Les impôts de consommation et les droits sur le luxe présentent cette

caractéristique, devenue un lieu commun, que leurs produits sont

décevants, puisqu'ils restreignent la consommation. Ils paraissent donc

inefficaces, si, en les considérant au point de vue financier, on tient

leur action secondaire pour la chose principale, et si on considère leur

action principale comme un effet secondaire nuisible. Si on retourne la

question, de façon à mettre principalement en évidence le côté se

rapportant à la restriction de la consommation inutile, la réponse

concernant l'efficacité se trouve donnée _ipso facto_. Si l'on songe que

chaque collier de perles importé correspond à ce qu'il faut pour mettre

en valeur un domaine ou nous rend tributaires du revenu d'un riche

domaine étranger; que chaque millier de bouteilles de champagne que nous

faisons venir de France absorbe les frais de formation d'un savant ou

d'un technicien; que la valeur de nos importations de soies, de plumes,

d'ornements, de parfums et autres marchandises de cette catégorie,

suffirait à faire disparaître toute misère et toute privation dans le

pays; que l'excédent de ce que nous dépensons en spiritueux, par rapport

à ce que dépense pour le même objet l'Amérique, représente à peu près

les charges de nos dettes de guerre: lorsqu'on pense à tout cela et à

mille autres exemples du même genre, on conçoit difficilement que la

société tolère le gaspillage du patrimoine national, sans se dédommager

par le légitime moyen des impôts et des droits. On vit toujours dans

l'illusion que le luxe fait vivre beaucoup de monde, que la consommation

est une affaire privée, que les hommes seraient privés de travail, si on

remplaçait toutes les professions destructrices en professions

créatrices.

On considère chez nous l'imposition du revenu comme une mesure

naturelle. On est même porté à y rattacher une satisfaction morale,

parce qu'on admet que celui qui reçoit beaucoup, peut sans peine donner

une partie de ce qu'il reçoit. Allant plus loin dans cette direction, on

convient que puisque l'épargne sert à arrondir la fortune, il est

légitime aussi de prélever quelque chose sur cette augmentation. Mais on

s'arrête devant la consommation qui, elle, doit rester intangible.

Cette conception bourgeoise considère la prétention de la collectivité

comme un désagréable rationnement auquel on peut échapper à peu de

frais. Certes, le revenu doit être imposé, et l'épargne, pas plus que le

revenu, ne doit échapper à l'impôt; mais le plus coupable, c'est la

consommation, et elle devrait être imposée de telle sorte qu'au-dessus

d'un minimum suffisant, calculé par tête, l'État devrait prélever au

moins un mark sur chaque mark de consommation supplémentaire.

À la facile objection qu'une pareille mesure servirait avant tout à

faciliter l'épargne et à favoriser l'accroissement et l'inégalité des

fortunes, on pourra donner une réponse qui sera en fonction du sort

réservé aux fortunes privées.

Il existe assez d'autres moyens, et de plus efficaces, d'empêcher

l'accroissement de l'inégalité; en outre, l'imposition de l'épargne n'a

jamais eu pour but de diminuer celle-ci, mais visait plutôt à rendre

l'imposition moins sensible, alors que nous admettons que l'imposition

pourra être rendue aussi sensible qu'on le voudra, pourvu qu'elle agisse

avec efficacité sur le mal dont la société souffre le plus, en amenant

une diminution de la consommation effrénée.

