III.--Et enfin, si notre vie, au sens le plus élevé du mot, échappe à

l'emprise des conditions extérieures, si des institutions sont

incapables de créer des manières de penser et de sentir, si toute

existence extérieure n'est que la coquille, le moule de la vie

intérieure, est-il digne et convenable de scruter l'avenir de l'image,

du reflet, au lieu de suivre en toute confiance le chemin de l'esprit,

avec la certitude qu'il est également accessible aux pas du corps?

L'existence corporelle est pour nous une image que nous devons

comprendre, une lutte dont nous devons remporter le prix. Ce qui nous

vient de l'esprit, devient réalité de la vie, et chacune de ces réalités

est une marche de pierre destinée à faciliter notre ascension

ultérieure. Tant qu'il reste maître de son métier et de son outil,

l'artiste est capable d'extérioriser ses sensations les plus intimes et

les plus profondes, sans leur faire subir la moindre corruption ou

déformation; mais c'est le monde qui constitue et la matière et l'outil

de celui qui pense; et la pensée n'acquiert toute sa force de vérité que

lorsque le monde, confronté avec elle, se révèle organique et possible.

Celui qui a essayé d'implanter dans le sol de la réalité des idées nées

dans la libre région des convictions, celui qui connaît l'effort dur,

jamais récompensé, qu'exige ce travail, perd tout respect pour les

théorèmes symétriquement arrondis et les belles erreurs de pensée qui

ont leur source dans la dépréciation des phénomènes sensibles.

L'Évangile serait mort depuis longtemps, s'il avait été consigné sur du

parchemin, sous la forme d'une loi abstraite; et si son annonciateur

revenait parmi nous, il ne nous parlerait pas comme un pasteur érudit

dans une langue archaïque, émaillée de métaphores syriennes: il nous

parlerait plutôt de politique et de socialisme, d'industrie et

d'économie, de recherche et de technique, et cela non en reporter

considérant toutes ces choses comme parfaites et dignes d'admiration,

mais le regard fixé sur la loi des étoiles à laquelle obéissent nos

coeurs.

Après ces considérations, faisons au retour rapide à la question que

nous avons déjà formulée plus haut: comment la tâche transcendante se

transforme-t-elle en tâche pragmatique? La tâche transcendante se résume

dans les mots: croissance de l'âme. En quoi consiste la tâche

pragmatique?

Elle ne consiste certainement pas dans l'augmentation du bien-être.

Supprimer la misère et la pauvreté qui dépriment est un devoir humain

naturel et facile à remplir. Les dépenses d'une année de paix armée

suffiraient à éteindre la dette de la société qui supporte aujourd'hui

encore dans son sein la faim, avec toutes les souffrances qu'elle

entraîne. Mais cette tâche est tellement simple, tellement mécanique et,

malgré sa triste urgence, tellement triviale qu'elle est plutôt du

ressort de la police que de celui de la morale. Tout ce qui s'y rattache

est, au fond, indifférent. La terre est toujours assez généreuse pour

offrir à la collectivité suffisamment de nourriture, de vêtements,

d'outils et de loisirs, à la condition qu'on sache produire, consommer

et jouir dans une juste mesure. Que la richesse soit une condition d'une

forme de vie élevée, personne ne le conteste; une collectivité composée

de millions d'hommes producteurs est infiniment plus riche que les

célèbres petites cités de l'antiquité et du moyen âge; la construction

d'une gare exige un travail centuple de celui qui a été dépensé à bâtir

le Parthénon; et l'esprit qui aspire à une vie plus noble trouvera

toujours, pour la réaliser, matériaux et outils.

