Tel est, à peu près, l'inventaire des valeurs humaines de notre époque,

telles qu'elles existent dans la subconscience et dans la conscience,

telles qu'elles sont reconnues légalement et socialement. Il y a

cependant en Europe un millier d'hommes qui s'ignorent et dont les yeux

se sont ouverts à la lumière. Ils portent en eux une nouvelle échelle de

valeurs; bien plus: ils possèdent ce coup d'oeil fatal qui voit à travers

les choses humaines comme à travers un cristal. Ils lisent non seulement

sur les livres et dans les yeux, mais aussi sur le front, sur le visage,

sur les mains; le choix et l'intonation d'un mot prononcé au hasard, la

partie inexprimée d'une association d'idées, le mouvement involontaire,

tout choix, toute préférence et toute aversion manifestées à l'égard de

choses, d'idées et d'hommes, le moindre lien qui rattache l'homme à son

milieu et à son entourage, la moindre nuance dans sa manière d'agir et

de vivre, sont autant de signes, grâce auxquels ces porteurs de valeurs

nouvelles aperçoivent l'essence de l'être avec une perspicacité et une

certitude qui ne sont accessibles à la foule qu'à travers la lentille de

la vision poétique.

On parle souvent de la connaissance des hommes, et nombreux sont ceux

qui se représentent ce don sous la forme d'une ruse méfiante qui cherche

à découvrir les mobiles cachés, les défaillances et les faiblesses

humains, pour pouvoir d'autant plus facilement exploiter leurs

semblables. Cette fausse vertu, qui est une vertu d'esclaves, ne peut

procurer que de petits avantages immérités, car elle n'est à la portée

que de natures inférieures. La véritable connaissance des hommes est le

don de natures ayant une conscience profonde de leur responsabilité, de

natures de maîtres, qui n'ont d'ailleurs nullement besoin d'être

géniales. La confiance royale de Guillaume Ier dans les hommes

reposait sur une force de ce genre et a sauvé pour un siècle l'idée

rigoureusement monarchique.

La profonde connaissance des hommes ne conduit jamais ni au mépris des

autres, ni à l'exagération de sa propre valeur.

Le sentiment organique sur lequel elle repose conçoit la nécessité de la

création complète qui trouve sa réalisation dans l'harmonie simultanée

de toutes les possibilités, dans l'édification vivante de tous les

degrés successifs. Mépriser, c'est être doublement aveugle: envers

soi-même et envers la multiplicité et la variété de la nature.

Ici l'échelle des valeurs perd le caractère pharisaïque qui, inhérent à

toute morale bornée, la rend insupportable aux natures créatrices. Il ne

s'agit plus de savoir ce qui est meilleur et pire, ce qui est juste et

méprisable, ce qui est rédimé et condamné; mais la question qui se pose

est plutôt celle-ci: qu'est-ce qui fait partie du passé et qu'est-ce qui

appartient à l'avenir? qu'est-ce qui doit être conservé et qu'est-ce qui

doit être épargné? quelles sont les choses qui aspirent à la vie, et

quelles sont celles qui penchent vers la mort?

Mais si l'on demande à ces hommes, qui ont appris à voir clair dans les

choses humaines, vers quels pôles se dirige leur appréciation

inconsciente et infaillible, ils ne savent que répondre. Nous le savons

et nous voulons le confirmer une fois de plus: ils s'orientent d'après

la distance qui les sépare de l'âme. Ces hommes ont eu l'intuition de

l'opposition qui existe entre l'homme sans âme et l'homme doué d'âme, et

ils voient dans toutes les manifestations humaines autant de degrés et

de phases de cette opposition.