De ces considérations, plus d'un pourrait être tenté de conclure que

nous prêchons une sorte de puritanisme rigide qui ne comporte que le

travail assidu, une nourriture suffisante, des vêtements et des

ustensiles solides et, dans le cas le plus favorable, une solide

éducation moyenne et un attachement universel à l'Église. Mais nous

avons déjà répondu à cette appréhension, en disant que toute vie

intérieure doit servir à l'enrichissement de l'âme, toute vie extérieure

à l'augmentation des biens idéaux; ajoutons encore que la société future

ne sera pas nécessairement privée de cette enveloppe multicolore de la

richesse matérielle, du luxe, de la magnificence et de la représentation

qui, aujourd'hui, ne dérobe que trop à nos yeux affaiblis la véritable

beauté du monde. Partout où la société apparaîtra comme maîtresse, elle

pourra, en signe de sa liberté et de sa libéralité, s'entourer d'éclat,

comme l'ont fait les maîtres de Rome et d'Athènes, de Venise et

d'Augsbourg, de Versailles et de Potsdam. Mais on pensera autrement du

raffinement de l'isolement, de l'insatiabilité qui, derrière les

grillages et les rideaux, derrière les vitres et les portes à deux

battants, enfouit des richesses dans les matelas et les coffres-forts.

Notre époque est familiarisée jusqu'à l'abus avec la notion de la

magnificence, mais semble avoir perdu celle de la distinction. La

magnificence et la représentation agissent sur une foule lointaine,

condamnée à l'admiration béate, et laissent le coeur froid; la

distinction exprime la noblesse intérieure dans une calme réserve, elle

est renonciation; tout en semblant céder avec douceur, elle entraîne et

emporte. Sparte et la vieille Prusse étaient distinguées, Paris et Rome

des derniers siècles montrent l'association inséparable de la pompe et

de la vulgarité. L'époque artistique peu connue de la renaissance

prussienne d'il y a cent ans nous montre que la beauté naît, moins de

l'imitation de ce qui est pompeux et fastueux, que du calme et

consciencieux accomplissement de la plus modeste des tâches.

Nous avons ainsi fait ressortir la grande importance de la consommation

et la nécessité de sa réglementation dans la vie économique de l'avenir,

et nous avons en même temps ébauché, comme condition préliminaire de

cette réglementation, une nouvelle conception éthique et économique,

ainsi que la manière dont elle doit s'incarner dans la structure

législative de l'État.

En abordant la question de la répartition des biens, nous devons prendre

un nouvel élan et chercher la direction des astres, car l'orientation

que nous avons suivie lors de la discussion du problème de la

consommation ne peut plus nous servir. Nous avons vu que l'extrême

inégalité des fortunes est de nature à corriger, plutôt qu'à aggraver,

les excès de la consommation; si toute la fortune de l'univers était

concentrée entre les mains d'un seul et administrée d'une façon quelque

peu rationnelle, la diminution de prix des biens de consommation serait

tellement considérable que le rapport entre salaires et traitements,

d'un côté, et les biens en circulation, de l'autre, restant le même, la

part de consommation de chacun suffirait à lui assurer une vie

convenablement bourgeoise. À notre époque, cette part ne peut en général

pas augmenter, et les théoriciens qui attendent de certaines mesures

sociales et politiques une soudaine augmentation de la quantité de

produits, avec baisse correspondante de leurs prix, nagent en pleine

illusion, car la quantité de biens produits à un moment donné dépend de

la quantité de moyens de production existant au même moment, et une

rapide augmentation des moyens de production ne peut être obtenue que

par une intense restriction momentanée de la consommation. Ce que le

monde peut chaque année absorber et consommer, représente donc une

quantité ferme; l'effet, ainsi que nous l'avons vu, ne peut être atténué

que par une réorganisation de la production telle que l'absurde

gaspillage se trouve transformé en consommation utile. Si on peut, grâce

à cette réorganisation, augmenter d'un tiers la somme des biens

produits, la répartition de ceux-ci entre les habitants des pays

civilisés assurerait à chacun une vie bourgeoise moyenne qui, calculée

en notre argent, comporterait une dépense annuelle de 3.000 marks

environ par famille.

