Le propriétaire d'une maison de rapport vit du monopole que lui assure

un terrain de grande ville: certaines affaires et personnes étant par la

force des choses localisées dans des quartiers déterminés d'une ville,

la demande augmente, alors que l'emplacement reste restreint.

Le marchand de modes vit du monopole de son nom, car il y a des gens qui

seraient désolés de porter un chapeau ou d'avoir à la main un parapluie

ne sortant pas d'une maison en vogue.

Le propriétaire d'un chemin de fer, d'une canalisation d'eau, d'un port

reçoit son monopole directement de l'État ou de la commune; le droit

dont il jouit équivaut à un droit régalien.

Tous ces monopoles et nombre d'autres enrichissent leurs détenteurs; il

n'existe pas d'autres moyens de s'enrichir. C'est que le jeu, le risque,

la spéculation donnent, en vertu même du calcul des probabilités, des

résultats qui, à la longue, finissent par s'équilibrer, et l'on peut

négliger les rares cas où l'heureux bénéficiaire est à même de profiter

de son gain, en s'arrêtant à temps, ou d'en faire profiter ses

descendants, parce que la mort était venue mettre fin à ses opérations

en pleine période de réussite.

Si nous interrogeons, en toute impartialité, notre sentiment intérieur

au sujet de la justice ou de l'injustice de l'enrichissement par le

monopole, nous percevons la réponse suivante: il y a quelque chose

d'immoral dans la fixation arbitraire des prix, dans la puissance

matérielle, dépourvue de scrupules, que le monopole assure à l'individu

sur la collectivité.

Cette immoralité semble un peu atténuée dans le monopole qu'assure la

priorité et dans celui de la technique, surtout lorsqu'ils sont exercés,

non par une seule personne, mais par une association, car ici l'utilité

du service rendu est évidente et malgré la situation exceptionnelle de

l'organe privilégié, ce privilège peut être plus avantageux pour la

collectivité que si la fonction en question était abandonnée à la libre

concurrence.

Le monopole apparaît d'autant plus insupportable qu'il a été moins

mérité, que son exercice demande moins de peine et se fait avec moins de

scrupules: c'est ainsi que le monopole du propriétaire de terrains dans

une grande ville est des moins réjouissants.

On aperçoit en même temps qu'il suffit d'un appareil législatif

insignifiant pour régler ou, lorsque cela paraît nécessaire, fermer les

sources de la richesse personnelle. Nous réservons cette question

pragmatique pour la fin de nos déductions économiques. Nous allons nous

occuper de l'autre côté, qui est le plus décisif, de la revendication du

droit à la richesse.

Seule une partie insignifiante de ce qu'il possède aujourd'hui a été

acquise par le propriétaire; la plus grande partie de sa fortune lui est

venue par héritage.

Si la vue de la richesse acquise, ramenée à ses véritables sources et

origines, éveille en nous un sentiment de désapprobation qui nous la

fait qualifier d'injustice, ce n'est généralement plus le même

sentiment qui préside à notre critique de l'héritage. La transmission de

la propriété de génération en génération apparaît à la sensibilité

actuelle comme une chose intangible. Cette constatation rend nécessaire

une remarque préalable, d'ordre méthodologique.

Tout progrès social et politique résulte de la lutte entre la tradition

et la nouveauté. Nulle époque ne s'est appliquée, dans une mesure aussi

grande que la nôtre, à approfondir cette opposition, avec la tendance

incontestable, bien que subconsciente, à prendre parti pour la

tradition, comme c'est le cas de toute époque atteinte d'impuissance

créatrice.

Et, pourtant, l'opposition dont il s'agit, loin d'être absolue, est

seulement fonction de notre manière de voir: ce qui est révolutionnaire

aujourd'hui devient consacré par la tradition le lendemain, et ce qui

est réactionnaire aujourd'hui fut révolutionnaire hier. Lors donc qu'on

oppose à la tradition, envisagée comme un produit organique et naturel,

le nouveau comme étant quelque chose d'arbitraire, comme étant une

invention dogmatique ne reposant sur aucune expérience, n'ayant aucune

particularité justifiée, on opère une confusion entre ce qui caractérise

les contrastes de développement et les caractéristiques des hommes dans

lesquels ces contrastes s'incarnent. On confond la nature de l'homme,

partisan de la conservation, avec la nature de la tradition; la nature

du novateur avec celle de la nouveauté.

