rende compte qu'elle est à la base de toute réforme sociale dont elle
forme même le noyau le plus sain. La force d'attraction du socialisme
réside moins dans sa thèse incolore du retour des capitaux à l'État que
dans son but final, concret, qui est la suppression, par un moyen ou par
un autre, de la richesse excessive, en vue de l'amélioration du sort de
tous. On s'était cru obligé de compliquer ce noyau à l'aide d'une
théorie superflue, parce qu'on n'a pas été capable de surmonter les
apparentes contradictions morales et économiques. Dès l'instant où
chacun est libre de s'enrichir, mieux que cela: dès l'instant où chacun
est encouragé à s'enrichir et que nulle loi ne s'y oppose, il semblait
malhonnête de dépouiller des produits de son travail celui qui a réussi.
Il semblait de même scabreux de s'exposer, en plaidant pour un principe
qui choquait la société bourgeoise de nos révolutionnaires eux-mêmes,
lesquels auraient cru, en le proclamant, sanctionner l'injustice, voire
le vol, et se laisser guider par un mobile aussi anti-scientifique que
l'envie. On croyait, en outre, dans son for intérieur, que la richesse
était indispensable à la formation du capital, aux risques économiques
et techniques, aux grandes entreprises, aux opérations financières à
longue échéance. À ces scrupules il ne pouvait arriver rien de meilleur
que d'être englobés dans une vaste théorie qui, sans les absorber, les a
tout au moins rendus invisibles. Il faut, proclamait cette théorie,
frapper le capital jusqu'à en faire une propriété de l'État, la
disparition du capital devant entraîner celle de la richesse. Cette
étatisation devait avoir pour conséquence une augmentation de la valeur
du travail, alors que nous avons vu qu'il n'y a entre ces deux faits
aucune relation de cause à effet. Mais on laissait sans solution et
insoluble la question de savoir comment, en l'absence de toute
concurrence, de tout stimulant interne, de toute norme de comparaison,
par la seule méthode bureaucratique, la collectivité serait à même de
suppléer au principe fondamental sans lequel la grande Nature elle-même
est incapable de s'acquitter des tâches qu'implique son évolution: nous
parlons du principe de la lutte pour l'existence, de la sélection, de la
joie de vaincre.
Si l'on reconnaît sans réserves qu'on doit tendre au nivellement de la
propriété, c'est-à-dire à la limitation des richesses individuelles, on
constate que la doctrine de la liberté sociale est de force à résoudre
ce problème, en faisant toutefois une distinction entre les trois formes
sous lesquelles se manifeste l'action de la propriété: le droit à la
jouissance, le droit à la puissance, le droit à la responsabilité. Cette
distinction une fois opérée, il est possible de trouver des formes
d'organisation économique qui concilient le système traditionnel avec
les exigences de la liberté, de la justice et de la dignité humaine et
suppriment toute entrave au développement ultérieur.
Nous évoluons toujours dans les limites de la question du nivellement
des fortunes, mais nous commençons à nous apercevoir que les exigences
immédiates de la morale projettent leurs ombres sur nos considérations
économiques.
Certes, l'âme ne prétend pas pour elle-même au bonheur, à la puissance
et aux honneurs temporels, elle n'exige pas pour elle-même de justice
terrestre. Elle s'éveille au bonheur de la souffrance, elle vit dans la
solitude du renoncement, elle puise ses forces dans le bonheur du
sacrifice. Et, cependant, en tant que notion humaine, la justice ne lui
est pas étrangère. Que serait la pitié, si l'on prétendait que la
privation est, pour notre prochain aussi, une source de bonheur plus
grande que l'abondance? Que serait la justice, si l'on prétendait que
l'injustice est un moyen de rendre nos prochains plus forts?
L'importance objective de ces vertus consiste en ce que ceux qui en sont
porteurs attirent vers eux le mal et les souffrances du monde,
détournent vers leurs propres coeurs les pointes de lances hostiles;
mais ils sont très loin de vouloir le mal ou de le ménager.
