Nous devons nous arracher à cette inertie de la conscience qu'a laissée

au coeur de l'Europe la résistance aux tristes paradis utilitaires, aux

idéaux de tréteaux et de foire, aux phrases à effet lancées sans

conviction et aux invectives menaçantes. Si nous réussissons à nous

rendre compte de toute l'indignité que nous vaut la servitude de

millions d'hommes faits, comme nous, à l'image de Dieu, ayant tous les

droits à notre amour, nous n'éprouverons aucune répugnance à faire une

partie du chemin côte à côte avec le socialisme, tout en désavouant ses

fins. Si nous aspirons, dans le monde intérieur, au développement de

l'âme, nous aspirons, dans le monde visible, à la disparition de

l'esclavage héréditaire. Si nous voulons l'affranchissement de ceux qui

ne sont pas libres, cela ne veut pas dire que nous considérions une

certaine répartition des biens comme une chose essentielle en soi, une

certaine hiérarchie des droits de jouissance comme une chose désirable,

une certaine formule utilitaire comme décisive. Il ne s'agit ni de faire

disparaître les inégalités des destinées et exigences humaines, ni de

rendre tous les hommes indépendants ou aisés ou heureux, ni d'accorder à

tous les hommes les mêmes droits: il s'agit de mettre à la place d'une

institution aveugle et invincible l'autonomie et la responsabilité

personnelles, d'ouvrir aux hommes le chemin de la liberté, au lieu de

leur imposer une liberté toute faite. Peu importent les sacrifices

humains et moraux qu'exige cette réforme, car le but que nous

poursuivons consiste, non à obtenir une utilité ou un avantage

quelconques, mais à ranger le monde sous la loi divine. Et alors même

que le règne de cette loi devrait diminuer la somme du bonheur

terrestre, sa valeur resterait intacte; et s'il devait ralentir la

marche de la civilisation et les progrès de la culture, ce serait là un

effet tout à fait secondaire. Nous examinerons sans passion la question

de savoir si la loi divine dont nous parlons comporte tous ces

inconvénients; et si nous trouvons qu'il n'en est pas ainsi, nous ne

tirerons de ce résultat négatif aucun encouragement supplémentaire à

poursuivre notre chemin. C'est que, pour le poursuivre, nous n'avons

besoin d'aucune justification, d'aucune promesse; notre tâche nous est

dictée par des raisons extérieures tirées de la dignité et de la justice

de notre existence, ainsi que de l'amour des hommes, et par une raison

intérieure qui n'est autre que la loi de l'âme.

Puisque nous allons, dans les pages qui suivent, nous occuper pendant

quelque temps des choses du jour, sans toutefois observer cette manière

prudente, fondée sur la démonstration et la persuasion et si chère à

l'homme politique qui la qualifie de concrète, nous croyons devoir

attirer l'attention sur la distinction suivante: il y a des ouvrages qui

s'évertuent à fournir des arguments à une conviction répandue et à la

rendre irréfutable, jusqu'au jour où une nouvelle conviction vient la

supplanter; et il y a des ouvrages qui tirent de prémisses données les

conséquences les plus utiles. Malgré toute la certitude mathématique de

leur méthode, il manque généralement à ces deux catégories d'ouvrages

la certitude du but qui, elle, n'est jamais mathématique, mais est

toujours intuitive. C'est pourquoi, loin de prétendre à une certitude

quelconque, nous chercherons seulement à formuler, dans les pages qui

suivent, des sentiments et appréciations éclairés par la pensée. C'est

que cet ouvrage ne se propose pas d'instituer des discussions pratiques,

mais seulement de poser des fins. Si ces fins correspondent dans une

mesure quelconque, si minime soit-elle, aux exigences de l'esprit

objectif, l'appréciation des réalités se trouvera soumise de ce fait

même, et sans que nous ayons à intervenir, au critère de la pensée.

Or, la fin à laquelle nous aspirons s'appelle liberté humaine.

LE CHEMIN

I

LE CHEMIN DE L'ÉCONOMIE

Pendant un siècle, notre pensée s'était servie de la méthode historique;

aujourd'hui, cette méthode est en voie de dégénérescence et devient

nuisible, surtout dans ses applications aux institutions.