Pas plus que le bien-être, l'égalité ne forme l'exigence extérieure de

nos âmes. Il faut avoir le sentiment de la justice bien faussé, pour se

faire le champion de l'égalité. Que nous savons peu de la vie la plus

intime de nos prochains! Les mêmes mots servent à désigner souvent des

choses diamétralement opposées; vous et moi, nous appelons _rouge_ la

couleur qui émane de certains objets, mais nous ne savons pas si ma

sensation de rouge ne correspond pas à votre sensation de vert. Le

courage est chez l'un l'effet d'une témérité irréfléchie, chez un autre

la décision la plus terrible de la lutte de l'âme, menacée de deux

dangers. La vertu est chez l'un l'effet d'une vie heureuse, soustraite à

toute tentation, et elle est pour un autre un trésor perdu de bonne

heure et qu'on aspire à retrouver. Le bonheur est pour celui-ci un

courant divin émanant de toutes les révélations de la nature, et pour

celui-là un édifice artificiel, jamais achevé, fait de milliers de

désirs jamais satisfaits. La nature a caché tous ces contrastes derrière

les fronts humains; et afin de les atténuer, elle offre à chacun de nous

la possibilité de réaliser une infinie variété de modes d'existence, de

création et de souffrance, ce qui permet à chaque tendance de trouver

son équilibre, et à tout ce qui est unilatéral de trouver un milieu qui

le complète. Quoi de plus injuste que de vouloir introduire dans ce plan

une justice mécanique? De même que l'inégalité de deux hauteurs

s'accentue à nos yeux, lorsqu'on les contemple d'une base égale, de même

l'inégalité des créatures vivantes ne peut que prendre des proportions

caricaturales à la suite d'une égalisation forcée des conditions de

leurs vies respectives. Contentons-nous des mécanismes de la vie qui,

tels que le droit pénal et policier, les règles de l'échange et du

commerce, servent à assurer l'ordre radical et réalisent ainsi une

partie tout au moins de l'égalité, laquelle, au fond, n'a pour but que

de protéger les mauvais contre les bons; tout ce qui dépasse ce domaine,

n'est qu'une aspiration irréfléchie d'un faux sentiment d'égalité qui a

sa source dans la jalousie et ne tient pas compte des responsabilités.

Jamais l'égalité ne pourra satisfaire les exigences terrestres de notre

vie intérieure. En serait-il autrement de la liberté?

Liberté! À côté du mot amour, c'est le vocable le plus divin de notre

langue et, pourtant, malheur à celui qui, confiant et inspiré, le laisse

retentir dans notre pays sans réserve ni restriction. Il verra se ruer

sur lui tous les maîtres d'école et tous les policiers qui, armés de

toutes les distinctions des philosophes et de tous les préjugés de

l'État policier, lui prouveront que la suprême liberté réside dans le

manque de liberté et que toute lutte pour la liberté ne peut que

dégénérer en guerre civile.

Mais qui donc confondrait la liberté avec la licence? Celui cependant

qui cherche à me persuader qu'en fin de compte ma volonté elle-même

n'est pas libre, que l'autorité et le parti dont je suis membre

réagissent sur moi en limitant ma liberté, que l'adversaire que je

combats est pour moi un obstacle, que l'état d'équilibre humain comporte

des restrictions, celui-là jongle avec les demi-vérités et égrène des

épis vides.

Un arbre pousse en liberté. Cela ne veut pas dire qu'il puisse pousser à

droite et à gauche ou grandir jusqu'à toucher le ciel. Il en est empêché

par les limitations de sa nature. Cela ne veut pas dire non plus qu'une

cellule de son tronc puisse émigrer dans la cime, ni qu'une feuille

puisse se transformer en bourgeon, ni qu'une branche puisse s'accroître

aux dépens de toutes les autres: tout cela est impossible, en vertu

d'une loi organique intérieure. Cette loi règne en toute liberté, et au

moyen de limitations. Elle ordonne au tronc de supporter et de nourrir,

aux feuilles de respirer, aux racines d'aspirer les sucs nutritifs; elle

ordonne que l'année solaire soit saluée par des germes et des bourgeons,

bénie par des fruits et terminée dans le recueillement.

Mais voilà que l'arbre est entouré d'une clôture. Le développement des

racines et des branches s'en trouve entravé, le vent et le soleil ne

pénètrent plus jusqu'à lui, dont la croissance languissante obéit à une

nouvelle loi; quelque vieux qu'il soit, il n'est plus lui-même, il n'est

plus l'expression d'une nécessité organique intérieure; la limitation

qu'il subit n'est plus une limitation consentie, mais lui est imposée

par un sort extérieur, violent; la liberté a cédé la place à la

contrainte.

Si la liberté est difficile à décrire et à définir, son contraire, la

contrainte, est facile à reconnaître. Pour chaque organisme, qu'il

s'agisse de l'homme, d'un peuple ou d'un État, la contrainte n'est autre

chose qu'une entrave imposée par une loi extérieure ou intérieure, une

entrave qui ne résulte pas de nécessités inhérentes à l'essence même de

l'organisme ou à celle de l'organisme plus vaste dont il fait partie.

C'est donc la nécessité qui fournit le critère aussi bien de la

contrainte que de la liberté. Les avocats des subordinations, des

soumissions soi-disant voulues de Dieu nous doivent, dans chaque cas

donné, la preuve que la nécessité existe réellement et dans une mesure

telle que la suppression de l'entrave entraînerait la déchéance ou la

ruine de l'organisme. C'est faire preuve d'une insolente présomption que

de prétendre que la soumission est une fin en soi. Cette présomption

conduit tout droit à l'esclavage. Seule la nécessité organique peut

être voulue de Dieu.