Nous aurons bientôt à examiner jusqu'à quel point chaque individu est en
droit de revendiquer une part des biens du monde, et nous aurons alors
l'occasion de constater que c'est la partie la plus médiocre, la plus
mesquine de sa nature qui pousse l'homme à revendiquer la possession au
sens étroit du mot, c'est-à-dire en tant que source de jouissance. Mais
ici il s'agit de savoir de quel droit un homme peut prétendre à une vie
qui, par ses empiètements et par les destructions qu'elle cause, par son
isolement et son mépris de tout ce qui l'entoure, foule aux pieds
l'existence et la force d'existence d'innombrables individus. La vieille
habitude de domination, née de prérogatives qui étaient accordées en
échange de certains services, tels que la protection et la défense, et
s'étendaient aux femmes et à la descendance, forme la seule base
traditionnelle d'un genre de vie luxueux et prétentieux. On peut voir
une expression symbolique de ce rapport dans la parodie du cérémonial
des seigneurs d'autrefois, parodie à laquelle se livrent les nouveaux
riches qui achètent des canons pour les placer sur la terrasse de leur
château, ornent de bannières leur vestibule, postent des domestiques
poudrés à chaque tournant de l'escalier, suspendent aux murs de faux
portraits d'aïeux, observent dans leur service de table, dans leurs
réceptions, à la chasse, des coutumes archaïques, s'entourent de
panoplies, de livrées, de coupes.
Aujourd'hui personne, en dehors de l'État, n'est chargé de la tâche de
défendre et de protéger, personne n'a à recevoir défense et protection
de qui que ce soit, si ce n'est des fonctionnaires de l'État et au nom
de celui-ci. Juges, magistrats, princes d'Église, dynastes ont beau
s'entourer de pompe et d'éclat, pour honorer le passé, se donner à
l'occasion en spectacle aux bourgeois et pour en imposer à la foule, ils
ont beau faire preuve de tact, de façon à ne pas tomber dans la
mascarade et la comédie: de nos jours, comme à toutes les époques
antérieures, la dignité de l'homme et de sa situation se mesure à sa
responsabilité; l'homme est d'autant plus représentatif que la
responsabilité dont il est chargé est plus grande; usages et cérémonial
sont des mots qui n'ont de sens qu'aussi longtemps que subsistent les
forces qu'ils reflètent, et lorsque ces forces sont épuisées, il ne
reste plus que la sèche enveloppe de la formule et de l'étiquette.
La supériorité économique du bien-être bourgeois ne repose cependant sur
aucune institution; comme tant d'autres fortes réalités, elle apparaît
dès le début comme un phénomène secondaire qui reste inoffensif et
inaperçu, tant qu'il se maintient dans les limites raisonnables et sans
effet sur la vie publique. Quand un patriarche oriental réussissait, par
un heureux élevage, à centupler ses troupeaux, c'était pour la tribu un
beau facteur de sécurité; et tant que les autres n'étaient pas lésés
dans leur droit de jouissance des sources, il ne s'agissait là que d'une
affaire privée. Quand un marchand d'épices du moyen âge réussissait dans
ses affaires, il pouvait se faire bâtir une maison confortable, la
remplir de toiles et de vaisselle, entasser de l'argenterie dans ses
bahuts. Son bien-être cessait d'être une affaire privée, à partir du
jour où il commençait à s'en prévaloir pour conquérir des privilèges
municipaux. La richesse ne devient une puissance sociale que lorsque, la
densité de la population ayant augmenté, l'organisation collective de
l'économie en arrive à constituer un cercle fermé d'actions et de
réactions réciproques auxquelles rien ni personne n'échappent. C'est ce
qui s'est produit en partie aux dernières périodes de l'Empire Romain
et, d'une façon complète et irrésistible, dès le début de l'époque
mécanisée qu'on désigne aussi, un peu unilatéralement, sous le nom de
capitaliste. Économiquement parlant, l'ensemble du monde civilisé
d'aujourd'hui vit sous la domination d'une puissante ploutocratie qui,
dans certains États, a réussi à s'emparer de tout le pouvoir politique,
de la législation et de l'administration, du droit de décider la paix et
la guerre et, dans certains autres, partage le pouvoir politique avec
les puissances traditionnelles, tout en disposant sans restriction de
l'organisation du travail du pays.
