l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont
incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute
existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie
intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,
du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,
avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps?
L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons
comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous
vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités
est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension
ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil,
l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et
les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou
déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil
de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que
lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible.
Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées
dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur,
jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les
théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui
ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles.
L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du
parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur
revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit
dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous
parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et
d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter
considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,
mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos
coeurs.
Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que
nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se
transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume
dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche
pragmatique?
Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être.
Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain
naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée
suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui
encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle
entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et,
malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du
ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache
est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour
offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements,
d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer
et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une
forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée
de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les
célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction
d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir
le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera
toujours, pour la réaliser, matériaux et outils.
Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de
nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se
faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus
intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des
choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la
couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma
sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le
courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre
la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux
dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à
toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne
heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un
courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour
celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de
désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière
les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous
la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de
création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver
son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui
le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan
une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs
s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même
l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions
caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de
leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui,
tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du
commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une
partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que
de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine,
n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a
sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités.
Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre
vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté?
Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre
langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse
retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer
sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de
toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de
l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le
manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que
dégénérer en guerre civile.
Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant
qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même
n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre
réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je
combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte
des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des
épis vides.
Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à
droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché
par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une
cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille
puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître
aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu
d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au
moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,
aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle
ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons,
bénie par des fruits et terminée dans le recueillement.
Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des
racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne
pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une
nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est
plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation
qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée
par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la
contrainte.
Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la
contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il
s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre
chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une
entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de
l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.
C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la
contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des
soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas
donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure
telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la
ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que
de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption
conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut
être voulue de Dieu.
Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans
une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait
partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se
trouve en présence d'un état d'esclavage.
Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du
christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais
sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès
du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans
l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'oeuvre des
couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à
savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et
immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons
trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le
chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui
jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui
sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la
responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la
contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage
est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme.
Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de
l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne
figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme
citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit
qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il
n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;
il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme
le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas
de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de
l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut;
il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme
il le dit lui-même, libre.
Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on
appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques
jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail
de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire
et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits.
Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose
d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans
loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une
énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un
seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un
sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un
ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un
camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui;
l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.
Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses
deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les
autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les
chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou
l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le
maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se
syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il
reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges
dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées
d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers
qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance.
Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort
et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et
règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une
fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement
fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà
quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il
faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux,
ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation,
soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu
exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une
fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut
payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent.
C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre,
transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent
liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent
l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une
et l'autre étant des biens héréditaires.
Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses
enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce
monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à
lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres,
dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable.
Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien
esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai,
n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux
familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine
où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était
appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les
apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination
anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où
les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas
moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale.
Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille
civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la
même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils
forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat.
Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude
éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique
et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est
incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son
ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit
pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le
bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit
en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans
avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la
contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche
supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche
inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se
heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement
formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent
citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit
par ses ascendants, aux classes inférieures.
L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent
à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique,
du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui
n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail
domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions,
les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des
ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la
nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à
n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu
que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.
Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens
matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière
bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement
absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et
irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié
sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit,
dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant
contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de
lutte du mouvement socialiste.
Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était
pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le
coeur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand
dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a
poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer
des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la
conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice
éternelle.
C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir;
alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses
adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans
qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable
d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient
qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation
et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du
monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et
tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après
les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On
voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions
dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de
l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les
centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et
excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de
l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la
force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui
prêchait l'utile à la place de l'idéal.
D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel
qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un
programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal:
Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la
répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires,
illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la
maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers
suprêmes.
Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les coeurs des
hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son
nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur
peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une
époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le
terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans
la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en
oeuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le
marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut
transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur
lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui
trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les coeurs et leur
fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des
intérêts assourdit et fait boucher les oreilles.
Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action
socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations,
on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et
organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer
dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée
libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le
socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question
d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette
bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à
l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est
détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la
réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de
nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle
riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui,
tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en
acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et
l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement
hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un
mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de
la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à
tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à
mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait.