C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises

privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires,

d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par

l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une

vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une

phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout

permet de présumer que cette possession, devenue objective et

impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité

d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de

consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale

propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la

forme d'entreprises économiques mixtes.

La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions

des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont

l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises

autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs,

pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement

reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité

sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir

ayant pour objet la continuation de son oeuvre, sans que des générations

oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le

vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il

disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de

biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se

manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la

personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et,

sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il

acquiert une analogie avec la création idéale d'une oeuvre d'art.

Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple

tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les oeuvres de fondation, ne

servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins

nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de

l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par

conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces

effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel,

ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des

intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront

pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par

l'habitude, a été appliqué à ces oeuvres, aura perdu son caractère. Ce

qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce

qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux

générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité

économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité

schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé

par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes,

mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.

Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales,

destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une

certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela

dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas

incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais

admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en

rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.

Si, maintenant, nous jetons un coup d'oeil sur un pays supposé avoir

réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons

les effets suivants.

La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues

actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards.

L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et

nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se

trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est

devenue meilleur marché et plus abondante.

La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles

augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui

deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage

et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.

Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple,

grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la

rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se

trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter.

Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux

directions.

En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.

Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus

grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les

intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela

sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État

ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment

préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies

sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul

problème des communications et des transports, signifie une

multiplication de la force de production et une baisse incroyable du

coût de la production, car pratiquement tout le domaine des

communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les

usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un

centre unique. On peut en dire autant de la production et de la

répartition des forces.

L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de

placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des

artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail

normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement

financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté

de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux

d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet

la fondation d'entreprises moyennes.

L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail

intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un

revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale.

L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement

et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite

réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.

À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple,

non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de

l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu,

l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les

moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en

profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des

privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant,

un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les

gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun

cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que

l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits

économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles

existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs

moins qualifiés entre de plus en plus dans les moeurs, les luttes pour

les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les

fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par

les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé,

ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile

obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de

gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de

nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines

et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le

régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui

assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur

de travail.

La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui

s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une

grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique

autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons

décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les

excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et

s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du

salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines

de ces formations adoptent le principe de la participation des

collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les

avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires

des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et

l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers

largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements

autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.

Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de

l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui

contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos

jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale

se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les

différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles.

Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de

ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les

graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de

développement compatibles avec la dignité et la destination divine de

l'esprit humain.

Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en

apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le

résumer dans les propositions suivantes:

1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce

qui aura pour effet:

La suppression du gaspillage;

La transformation de la production superflue en production utile;

La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces

disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;

Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les

particuliers;

La responsabilité entre les mains des hommes moralement et

intellectuellement doués.

2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue

impossible.

3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont

abattues; la division en membres supportant les charges et en membres

imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui

caractérise la vie et par une osmose organique.

4° Ainsi s'accroissent:

La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;

Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes

les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus

haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et

économiques.

II

LE CHEMIN DE LA MORALE

C'est une erreur de notre époque de nier cette notion de développement

progressif qui a été tant vantée pendant un siècle.

Certes, le développement s'effectue dans le temps et dans l'espace, et

lorsque nous osons élever notre regard vers l'Absolu, tout ce qui est

relatif dans le temps et dans l'espace disparaît. Nous sommes libres de

qualifier d'immobile tout ce qui se trouve au-delà, bien que cette

notion elle-même n'échappe pas au temps et à l'espace, qu'elle pousse

vers le point zéro, et bien que nous procédions beaucoup plus

radicalement, en mettant à la base de nos symboles des contrastes formés

par des catégories inconnues. Il se forme ainsi un tableau du monde

insuffisant et qui peut être schématisé ainsi: repos au centre de

l'être, mouvement croissant à mesure qu'on avance vers la périphérie du

monde phénoménal.

Ce raisonnement perd cependant toute son importance, dès que nous

abordons la scène sur laquelle se déroulent les phénomènes. Nous sommes

placés dans ce monde phénoménal pour agir; ce monde est dominé par la

pensée intellectuelle; ici les fantômes espace, temps et mouvement

deviennent des choses réelles.

La lumière que reçoit la scène lui vient d'autres régions; cette lumière

est la morale. La région d'où elle vient n'est plus celle de

l'intellect: la force spirituelle qui permet à l'homme de pénétrer dans

cette région, c'est son âme.

Ici se révèle la naïve erreur de toute philosophie qui avait prétendu,

avec la seule force de l'intellect, de la logique, de la table de

multiplication, pénétrer dans toutes les régions, sans jamais se

demander si cette force, représentée par la pensée intellectuelle, est

vraiment une force absolue, si elle est même la seule force de l'esprit,

si chaque monde que nous voulons soumettre à notre connaissance n'exige

pas des forces spirituelles différentes de celles qui nous permettent de

connaître un monde voisin et si ces forces spirituelles, autres que la

pensée intellectuelle, ne se manifestent pas dans notre vie intuitive et

dans l'amour qui anime notre âme. Pendant des millénaires on a vu se

poursuivre des efforts ayant pour but de dévoiler les mystères à l'aide

de la table de multiplication, efforts infructueux, puisqu'ils n'ont

jamais réussi à procurer la moindre satisfaction aux aspirations de

l'âme.