Les productions de la nature se transforment, tout en maintenant leur

sens et leur but ou en ne leur faisant subir que des modifications

lentes; les institutions, au contraire, tout en conservant leur nom et

leurs attributs essentiels, changent de contenu, voire de raison d'être:

une créature nouvelle s'installe dans la vieille coquille.

On peut, par abréviation, appeler ce phénomène _substitution de la

raison d'être_.

Cette substitution tient à ce que le nombre de formes que peut revêtir

une institution est limité, que par paresse et par économie l'esprit se

sert volontiers de formules déjà existantes et que la continuité du

progrès dans le temps ne permet de reconnaître que difficilement le

moment où s'imposent le choix d'une nouvelle notion, ou d'un nouveau

nom, l'élimination d'organismes morts et l'introduction de nouvelles

manières de voir.

La méthode historique n'en reste pas moins dans tous les cas attrayante

et stimulante, parce qu'elle permet d'expliquer certaines

qualifications, de démontrer l'évolution de genres littéraires, de

mettre en lumière des mouvements et changements fonctionnels; mais elle

aboutit à des erreurs dangereuses, lorsqu'elle entreprend d'expliquer

l'organisme actuel, vivant et agissant, et de tracer d'avance son

développement ultérieur. Il peut être intéressant de savoir qu'il existe

une relation entre le pontificat et la construction de ponts, mais il

serait dangereux de tirer de l'art de l'ingénieur des conclusions

relatives aux institutions ecclésiastiques; il est très instructif de

savoir que la comédie de salon française se rattache par un

développement ininterrompu aux Dionysies attiques, mais on ne saurait

recommander à un entrepreneur de spectacles de se laisser guider dans le

choix de ses pièces par des considérations archéologiques.

On raille la conception contractuelle de l'État, qui avait été formulée

par les Français du XVIIIe siècle, et on lui oppose des déductions

tirées de la préhistoire; et, cependant, la nature d'un organisme qui

repose sur un équilibre de forces comporte plus de rapports contractuels

que de fonctions totémiques ou patriarcales, et les transformations que

subit un pareil organisme s'effectuent sous des formes qui se

rapprochent beaucoup de celles qu'affectent les modifications de

rapports contractuels. Nulle part la substitution de la raison d'être

n'est aussi manifeste que dans la nature de l'État; d'où la vanité des

efforts tendant à trouver une définition historiquement compréhensive de

cet organisme. Sous une apparente immutabilité et sans changer de nom,

celui-ci se renouvelle à chaque génération et ne peut être envisagé au

point de vue de la continuité que sous sa forme métaphysique, en tant

que manifestation volontaire de l'esprit collectif: conception qui reste

en dehors du temps et sans aucune influence possible sur un

développement ultérieur.

De la fausse application du point de vue historique découle la fausse

appréciation du «fait historique», comme étant valeur absolue, et de la

tradition, comme étant une force positive. La valeur du fait historique

consiste dans son caractère historiquement passager et provisoire; né à

titre de nouveauté révolutionnaire, il disparaît, dès qu'il devient

désuet et qu'il se trouve dépassé par d'autres faits; il ne réussit à se

maintenir qu'aussi longtemps et que dans la mesure où il est capable de

rendre service et où il s'accorde avec les autres faits. La valeur de la

tradition réside en ce qu'elle ralentit le mouvement qui, grâce à elle,

gagne ainsi en stabilité; le nom moins emphatique de _moment d'inertie_

définit très bien cette force purement négative qui, malgré sa grande

importance pratique, ne peut jamais avoir la valeur d'une objection

théorique. Elle avait possédé jadis cette valeur à l'égard de

convictions religieuses et philosophiques, et elle y prétend encore

aujourd'hui à l'égard de conceptions sociales et politiques. Mais tout

en lui refusant cette valeur théorique, nous devons reconnaître qu'elle

possède en plus de sa valeur pratique, en tant que facteur de

ralentissement, une valeur esthétique, qui s'exprime en formules,

costumes, cérémonies et fêtes et communique couleur, allure et caractère

à la vie de tous les jours qui se souvient volontiers, et avec un

orgueil justifié, de ses origines plus nobles. Mais pour les nations

pleines de vitalité, la tradition doit rester ce qu'elle est: un simple

spectacle, et non l'essence même de leur vie. C'est pour nous une

solennité charmante que de voir le roi de Prusse se présenter sous

l'aspect de l'électeur de Brandebourg; mais il serait dangereux de

conclure, sous l'impression de cette cérémonie, que la province actuelle

de Brandebourg a le droit de prétendre à des privilèges politiques au

préjudice de la Silésie ou des pays rhénans.