Lorsque la cause de la limitation et de la dépendance réside, non dans

une nécessité vitale de l'organisme ou du corps plus vaste dont il fait

partie, mais dans la volonté et la force d'un organisme étranger, on se

trouve en présence d'un état d'esclavage.

Le servage et l'esclavage ne sont pas contraires au sens du

christianisme. Ce sont des sorts qui entravent la vie extérieure, mais

sans s'opposer au développement des forces de l'âme, sans fermer l'accès

du royaume des cieux. La force d'âme d'Épictète a grandi dans

l'esclavage; l'épanouissement du moyen âge chrétien a été l'oeuvre des

couvents. Mais notre question se pose autrement: nous ne cherchons pas à

savoir comment tel ou tel individu surmonte un sort inflexible et

immuable par la grâce de la liberté intérieure, mais nous voulons

trouver la véritable forme de la vie, celle qui ouvre à l'humanité le

chemin de l'âme. Or, ce chemin ne peut être suivi que par ceux qui

jouissent de la possibilité du développement organique, par ceux qui

sont capables de se déterminer d'une façon autonome et de porter la

responsabilité de leurs actes. Ce chemin ne peut pas être celui de la

contrainte, de la soumission prédestinée. Nous savons ceci: l'esclavage

est aux antipodes de ce qui constitue l'exigence de l'âme.

Il n'y a rien dont notre époque soit aussi fière que de l'abolition de

l'esclavage. Personne n'est plus serf; le titre de sujet lui-même ne

figure plus que dans les actes officiels; l'homme lui-même se nomme

citoyen, jouit d'innombrables droits personnels et politiques, n'obéit

qu'aux autorités de l'État, forme des syndicats, élit et administre. Il

n'est au service de personne, mais il conclut des contrats de travail;

il n'est ni serf, ni compagnon, mais il fait partie de ce qu'on nomme

le personnel, il accepte du travail, il est employé. Il ne reconnaît pas

de maître, mais il travaille pour un employeur, qui n'a le droit ni de

l'injurier ni de le punir. Il peut donner congé, s'en aller où il veut;

il peut se mettre en grève, se promener les bras croisés: il est, comme

il le dit lui-même, libre.

Mais chose bizarre! S'il ne fait pas partie de la classe de ceux qu'on

appelle instruits et possédants, il se retrouve, au bout de quelques

jours, dans les locaux d'un autre employeur, se livrant au même travail

de huit heures par jour, sous la même surveillance, avec le même salaire

et les mêmes jouissances, avec la même liberté et les mêmes droits.

Personne n'exerce de contrainte sur lui, personne ne lui oppose

d'obstacles, et pourtant il vieillit avant l'âge et mène une vie sans

loisirs et sans recueillement. Le monde mécanisé lui apparaît comme une

énigme compliquée dont le journal de son parti n'éclaire pour lui qu'un

seul côté; le monde supérieur lui apparaît à travers l'extrait d'un

sermon ou d'une description populaire; l'homme lui apparaît comme un

ennemi, lorsqu'il appartient à un cercle étranger au sien; comme un

camarade taciturne, lorsqu'il fait partie du même cercle que lui;

l'employeur est un exploiteur, l'atelier un bagne.

Les droits civiques subsistent, avant tout le droit électoral sous ses

deux formes. Mais, chose bizarre encore: dans ses rapports avec les

autorités, l'homme reste toujours un objet. Les sujets, ce sont les

chefs militaires qui le tutoient, les juges qui le condamnent ou

l'acquittent, la police et les fonctionnaires qui le malmènent et le

maltraitent, l'interrogent et lui intiment des ordres. Il peut se

syndiquer et s'organiser, se réunir et faire des démonstrations; il

reste toujours celui qui est gouverné et qui obéit, alors que les sièges

dorés sont réservés à ceux qui habitent dans de belles avenues plantées

d'arbres, se promènent en voiture et se saluent. Ce sont ces derniers

qui sont revêtus des responsabilités, des dignités et de la puissance.

Mais la vie bourgeoise est libre. Ici règne la concurrence; l'homme fort

et rusé peut risquer et gagner, sous la réserve de quelques lois et

règles insignifiantes; cette arène est ouverte à tous. Mais, encore une

fois, tous ne réussissent pas à y pénétrer. Le cercle est jalousement

fermé, il a pour consigne l'argent. On ne donne qu'à celui qui a déjà

quelque chose; ce qu'on possède peut être augmenté et multiplié, mais il

faut, avant tout, posséder. On possède ce qui avait appartenu aux aïeux,

ce que ceux-ci ont laissé et transmis sous la forme soit de l'éducation,

soit d'un capital. Il se peut que dans les pays riches, encore peu

exploités, un pfennig d'épargne devienne le point de départ d'une

fortune; mais plus un pays est vieux et improductif, et plus il faut

payer cher son entrée dans la classe de ceux qui possèdent.