Ici se trouve le point de partage de deux considérations fondamentales:

devons-nous chercher à décrire l'absolu dans le langage de l'intellect,

et le monde phénoménal dans le langage de l'âme? Au point de vue de

l'âme, le monde phénoménal n'est qu'une image, une scène sur laquelle

nous sommes placés pour créer et subir des destinées mobiles, selon la

volonté du dramaturge; au point de vue de l'intellect, l'au-delà exige

une montée. Le point d'indifférence de ces deux considérations est formé

par notre devoir moral qui nous révèle la nécessité de les rattacher

l'une à l'autre, qui nous dit qu'il n'est pas permis de voir dans le

phénomène soit uniquement une fin en soi, soit uniquement un jeu. C'est

par l'intermédiaire du devoir moral que l'âme instruit l'intellect et

se révèle comme étant d'origine supérieure.

Troubler la vie réelle par la considération transcendante de

l'immobilité, ou la région transcendante par l'introduction de

préoccupations terrestres, c'est opérer une confusion inadmissible.

En considérant le monde des phénomènes au point de vue intellectuel,

nous avons le droit et le devoir d'envisager l'intervention de l'âme

comme le point de départ d'une ascension et d'un développement, bien

qu'au point de vue transcendant l'essence de l'âme n'ait ni commencement

ni fin.

Celui qui considère les choses économiques, historiques et sociales ne

doit jamais perdre de vue qu'il évolue sur la scène des phénomènes. Il

doit prendre la vie réelle telle qu'elle est, croire à la science et au

développement, dans les limites de la tâche qu'il s'impose et pour

autant qu'il s'agit de ce qui existe. Mais dès qu'on se trouve en

présence de fins, c'est la notion morale qui assume la direction. Sans

devenir secondaire, ce qui existe cesse alors d'être décisif; bien que

venant de très loin, l'exigence morale agit avec une grande puissance,

semblable en cela à l'action que la force des astres exerce sur les

marées. La réalité subsiste, mais devient plastique comme un métal

affiné. Et nous devons nous en remettre au développement du soin

d'amener à un état plus clair et plus parfait, de rapprocher de la

région de l'âme tout ce qui est rebelle, tout ce qui semble devoir durer

éternellement, alors même qu'il s'agirait des passions, des erreurs, des

désirs humains.

Si le monde a pu, depuis l'extinction des idéaux dogmatiques et absolus,

avancer de quelques pas, malgré sa lourde armure mécanique, cela

s'explique par le fait que l'humanité a conservé, dans quelque recoin de

sa conscience, des restes de ses croyances de jadis, d'origine

transcendante, mythologique, fétichiste, animiste, restes qui, bien

qu'isolés les uns des autres, n'en exercent pas moins une action

d'ensemble, de direction et d'orientation.

C'est un fait incompréhensible et qui dépasse l'imagination qu'on soit

obligé de se représenter ce monde dans lequel circule une quantité de

forces spirituelles comme on n'en a jamais vu, comme étant abandonné aux

constellations accidentelles de besoins matériels, d'équilibres

physiques, d'aspirations concurrentes, sans le contre-poids d'une seule

tendance morale inébranlable, sans la conviction de la nécessité d'un

bien absolu, sans la croyance à une fin commune qui enlace la vie et la

mort, sans un critère valable qui dise: ceci est bon et cela est

mauvais.

Certes, les intérêts peuvent, eux aussi, engendrer la foi. Un agrarien

élève son profit annuel à la hauteur d'une conception religieuse et

politique. Un partisan du libre échange confère à sa conception

commerciale la dignité d'un déisme lucratif. Le savant se crée une

transcendance professorale qui le flatte dans sa spécialité. Un dynaste

échange des services avec sa divinité. Le pauvre diable se venge et

destitue l'un et l'autre. Comment ne s'est-on pas encore aperçu que dans

ce vaste monde il n'y a personne dont les convictions soient en

opposition avec ses intérêts?

Devons-nous donc abandonner l'orientation du monde, son vouloir

spirituel à la diagonale des forces qui résulte de l'innombrable

quantité d'intérêts transcendantalisés?

Et pourtant la région de l'âme s'étend devant les yeux de tous et, avec

elle, le monde des idéaux et des fins, rangés d'une façon plus organique

et plus claire que le monde trouble des réalités.

Un autre fait, bien que moins important et qu'on s'étonne de constater,

étant données les tendances pragmatiques de notre époque, est celui-ci:

l'homme, qui cherche à explorer toutes les régions du ciel et de la

terre, est toujours dans l'ignorance absolue quant à la valeur de

l'homme; il ne connaît ni n'apprécie son prochain, son semblable.