Si la théorie de la consommation ne peut plus servir de ligne directrice

à la répartition des biens, comme si le point 0:0 se trouvait ici

dépassé, la revendication de l'affranchissement prolétarien, quelque

bizarre que cela puisse paraître, semble se comporter d'une manière

indifférente à l'égard de la question de la répartition. C'est que

l'attitude du prolétariat, pour autant qu'elle s'exprime dans les

rapports économiques, est moins une affaire de possession qu'une

revendication concernant la consommation. Supposons ici encore un cas

extrême d'inégalité. Supposons notamment que toute la fortune de

l'univers soit concentrée entre les mains d'un seul (et ce cas ne

diffère que moralement, et non économiquement, du cas-limite de

l'Utopie, où ce seul s'appelle «État»): dans ce cas hypothétique, le

possesseur universel pourrait fort bien ne pas avoir en face de lui un

prolétariat. Nous serions certes tous ses subordonnés, mais la

répartition des biens produits chaque année dépendrait uniquement de

notre sentiment collectif et de notre intervention. En supposant

toujours que le possesseur dirige intelligemment la production mondiale,

il peut faire des biens produits cinq parts: nous abandonner une part à

nous, qui sommes ses ouvriers et employés, en vue d'une juste

répartition; il doit réserver une deuxième part au renouvellement et à

l'intensification de son appareil de production et à l'entretien

d'autres institutions utiles à la collectivité; il peut mettre de côté

une troisième part, en vue d'une future pénurie éventuelle; il peut

enfin réserver à sa propre consommation une quatrième part et, s'il est

méchant, détruire arbitrairement la cinquième. Nous ne voyons pas de

sixième emploi. Les quatrième et cinquième cas pouvant être négligés et

le troisième n'étant pas essentiel, nous n'aurons à traiter avec notre

maître qu'en ce qui concerne le partage entre les deux premiers emplois.

S'il prétexte nos devoirs envers les générations à venir, nous

répliquerons que nous voulons vivre, nous aussi, et que nos descendants

n'auront qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs affaires. Et notez bien ceci:

les pourparlers en question se poursuivront dans le même esprit, que le

maître s'appelle Rockfeller ou qu'il soit représenté par l'État social

universel.

L'accord finit par s'établir. La part de réserve est fixée; elle sera

pour le moins aussi importante, peut-être même plus importante, que dans

l'économie actuelle et, tant qu'il ne se produit ni mécontentement, ni

aversion pour le travail, notre patron peut se désintéresser

complètement de la manière dont nous répartissons entre nous la part

destinée à la consommation. Et prenant une fois de plus pour base le

niveau de production actuel, nous supposons que la répartition sera

telle qu'elle comportera une dépense annuelle moyenne de 3.000 marks, au

taux d'aujourd'hui.

Sommes-nous pour cela prolétaires? En aucune façon. L'instruction et

l'entretien de nos enfants sont assurés. Personne au monde, à

l'exception de l'Unique, qui peut tout aussi bien être représenté par le

pouvoir d'État, n'a plus de droits sur nous; toute la partie des

produits du monde, destinée à la consommation, est à notre disposition;

nous en avons nous-mêmes assumé le partage.

Singulière contradiction: la possession individuelle étant poussée à sa

plus extrême expression, l'état prolétaire disparaît! Or, il est tout à

fait naturel de généraliser notre conclusion, en l'appliquant à deux

propriétaires, puis à dix, à cent, à mille, et de montrer que la

répartition de la propriété est sans aucune influence sur la formation

du prolétariat qui, considérée au point de vue économique, se rattache

davantage au droit de consommation qu'au droit de propriété.

Cette déduction est cependant prématurée, car elle ne tient pas compte

de deux choses: du caractère de classe du prolétariat et de la puissance

qui s'attache à la possession. La puissance d'un unique propriétaire

universel serait immense, mais ne se manifesterait guère pleinement que

dans son entourage immédiat, surtout si ce propriétaire avait en face de

lui une unité organisée. Ses intérêts privés seraient à peine plus

préjudiciables aux intérêts de cette unité que ne le sont les intérêts

domestiques ordinaires d'un dynaste intelligent qui ne se préoccupe pas

de favoriser telle classe aux dépens d'une autre; et tous ses efforts

tendraient principalement à maintenir sa puissance et à assurer sa

transmission héréditaire. Ces deux buts étant atteints, il n'a plus

aucun intérêt à refuser à ses ouvriers instruction, droit et

responsabilités.