Il serait injuste de méconnaître les services rendus par la puissance
mondiale de la ploutocratie. Elle a achevé le mouvement de mécanisation:
elle a, dans l'espace de plusieurs générations, réussi à enrichir la
planète au-delà de toute prévision, elle a fourni aux États de puissants
moyens de défense, renforçant ainsi, contrairement à sa nature intime,
le nationalisme. À l'époque de sa formation, elle a, par un généreux
choix, accepté dans son sein tous les forts tempéraments de la nation,
en imposant à leur esprit, ainsi qu'à l'esprit de l'ensemble de la
nation, la manière de penser nationaliste, mécaniste, en développant
chez eux le goût de l'entreprise, en déracinant de leur mentalité les
derniers restes des conceptions patriarcales, féodales, corporatives et
en créant ainsi une nouvelle atmosphère spirituelle, certes tout aussi
étroite, mais éminemment favorable à l'action. Elle a contribué à donner
à la politique mondiale une orientation économique et, sans le vouloir
et sans s'en douter, elle a porté les oppositions à un degré d'acuité
tel que la succession des catastrophes nationales qu'elle a ainsi
provoquées met sa propre existence en danger. Nous parlerons de tous ces
effets, lorsque nous aurons à nous occuper des revendications
politiques; ici nous voulons seulement poser la question morale et
formuler à son sujet quelques propositions finales.
La ploutocratie est une domination de groupe, une oligarchie et, de
toutes les formes oligarchiques, la plus condamnable, parce que ne se
rattachant à aucune conception idéale, à aucun sacrement. Les vieilles
théocraties de l'Orient tiraient leur droit de la divinité; elles ont
perdu ce droit le jour où elles sont devenues des sinécures
sacerdotales. Les aristocraties grecques se réclamaient de leur qualité
de filles de dieux. Grâce à la culture héréditaire de la mentalité
royale et de la beauté corporelle, la noblesse des conquérants avait
réussi à s'assurer une suprématie sur le bas-fonds formé par les tribus
autochtones, jusqu'au jour où elle a été absorbée par celles-ci, par
suite de mélanges de sang. La noblesse rurale des Romains avait dominé,
parce qu'elle était seule en possession des aptitudes politiques et
guerrières; elle a été supplantée plus tard par une autre noblesse, une
noblesse neutre, dépourvue d'idéal, celle des fonctionnaires; puis
survint le mélange de races et la décadence. L'Église du moyen âge,
ayant été appelée à faire pénétrer la force de la foi dans un monde
païen, était devenue une oligarchie organisatrice. Après la conversion
de l'Europe, cette mission avait dégénéré en une politique d'État, et
l'Église qui la représentait s'est engagée dans une voie qui l'a
conduite de sa situation de puissance mondiale à celle d'une
organisation internationale politiquement reconnue. Le féodalisme
européen reposait sur la notion idéale de la fidélité du vassal à
l'égard du suzerain, notion à laquelle étaient venues s'ajouter plus
tard celle de la responsabilité envers le peuple des sujets et, plus
tard encore, le devoir de défendre la foi. Le christianisme ayant fini
par devenir le patrimoine commun, la population ayant pris un caractère
homogène, le féodalisme a cédé la place à la souveraineté territoriale
et, en partie aussi, à la démocratie, et la domination de la noblesse
n'a pu se maintenir que là où elle a réussi à préserver intacte la
notion de la fidélité au roi, du devoir militaire et du patriarcat
rural, ce qui fut principalement le cas dans le Nord et dans l'Est
slavo-germains.