La nouveauté, devenue fait, est aussi organique et se rattache aussi

étroitement à l'homme et aux circonstances que la tradition; elle

devient elle-même, au bout de peu de temps, tradition, habitude,

vénérable antiquité, chose ancienne, déjà dépassée. L'homme, au

contraire, qui a un penchant pour la tradition, diffère de celui qui

annonce et crée le nouveau. Celui-là s'appuie sur l'expérience et

l'observation complaisante de ce qui existe, parfois aussi sur des

privilèges et des préjugés devenus chers, celui-ci sur la force du

besoin, sur son don de clairvoyance, sur des idéaux, parfois aussi sur

son propre mécontentement et sur des désirs personnels. Les vertus de

l'un résident dans la fidélité et dans la froide compréhension, celles

de l'autre dans la force créatrice et dans l'intuition; les dangers

auxquels est exposé le premier sont l'étroitesse de vues et la paresse,

l'autre risque de tomber dans le dogmatisme et la légèreté.

On peut dire que chaque nouveauté présente plus ou moins ces dangers.

Elle commence par être dogmatique, rationaliste et agressive, incapable

de comprendre les particularités fondées. Mais, à l'usage, les angles

s'émoussent, les tons criards pâlissent, l'outil s'assouplit dans la

main. Un miracle, disent les Orientaux, ne dure pas plus de trois jours.

La crainte justifiée des vices et de la férocité populaires et le

profond penchant des Slavo-Germains pour la commode observation de ce

qui existe égarent notre manière de concevoir l'histoire, jusqu'à nous

faire voir dans toute nouveauté subite un criminel bouleversement. Le

mouvement de la grande révolution française est, et non sans raison,

étranger à notre sensibilité; et pourtant, au cours de tant de nuits

agitées, l'imagination des révolutionnaires en travail a fait naître des

notions capitales concernant l'administration communale, l'éducation

populaire, la défense nationale. La sensibilité politique des Allemands

est monarchique, et en cela réside une de ses rares forces; nous sommes

passionnément portés à détruire toute velléité républicaine comme une

haute trahison; il est toutefois heureux que nous ayons gardé assez

d'objectivité pour ne pas voir dans tout Suisse un descendant de

régicides et de nihilistes sans foi et de ne pas poursuivre sous

l'accusation de jacobinisme tout Allemand établi à Bâle.

Au point de vue général du mouvement historique, l'opposition subjective

entre la tradition et la nouveauté apparaît ainsi comme une force

ralentissante, quelque chose de semblable au moment d'inertie physique.

Dans l'économie de l'histoire universelle, la tâche qui incombe au

traditionalisme consiste à assurer la régularité du mouvement, à

empêcher la voiture de verser, à limiter les expériences arbitraires.

Mais il ne faut jamais oublier que c'est là une force négative. Le

conservatisme, qui est en apparence l'approbation de ce qui existe, est

en réalité la négation de la vie et de son développement.

Dans des considérations consacrées aux choses à venir, il faut toujours

revenir à cette attitude, dont le caractère négatif même renferme pour

nous un enseignement. Elle nous met notamment en présence de la

question: quel est le critère qui nous permet de distinguer une

fantaisie utopique d'une nouveauté organique, bien que se réclamant de

certains principes?

Ce n'est pas la pratique qui peut nous fournir les éléments de cette

décision, car même l'imparfait et l'absurde peuvent pendant un certain

temps recevoir une réalisation pratique. Les seuls facteurs décisifs

sont l'unité et la force de la conception générale. Lorsqu'une

contradiction se manifeste entre la conception générale et les éléments

affectifs acquis sous l'influence de telle ou telle conception

particulière, c'est cette dernière qui doit être écartée. Quant à la

conception générale, sa validité est proclamée, non par le tribunal de

la génération qui la voit naître, mais par l'aréopage des temps.

À la lumière de ces notions, abordons de nouveau la conception

sentimentale de l'héritage et examinons-la de près.

Contrairement à l'enrichissement par les monopoles et la spéculation,

qui blesse notre sentiment moral, l'enrichissement par l'héritage comme

tel ne choque généralement pas la majorité des gens.