Dans des ouvrages antérieurs j'ai, en en indiquant l'origine, exposé

cette opposition fondamentale: d'une part, les esprits qui ont leur

centre de gravité dans l'absolu, qui cherchent leur équilibre dans la

transcendance, l'intuition et l'amour; d'autre part, ceux dont le centre

de gravité est dans le monde des phénomènes et qui cherchent leur

équilibre dans les désirs et les angoisses. L'esprit transcendant

s'abandonne à l'invisible dont il consent à être le serviteur; il

recrée le monde des phénomènes et il le domine, non par l'arbitraire et

en vue de la jouissance, mais avec la conscience de sa mission et de sa

responsabilité. L'esprit attaché à la terre est dominé par le monde, par

les besoins du corps, par les joies et les souffrances, par les choses

et les hommes. Croyant s'affranchir, il lutte pour la vie et la

jouissance, afin de satisfaire ses sens, pour le savoir et la

possession, afin de se rendre maître des choses, pour la puissance et la

domination, afin de subordonner les hommes. Triple erreur, démentie par

l'insatisfaction, le doute et la mort.

Les notes dominantes de cet esprit sont constituées par le désir et par

la crainte; leur objectivation est ce qu'on appelle fin. Sa force

consiste dans l'intellect analytique pur; les tentatives désespérées de

cette force unilatérale, incapable de s'élever à la transcendance et de

dépasser des buts utilitaires, de créer une image du monde ou une

doctrine morale, forment le contenu de toute la philosophie antérieure.

Ces tentatives n'ont jamais pu aller au-delà d'une limitation et d'une

abdication de l'intellect; lorsque, par hasard, elles réussissaient à

faire un pas au-delà, on voyait aussitôt se glisser honteusement par la

porte entr'ouverte les forces intuitives dont on avait nié l'existence.

Remarquables au point de vue psychologique sont les phénomènes d'effroi

qu'on voit se produire toutes les fois que la force intellectuelle se

heurte aux murs de cristal du domaine voisin, ainsi que les désignations

variées qu'elle lui applique, tout en le niant. Toute morale reposant

sur l'intellect qui poursuit des buts devait nécessairement aboutir à

l'utilitarisme; la honte provoquée par cet attachement aux choses

terrestres, le désespoir de trouer une justification dialectique

d'utilités n'ayant aucun caractère obligatoire ont engendré des

solutions palliatives singulières et bâtardes.

Utilitaires avant tout restent la morale et la religion pratiques de

l'esprit intellectuel. Ni l'une ni l'autre ne dépassent le _do ut des_

du commerce. En admettant la possibilité d'une foi sans preuves,

l'intellect est de nouveau acculé à l'abdication, pour autant qu'effrayé

par sa propre recherche il ne s'en tient pas à la révélation historique.

Et alors même qu'il agrandit le monde phénoménal, en lui superposant un

au-delà théocratique, et la vie humaine, en lui donnant un prolongement

posthume, ce sont toujours l'espoir ou la crainte, l'action et le but

qui restent les facteurs décisifs. Nommez cet ensemble comme vous

voudrez: la seule notion qui l'anime est celle d'utilité.

C'est un fait remarquable que même les religions les plus pures, les

plus incontestablement transcendantes se matérialisent, dès qu'elles

deviennent l'apanage de populations intellectuellement utilitaires;

qu'elles aboutissent à la roue, aux prières ou aux reliques, elles

suivent toujours la voie qui les conduit de la foi exempte de désirs à

l'action prudente et avisée.

Pour l'esprit transcendant il existe, non une conduite morale, mais

plutôt un état moral. L'âme pure, exempte de désirs, plongée dans la

contemplation de la foi, ne peut se tromper, quoiqu'elle fasse; elle ne

connaît pas de préceptes. Elle ne possède aucun moyen, et ne désire en

posséder aucun, de devenir plus heureuse qu'elle n'est; elle le devient

par l'afflux des forces qu'elle respire. Ici finit toute compromission

entre le vice et la vertu, entre la volonté et la satisfaction; le

processus moral se détache de l'ordre intellectuel et se réfugie dans sa

propre essence.