C'est ainsi que de tous côtés s'élèvent des murailles de verre,

transparentes et infranchissables, au-delà desquelles se trouvent

liberté, indépendance, bien-être et puissance. Les clefs qui ouvrent

l'accès dans le pays défendu, s'appellent instruction et fortune, l'une

et l'autre étant des biens héréditaires.

Aussi bien l'exclu se voit-il privé du dernier espoir: celui de voir ses

enfants jouir un jour de ce qui lui est refusé à lui-même. Il quitte ce

monde, pleinement conscient du fait que son travail n'a été utile ni à

lui, ni à ses enfants, mais à d'autres et aux descendants de ces autres,

dont le sort était également héréditaire, prédestiné et inévitable.

Que signifie tout cela? Cela ne ressemble évidemment pas à l'ancien

esclavage qui était personnel et qui, réunissant (ce qui, il est vrai,

n'était pas tout à fait naturel) les destinées de deux hommes ou de deux

familles sous le même toit, sauvegardait la dernière communauté humaine

où chacun s'intéressait encore au sort de ceux avec lesquels il était

appelé à vivre. L'état de choses dont nous parlons constitue, sous les

apparences de la liberté et de l'indépendance, une subordination

anonyme, non d'homme à homme, mais de peuple à peuple; subordination où

les rôles peuvent être intervertis à tout instant, mais qui n'en est pas

moins l'expression de la loi infrangible de la domination unilatérale.

Cette servitude héréditaire existe dans tous les pays de vieille

civilisation; ceux qui la subissent ont les mêmes origines, parlent la

même langue, professent la même foi que ceux qui en bénéficient. Ils

forment ce qu'ils nomment eux-mêmes le prolétariat.

Qu'une moitié de l'humanité maintienne dans un état de servitude

éternelle l'autre qui, cependant, présente la même conformation physique

et possède les mêmes aptitudes intellectuelles qu'elle, voilà ce qui est

incompatible avec la liberté de l'âme et la possibilité de son

ascension. Qu'on ne vienne pas nous dire qu'aucune de ces moitiés n'agit

pour son propre profit, mais que l'une et l'autre travaillent pour le

bien de la communauté. Il reste toujours que la moitié supérieure agit

en pleine indépendance et directement, tandis que l'inférieure, sans

avoir devant elle un but visible, agit indirectement et sous la

contrainte de la supérieure. On ne voit jamais un membre de la couche

supérieure descendre volontairement dans les rangs de la couche

inférieure; quant à l'ascension des membres de cette dernière, elle se

heurte, faute d'instruction et de fortune, à des obstacles tellement

formidables que rares sont parmi les hommes libres, ceux qui puissent

citer un de leurs congénères comme ayant appartenu soit lui-même, soit

par ses ascendants, aux classes inférieures.

L'inertie et l'intérêt sont de grandes forces, lorsqu'elles s'appliquent

à la défense de ce qui existe. L'abolition de l'esclavage en Amérique,

du servage en Russie a suscité une vive sympathie, surtout chez ceux qui

n'ont pas été lésés par ces mesures; les propriétaires de bétail

domestique humain alléguaient, pour la défense de leurs institutions,

les mêmes raisons que celles dont font usage aujourd'hui des

ecclésiastiques, des hommes d'État et des capitalistes pour défendre la

nécessité de la non-liberté: dépendance voulue de Dieu, service à

n'importe quel poste, humilité, modération; mais il reste bien entendu

que tous ces arguments ne sont valables que pour les autres.

Ceux qui jouissent de tous les droits et de la possession de biens

matériels défendent leurs convictions égoïstes avec la plus entière

bonne foi, car ce qui existe leur paraît d'une légitimité tellement

absolue, fondé sur des bases tellement solides, tellement immuable et

irremplaçable qu'à leur avis rien ne pourrait être transformé ou modifié

sans qu'il en résultât un effondrement général. Ce jugement étroit,

dicté en grande partie par un endurcissement involontaire, rien n'a tant

contribué à le provoquer et à l'affermir que la lutte et le plan de

lutte du mouvement socialiste.

Ce mouvement se ressent du vice originel de son promoteur qui n'était

pas un prophète, mais un savant, qui mettait sa confiance, non dans le

coeur humain, qui est la vraie source de tout ce qui se fait de grand

dans le monde, mais dans la science. Cet homme puissant et malheureux a

poussé l'erreur jusqu'à attribuer à la science le pouvoir de déterminer

des valeurs et de poser des fins; il méprisait ces forces que sont la

conception transcendante du monde, l'enthousiasme et la justice

éternelle.

C'est pourquoi le socialisme n'a jamais pu acquérir la force de bâtir;

alors même que, sans le vouloir et sans le savoir, il suscitait chez ses

adversaires cette force de construction, il ne comprenait pas les plans

qui étaient proposés et les rejetait. Il n'a jamais été capable

d'indiquer un but clair; ses discours passionnés n'étaient

qu'accusations et réquisitoires, son activité se bornait à l'agitation

et à des procédés policiers. À la place de la conception générale du

monde, il a dressé la question des biens, et même le triste «mien et

tien» du problème du capital devait, d'après lui, être résolu d'après

les simples procédés pratiques de la science économique et politique. On

voyait de temps à autre un penseur insatisfait tenter des incursions

dans le domaine de la morale, de ce qui est purement humain, de

l'Absolu: toutes ces forces n'étaient jamais considérées comme les

centres solaires du mouvement; c'étaient des foyers lumineux pâles et

excentriques, auxquels on accordait un intérêt esthétique. Au centre de

l'arène se dressait le matérialisme sans Dieu, le matérialisme dont la

force consistait, non dans l'amour, mais dans la discipline, et qui

prêchait l'utile à la place de l'idéal.

D'une négation peut naître un parti, mais non un mouvement universel

qui, lui, est précédé de visions et de paroles prophétiques, et non d'un

programme. La parole prophétique est toujours un mot unique, idéal:

Dieu, foi, patrie, liberté, humanité, âme; la propriété et la

répartition de la propriété sont pour le prophète choses secondaires,

illusoires; et même la vie et la mort, le bonheur humain, la misère, la

maladie et la guerre ne sont à ses yeux ni fins dernières, ni dangers

suprêmes.

Jamais le socialisme n'a suscité d'enthousiasme dans les coeurs des

hommes; jamais une grande et heureuse action n'a été accomplie en son

nom. Il a éveillé des intérêts et inspiré la peur, mais intérêts et peur

peuvent jouer un rôle dans la vie d'un jour, non dans celle d'une

époque. Enfermé dans le fanatisme d'un scientisme aride, dans le

terrible fanatisme de la raison, il s'est cristallisé en un parti, dans

la conviction inconcevablement erronée qu'il suffisait de mettre en

oeuvre une seule force pour obtenir un résultat définitif. Le

marteau-pilon condense un bloc de fer, sans le détruire; celui qui veut

transformer le monde, doit le saisir du dedans, au lieu d'exercer sur

lui une pression du dehors. Les hommes sont accessibles au mot qui

trouve un écho, aussi timide soit-il, dans tous les coeurs et leur

fournit un soutien; l'agitation aveugle d'un parti dominé par des

intérêts assourdit et fait boucher les oreilles.

Si l'on considère, dans ses traits les plus saillants, l'action

socialiste, telle qu'elle s'est déroulée au cours de trois générations,

on trouve qu'abstraction faite de ses manifestations pratiques et

organisatrices, cette organisation a eu pour principal effet d'accentuer

dans une mesure extraordinaire l'esprit de réaction, de détruire l'idée

libérale et de déprécier le sentiment de la liberté. Le jour où le

socialisme a fait de l'affranchissement des peuples une question

d'argent et de biens et où il a réussi à attirer les masses sous cette

bannière, l'idée qui était à sa base se trouva brisée; l'aspiration à

l'indépendance est devenue convoitise. Plus d'un homme cultivé s'est

détourné de ce mouvement; la bourgeoisie s'est mise à trembler; la

réaction possédante a vu ses forces doubler, grâce à l'afflux de

nouvelles recrues et à des mesures de précaution opportunes, et elle

riait dans son for intérieur de ces pauvres diables de prolétaires qui,

tout en lui voulant du mal, lui faisaient tant de bien, qui, tout en

acclamant la république et le communisme, consolidaient le trône et

l'autel. Intérieurement association d'intérêts, extérieurement

hiérarchie de fonctionnaires, le socialisme, qui devait devenir un

mouvement mondial, déchut au rang d'un simple parti, devint la proie de

la manie du nombre, de la populaire formule unitaire; contrairement à

tout ce qui s'était vu aux époques fortes, il perdait en efficacité, à

mesure que le nombre de ses adeptes et adhérents augmentait.

Où va le monde? · 第 4 / 27 段