Ces remarques préliminaires étaient nécessaires pour faire comprendre

notre méthode de travail et expliquer ce que nous entendons par

«substitution de la raison d'être».

* * *

L'existence de l'ancien féodalisme était justifiée pratiquement par

l'habitude de porter les armes, par la supériorité humaine, par

l'organisation et le droit d'occupation des conquérants du pays; elle

était justifiée téléogiquement par l'aptitude à l'administration et à la

protection, qui reposait sur des propriétés héréditaires. Cette

hérédité, à son tour, était créée par l'éducation, dont le but principal

consistait à apprendre le maniement des armes et à entretenir l'esprit

guerrier, par la culture de propriétés corporelles et mentales adaptées

à cet esprit, par la consécration religieuse de ces propriétés, par

l'élimination de tout mélange de sang, par le maintien des classes

inférieures dans un état de sujétion et de tranquillité forcées.

L'augmentation de la population, l'intensité croissante de l'économie

ont empêché la couche sociale supérieure de s'étendre dans les mêmes

proportions que la couche inférieure. Les fils cadets ne pouvant être

suffisamment dotés entraient dans les rangs de l'Église ou émigraient,

des propriétés se morcelèrent, d'autres fusionnèrent ensemble, des

domaines ecclésiastiques et territoriaux se formèrent, la bourgeoisie

des villes fit son apparition, et la couche supérieure, immobile au

milieu de toutes ces transformations, ne fut plus bientôt en état de

recouvrir la couche inférieure. Au dernier moment, lorsque la charge de

porter les armes fut également étendue à celle-ci, l'organisation

féodale avait perdu son dernier droit à l'existence.

Une nouvelle classe sociale était venue s'insérer dans le corps de la

nation; ce fut la classe, elle aussi héréditaire, de ceux qui possèdent.

Les propriétés nobiliaires et ecclésiastiques, les colonies, les

monopoles, l'exploitation de mines et l'usure furent autant de sources

d'accumulation de capitaux; la mécanisation des métiers, de la

technique, des moyens de transports, de la pensée et de la recherche

avait transformé la vie, et le mouvement général du monde s'était

orienté dans la direction de la fructification du capital. La puissance

héréditaire du capital fut une conséquence de l'hérédité de l'état

social, du sol et des biens mobiliers; comme sa légitimité n'était pas

mise en doute, personne n'éprouvait le besoin de lui fournir des raisons

théoriques.

On aurait pu, à la rigueur, lui trouver au début une certaine

justification interne: le capital se présentait principalement sous la

forme de l'entreprise. Or l'entreprise survit aux générations et exige

une série ininterrompue de guides et directeurs compétents, série qui ne

pouvait être assurée que par l'hérédité et qui était un phénomène

courant dans l'économie rurale. Pour former ces guides et directeurs,

l'instruction et l'éducation dispensées par la communauté étaient

particulièrement insuffisantes; la maison du propriétaire était un

centre où l'on pouvait recevoir une éducation intellectuelle de

beaucoup supérieure à celle de la communauté et reposant sur une base

expérimentale infiniment plus large. Il y avait là une garantie pour la

centralisation des moyens qui ne pouvaient être efficaces qu'à la faveur

de leur accumulation entre les mêmes mains.

Trois circonstances auraient pu porter atteinte au caractère héréditaire

de la puissance capitaliste: l'école populaire, par le nivellement de

l'instruction; la création de l'association de capitaux qui devait

rendre l'entreprise impersonnelle et l'affranchir de la nécessité d'une

direction héréditaire; l'émancipation politico-militaire, par la

diffusion de l'aptitude à administrer et par l'élargissement de

l'horizon intellectuel.