J'ai déjà montré à plusieurs reprises ce dont la connaissance manque le

plus à notre époque. Elle a un besoin urgent de savoir par quelles

radiations humaines reconnaissables se manifeste l'essence de ce qui est

intellectuel, de ce qui n'est guidé que par la crainte et par des

considérations utilitaires; comment le souci et l'attachement à la terre

trouvent leur expression dans un mode de penser et de sentir

égocentrique; notre dépendance par rapport aux hommes, dans l'ambition

et les faux désirs, le bavardage et le mensonge; notre dépendance par

rapport aux choses dans l'avidité et le besoin de connaître; l'ensemble

de l'orientation, dépourvue de toute transcendance de notre esprit, dans

une attitude critique, injuste, froide à l'égard du monde et de ses

créatures, dans une conduite incertaine, qu'aucun instinct ne guide,

dans le mépris du moment qui passe, dans l'obsession de l'avenir, dans

l'amour de tout ce qui frappe les sens, de tout ce qui est déclamatoire

et pathétique, dans le penchant à la superstition et à la piété

intéressée.

Jamais aucun de ces caractères ne se présente à l'état isolé; jamais son

expression n'échappe à l'oeil sensible. Ces caractères forment la mesure

extérieure de la distance qui sépare l'individu et le peuple de l'âme.

Ils permettent de mesurer le passage progressif aux manifestations de la

transcendance, à l'amour créateur, à la vérité, à l'objectivité, à

l'intuition, à la liberté par rapport aux choses, aux hommes et au

_moi_, à la communion avec les choses pour les choses elles-mêmes, avec

l'amour pour l'amour lui-même, à la pitié que ne souille aucun désir, à

la gratitude, au dévouement. C'est là la véritable voie humaine; qu'elle

soit suivie par l'individu ou par un peuple, ce sont là, en même temps

que les étapes de cette voie, les critères véritables et certains du

développement humain.

À ceux qui possèdent inconsciemment ces critères, ce que nous disons là

n'apprendra rien de nouveau; c'est tout au plus si notre exposé leur

fera apparaître avec plus de clarté des rapports qui s'imposent à la

pensée consciente. Mais il est de la plus haute importance de savoir

enfin d'avance quel genre de discipline implique l'adoption par

l'humanité d'une échelle de valeurs générales: elle implique la

disparition des restes morts de systèmes éthiques contradictoires, de

systèmes louant et recommandant des choses différentes, ce qui fait que

chacun envisage son sort avec suffisance et assurance, comme un numéro

de loterie qui doit nécessairement sortir lors d'un tirage quelconque,

après quoi la justice régnera dans le monde. C'est un signe réjouissant

qu'une minorité, qui n'a subi l'influence ni de prophètes ni de

zélateurs, ait adopté de nos jours, par un accord inexprimé, cette

échelle de valeurs et cherche, sans haine et sans zèle de prosélyte, à

en retrouver les éléments dans chaque individualité; et il ne se passera

pas beaucoup de temps, avant que l'Allemagne, du moins, retrouve la voie

humaine, avec ses buts et son échelle de valeurs.

L'intellect est d'une antiquité préhumaine. L'humanité a vieilli à son

école; à la faveur d'une hérédité transmise par des générations

innombrables, elle manie avec une maîtrise inconsciente ses règles de

pensée et ses enseignements utilitaires. L'âme est jeune; chacun de nous

doit, pour son propre compte, apprendre à s'en servir; son langage est

encore un balbutiement; par rapport à elle, nous sommes encore des

enfants. Les nations, ces jeunes formations dont l'existence ne dépasse

pas quelques milliers d'années, se sont, dans leur conscience

collective, emparées des méthodes collectives et les ont fait servir à

leur organisation intérieure, à leur défense extérieure; leur conscience

psychique, encore à ses débuts, ne s'est exprimée jusqu'à présent que

dans des formations collectives telles que la langue, les moeurs, la

tradition, le mythe, plus tard dans des oeuvres d'art collectives, dans

la construction de villes et de cathédrales, dans la fabrication

d'ustensiles, dans la chanson populaire; quant à la transcendance

religieuse, la conscience collective n'a jamais manqué de

l'intellectualiser et de la rabaisser à un ensemble de rites et

d'institutions ecclésiastiques; une conscience politique se manifestant

au dehors n'est pas encore née, et les États se comportent les uns à

l'égard des autres comme des êtres amoraux.