La ploutocratie, au contraire, s'appuie, non sur des idéaux généraux,
mais sur des intérêts généraux. Elle n'a pas surgi à l'état collectif,
comme une tribu de conquérants ou une communauté de fidèles, mais elle
s'est formée par la réunion progressive d'individus isolés qui, l'un
après l'autre, ont réussi à s'élever, grâce à des dons accidentels, par
suite d'un hasard ou d'un risque heureux. Elle ne cherche pas autre
chose qu'à s'enrichir et à se maintenir; elle ne se considère pas forcée
ou moralement obligée d'adhérer à une communauté spirituelle quelconque:
sa force réside dans son opportunisme. Elle se complète par l'hérédité
et, ayant une claire conception de son intérêt, elle a recours, toutes
les fois que cela est nécessaire, à la cooptation; la préférence du père
est contre-balancée par la prudence de l'associé. En fait de biens
spirituels, elle possède avant tout l'instruction, ensuite une certaine
culture économique et le goût de l'entreprise, qui commence à se
développer de bonne heure, sous l'influence de la tradition familiale.
Sans l'afflux incessant de sang nouveau, cette influence resterait sans
efficacité, car l'habitude de la vie de luxe et l'étroitesse
intellectuelle d'un côté, l'imitation extérieure des usages
aristocratiques, de l'autre, éliminent, dans l'espace de chaque
génération, des existences en partie affaiblies, en partie, selon
l'expression en usage, ruinées.
L'adoption intermittente de nouveaux éléments, l'élimination
occasionnelle d'éléments natifs n'enlèvent à la caste ploutocratique
rien de son unité fermée. Toute oligarchie est soumise à certains
changements et échanges, et le mouvement dont nous nous occupons en ce
qui concerne la ploutocratie ne porte aucune atteinte à son caractère,
étant donné que grâce à une sélection rigoureuse, l'accroissement se
fait toujours aux dépens des classes les plus rapprochées, à l'exclusion
de toutes les autres: c'est que la manière identique de concevoir la vie
constitue une condition nécessaire et que les éléments héréditairement
fixés assurent la prédominance des tendances fondamentales et font même
naître, par l'imitation des usages et coutumes du féodalisme, la notion
hybride de noblesse d'argent.
L'imperfection humaine transformant en oppositions extérieures les
différences d'aptitudes, de caractères et de forces psychiques, toute
organisation sociale présente la hiérarchie des responsabilités, des
besoins et des revendications également sous la forme d'oppositions.
Quelle que soit la forme qu'affecte cette hiérarchie et quelle que soit
la place qu'occupe chacune des couches dont elle se compose, on pourra
toujours constater une ressemblance avec l'organisation oligarchique.
Selon qu'on professe telle ou telle conception morale, on approuvera ou
tolérera une pareille organisation, on accentuera et perpétuera les
oppositions, en maintenant l'exclusivité du privilège, en élargissant
les droits de la classe privilégiée et les fixant par les liens de
l'hérédité; ou bien on favorisera le mouvement d'égalisation, en
restreignant l'inégalité des droits et en facilitant l'osmose sociale.
Dans ce dernier cas, le développement tendra vers le point indifférent
qui, tout en formant le contenu de la notion d'aristocratisme, contribue
à sa dissociation: lorsque les natures les plus fortes et les plus
nobles, quelles que soient leur origine et leur conformation, se
considèrent responsables envers leurs frères inférieurs, la couche
supérieure, tout en restant fermée par sa nature, n'en subit pas moins
dans sa substance des changements incessants; la dénomination:
«gouvernement des meilleurs» se trouve alors justifiée et notre
représentation d'une économie de caste ne correspond plus à rien de
réel.
Je doute fort que telle soit la conception idéale de ceux de nos
esthètes qui, les yeux fixés sur Athènes et Venise, considèrent que nous
devrions avoir pour objectif la formation d'une couche héréditaire
s'imposant par son degré d'instruction et par sa force de caractère.
L'oligarchie héréditaire est incompatible avec la dignité et la liberté
auxquelles tout homme a le droit de prétendre et ne peut jamais être une
notion idéale pour celui qui pense, pour celui qui adhère à la doctrine
prêchant l'élan de toutes les âmes.