Des systèmes d'appréciation périmés provenant de toutes les époques et

de toutes les zones s'entre-croisent dans la conscience de l'humanité,

aucun d'eux ne réussissant à assumer la direction, faute d'une

conception générale et fondamentale du monde et de la vie.

Dans la conscience des peuples occidentaux et dans leur conception

esthétique domine la polarité germanique du courage et de la peur. Est

estimée toute qualité qui atteste le courage; est méprisé et haï tout

défaut qui repose sur la peur. Toute action violente est excusable,

lorsqu'elle est compatible avec la franchise, la fidélité, le courage;

la lâcheté du mensonge, de la ruse, de la traîtrise est considérée comme

une honte qui déshonore. Le reproche et le blâme ne s'adressent qu'à la

lâcheté; l'honneur, c'est le courage reconnu. Le courage dont on fait

preuve dans un combat singulier guérit l'honneur attaqué. Intelligence,

énergie, piété, pitié sont des qualités indifférentes, utiles ou

nuisibles, qu'on peut, suivant les cas et selon leurs rapports avec les

systèmes de valeurs voisins, estimer ou non, mais qui n'ont aucune

valeur propre au point de vue du critère subconscient et décisif. Dans

la poésie, les manifestations du courage et de la sincérité provoquent

des sentiments de sympathie et d'approbation. Un personnage poétique

peut, malgré sa paresse, sa violence, son manque d'intelligence, son

ignorance et son égoïsme, provoquer la sympathie du lecteur; mais un

personnage foncièrement lâche, menteur et perfide ne trouve pas place

dans la poésie; c'est d'ailleurs pourquoi le personnage principal d'une

oeuvre poétique porte le nom significatif de héros. Le conflit tragique

porte à sa plus haute expression cette antinomie, inconsciente pour le

sentiment populaire; le héros est courageux et éveille la plus vive

sympathie; quant aux qualités indifférentes, il les dépasse ou il en est

dépourvu, et c'est pourquoi, lorsqu'il a à lutter contre un monde ou

contre un sort auquel ces qualités ne sont par hasard pas indifférentes,

il succombe, emportant avec lui la sympathie et l'admiration du

spectateur dont le coeur bat à l'unisson du sien. Dans la poésie

française il suffit que le héros soit brave et, à l'occasion, généreux;

il peut ensuite se montrer menteur, ombrageux, intriguant, comme Julien

Sorel dans le célèbre roman de Stendhal, sans rien perdre de la

sympathie des lecteurs; au contraire, dans la poésie allemande et

anglo-saxonne, la sympathie n'est acquise qu'aux personnages dont le

courage et la bravoure ne sont pas obscurcis par des taches d'ombre.

On nous a inculqué une conscience théorique qui nous fait attacher de la

valeur, à côté du courage, aux qualités purement orientales de la pitié

et de la prudence, à l'idéal patriarcal qui répugnait au moyen âge

allemand et a empêché nos poètes de chercher leur inspiration dans la

Bible.

Le caractère professionnel que l'art avait revêtu au cours du siècle

dernier a créé les éléments d'une échelle de valeurs d'ordre

intellectuel. L'assimilation de l'aptitude spirituelle au talent et de

l'aptitude intuitive au génie est devenue un fait décisif qui a fini par

détacher complètement ces aptitudes des conditions morales auxquelles

elles doivent être subordonnées.

La pensée mécanisée estime le succès. On a vu alors apparaître une

nouvelle hiérarchie de valeurs qui poussait des racines de plus en plus

profondes dans la conscience populaire. Ce fut la hiérarchie américaine

de la force de travail, de la persévérance, de l'esprit de décision et

de la volonté impatiente de toute contrainte extérieure.

L'enregistrement successif des conceptions morales sur le parchemin des

lois correspond, dans son insuffisante coordination, à la confusion des

systèmes. Le mensonge est admis, même devant le tribunal, mais le faux

serment est défendu. Les attentats contre la propriété sont sévèrement

punis, surtout lorsqu'ils trahissent la lâcheté et la félonie. La preuve

du courage dans le combat singulier est également défendue, mais, pour

donner satisfaction au sentiment populaire et au sentiment de classe, il

est toléré dans certaines limites.

Les valeurs sociales révèlent la même confusion utilitaire. La lâcheté

et les procédés frauduleux sont proscrits, lorsqu'ils sont devenus

manifestes et de notoriété publique. Le mensonge, la rapacité, la

félonie, la mauvaise foi, la calomnie, la méchanceté, le manque de

pitié, l'orgueil, la vanité, l'ingratitude, l'avarice, la paresse, la

convoitise, la grossièreté, tous ces vices et tous ces défauts sont

tolérés, tant qu'ils ne sont pas préjudiciables au succès dans la vie de

tous les jours. L'application, l'énergie, la force de volonté, la

promptitude, le talent, l'esprit, la mémoire, sont des qualités

reconnues, mais particulièrement admirées, lorsqu'elles conduisent au

succès. La bonté, la noblesse de sentiments, l'esprit de sacrifice, les

dons naturels sont loués et approuvés, dès l'instant où ils portent

l'estampille de la consécration publique.

Où va le monde? · 第 11 / 27 段