituels de l'humanité périssent? Ou bien, après la

disparition de ces forces, en restera-t-il d'autres susceptibles

d'assurer l'évolution planétaire dans des conditions plus pures?

Où va le monde? · 第 14 / 27 段