Si ces trois circonstances n'ont pas produit l'effet qu'on aurait pu en

attendre, cela tient à l'accroissement incroyablement rapide de la

puissance du capital, qui, grâce à son alliance avec les puissances

territoriales et féodales encore existantes, à la multiplication des

relations et des intérêts, à l'éducation et au genre de vie, grâce à

l'influence exercée par la presse et grâce aussi au fait qu'elle était

devenue politiquement indispensable, s'était cristallisée en une classe

bien délimitée qui défendait collectivement son droit contre les

attaques qu'elle croyait dictées, non par la raison, mais par des

intérêts opposés.

La formation de cette nouvelle couche a eu pour effet, non la

destruction et la disparition des couches anciennes, mais, au contraire,

leur consolidation. Voici en effet ce qui s'était passé: la nouvelle

couche de possédants qui venait, non du dehors, mais d'en bas, était

incapable de se créer une vie personnelle; elle fut obligée d'emprunter

la forme de sa nouvelle vie à ses prédécesseurs, dont elle devint ainsi

la débitrice et la subordonnée. En outre, les dynasties continuaient à

réserver toutes leurs sympathies à la couche féodale qui leur était

familière depuis plus longtemps, possédait une expérience

administrative et militaire, restait attachée au sol et immuable, s'en

remettait volontiers à la couronne quant aux conditions de sa vie

matérielle et semblait ainsi offrir un appui plus sûr aux exigences

monarchiques immédiates. En troisième lieu, enfin, chacune des couches

dominantes avait ses convenances: la noblesse riche possédait un double

avantage qu'elle faisait intentionnellement valoir au profit de sa

caste, plutôt qu'au profit de sa classe.

C'est ainsi que la société européenne représente comme une image brisée

résultant de la double réfraction de deux axes. La couche féodale,

toujours essentielle, s'affirme à la faveur de la couche capitaliste,

plus apparente, les deux restent héréditaires et s'accordent en ce

qu'elles provoquent, par réaction, un état de souffrance qui, du côté

capitaliste, devient le sort inéluctable des masses.

Si nous avons reconnu, par une sévère anticipation, que ce sort est

incompatible avec les exigences de la vie spirituelle, il devient pour

nous évident que l'organisation future, malgré sa possible

différenciation et hiérarchisation, ne pourra plus être fondée sur la

perpétuité héréditaire.

Quelle que soit sa loi fondamentale et directrice, elle ne pourra plus

reposer sur la contrainte et la violence; elle aura pour base morale

l'accord entre la volonté collective et la volonté individuelle et devra

laisser une place assez large à la détermination autonome, à la

responsabilité et au développement spirituel.

C'est ainsi que la renaissance que nous rêvons ne nous apparaît plus

seulement sous l'aspect de l'affranchissement d'une seule classe sociale

déterminée; nous concevons plutôt cette renaissance comme une

moralisation de l'organisation sociale et économique, sous la loi de la

responsabilité personnelle.

Nous trouvons le chemin du développement, en nous laissant guider par la

négation de l'injustice: la division des classes reposant sur

l'exagération des oppositions économiques, la puissance du succès

accidentel ou immoral, la monopolisation de l'instruction par une classe

donnée créent les puissances d'oppression auxquelles l'hérédité assure

une durée indéfinie. Notre chemin est le chemin juste, s'il conduit à la

suppression des forces hostiles, tout en assurant le maintien de

l'organisation humaine, des biens de la civilisation et de la liberté

spirituelle.

La forme la plus naïve de l'action curative consiste à chercher un

soulagement immédiat. L'arbre a un besoin immédiat de lumière, d'espace,

d'air, d'eau et de terre; il prend ce qu'il lui faut, le voisin en

dépérit, le terrain devient stérile, la forêt lutte tant qu'elle peut

contre la mousse et les broussailles et finit par mourir, en entraînant

dans sa mort le plus heureux des arbres.