Lorsque les propriétaires sont, au contraire, nombreux et jouissent de

droits héréditaires, ils se réunissent et forment une classe. Ils

cherchent non seulement à assurer leur sécurité, mais à se prémunir

aussi contre des intrus: ils peuvent se combattre entre eux, mais c'est

le subordonné qui reste le principal adversaire, surtout lorsqu'il n'est

pas absolument exclu du droit de propriété, lorsqu'il peut acquérir ou

possède déjà. L'intérêt le plus urgent consiste alors à maintenir le

déshérité dans l'impuissance, à lui enlever les moyens d'instruction,

d'organisation, de possession, à ne lui accorder que les droits et les

responsabilités compatibles avec le maintien du juste équilibre à un

moment donné.

La question de la répartition de la propriété devient importante. Bien

que la non-uniformité de la répartition favorise l'organisation plus

équitable de la consommation, deux circonstances, préjudiciables à cette

équité, surgissent dans le cas dont nous nous occupons: la puissance,

qui est inséparable de la possession et acquiert avec le temps une

importance de plus en plus grande; l'hérédité, maintenue par une longue

tradition et, peut-être, moins inséparable de la puissance que celle-ci

ne l'est de la possession. Puissance et hérédité réunies forment le

pouvoir d'une classe.

Ces rapports entrevus, nous ne pourrons plus jamais nous déclarer

partisans du libre jeu des forces, en ce qui concerne aussi bien

l'accumulation que la répartition des biens privés.

Nous avons effleuré la notion de l'éducation intellectuelle et avons

noté à ce propos que la classe dominante ne peut faire autrement que

d'accorder, à contre-coeur, ce décisif bienfait à ses subordonnés. Notre

époque, qui n'ose pas penser synthétiquement, parce qu'elle exagère la

valeur du savoir et est incapable de s'élever à l'idée d'organisation,

ne dispose que du coup d'oeil du praticien pour les inégalités

immédiates. Elle ne peut pas méconnaître, et est lasse de se le

dissimuler, que c'est commettre un vol à l'égard d'un citoyen et à

l'égard de l'État, que de ne pas mettre à la disposition de chacun, dès

son enfance, les moyens d'instruction de notre époque. Aussi notre

temps, qui trouve facilement réponse à tout, s'est-il décidé à réclamer

le nivellement de l'éducation, l'instruction universelle et obligatoire.

Si l'intention est bonne, sa réalisation ne peut être que relative. En

l'absence même de l'expérience qui se poursuit depuis des années dans

des pays voisins, on pourrait se douter que ce rapprochement immédiat

des enfants appartenant à diverses classes sociales, loin d'atténuer

l'aristocratisme bourgeois et la supériorité intellectuelle, ne font

qu'accentuer l'une et l'autre. On va chercher dans les maisons de

faubourgs et dans les palais les jeunes enfants, séparés par des

hostilités de classe, pour en faire des camarades d'école. Les uns, bien

soignés et conscients de la situation qu'ils occupent, habitués aux

conversations polies qu'ils entendent de la bouche de grandes personnes,

ayant de bonnes manières, s'exprimant facilement, en possession d'une

certaine culture fournie par le commerce avec les bons livres et les

oeuvres d'art, par les voyages et, à l'occasion, par une certaine

instruction reçue préalablement, frais, bien nourris, ayant le corps

assoupli par des exercices, dormant à leur suffisance; les autres,

privés de tous ces avantages et vivant même dans des conditions tout

opposées. Or, voilà qu'on veut imposer aux uns et aux autres une

nouvelle contenance, une nouvelle manière de parler et d'envisager les

choses; voilà qu'on leur demande de franchir leur cercle habituel et

d'acquérir péniblement, à la suite de cette transformation qui exige un

grand effort d'énergie et de volonté, de nouvelles connaissances que les

bien vêtus n'auront aucune peine à s'assimiler, puisqu'ils les possèdent

déjà en partie. Obscurément et douloureusement, l'enfant de petit

bourgeois commence à ressentir l'abîme qui le sépare, lui et ses

congénères, des heureux de ce monde; il en résulte pour lui un état de

perplexité et d'impuissance qui aboutit souvent à l'entêtement et à la

mauvaise volonté. Il lui faut un effort de volonté et des dons

extraordinaires pour ne pas succomber sous le poids de ces sentiments;