Une des oeuvres les plus formidables de l'intellect pur avait consisté

dans la création de la science européenne et dans sa matérialisation,

qui a abouti à la période mécaniste de l'histoire mondiale. Nous avons

déjà énuméré, et nous n'y reviendrons pas ici, toutes les circonstances

intérieures et extérieures, augmentation de la population, actions

réciproques exercées les unes sur les autres par des couches de

population opposées, luttes entre l'esprit intuitif et l'esprit

intellectuel, qui ont dû contribuer à provoquer ce mouvement. Ici je

tiens seulement à relever le fait que l'époque mécaniste, encore

éloignée de son apogée, commence à engendrer d'elle-même les forces

opposées qui, sans être destinées à détruire la mécanisation dans ses

manifestations pratiques (car, en tant que levier contre la force de

gravité des masses mortes, elle demeure indispensable), sont de nature à

lui enlever la domination sur l'esprit et à faire d'elle la servante de

l'humanité.

Plus, en effet, les formes de pensée, les méthodes de recherche et

d'action qui caractérisent la mécanisation, qu'il s'agisse de leur

application à la science, à la technique, à l'économie ou à la

politique, deviennent le patrimoine commun et le bien héréditaire des

civilisations, après avoir été pendant deux siècles le moyen secret et

le privilège d'une minorité intellectuelle, plus ces formes et ces

méthodes, assimilées par l'inconscient, cessent de conférer à ceux qui

les manient une supériorité et des prérogatives spéciales, et plus

l'esprit purement créateur, intuitif et responsable, s'affirme

efficacement et impérieusement, dans ses diverses manifestations, et

revendique la direction.

Déjà de nos jours, dans la politique et l'économie d'abord, dans la

technique et dans la science ensuite, il y a pléthore de forces

intellectuelles et offre insuffisante de forces intuitives, de ce qu'on

appelle les caractères. L'intellect commence à être considéré comme une

condition naturelle et indispensable; ce qui compte, c'est l'élévation

que lui confèrent des éléments plus nobles. Les défauts et les

insuffisances de l'intelligence commencent à devenir évidents; la

désespérante ressemblance qui existe entre toutes les choses pensées ou

faites, qu'il s'agisse de grandes ou de petites, fraie le chemin à la

supériorité inouïe de ceux qui hissent Pelion sur Ossa, qui couronnent

la force de l'entendement par l'intuition. Un certain degré normal

d'intellectualisme est accessible à tous, même dans des choses qui ne

peuvent s'enseigner; on peut même arriver à produire une oeuvre d'art

médiocre, à peindre un tableau supportable, à écrire un roman lisible:

tout cela n'exige qu'une instruction moyenne, associée à une certaine

faculté d'imitation qu'on ne confond que trop souvent avec le talent

créateur. La signification morale de l'appréciation exacte des facultés

humaines devient une nécessité sociale, car seules les qualités humaines

supérieures sont capables de vaincre la tyrannie de la mécanisation et

de donner à ses forces une orientation salutaire. Un jour viendra où

l'on aura de la peine à comprendre que nous ayons pu, faute de

discernement, abandonner la direction, la responsabilité et la

puissance à la libre concurrence de facultés et de dons dépourvus de

noblesse, voire dépourvus d'honnêteté; que nous ayons pu estimer de

confiance des qualités telles que l'adresse, la promptitude, le mépris

tranquille de la vérité, le bavardage, la brutalité, l'égoïsme,

l'empressement, la prudente bassesse, l'arrivisme, l'obséquiosité,

toutes les fois que les possesseurs de l'une ou de l'autre de ces

qualités réussissaient à se servir avec quelque succès de l'un des

leviers de la mécanisation; que nous ayons pu permettre aux forces

diaboliques, comme s'il s'était agi d'une nécessité inéluctable,

d'accaparer la plus grande partie du respect et de l'estime terrestres;