Nous voyons les champs de courses et les lieux de plaisir d'une grande

ville remplis de jeunes gens bien élevés, parfaitement conscients de ce

qu'ils sont, de jeunes gens qui, pour une danseuse ou un cheval,

dépensent plus d'argent en une heure qu'un pauvre étudiant, un poète ou

un musicien n'en gagnent en une année pour subvenir à leurs besoins les

plus élémentaires. Ce qu'ils exigent du pays pour leur consommation

personnelle représente une valeur supérieure à celle du traitement du

président du Conseil des ministres et du chancelier. La seule

compensation qu'ils sont capables de fournir consiste dans la jouissance

et la représentation. Selon la mentalité et les intérêts de chacun, ils

sont traités avec politesse, déférence ou soumission, affabilité,

condescendance. Ils trouvent tout naturel que le jeune savant ou

commerçant leur fasse place, lorsqu'ils se présentent pour dépenser ou

faire une commande; le sentiment populaire juge parfois leur attitude

arrogante, leur inactivité regrettable, mais voit dans leur situation

privilégiée un fait auquel on ne peut rien changer, l'expression d'une

tradition consacrée, la manifestation d'un éclat et d'une puissance

héréditaires.

On juge sévèrement la femme de moeurs légères qui, restée veuve d'un

homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche

ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus

d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit

d'héritage.

Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais

incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus

soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations

de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux

blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun

disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.

Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq

décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les

filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc

l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien

créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour

l'histoire ou la diplomatie.

Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante

ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes

gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!

Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de

nombreuses générations!

Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la

collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère

quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.

Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la

civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient

répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions

culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au

service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques

pourraient être créées.

La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude

séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la

substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et

que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis

longtemps disparu.

Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés

avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est

qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane,

survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu

collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des

troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement

aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et

des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à

la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la

culture du sol.

Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se

transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu

subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais

dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le

gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que

par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux

rangs.

De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du

capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa

conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute

d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère

indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci

avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits

et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la

défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement

droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.

La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien

qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le

fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance,

du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini

par édifier sur les fondations discutables de ce fait une

superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à

nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de

toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur

les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est

conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse

recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du

fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation,

ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des

moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à

s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses oeuvres d'art,

de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État,

après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait

obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et

certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il

dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du

légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit

lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des

propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public

des oeuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des

monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à

s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.

Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité

des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions

morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus

de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce

qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est

rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une

particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une

importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont

disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à

l'antinomie.

Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre

hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces

nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui

caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour

subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une

généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et

s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les

générations et qui est une oeuvre humaine. Cette rigidité condamne le

prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle.

Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle

étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la

responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition

s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui

cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une

volonté dépourvue d'activité.

Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale.

Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans

examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles,

tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines

neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit

commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et

du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu

de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier.

Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de

la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de

résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de

propositions faciles à retenir.

1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant

donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire,

non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être

subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où

il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable.

2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la

morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un

propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les

moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre

une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité

ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de

jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien.

3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large

du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de

l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour

les spéculateurs, ni pour les gros héritiers.

4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du

niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les

classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des

classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la

consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial

vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces

biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils

représentent.

C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation

économique et de la liberté sociale.

L'actualisation législative de ce système est une question d'importance

secondaire. En considérant les institutions législatives des différents

États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques

présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se

ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les

buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également

analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout,

c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions

suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées.

Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures

soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs

morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de

l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées

attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes,

elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais

elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des

fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le

fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes.

Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans

notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité

particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances

obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté

la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la

politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus

loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction

aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a

pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner

satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non

par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines,

mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface

de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne

reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La

guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où

il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté

populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre

que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de

celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la

guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et

oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie

cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne

peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de

satisfaire l'âme.

La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de

ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la

manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des

institutions.

I.--Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en

un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition,

de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la

consommation exagérée.

Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son

produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par

les restrictions qu'il impose.

Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou

fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute

importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer

quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de

dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes.

Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les

fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois

rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être

frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur;

les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en

plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé.

Où va le monde? · 第 9 / 27 段