L'oligarchie ploutocratique, en outre, ne se rapproche sous aucun
rapport de cette indifférente notion-limite dont nous avons parlé plus
haut, et nous devons la considérer comme moralement mauvaise. Alors même
que nous admettrions l'inégalité des revendications, alors même que,
contrairement au socialisme, nous verrions dans la multiplicité des
besoins, dans l'affinement auquel tend une existence spirituelle, dans
la variété des couleurs que notre penchant artistique cherche à réaliser
pour sa propre joie et pour celle des autres, une des bases de la
civilisation mondiale, nous ne pourrions pas nous résigner au libre jeu
des forces qui, sur le sol de notre organisation économique, a engendré
la ploutocratie héréditaire, à titre d'effet secondaire, imprévu et
indiscuté. L'homme n'a pas été créé pour succomber, en vertu d'un sort
prédestiné, sous le poids de puissances accidentelles, engendrées par le
jeu arbitraire de la lutte économique irréfrénée. La répartition des
biens n'est pas plus une affaire privée que le droit à la consommation.
Nous n'avons aucune raison de suivre le conseil radical du socialisme et
de détruire l'édifice érigé par un millénaire de travail organique, pour
mettre à la place de la concurrence un bureaucratisme policier, et à la
place de la liberté civile des soupes populaires obligatoires pour tout
le monde et le droit universel à la pauvreté; mais nous voyons de
nouveau et définitivement la nécessité d'une réforme susceptible
d'édifier un nouveau règne de liberté sociale sur la base d'un plus
juste droit à la consommation, d'une plus équitable répartition des
biens de possession et d'une plus grande aisance de l'État.
Une digression qui, en même temps qu'elle ferme le cercle des
considérations qui précèdent, en supprimant la dernière contradiction
entre la conclusion et les prémisses, nous permettra d'aborder les
considérations empiriques qui vont suivre.
Nous avons vu que la consommation exagérée atteint un minimum dans le
cas-limite théorique où toute la fortune se trouve concentrée entre les
mains d'un seul. Serait-il à craindre qu'une plus grande égalisation des
fortunes ait pour effet une augmentation de la consommation telle qu'il
en résulte un sérieux danger pour les réserves dont nous avons besoin
pour l'extension et le renouvellement de l'activité mondiale?
Ce danger n'est que relatif. Sans doute, la consommation moyenne des
biens servant à la conservation et à l'élévation de la vie sera
augmentée; mais on sait par expérience que le surcroît de consommation
de ces biens est suivi d'une augmentation de la quantité de travail et
d'une amélioration de sa qualité. La consommation de grand luxe se
trouvera diminuée, alors même que la collectivité possédera le droit de
s'entourer de pompe et de magnificence. Quant à l'individu qui cédera à
un penchant irrésistible vers l'éclat et vers le luxe, il sera obligé de
rétablir l'équilibre en restreignant sa consommation journalière. La
seule possibilité susceptible de troubler cet état de choses serait
fournie par le gaspillage de moyens de consommation sous la forme
d'inutiles articles de bazar et d'ornements banals. Mais la force de
conscience économique, dont l'éveil sera à la fois la cause et l'effet
de la nouvelle époque et dont nous aurons à parler à propos de la morale
économique, finira par inculquer à l'humanité transformée le plus
profond mépris pour tous nos bibelots masculins et féminins et par
abandonner aux populations sauvages et demi-civilisées l'usage de toutes
les futilités, frivolités, imitations, de tous les articles de
nouveauté, de modes, de bijouterie, de coquetterie, de tous les articles
spéciaux et autres choses indignes portant des noms affreux. Une partie
formidable du travail mondial, que le manque d'éducation et de goût
absorbe de nos jours, sera ainsi épargnée. Et c'est ainsi que la forme
économique fondée sur le principe de l'égalisation des fortunes fournira
une base naturelle et morale à un autre minimum, celui de la
consommation somptuaire et superflue; et il apparaît avec évidence que
notre organisation actuelle, ploutocratique et pleine de contradictions,
mérite encore sa condamnation, du fait de la fausse direction qu'elle
imprime à la consommation.
Nous abordons maintenant le domaine de la pratique. Mais avant de nous
occuper de l'ordre nouveau, nous avons à examiner la légitimité du droit
à la préférence que l'individu revendique personnellement en sa faveur,
en ce qui concerne la consommation et la possession des biens de la
collectivité. Quand nous aurons vu quels sont ceux qui élèvent cette
prétention à la richesse et à la fortune, au nom de quel droit ils
exigent la garantie de la société et de l'État, quels sont les moyens de
protection dont l'État dispose pour se défendre contre les exigences
exagérées et l'injustice, nous apercevrons plus nettement les bases
économiques et morales d'une organisation plus libre et plus juste.