que nous n'ayons pas eu honte de laisser périr de nobles natures, parce

qu'elles ne pratiquaient pas le manque de scrupules dans le choix des

moyens de lutte; que nous n'ayons même pas été capables de reconnaître

les signes extérieurs qui se manifestent avec le premier regard, avec le

premier mot, et cela malgré que le nombre de ceux qui sont capables de

voir et de reconnaître fût suffisant pour fonder une science de l'homme

qui, répandue dans les écoles et les salles de conférences, aurait pu

ouvrir à la jeunesse les yeux et les oreilles. Au lieu de nous être

efforcés de fonder cette science, nous nous en tenons toujours aux

préceptes illusoires de systèmes moraux théoriques, de provenance et

d'orientation diverses, se contredisant et se réfutant réciproquement,

au point d'engendrer l'indifférence complète et de nous acculer à nous

contenter, pour tout critère d'application, de l'exigence minima de ce

qu'on appelle les convenances. Un homme convenable, au sens de ce qui

reste de la morale européenne, est celui qui paie ses dettes les plus

urgentes, ne se laisse pas prendre en flagrant délit de mensonge, ne

cause pas de scandale en public, conduit ses affaires de façon à ne pas

se mettre en opposition avec le Code pénal, verse son obole aux

souscriptions publiques, ne refuse pas le duel, porte de bons habits,

possède des connaissances moyennes et peut prouver que son père

possédait les mêmes qualités. Aujourd'hui, en 1915, dans tous les pays

civilisés, pour autant qu'il s'agit du sentiment moral, ces qualités

donnent droit, à celui qui les possède, à l'estime de tous, à toute

revendication économique, à toute responsabilité, et celui qui possède,

en plus de ces qualités, quelque disposition ou connaissance utile plus

ou moins prononcée, peut même prétendre à l'exercice du pouvoir.

Si l'on admet que toute science économique et sociale n'est que de la

morale appliquée; qu'un État, une économie, une société méritent de

disparaître, lorsqu'ils ne signifient qu'un état d'équilibre d'intérêts

réfrénés, lorsqu'ils ne sont que des associations de production et de

consommation, armées ou désarmées; que seul le contenu psychique de la

vie a le droit d'exister; que ce contenu se crée lui-même sa forme et

son revêtement dans les choses et les institutions qui retombent en

poussière, dès que le souffle en est parti; si l'on admet tout cela,

disons-nous, et si on l'admet d'un accord unanime, on se trouve placé

devant la tâche qui consiste à rechercher les réactions réciproques se

produisant entre le lit du ruisseau et le ruisseau lui-même, entre la

volonté créatrice et l'institution créée.

Nous avons déjà donné la description des institutions que nous avons,

dans le «Chemin de l'économie», déduites d'une loi générale. Ici nous

allons considérer les variations de la conscience qui doivent

accompagner, précéder et suivre l'évolution des institutions. Un rapide

coup d'oeil nous a révélé la confusion de la conscience métaphysique et

morale, la méconnaissance de l'homme et l'absence de tout critère de son

appréciation. Les exigences qui en résultent doivent être satisfaites,

et les satisfactions qu'elles recevront devront être intégrées dans le

tableau de l'avenir.

C'est dans le renoncement que nous avons découvert le rayon de lumière

destiné à éclairer la moralité sociale; dans le renoncement au culte du

superflu, aux choses en tant que source de puissance, à l'égoïsme

familial; dans l'aspiration à ce qu'il y a d'essentiel dans la vie

extérieure, à la solidarité, à la soumission au bien collectif; dans le

rejet de toute revendication injuste et immorale; dans le transfert de

la responsabilité à des puissances spirituelles et morales.

Si tel est le chemin visible, il nous incombe de décrire le chemin

invisible, de montrer la courbe des sentiments humains qui doit régler

le trajet du mouvement extérieur. Nous savons que la conscience

d'aujourd'hui est rebelle à cette cinétique; on ne réussirait qu'à

serrer, à comprimer, voire à détruire le mécanisme de la vie extérieure,

si on voulait lui imposer de force, prématurément et sans aucune

préparation préalable, des rythmes nouveaux. Connaître est la première

chose qui importe; la formation d'une nouvelle manière de sentir vient

ensuite, lentement, mais irrésistiblement. Et, alors, le système rigide

devient tout à coup fluide, cherche un équilibre nouveau, en même temps

que naissent des exigences et des problèmes supérieurs qui, à leur tour,

s'imposent à la connaissance.

