Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière

représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête

d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses

annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des

brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui

peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de

consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des

taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les

objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent

dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.

Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs

clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent

contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un

impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques

employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles,

dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres

sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en

vue de la restriction.

II.--Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu

servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être

considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car

alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-coeur. On

doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu

duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout

ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État

est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on

observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en

régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au

fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction

faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde

l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une

certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.

L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à

l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que

nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur

justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront

que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera

d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui

aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous

les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en

présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de

fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette

conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à

nous occuper de la transformation des notions morales.

Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures

seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est

possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée

d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus

puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette

passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore

l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme

est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté

à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec

un petit.

Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen

spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos

jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et

auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les

encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait

naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?

III.--La lutte contre les monopoles privés et personnels est une

tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera

son application législative ou pratique dans chaque cas particulier.

Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et

n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets

d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces

naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements

rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées

à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a

trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être

soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants

monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est

d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils

encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais

il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin,

qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les

particuliers outre mesure.

À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de

mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être

généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de

l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met

à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport

avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni

des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne

formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement

allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que

spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente

de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de

capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces

bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes

particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de

la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.

Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne

foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus

préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si

importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce

sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers

d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer

une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.

Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un

commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui

envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent

bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se

fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun

emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses

trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents,

chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui

augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa

force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues

tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui

pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province

plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les

grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou

trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui,

faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de

voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette

réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion

incroyable la force de production.

Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant

d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de

plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas

même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes

profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le

consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas

l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile

va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et

coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les

marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par

la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui

trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui

veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait

par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à

supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce

peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense

exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail

et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce

n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie

nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un

travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une

grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.

IV.--Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout

héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant

être transmise par héritage est fournie par la forme économique de

l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état

actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée

et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons

qu'on cite en faveur de la conservation des _latifundia_ reposent soit

sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu

que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique

et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par

l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de

l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant

compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le

scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de

la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être

supprimé aussi tôt que possible.

Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de

l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot,

sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations

familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant

qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins

morales et culturelles. Les plus belles oeuvres et les plus beaux

monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être

hérités.

Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux

une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus

grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie

extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui

le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre

l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle

il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais

s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie

civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et

qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a

avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu,

disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par

l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des

autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination

exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien

d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus

en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes

et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle

devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus

évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la

récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson

de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de

grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa

responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain,

dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme

de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité

d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux

qui méprisent.

Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.

Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes

privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir

compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes

remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au

point de vue économique: elles assument le risque de l'économie

mondiale.

Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de

commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute

administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est

incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation

passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la

responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif

qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les

profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être

remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne

sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions

qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors

les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans

une certaine mesure, le moment d'agir est passé.

Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association;

il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche

inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux

reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses

collaborateurs et au grand nombre de ses essais.

Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en

excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins

personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles

d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se

contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour

d'aventures.

La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les

nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens

servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées

auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général

uniforme?

Jetons un coup d'oeil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment

être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a

léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de

devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et

nous constaterons ceci:

Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme

impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire

permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de

l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une

entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour

fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul,

cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en

passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise,

parts qu'il appelle d'une manière très significative _papiers_; il

attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe

à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine

conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus

souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité

de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant

le symbole de ce jeu.

Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup

d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux

droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces

droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le

co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre

valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice

favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de

ses achats, le mouvement général.

C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui

existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable,

exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un

revenu théorique.

Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps

l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement

divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante,

comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme

autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale

corporative ou dans celle des ordres religieux.

Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le

processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de

gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes

dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des

propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit

devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de

leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent

de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.

Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une

entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer

ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi

allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que

le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il

n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait

de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.

La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise,

la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où

l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une

sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai

sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous

avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un

autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les

fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un

industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines

institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations

communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières

exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements

suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi

parfaite que le permettent les circonstances du moment.

Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de

faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands

qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait

jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite

faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin,

faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts

amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche

et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur

l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines

obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que

les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger

et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se

trouvent en excédent dans ses caisses.

À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement

psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.

Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris

l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une

firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre

comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des

alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi.

Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours

un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non

plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours

une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa

famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa

firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La

croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une

source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu.

L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.

Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les

dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit

régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations

de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où,

d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie

de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer

à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer

autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur

propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce

sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur

administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à

choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la

direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la

perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie

extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la

responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.

C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent

dans la même direction que le développement du régime de la possession,

c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.

Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en

définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste

qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une

personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres

moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses

propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par

l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés,

fonctionnaires, ouvriers, etc.

Où va le monde? · 第 10 / 27 段