Le forestier et l'éducateur, le médecin et l'homme d'État ont depuis

longtemps abandonné la méthode de la satisfaction immédiate. Le médecin

ne cherche plus à guérir les membres gelés par des enveloppements

chauds, et l'homme d'État ne cherche pas à remédier à la soif de

l'alcoolique en multipliant les brasseries. L'un et l'autre tiennent

compte de l'ensemble des conditions vitales de l'organisme à protéger et

s'attaquent, non au symptôme, mais au noyau même de la maladie. L'un et

l'autre font le bilan des forces vitales qu'ils répartissent, d'après un

plan déterminé, entre tous les organes, par un dosage rigoureux.

Le socialisme, cette doctrine qui met toujours en avant son caractère

scientifique et qui, pour rester populaire, est constamment obligée de

renier ce caractère, le socialisme, disons-nous n'a jamais su s'élever

au-dessus de la méthode de soulagement immédiat. Il a fait sien ce

raisonnement populaire: Quel est le but? Une augmentation des salaires.

Qu'est-ce qui abaisse le niveau des salaires? La rente du capital.

Comment augmenter les salaires? En supprimant la rente. Comment

supprimer celle-ci?

À cette dernière question, il serait logique de répondre: en partageant

le capital. Mais il est plus scientifique de dire: en faisant du capital

la propriété de l'État.

Ces deux réponses sont également fausses. L'une et l'autre méconnaissent

la loi du capital dans sa principale et décisive fonction actuelle, qui

est celle d'un organisme canalisant le courant mondial du travail vers

les points où le besoin s'en fait sentir le plus.

Rappelons-nous ici notre proposition relative à la substitution de la

raison d'être; elle montre qu'il importe moins de connaître les causes

et les besoins qui ont engendré un organisme déterminé que les

nécessités auxquelles il répond dans la réalité et dans le présent.

Supposons la révolution sociale accomplie. À Chicago réside le président

mondial qui trône cette année sur toutes les républiques faisant partie

de la confédération universelle et dirige à l'aide de ses organes toutes

les affaires internationales. C'est lui, qui, en dernière analyse,

dispose du capital du globe.

Aujourd'hui son département des entreprises se trouve en présence de

sept cent mille propositions absurdes et de trois sérieuses: un chemin

de fer à travers le Thibet, une exploitation pétrolifère dans la Terre

de Feu et un système d'irrigation dans l'Afrique Orientale. Au point de

vue politique et technique, les trois projets sont également

irréprochables, au point de vue économique, ils paraissent également

désirables; mais vu les moyens dont on dispose, un seul d'entre eux peut

être exécuté. Lequel sera-ce?

Se conformant à un vieil usage de l'époque capitaliste, on consulte les

tables de rendement, dont l'exactitude est reconnue comme irréprochable,

et on trouve que l'entreprise du Thibet rapporterait 5%, celle de la

Terre de Feu 7%, et celle de l'Afrique Orientale 14%.

Et l'on a si bien conservé les habitudes de l'ancienne époque

capitaliste que le président autorise le département à se décider pour

l'exécution des travaux d'irrigation de l'Afrique Orientale.

Ceci fait, il ne resterait plus, semble-t-il, qu'à envoyer au pilon les

calculs de rendement, à expédier dans l'Afrique Orientale des moyens de

travail d'une valeur d'un milliard et à s'abstenir de tout nouveau

calcul. Le calcul du rendement conserverait ainsi le caractère d'un

ancien exercice scolaire et n'aurait servi qu'à la détermination du

degré de besoin, sans aucune conséquence matérielle. Malheureusement,

voilà que six États élèvent des objections contre le projet adopté. Ils

déclarent: la préférence accordée aux habitants de l'Afrique Orientale

présente pour ceux-ci de grands avantages, étant donné qu'ils seront les

seuls à profiter de l'augmentation de l'immigration, de l'amélioration

des conditions de la vie matérielle, du climat, etc. Le Portugal attend

depuis longtemps telle chose, le Japon telle autre, et voilà que la

caisse mondiale que tous ont contribué à remplir va se vider au profit

d'un seul. Il est impossible au président de décider qu'à l'avenir

chaque territoire aura à pourvoir «lui-même à ses besoins», car pendant

cinquante années beaucoup de travaux importants n'ont pu être exécutés,

faute de moyens universels. Il ne lui reste donc qu'à proclamer que le

projet sera exécuté, mais que l'économie est-africaine aura à verser à

la caisse mondiale une plus-value déterminée. C'est la résurrection de

la rente.