Qui est riche et de quel droit? Qui peut dire: sur l'ensemble de la
fortune et du revenu du monde, j'ai droit à une part de consommation et
de possession dix fois, cent fois, mille fois plus grande que celle de
l'humanité moyenne? D'où provient la richesse personnelle et comment
est-elle acquise?
La naissance de fortunes dans le passé ne nous intéresse pas ici. Il
suffit que leurs possesseurs actuels les aient reçues par héritage. La
notion de transmission héréditaire nous occupera plus tard, mais pour le
moment voyons comment naissent les richesses de nos jours.
La richesse représente-t-elle l'épargne? Étant donnée la brève durée de
la vie humaine, les gains obtenus par un travail régulier peuvent à la
rigueur permettre d'épargner de quoi s'assurer un bien-être moyen. Les
revenus dont l'accumulation forment la richesse, ne sont pas des revenus
procurés par le travail, mais appartiennent à d'autres catégories.
L'opinion populaire, d'après laquelle l'épargne serait une source de
richesse, est totalement erronée.
L'enrichissement par les trouvailles est possible, bien que peu
fréquent. La recherche de trésors ne convient plus à notre époque, à
moins qu'il ne s'agisse de buts scientifiques, et les découvertes de
tableaux de Rembrandt dans des boutiques de brocanteurs n'enrichirent
que les reporters de journaux; il faut dire cependant que la découverte
de trésors minéraux a créé plus d'une fortune canadienne, africaine et
allemande.
Pour que naisse la richesse en général, il faut que des milliers
d'individus consentent à abandonner une partie de ce qu'ils possèdent;
et ils n'y consentent que si c'est seulement au prix de ce sacrifice
qu'ils peuvent satisfaire un besoin urgent. On appelle ce besoin urgent,
raisonnable ou absurde, besoin économique. Donc, quiconque veut devenir
riche doit satisfaire un besoin général. Mais cette proposition n'est
pas encore suffisante, car il y a concurrence entre ceux qui s'offrent à
satisfaire ce besoin; le profit s'en trouve diminué et, finalement,
chaque entrepreneur, au lieu des trésors espérés, ne récolte qu'une
modeste rente ou un médiocre revenu de travail.
Le problème de l'enrichissement ne se trouve donc résolu que lorsque
l'entrepreneur est à même de limiter la concurrence, de fixer à sa guise
le taux du revenu ou d'étendre à volonté le cercle de ceux qui sont
prêts à faire le sacrifice nécessaire. Ces conditions se trouvent
réalisées dans le monopole reconnu ou imposé.
L'heureux inventeur use du monopole du brevet ou du secret de
fabrication. Quiconque imite son invention ou corrompt son
contre-maître, est puni.
L'extraction de certains minéraux fournit un monopole naturel, notamment
lorsque les mines sont rares ou en nombre limité.
La grande banque, l'entrepôt, l'entreprise gigantesque industriellement
ramifiée usent du monopole de l'avance. Quiconque voudrait les imiter,
devrait, pendant de nombreuses années, travailler à perte et avec de
puissants capitaux, pour créer des organisations concurrentes. Or, peu
nombreux sont ceux qui sont disposés à lancer leurs capitaux dans des
essais de ce genre.
Les industries chimiques s'appuient sur le monopole de la situation: le
plus souvent il n'y a qu'un seul point géographique qui se trouve à une
distance favorable du centre des matières premières, des sources
d'énergie, de la main-d'oeuvre et des débouchés.
Le grand ténor porte le monopole de la rareté dans son gosier; les
théâtres d'opéra sont plus nombreux que les voix d'hommes aiguës, bien
formées.
Associations et syndicats s'assurent le monopole à l'aide de cartels, en
soumettant l'ensemble d'une industrie à une direction unique et en
éliminant la concurrence.