Nous devons examiner les mobiles spirituels qui maintiennent

l'organisation actuelle et s'opposent à l'ordre futur; nous pourrons

alors nous rendre compte si, et dans quelle mesure, ils sont en voie de

disparition ou de transformation en d'autres, ayant plus de rapports

avec la vie de l'âme. Nous aurons à parler de paresse, de sensualité, de

passion, de vanité, d'ambition et des forces qui les neutralisent et

les inhibent; si nous acquérons la conviction qu'une nouvelle conscience

sociale est capable de réaliser l'équilibre nouveau, nous y trouverons

une confirmation de la futilité des théorèmes qui attendent des

institutions la réalisation de la paix et de la justice ou postulent la

possibilité de supprimer les contradictions ou de briser les révoltes de

la nature humaine par la violence ou par des discours.

Certes, notre faculté de variation devra être portée au plus haut degré,

mais il ne faut pas s'abandonner à la croyance illusoire que cette

maturation de notre faculté de variation pourra être obtenue par une

brusque adaptation, par la création hâtive de modèles, voire par des

martyres individuels. Il est impossible d'abréger le chemin de la

connaissance, en s'engageant dans des chemins de traverse. En revanche,

il ne s'agit pas non plus de visions lointaines et brumeuses; les deux

derniers siècles ont vu se produire de plus grandes variations de la

conscience que celle que nous exigeons. Les serfs de jadis qui baisaient

le bord de l'habit de leur maître et craignaient les verges, sont

devenus soit des hommes ayant la mentalité bourgeoise, soit des

adversaires organisés des bourgeois. Trente années avaient suffi

autrefois pour faire naître, des classes solides de la bourgeoisie et

des paysans, un prolétariat abandonné, condamné à la pauvreté et à

l'asservissement; et il a fallu seulement trois siècles pour faire

surgir, sur les ruines des chaumières misérables et des villes déchues,

les esprits de nos chercheurs et de nos penseurs, de nos poètes et de

nos guides. Surgie du sol dans l'espace de quelques générations

seulement, la classe des fonctionnaires et des officiers prussiens a

acquis une conscience morale sans exemple, d'une rigidité et d'une force

de renoncement qui dépassent tout ce que nous pouvons exiger ici. Dans

le bref intervalle d'une période guerrière, l'esprit spartiate du peuple

armé, avec tout ce qu'il comporte de dévouement, de sacrifices et de

sentiment d'honneur, s'est répandu sur tout le pays, subissant ainsi un

essor beaucoup plus grand que celui que nous pouvons attendre d'une

nouvelle variation.

Quelque invariables que nous paraissent les sentiments les plus profonds

du coeur, amour et haine, joie et souffrance, passion et connaissance, il

n'en reste pas moins que rien n'est plus variable que les appréciations

et les opinions, le choix des forces inhibitrices et stimulantes, les

convictions. Il y a là une sorte de mouvement auquel nous devons

cependant les lentes modifications qui nous ont conduits de l'animalité

à l'humanité et nous conduiront de l'humanité à la divinité. Ce que nous

attendons et souhaitons, c'est seulement, toutes proportions gardées,

une de ces légères transformations de nos valeurs et de notre vouloir,

soit en plus, soit en moins, comme il s'en est produit tant pendant les

deux millénaires de l'histoire de l'Allemagne.

Si l'Allemagne n'est pas le pays où toute action pratique constitue

l'application voulue de valeurs morales transcendantes, et ne constitue

que cela, alors nous devons dire que nous nous sommes trompés sur la

mission de l'Allemagne. Si nous croyons au devoir et au droit absolus,

nous devons faire comme Kepler: au lieu d'admettre que les penchants et

instincts humains demeurent immobiles et intangibles au centre du

mouvement pragmatique, nous postulerons un mouvement primordial et

nécessaire de toute éternité, accompli par la terre et les planètes

autour d'un centre formé par le soleil de la transcendance.

Ce n'est pas le caprice de nos vanités qui détermine la marche du

monde. La connaissance vient en premier lieu, les institutions la

suivent; et de celle-là à celles-ci, l'humanité accomplit son calvaire

le plus pénible qui la conduit au sacrifice et à la liberté.

Où va le monde? · 第 12 / 27 段