Dans une ville industrielle allemande il s'agit de démolir une usine

d'État. C'est un bâtiment vieux et inutilisable. Il se présente un

habile entrepreneur qui s'engage à le remettre en état en vue d'une

nouvelle destination; il ne peut garantir aucun rendement, mais assume

volontiers les risques de la transformation. La préfecture provinciale

décline l'expérience. L'administration locale ne veut pas y renoncer; en

outre, l'entrepreneur offre, à titre de cautionnement, cent montres en

argent, mises à sa disposition par des amis, et cinq pianos. On apprend

que de nombreux administrateurs locaux en ont fait autant, et

l'entrepreneur est finalement autorisé à commencer les travaux. L'usine

est affermée, et c'est, encore une fois, la résurrection de la rente.

Sauf dans les cas de fondations désintéressées, l'emploi du capital ne

sera jamais assuré autrement que sous la condition d'une rente aussi

élevée que possible. Pour couvrir les risques pouvant résulter d'une

fausse estimation et de la canalisation du capital vers un seul but

déterminé, il n'y aura jamais d'autre moyen que celui qui consiste à

élever la rente réellement, et non seulement sur le papier.

Si tout le capital de l'Univers devenait aujourd'hui propriété d'État,

il serait demain réparti entre d'innombrables propriétaires. La

nécessité de la rente découle de la nécessité de choisir

l'investissement. Elle est l'expression des besoins d'investissement les

plus urgents et les plus avantageux.

La nécessité de la rente découle encore d'une autre considération, plus

indépendante et plus large.

Quand on embrasse d'un coup d'oeil l'ensemble d'une industrie nationale,

de l'industrie allemande, par exemple, afin de se rendre compte du

mouvement des capitaux, on se trouve en présence d'un fait surprenant:

malgré sa grande prospérité et son grand rendement, cette puissante

organisation, dans son ensemble, absorbe des moyens, au lieu d'en

restituer; l'augmentation de capital et l'accroissement de dettes

dépassent la rente payée. L'industrie ne travaille qu'à accroître son

propre corps; mais les autres branches de l'économie doivent fournir

leurs épargnes pour la soutenir.

Ce fait, surprenant à première vue, est cependant facile à expliquer:

que deviennent en effet les épargnes du monde? Dans la mesure où elles

ne créent pas des institutions culturelles, elles servent à fonder des

organismes de production. Des réserves de fer et des trésors d'or sont

réunis en quantités modérées par les États; le reste disparaît en

placements productifs, et avec lui augmente le nombre de valeurs en

papier, de billets de circulation imprimés. Cette augmentation des

placements productifs doit se prolonger, tant que les populations

augmentent et tant que chaque individu possède moins de produits

susceptibles d'être achetés qu'il n'en désire.

Les placements mondiaux augmentent en conséquence. Ils augmentent tous

les ans exactement de la somme qui est épargnée sur les salaires et les

revenus, après qu'ont été satisfaits les besoins de consommation de vie

civilisée, les besoins de dépense. L'épargne réalisée sur les salaires

est relativement minime; il est douteux qu'elle augmente

proportionnellement à l'élévation des salaires, tant que le besoin de

consommation moyen n'est pas satisfait. Les placements annuels qui ont

lieu dans le monde entier sont donc représentés principalement par la

rente du capital, déduction faite des dépenses que nécessitent les

besoins de consommation du capitaliste. Cette consommation dépend d'une

série de facteurs qui n'ont rien à voir avec le niveau de la rente

totale: elle dépend de la répartition des tranches de revenus, des

exigences moyennes impliquées par le genre de vie, de valeurs morales.

Si tout le capital du monde était concentré entre les mains d'un seul

individu, la consommation se trouvant ainsi réduite au minimum, la rente

et, avec elle, le taux d'intérêt moyen dans le monde entier ne

pourraient pas, sans danger de ruine pour l'économie, donc réellement,

être inférieurs aux dépenses dont l'économie mondiale a besoin pour

compléter et agrandir ses installations.

Où va le monde? · 第 5 / 27 段