et lorsqu'il réussit à réagir, c'est le plus souvent sans aucun effet

pratique pour l'avenir; mais la plupart de ces enfants retombent, après

un court contact, dans un désespoir d'autant plus profond qu'ils

attribuent leur infériorité, non plus seulement aux circonstances

extérieures, mais à leur incapacité intrinsèque.

Si au contraire, l'instruction et l'éducation sont guidées par l'intérêt

pour le plus faible et le moins doué, leur adaptation au degré de

compréhension de ces élèves plus arriérés ne peut qu'exercer une action

ralentissante, nivelante, déprimante sur tous les autres.

La mortelle hostilité de l'école à l'égard de tout enfant doué, la

misérable efficacité, l'absence de contact avec le monde extérieur, la

désespérante sécheresse, qui caractérisent notre enseignement, qui ont

empoisonné notre jeunesse et qui ont leur source dans le mécontentement

d'une classe sociale déshéritée et surmenée, ne peuvent contribuer qu'à

faire baisser encore davantage le niveau de l'instruction et à instaurer

le règne d'une médiocrité intellectuelle.

L'inscription ne peut être égale que pour les enfants provenant du même

milieu familial et social, vivant dans des conditions extérieures

identiques. Elle devient alors une nécessité morale. Elle est

impuissante à supprimer les oppositions de classes, quelque bas que soit

le niveau auquel elle se place.

Nous voilà ramenés à la nécessité morale d'une politique de nivellement

économique, nécessité qui devient encore plus urgente, lorsque nous

envisageons l'attitude économique de l'État à l'égard de ses tâches

humaines supérieures.

Les États de nos jours sont des mendiants, endettés jusqu'au cou. Les

institutions puissantes et supérieures, destinées à réunir les rameaux

de l'humanité sous la forme d'une organisation de la volonté, qui ont le

droit de supprimer tous les obstacles s'opposant au libre développement

de la volonté et de chercher, par des transformations successives, à

adapter leur forme et celle de leurs éléments aux besoins et aux

aspirations de l'époque; ces institutions, qui représentent ici-bas

comme la plus haute expression et la certitude expérimentale de l'unité

spirituelle de la collectivité, se heurtent aujourd'hui, quant à la

possibilité de leur existence, à la plus triviale de toutes les

questions: quel en est le prix? cela en vaut-il la peine? Elles sont

l'enjeu de la triste lutte économique qui se poursuit entre pères et

fils et se dissimule derrière chaque proposition de loi; cette lutte

aboutit soit à de nouveaux impôts, qui sont le sacrifice des parents

pour le bien des fils, soit par de nouvelles dettes, auquel cas les fils

paieront ce que les pères auront consommé. Ces deux solutions sont

également fâcheuses, et l'on voit peu à peu s'affirmer l'absurde

conception d'après laquelle les dépenses publiques seraient un mal, que

l'État le plus heureux serait celui qui dépense le moins, que l'économie

réalisée sur le nécessaire, loin d'être un crime, constituerait une

vertu et que les obligations morales de l'État devraient être jugées au

point de vue des intérêts d'une classe. Le chômage, la misère, les

maladies endémiques pourraient être supprimées, mais cela coûterait trop

cher. Une partie du peuple habite des logements indignes d'un être

humain, alors qu'elle pourrait, moyennant une dépense d'une centaine de

millions, habiter des cités-jardins; mais où prendre cet argent?

