représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête
d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses
annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des
brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui
peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de
consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des
taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les
objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent
dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.
Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs
clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent
contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un
impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques
employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles,
dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres
sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en
vue de la restriction.
II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu
servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être
considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car
alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-coeur. On
doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu
duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout
ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État
est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on
observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en
régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au
fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction
faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde
l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une
certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.
L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à
l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que
nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur
justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront
que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera
d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui
aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous
les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en
présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de
fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette
conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à
nous occuper de la transformation des notions morales.
Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures
seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est
possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée
d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus
puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette
passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore
l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme
est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté
à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec
un petit.
Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen
spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos
jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et
auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les
encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait
naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?
III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une
tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera
son application législative ou pratique dans chaque cas particulier.
Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et
n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets
d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces
naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements
rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées
à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a
trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être
soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants
monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est
d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils
encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais
il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,
qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les
particuliers outre mesure.
À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de
mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être
généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de
l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met
à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport
avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni
des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne
formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement
allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que
spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente
de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de
capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces
bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes
particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de
la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.
Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne
foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus
préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si
importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce
sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers
d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer
une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.
Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un
commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui
envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent
bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se
fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun
emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses
trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents,
chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui
augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa
force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues
tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui
pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province
plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les
grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou
trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,
faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de
voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette
réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion
incroyable la force de production.
Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant
d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de
plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas
même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes
profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le
consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas
l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile
va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et
coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les
marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par
la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui
trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui
veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait
par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à
supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce
peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense
exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail
et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce
n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie
nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un
travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une
grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.
IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout
héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant
être transmise par héritage est fournie par la forme économique de
l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état
actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée
et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons
qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit
sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu
que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique
et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par
l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de
l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant
compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le
scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de
la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être
supprimé aussi tôt que possible.
Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de
l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,
sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations
familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant
qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins
morales et culturelles. Les plus belles oeuvres et les plus beaux
monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être
hérités.
Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux
une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus
grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie
extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui
le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre
l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle
il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais
s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie
civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et
qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a
avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu,
disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par
l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des
autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination
exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien
d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus
en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes
et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle
devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus
évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la
récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson
de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de
grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa
responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain,
dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme
de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité
d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux
qui méprisent.
Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.
Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes
privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir
compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes
remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au
point de vue économique: elles assument le risque de l'économie
mondiale.
Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de
commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute
administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est
incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation
passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la
responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif
qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les
profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être
remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne
sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions
qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors
les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans
une certaine mesure, le moment d'agir est passé.
Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association;
il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche
inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux
reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses
collaborateurs et au grand nombre de ses essais.
Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en
excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins
personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles
d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se
contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour
d'aventures.
La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les
nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens
servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées
auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général
uniforme?
Jetons un coup d'oeil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment
être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a
léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de
devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et
nous constaterons ceci:
Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme
impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire
permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de
l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une
entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour
fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul,
cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en
passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,
parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il
attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe
à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine
conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus
souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité
de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant
le symbole de ce jeu.
Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup
d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux
droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces
droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le
co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre
valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice
favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de
ses achats, le mouvement général.
C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui
existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,
exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un
revenu théorique.
Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps
l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement
divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante,
comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme
autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale
corporative ou dans celle des ordres religieux.
Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le
processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de
gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes
dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des
propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit
devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de
leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent
de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.
Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une
entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer
ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi
allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que
le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il
n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait
de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.
La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,
la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où
l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une
sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai
sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous
avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un
autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les
fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un
industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines
institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations
communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières
exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements
suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi
parfaite que le permettent les circonstances du moment.
Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de
faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands
qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait
jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite
faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin,
faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts
amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche
et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur
l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines
obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que
les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger
et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se
trouvent en excédent dans ses caisses.
À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement
psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.
Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris
l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une
firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre
comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des
alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.
Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours
un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non
plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours
une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa
famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa
firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La
croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une
source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.
L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.
Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les
dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit
régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations
de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où,
d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie
de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer
à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer
autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur
propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce
sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur
administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à
choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la
direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la
perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie
extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la
responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.
C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent
dans la même direction que le développement du régime de la possession,
c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.
Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en
définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste
qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une
personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres
moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses
propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par
l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés,
fonctionnaires, ouvriers, etc.