L'éducation, cette tâche la plus noble de la collectivité, est confiée à

des fonctionnaires quelconques, mal payés, travaillant souvent à

contre-coeur; l'enseignement agricole est défectueux, faute de moyens. Il

faudrait en outre favoriser le progrès de la science, l'essor des arts,

cultiver l'amour humain; mais toutes ces tâches sont abandonnées à

l'initiative privée, au hasard des souscriptions ou à la vanité

bourgeoise systématiquement entretenue.

Un tiers des frais qu'avait coûtés la guerre européenne aurait suffi à

assurer la souveraineté économique des États pendant un demi-siècle.

L'histoire, qui dispense ses enseignements avec sévérité et d'une façon

concrète, fera entendre sa voix, lorsque le bruit des batailles aura

cessé. Elle nous parlera dans le langage imagé des conséquences et nous

laissera le soin de tirer les conclusions; et à cette occasion, plus

d'un de ces mots dont nous sommes prodigues aujourd'hui, nous reviendra

avec une intonation changée. Mais il est un enseignement de l'histoire

qui sera particulièrement profitable à nos Parlements petits-bourgeois,

lesquels, par méfiance pour les gouvernements auxquels ils ont confié le

pouvoir, par étroitesse d'esprit professionnel, par crainte de

l'électeur, considèrent l'État comme une affaire qui doit être conduite

avec une responsabilité et des moyens limités: nous voulons parler de

l'enseignement qui dit que 1x1=1. Si les moyens des particuliers

diminuent et que le thaler en arrive à n'avoir plus que la valeur d'un

mark, il y a là pour l'État une raison de plus de prendre pour unité de

ses calculs le milliard à la place du million. Notre vie collective ne

pourra acquérir de nouvelles forces lui permettant de faire face aux

difficultés intérieures et extérieures que si nous nous décidons, en ces

temps de restrictions, à servir le bien commun avec plus de générosité

que nous ne l'avons fait autrefois, au temps du superflu.

Mais le but à atteindre, c'est l'État ne connaissant pas de limitation

matérielle, c'est l'État allant au-devant des besoins, au lieu de les

suivre péniblement, l'État se demandant non: «Où prendrai-je l'argent?»

mais: «À quoi vais-je le destiner?» Il doit pouvoir intervenir partout

où il y a des misères à soulager, toutes les fois qu'il s'agit

d'assurer la sécurité du pays; il doit contribuer à toute grande oeuvre

de culture, avoir sa part dans tout acte de beauté et de bonté. Ce sont

la puissance, la richesse, l'exubérance de l'État qui doivent être pour

le citoyen un objet de joyeuse fierté, et non son propre Mammon enfermé

dans un coffre-fort: celui qui considère cette interversion des forces

comme fondalement impossible, manque de confiance dans son peuple et en

lui-même; dans son peuple, puisqu'il ne croit pas à l'existence de la

foule passionnée de ceux qui ne se laissent pas étourdir par le bruit de

l'or; en lui-même, parce qu'il désespère de lui et de ses semblables,

alors qu'il faut beaucoup de foi et de persévérance pour réaliser une

forme de gouvernement où seuls les justes et les forts soient chargés de

responsabilité. Une nation n'a jamais d'autre gouvernement que celui

qu'elle désire et, par conséquent, qu'elle mérite.

Si donc l'État doit vraiment être le plus riche et le plus puissant

dispensateur de biens dans le pays, il ne faut pas qu'il le devienne aux

dépens des pauvres. Nous savons déjà qu'à chaque moment donné la somme

des biens, des droits de consommation est mesurée et limitée et que

c'est tomber dans la plus folle des utopies que de croire qu'il suffit

d'un changement dans les exigences et les droits pour augmenter la

production mondiale déjà portée au plus haut degré d'intensité. Le

surplus de moyens et de droits que possède le riche est précisément ce

qui manque à l'État et crée entre lui et la collectivité un antagonisme

irréductible.

Où va le monde? · 第 7 / 27 段